Grâce à eyeWitness to Atrocities, les photos et vidéos capturées dans les zones de conflit sont certifiées afin d'être présentées devant un tribunal.

par   Arthur Scheuer   | 8 min | 14/11/2017

Guerre d’images

Penché au-dessus d’un cratère, sur une route en bitume qui traverse la ville syrienne de Khan Cheikhoun, Hazem photographie les dégâts de la veille. Le 4 avril 2017, les avions du régime ont pilonné cette localité de 50 000 habitants située entre Alep et Damas. En quelques heures, les panaches de fumée se sont évaporés dans le ciel sans nuage. Mais il est encore temps pour ce responsable des affaires médicales au sein du Conseil local de documenter le drame qui a fait 83 morts dont 28 enfants.

Le bitume éventré par une explosion à Khan Cheikhoun
Crédits : DR

« Même après un événement, l’information récoltée peut avoir beaucoup de valeur pour montrer les dégâts, les destructions, le genre d’armes utilisées, qui se trouve sur place, quelles forces  évoluent à proximité », analyse Wendy Betts. « Vous pouvez rendre compte de tout cela sans être là au moment du drame. » En 2015, cette juriste américaine a lancé le projet eyeWitness to Atrocities, une application mobile pour collecter et authentifier les preuves de violations des droits humains.

Hazem est le genre de personnes que cela pourrait intéresser. Protégé par un masque blanc en forme de bec, ce grand brun à la barbe clairsemée récolte des débris dans des sachets transparents. Il espère ainsi prouver que des armes chimiques ont été utilisées. Mercredi 6 septembre, un rapport des Nations Unies (ONU) lui donne raison, qui rend Damas responsable d’une attaque au gaz sarin. La substance était mélangée « avec du cyanure », assure Hazem. L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques de l’ONU (OIAC) détermine pour sa part qu’un « grand nombre de victimes, dont certaines ont succombé, ont été exposées au gaz sarin ou à une substance similaire au sarin ».

Alliée de Bachar el-Assad, la Russie met en doute ses conclusions. « Nous avons vu des images montrant des médecins, ils ont travaillé sans aucun équipement de protection », avance son représentant à l’OIAC, Alexandre Choulguine. « Nous avons demandé comment il était possible que les médecins aient travaillé dans ces conditions. […] Nous n’avons pas trouvé la réponse à cette question. » Après avoir refusé de renouveler le mandat de l’OIAC, le 24 octobre, Moscou dénonce deux semaines plus tard une mise en scène des preuves d’utilisation d’armes chimiques à Al-Lataminah, au sud de Khan Cheikhoun.

Un expert collecte des preuves liées au massacre de Srebrenica
Crédits : Fehim Demir

Depuis le début du conflit syrien, en 2011, les belligérants ajoutent aux bombardements un combat sur le terrain des images qui fait parfois fi du réel. Lors de la reprise d’Alep par la régime, pour prendre un exemple spectaculaire, l’image d’une petite fille « courant pour survivre » a été partagée des milliers de fois sur Twitter, début décembre 2016. Or, elle était extraite d’un clip de musique. L’ambassadeur de Syrie à l’ONU, Bashar Jaafari, s’est lui prévalu d’un cliché censé prouver la bienveillance de l’armée à l’égard des civils. Mais le soldat qui y apparaît aidant une vieille femme était en fait un milicien des Forces de mobilisation populaire irakiennes ayant pris part à la bataille de Fallouja, l’été précédent.

Prises en étau dans cette guerre de propagande, les victimes sont régulièrement suspectées de tordre les faits, voire de les inventer afin de défendre leur camp. Elles existent, pourtant : plus de 300 000 personnes ont trouvé la mort. En tant que membre de l’International Bar Association (BAR), une organisation internationale d’avocats des droits de l’homme, Wendy Betts en a reçu certaines : « Ces personne nous demandaient souvent la valeur légale de photos ou de vidéos. Sans la source ou la chaîne de traçabilité, celles-ci ne sont pas d’une grande aide à l’enquête ou au procès. » Cette spécialiste du droit international s’est alors échinée à créer un outil susceptible de recueillir des éléments fiables.

Plus d’impact

Dans le flou des images diffusées par Channel 4 en novembre 2010 se détachent deux silhouettes de soldats. Puis la caméra pointe le sol, où des hommes ensanglantés gisent, les mains attachées dans le dos. La scène « est ouvertement filmée, ce qui suggère que les meurtriers ne craignent pas les conséquences [de leurs actes] », dit la voix-off. « Nous sommes néanmoins incapables de vérifier l’authenticité de la vidéo. » Accusé depuis des années de faire exécuter les rebelles tamouls, le président du Sri Lanka, Mahinda Rajapakse, se réfugie derrière cette incertitude. La séquence est « fausse », dénonce-t-il même.

Crédits : eyeWitness to Atrocities

Qu’en est-il vraiment ? Après examen, l’International Bar Association est malheureusement incapable de le dire. « Le visionnage de cette séquence a servi de catalyseur à l’idée qu’une application pourrait être créée pour servir d’outil de vérification et permettre à la vidéo d’être admissible devant un tribunal », indique son directeur Mark Ellis, chargé de donner son avis sur l’enregistrement. Tandis que l’idée germe pas à pas, le tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie condamne, en 2011, le général serbe Momcilo Perisic à 27 ans de prison. Le lieutenant croate Ante Gotovina écope lui de 24 ans d’incarcération pour crimes de guerre. Un an plus tard, en appel, ils sont finalement tous deux acquittés.

Certains éléments versés au dossier étaient semble-t-il trop fragiles pour démontrer la culpabilité des deux hommes. Auteure d’un rapport présentant les atrocités commises par les envoyés de Slobodan Milosevic devant le même tribunal (l’ex-leader serbe est mort en détention avant le verdict), Wendy Betts voit le problème resurgir à grande échelle au moment des Printemps arabes. « La quantité de vidéos et de photos de conflits, mais aussi d’endroits où les droits humains étaient massivement violés, commençait à devenir importante », retrace-t-elle. « On les trouvait notamment sur les réseaux sociaux. »

À côté des documents compilés par le Centre de documentation des violations et le Centre pour les médias et la liberté d’expression (SCM), créés dès les premiers jours du soulèvement en Syrie, au mois de mars 2011, apparaît une somme monumentale de photos et de vidéos sur Facebook, Twitter et YouTube. Un an plus tard, un internaute britannique qui se fait surnommer Brown Moses lance un blog, dont l’ambition est d’authentifier les éléments apocryphes. Pris de vitesse par cet amateur, les professionnels du droit international amorcent leurs propres investigations. La Commission pour la justice internationale et la responsabilité (CIJA) voit le jour la même année. Son unité chargée des crimes du régime syrien est dirigée par Chris Engels, un avocat américain qui formait les praticiens internationaux de la justice pénale dans les Balkans.

L’association Witness noue de son côté un partenariat avec YouTube donnant aux activistes le choix de flouter ou non les visages qui apparaissent sur des vidéos. Facebook se montre moins au fait des enjeux posés par les contenus syriens. En 2013, le groupe de Mark Zuckerberg s’attire les foudres d’Eliott Higgins, le vrai nom de Brown Moses. Des vidéos du site sont supprimées sur la plateforme, alors qu’elles témoignaient d’une attaque chimique dans les faubourgs de Damas.

EyeWitness entend répondre à ces ratés. « L’objectif est d’accroître l’impact des éléments rassemblés », décrit Wendy Betts. « Nous avons mené près de quatre années de recherches pour développer l’application, en nous intéressant aux standards légaux des photos et des vidéos dans différentes juridictions, à plusieurs endroits, tant au niveau international que national et régional. Nous avons aussi regardé ce que les défenseurs des droits humains utilisaient déjà, les problèmes rencontrés par les activistes. » L’application est finalement lancée en 2015. Elle est aujourd’hui disponible en six langues.

Wendy Betts explique le fonctionnement de l’application
Crédits : openDemocracy

Le puzzle

En Syrie, l’horreur danse au-dessus des lignes de front. Dans ces conditions, n’importe quelle photo peut être malhonnêtement associée à un événement auquel seule la mort la relie. Aussi, celles, terribles, d’enfants ensanglantés ont-elles été présentées sur Twitter au mois de novembre 2015 comme des preuves des dommages civils engendrés par les frappes françaises. Mais elles n’avaient en réalité rien à voir avec la « riposte » de Paris aux attentats terroristes contre Daech.

Faute de pouvoir enrayer la machine à propagande, eyeWitness to Atrocities propose un outil à même de produire des preuves sans équivoque, c’est-à-dire admises par la justice. « Quand vous activez la caméra, un capteur de votre téléphone s’active pour collecter de l’information sur le lieu et le moment », explique Wendy Betts. Les données GPS font correspondre la longitude et la latitude où se trouve le témoin à la date et l’heure. Les réseaux wifi disponibles sont également enregistrés.

« Chaque photo ou vidéo est une pièce d’un grand puzzle long à constituer. »

Devant un juge, cet élément spatio-temporel ne suffit pas. L’application y ajoute une sorte d’empreinte digitale attestant que le contenu n’a pas été modifié. Au moment de la capture, la « valeur de hachage » est calculée, ce qui donne un code d’identification unique à l’image. Tout ce qui est sauvegardé est stocké dans une galerie sécurisée, encryptée sur l’appareil, puis envoyé à un serveur géré par eyeWitness to Atrocities. Non seulement il est possible d’activer la suppression automatique des images sitôt l’envoi effectué, mais un bouton de « panique » élimine tout ce qui a été collecté de même que l’application.

Si, sur Android, n’importe qui peut la télécharger gratuitement, les premiers concernés sont les « groupes d’activistes qui mènent un travail de documentation », indique Wendy Betts. « Ils sont organisés et nous pouvons leur apprendre à utiliser l’application. C’est bien sûr plus difficile d’atteindre un anonyme. » Destinataire de documents en provenance de différentes zones de conflit, l’ONG travaille actuellement sur la portée juridique des informations. « Chaque photo ou vidéo est une pièce d’un grand puzzle long à constituer », tempère-t-elle. « Rien n’a encore été présenté à un tribunal. »

Le moment venu, les éléments de eyeWitness to Atrocities seront par exemple croisés avec la base de donnée Syrian Archive, voire avec les conclusions des travaux collaboratifs favorisés par Montage, l’outil d’analyse des vidéos YouTube lancé par Eliott Higgins en avril 2016. « Nous ne voulons pas que tout le monde se mette à collecter des éléments, mais que ceux qui le font déjà puissent avoir plus d’impact », remarque la directrice du projet. EyeWitness comporte l’avantage de conserver les données, là où YouTube n’hésite pas à censurer des contenus jugés violents, comme ce fut le cas l’été dernier.

Pour l’heure, l’anonymat est réservé aux témoins qui ont utilisé eyeWitness to Atrocities. Mais ils ne tarderont pas à étayer leurs plaintes grâce à l’application. Ancien procureur général du tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie, le Sud-Africain Richard Goldstone estime qu’elle « aurait été très utile » aux enquêteurs qu’il a envoyés en Bosnie au milieu des années 1990. La justice internationale est désormais mieux armée.

L’application est primée partout dans le monde
Crédits : eyeWitness to Atrocities

Les propos de Wendy Betts ont été recueillis par Nicolas Prouillac.

Couverture : Sur la place Tahrir au Caire, en 2011. (Peter Macdiarmid/Getty)


 

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