Tandis que le développement de son secteur minier représenterait une manne économique importante pour l'Afghanistan, il reste paralysé face aux multiples menaces qui le guettent. (Partie 2)

par   Antony Loewenstein   | 9 min | 18/04/2016

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La guerre sans fin

En avril 2015, l’Inspecteur général pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR), un organe gouvernemental américain, a rendu un rapport indiquant que l’administration Obama n’avait « pas de stratégie cohérente pour le développement des industries d’extraction afghanes ». Depuis 2009, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) et le Comité de réflexion du département de la Défense pour les opérations commerciales et de stabilité (TFBSO) ont fourni 448 millions de dollars aux industries d’extraction du pays, soutenant des entreprises aussi diverses que le cabinet d’expertise-comptable PriceWaterhouseCoopers, les contractants privés d’Expertech Solutions, basés aux États-Unis, et Hickory Ground Solutions.

Cet argent, expliquait le SIGAR, n’a pas servi à mettre en place une industrie minière viable et bien réglementée en Afghanistan. Le ministère des Mines et du Pétrole a manqué de « la compétence technique pour rechercher, distribuer et s’occuper de nouveaux contrats sans soutien extérieur », pendant que le gouvernement américain – dont l’USAID et le département de la Défense – a échoué dans sa mission d’aider à la création « d’industries d’extraction afghanes auto-suffisantes », ce qui « semble toujours être un objectif lointain ».

Prenons par exemple un projet essentiel dans la stratégie du gouvernement américain : le pipeline Sheberghan-Mazar du nord de l’Afghanistan. À l’origine construit par l’Union soviétique, le pipeline est un exemple parmi d’autres du fait que la stratégie des États-Unis en matière de ressources – il s’agissait dans ce cas précis d’aider les ingénieurs afghans à réparer et entretenir un équipement vieillissant et détérioré – n’a mené nulle part. Le SIGAR a découvert en 2014 que la corrosion avait laissé le pipeline en mauvais état, et que les 33,7 millions de dollars investis par le gouvernement américain entre 2011 et 2014 n’avaient pas servi à le remettre en fonction. Un responsable du SIGAR m’a confié que ce projet était maintenant considéré par l’USAID et le département d’État comme un « fardeau… notamment à cause de problèmes de sécurité et de viabilité. »

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Malik Mullah Mirjan
Crédits : Antony Loewenstein

Le responsable du SIGAR souligne que le « développement des ressources minérales est un effort sur le long terme et non une solution miracle aux problèmes budgétaires de l’Afghanistan… Malheureusement, l’aide des États-Unis dans ce domaine ne semble pas faire une grande différence, et le secteur ne montre aucun signe de réelle amélioration dans un avenir proche. » Il ajoute que le département de la Défense n’a pas donné suite à l’audit réalisé en avril et que l’USAID n’a « pour l’instant mis en place aucune de nos recommandations ».

L’exploitation minière illégale est également omniprésente en Afghanistan, avec plus de 2 000 sites dont les bénéfices profitent aux chefs de guerre et à l’insurrection. Par le passé, le Pakistan était le principal bénéficiaire de ces minéraux obtenus illégalement. Un rapport du SIGAR a découvert que l’exploitation minière illégale avait coûté à l’État quelque chose comme 300 millions de dollars par an depuis l’effondrement du régime taliban en 2001.

L’insécurité dans la province orientale de Nangarhar et ailleurs a poussé Saba en 2015 à avertir les législateurs afghans que surveiller les milliers de mines du pays était impossible. Il a ajouté qu’il était possible qu’ils assistent à un pillage effréné des ressources locales en l’absence d’un accord de paix avec les talibans. Une source haut placée de l’ambassade américaine à Kaboul, qui a demandé à rester anonyme car elle n’est pas autorisée à parler aux médias, m’a confié que les revenus liés aux minerais étaient à peine suffisants aujourd’hui pour financer le fonctionnement du ministère de l’Exploitation minière lui-même.

Ma source affirme que bien que Ghani reconnaisse à présent que les ressources naturelles ne résoudront pas les problèmes budgétaires du pays, aucune solution alternative n’a été proposée. « La Chine patiente en coulisses, avec de nombreux axes de transport et de possibilités d’investissement à la clé, à condition d’une amélioration de la sécurité du pays », explique-t-il. « Ils ont une vision à long-terme et entreront dans la partie en temps voulu. Pour le moment, ils ont été échaudés par le cuivre d’Aynak et se sont retirés. »

Pour autant, l’exploitation minière reste un élément clé du plan économique de l’administration Ghani, alors que l’aide internationale diminue progressivement. Stephen Carter, le dirigeant de la campagne afghane de Global Witness, m’a rapporté qu’après sa rencontre avec Ghani cette année à Kaboul, il a perçu une « approche nouvelle du gouvernement, plus raisonnable et stratégique : ils ont dit ne pas vouloir d’exploitation minière à grande échelle. » (Aynak est la principale exception.) « Mais même à une échelle plus petite, il subsiste des doutes, du moins jusqu’à ce qu’ils soient capables de surveiller et de gérer correctement les sites. »

« Mais le gouvernement sera en définitive jugé sur ses actes, pas sur ses paroles », ajoute Carter, « et les six prochains mois vont être cruciaux. S’il n’y a pas de progrès dans les réformes de fond dans ce délais, il y aura des raisons de s’inquiéter. » Six mois après que ces propos ont été recueillis, les signes ne sont pas encourageants : il n’y a toujours aucune garantie que le gouvernement Ghani va faire quoi que ce soit pour éradiquer le pillage massif des minéraux par les talibans, ou d’instaurer une régulation du secteur des ressources.

L’Afghanistan doit-il développer activement son industrie minière ou tourner le dos à son importante richesse minérale ? La question est sujette à controverse. Le journaliste de Pajhwok Afghan News Ahmad Zia Rahimzai m’a expliqué à Kaboul que « de nombreux Afghans sont d’avis que nos ressources devraient rester sous terre jusqu’à ce que les lois et la stabilité du pays soient plus fortes. » Les risques encourus en laissant les ressources où elles se trouvent sont à la fois moins nombreux et moins importants que ceux posés par une exploitation généralisée. Noorani affirme lui aussi que l’administration Ghani devrait « laisser les ressources sous terre », car l’industrie est aujourd’hui aux mains des chefs de guerre. Les minéraux sont en effet la seconde source de revenus principale des talibans, après la drogue.

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Le site n’est pas exploité
Crédits : Jerome Starkey

Carter, de Global Witness, est également de cet avis. Il affirme que le pays ne devrait poursuivre l’exploitation minière qu’à long terme : « C’est une source de revenus et de développement trop importante pour être ignorée, étant donné les besoins pressants du pays, mais il faut se résoudre à ne commencer l’exploitation que lorsqu’on aura mis en place les structures adéquates, peu importe le temps que cela prendra. » À l’heure qu’il est, l’Afghanistan est à des années-lumière d’une telle résolution.

ODI

Les risques posés par le changement climatique et les dégradations environnementales n’apparaissent nulle part dans les études du gouvernement américain sur l’industrie afghane. L’exploitation minière sans garantie de mesures de protection environnementale est l’assurance d’une aggravation de la pollution de l’air et de l’eau. D’innombrables habitants de Kaboul se rendent chaque jour à l’hôpital pour des problèmes de santé causés par la mauvaise qualité de l’air. Les égouts à ciel ouvert et l’incinération du fumier ne font que s’ajouter au problème. L’extraction illégale et non maîtrisée du charbon est quotidienne en ville. En plus d’un carburant de mauvaise qualité, l’Afghanistan souffre déjà de variations saisonnières des pluies et des chutes de neige, et de nombreux agriculteurs se plaignent d’une baisse de leur rendement due aux changements climatiques. Une industrie minière florissante dans des régions du pays déjà vulnérables ne ferait qu’aggraver la situation.

Carter mentionne les nombreuses initiatives appliquées partout dans le monde, qui encouragent à laisser les ressources sous terre afin de réduire les températures globales. « L’Afghanistan devrait être en première ligne pour l’indemnisation en cas de non-exploitation », dit-il. « Ce pourrait aussi être une opportunité pour le pays de couper les vivres » des chefs de guerre locaux.

Tandis qu’il annonçait en octobre 2015 un allongement de la présence militaire des États-Unis en Afghanistan, le président Obama a déclaré que les troupes américaines pouvaient « être fières des progrès qu’elles ont aidé à accomplir ». Il a dit être opposé à la poursuite d’une « guerre sans fin ». Mais c’est exactement ce qu’est devenu l’Afghanistan : la plus longue guerre de l’histoire américaine. En terme de victimes civiles, 2014 a été l’année la plus meurtrière pour le peuple afghan depuis que les Nations Unies ont commencé à récolter des données en 2009. Aujourd’hui, personne ne parle plus sérieusement d’un secteur primaire qui pourrait financer le futur du pays. On préfère la solution d’une occupation à durée indéterminée.

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L’occupation
Crédits : Lt. McLeod Wood

Traduit de l’anglais par Myriam Vlot d’après l’article «  Natural Resources Were Supposed to Make Afghanistan Rich. Here’s What’s Happening to Them. », paru dans The Nation.

Couverture : La mine d’Aynak (Jerome Starkey).


LA NAISSANCE DU NARCO-ÉTAT AFGHAN

 

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L’Afghanistan est aujourd’hui le plus gros producteur d’héroïne au monde. Enquête au cœur d’un pays gangrené par la corruption pour comprendre les raisons du désastre.

La province de Helmand, située dans le sud de l’Afghanistan, tire son nom du fleuve qui traverse sa capitale, Lashkar Gah. Une ville caractérisée par sa ligne d’horizon basse, ses alentours hérissés d’arbustes et son marché aux devantures vitrées. Quand j’ai visité la province en avril 2014, l’ambiance était à l’expectative, comme dans une ville de pêcheurs où les habitants attendent anxieusement le retour des bateaux. Sur les bazars, les marchandises sèches se mêlaient aux machines agricoles et aux motos. Des travailleurs migrants, ou nishtgar, venus des provinces du sud – voire d’aussi loin que l’Iran et le Pakistan pour certains –, s’entassaient dans les maisons de thé, où un homme peut passer la nuit pour le prix de son repas. Les écoles étaient désertes. Dans les quartiers déchirés par la guerre, policiers et talibans avaient déposé leurs armes. La récolte avait commencé.

À travers la province, des centaines de milliers de personnes participaient à la plus grande récolte d’opium de toute l’histoire de l’Afghanistan. Atteignant un record de 224 000 hectares cultivés cette année-là, le pays a produit environ 6 400 tonnes d’opium, soit près de 90 % de l’offre mondiale. Les plus hautes strates du gouvernement et de l’économie afghans sont tellement gangrenées par la drogue que l’ère d’Escobar en Colombie paraît presque ridicule en comparaison. À la fin des années 1980, la part du trafic et de la production de cocaïne atteignait 6 % du PIB en Colombie. Aujourd’hui en Afghanistan, l’industrie de l’opium représente 15 % de l’économie du pays (d’après une estimation des Nations unies). Ce chiffre devrait augmenter avec le retrait de l’Occident. « S’il existe un narco-État, c’est bien l’Afghanistan, quel qu’en soit le sens exact », déclare Vanda Felbab-Brown, chercheur à la Brookings Institution, qui étudie les économies illégales. « C’est un phénomène historique sans précédent. »

Fait plus choquant encore : le narcotrafic afghan a considérablement augmenté depuis l’invasion menée par les États-Unis. Le pays produit deux fois plus d’opium qu’en 2000. Comment tous ces champs de pavot ont-ils pu éclore au cours de l’une des missions militaires et de développement internationales les plus importantes de notre époque ? Les négociations d’un profond cynisme conclues par l’ancien président Hamid Karzai dans sa tentative pour consolider le pouvoir sont un premier élément de réponse. La façon dont l’armée américaine a fermé les yeux sur la corruption de ses alliés lors du renversement des talibans en est un autre. En voulant mener la guerre contre le terrorisme, les Américains se sont alliés aux personnes qui ont fait de l’Afghanistan le plus gros producteur d’héroïne au monde, et ils ont perdu la guerre contre la drogue.

À Helmand plus que nulle part ailleurs. Cette province, la plus meurtrière de toutes – mille soldats de la coalition y sont morts pendant la guerre –, produit à elle seule près de la moitié de l’opium du pays. Les représentants de la police et du gouvernement seraient impliqués dans le trafic de drogue, bien que le gouvernement soutienne que le pavot n’est cultivé que dans les zones aux mains des talibans. Le major-général Abdul Qayum Baqizoi, qui était chef de la police de la province à l’époque, m’assure qu’ « il n’y a pas d’opium dans les districts environnants. Les champs d’opium se trouvent dans les zones éloignées qu’il vaut mieux que vous évitiez. »

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Des champs de pavot près de Marjah

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