On accuse les smartphones d'être responsables de nombreux maux. Mais est-ce toujours aussi fondé qu'on l'imagine ?

par   Camille Hamet   | 7 min | 12/02/2018

Smartphone pyromane

Une nuit de juillet 2014, une adolescente texane de 13 ans, Ariel Tolfree, est réveillée par une odeur de brûlé. Et pour cause, le téléphone qu’elle a placé sous son oreiller, un Samsung Galaxy S4, a surchauffé et commencé à mettre le feu à ses draps. Aussitôt, les médias locaux s’emparent de son histoire et un porte-parole de Samsung croit bon de rassurer les foules en soulignant que la batterie du téléphone en cause n’était pas une pièce originale. Mais en lisant l’histoire d’Ariel Tolfree et de son téléphone incendiaire, la psychologue Jean Twenge, alors âgée de 43 ans, ne s’est pas demandé si son propre téléphone pourrait un jour lui causer une telle frayeur. Elle s’est demandé « pour quelle raison une personne choisit-elle de dormir à côté de son téléphone. » « Ce n’est pas comme si on pouvait surfer sur le Web en dormant. »

Le smartphone calciné d’Ariel Tolfree
Crédits : DR

Jean Twenge a fait part de cette interrogation à ses étudiants de l’université de San Diego, pour découvrir avec surprise qu’ils dormaient presque tous à côté leur téléphone, qu’il soit placé sous leur oreiller comme celui d’Ariel Tolfree, sur leur matelas, ou bien sur leur table de chevet. Ils lui ont confié que leur téléphone était la dernière chose qu’ils regardaient avant de s’endormir et la première chose qu’ils regardaient au réveil. Que s’il leur arrivait de se réveiller au beau milieu de la nuit, ils finissaient souvent par s’en emparer pour passer le temps. « Avoir mon téléphone à côté de moi quand je dors me rassure », lui a expliqué un étudiant.

Et pourtant, les smartphones n’ont pas besoin de prendre feu pour nuire à la qualité du sommeil. C’est du moins ce que montrent plusieurs études scientifiques, insistant notamment sur le rôle néfaste de la lumière bleue émise par leurs écrans, qui active cent fois plus les récepteurs photosensibles non visuels de la rétine que la lumière blanche d’une lampe, et maintient le cerveau en état d’éveil. L’une de ces études, menée par des chercheurs de l’université du Michigan et publiée dans la revue Organizational Behavior and Human Decision Process, précise d’ailleurs qu’une exposition passé 21 heures est particulièrement nocive.

Les troubles du sommeil ne sont pas sans effets sur la santé, notamment au niveau métabolique. Ils peuvent en effet favoriser l’obésité, le diabète, ou encore l’hypertension. Mais les troubles du sommeil peuvent également avoir un impact au niveau cognitif, en altérant les facultés de concentration et d’apprentissage, et au niveau psychique, en suscitant anxiété et dépression. Or l’omniprésence des smartphones pourrait expliquer l’augmentation des symptômes de dépression et des suicides parmi les adolescents américains selon l’enquête menée par Jean Twenge« Il n’est pas exagéré de dire que la Génération Moi est au bord de la pire crise de santé mentale depuis des décennies », affirme-t-elle. « La majorité cette détérioration est attribuable à ses téléphones. »

Génération Moi

De fait, l’augmentation des états dépressifs et des suicides parmi les adolescents américains est survenue en 2012, c’est-à-dire lorsque les smartphones sont devenus populaires aux États-Unis. « Même lorsqu’un événement sismique – une guerre, un bond technologique, un concert gratuit dans la boue – joue un rôle démesuré dans la formation d’un groupe de jeunes, aucun facteur ne définit jamais une génération », nuance Jean Twenge. « Les styles parentaux continuent de changer, tout comme les programmes scolaires et la culture, et ces choses sont importantes.  Mais la double ascension des smartphones et des réseaux sociaux a provoqué un séisme d’une ampleur que nous n’avons pas connue depuis très longtemps, voire jamais. »

D’après elle, les smartphones et les réseaux sociaux peuvent fortement augmenter la sensation d’isolement et le sentiment d’être rejeté chez les adolescents. « Les adolescents d’aujourd’hui sortent moins et se rencontrent moins souvent en personne », constate-t-elle en effet, « mais quand ils se rassemblent, ils documentent leurs rencontres sans relâche – sur Snapchat, Instagram, Facebook. Ceux qui ne sont pas invités en sont ainsi notifiés. Par conséquent, le nombre d’adolescents qui se sentent exclus a atteint des sommets sans précédent dans tous les groupes d’âge. »

Le Dr Jean Twenge

Ses recherches montrent que les jeunes qui passent trois heures ou plus par jour sur un smartphone ou sur un autre appareil électronique sont 34 % plus susceptibles de commettre un suicide que ceux qui utilisent ces appareils deux heures par jour ou moins. Elles montrent aussi que les jeunes qui utilisent quotidiennement les réseaux sociaux sont 13 % plus susceptibles de présenter d’importants symptômes de dépression que les autres. Mais Jean Twenge est la première à reconnaître que le lien de causalité entre le malheur de la « Génération Moi » et son addiction à la technologie est difficile à définir. « Il est possible que les jeunes dépressifs soient plus enclins que les autres à passer du temps sur leurs appareils », dit-elle.

Par ailleurs, les auteurs des différentes études menées sur le sujet sont dans l’impossibilité de mettre leurs résultats en perspective, et leurs données en quantité limitée. Pour la simple et bonne raison que les smartphones viennent à peine de fêter leurs dix ans d’existence. Comme le souligne l’auteur Zachary Karabell, « une nanoseconde dans l’évolution humaine ». « Peu importe ce que nous pensons savoir maintenant », écrit-il, « nous ne pouvons tout simplement pas savoir quels sont les effets à long terme des smartphones, ni plus ni moins que les générations passées ne pouvaient connaître les effets de toutes les technologies antérieures sur les humeurs, les relations et le développement cognitif. » Une comparaison d’autant plus pertinente que ces « technologies antérieures » ont toutes suscité au moins autant d’inquiétudes que les smartphones et les réseaux sociaux.

Le mythe de Theuth

Un mythe égyptien veut que le dieu Theuth soit le père du nombre, du trictrac, des dés, et de l’écriture. Un jour, il alla trouver le roi Thamous pour lui présenter chacune de ces inventions. Quand il en vint à l’écriture, il lui dit : « Voici, ô Roi, une connaissance qui rendra les Égyptiens plus savants, et leur donnera plus de mémoire : mémoire et science ont trouvé leur remède. »« Très ingénieux, Theuth », répondit le roi. « Tel est capable de créer les arts, tel l’est de juger dans quelle mesure ils porteront tort, ou seront utiles, à ceux qui devront les mettre en usage. Et toi, à présent, comme tu es le père de l’écriture, par bienveillance tu lui attribues des effets contraires à ceux qu’elle a. Car elle développera l’oubli dans les âmes de ceux qui l’auront acquise, par la négligence de la mémoire ; se fiant à l’écrit, c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non du dedans, et grâce à l’effort personnel, qu’on rappellera ses souvenirs. »

Voilà du moins comment Socrate justifiait, selon Platon, sa défiance vis-à-vis de l’écriture. Une défiance qui peut aujourd’hui paraître aberrante, tout comme celles qui ont accompagné les inventions de l’imprimerie, de la photographie, du gramophone, de la radio, du cinéma, de la télévision, de l’ordinateur. Mais comme le souligne Zachary Karabell, « ce n’est bien évidemment pas parce que ces objets se sont avérés inoffensifs que tout se passera bien encore cette fois-ci ». Il lui semble donc judicieux de « trouver un équilibre » entre la peur engendrée par la technologie et la fascination qu’elle exerce, afin notamment de ne pas biaiser son étude scientifique.

Les « téléphones de substitution » du designer Klemens Schillinger
Crédits : klemensschillinger.com

Pour Jean Twenge, cela implique de faire preuve de modération et de réguler notre utilisation de la technologie en question, à commencer par celle des adolescents. Car comme le rappelle la neurologue Frances Jensen dans son ouvrage Le Cerveau adolescent, le cerveau d’un adolescent est un cerveau en chantier. « Le cerveau d’un adolescent nous place devant un paradoxe », explique-t-elle. « D’un côté, il dispose de matière grise à profusion. De l’autre, il manque de substance blanche. Il ressemble à une Ferrari flambant neuve, contrôles effectués, réservoir plein, que personne n’a encore jamais conduite sur route. En d’autres termes, le cerveau adolescent est gonflé à bloc, mais ne sait pas encore où aller. » Ni sur les routes, ni sur le Web.

On ne devrait donc pas posséder de smartphone avant ses 14 ans selon Jean Twenge, qui estime qu’à cet âge on est déjà « plus à même de gérer les exigences des réseaux sociaux ». On ne devrait pas non plus l’utiliser plus de deux heures par jour. « Ensuite, vous le posez et consacrez le reste de votre temps à des choses dont on sait qu’elles sont meilleures pour la santé mentale et le bonheur, comme dormir, voir des amis et de la famille en personne, sortir et faire du sport. Toutes ces choses qui sont liées à une meilleure santé mentale. » Si la preuve du contraire n’a pas été faite avec le smartphone, on sait du moins qu’il est risqué de le garder sous l’oreiller.


Couverture : Un vrai film d’horreur. (Warner Bros./Ulyces)


 

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