Des scientifiques et des personnalités de la tech ont tenté de trouver une solution mathématique au problème du bonheur.

L’algorithme

Le campus de Mountain View, en Californie, accueille régulièrement des « Talks at Google », conférences organisées par la célèbre firme américaine. En ce jour de mars 2017, le directeur des affaires commerciales de Google X, incubateur des projets les plus fous de la maison mère Alphabet Inc., n’est pas venu parler de parts de marché et de développement. Il est venu parler du bonheur. Car Mo Gawdat est aussi l’auteur du livre Solve for Happy, titre que l’on pourrait traduire par Une solution pour être heureux. En vrai « Googler », il présente cette solution sous la forme d’un algorithme, formulé au terme d’une dizaine d’années de recherches.

Détail de la couv’ du livre de Mo Gawdat

Malgré le succès et la reconnaissance, malgré l’argent et les voitures de collection, malgré une famille aimante et une vie agréable entre les États-Unis et les Émirats arabes unis, Mo Gawdat était « constamment déprimé » lorsqu’il a commencé à se renseigner sur le bonheur. « Comme je viens du Moyen-Orient, la psychothérapie n’était pas vraiment une option, alors j’ai fait ce que je savais faire de mieux », explique-t-il à l’assistance.

« J’ai utilisé mon expérience d’homme d’affaires, ou plutôt mon expérience d’ingénieur, pour aborder le sujet d’un point de vue très, très différent. J’ai commencé à regarder le bonheur d’un point de vue mathématique et scientifique, en supposant que si j’avais étais heureux jusqu’à 25 ans, puis malheureux, il devait y avoir quelque chose de cassé dans la machine. »

Après avoir collecté autant de données que possible sur les différentes choses qui le rendaient heureux, Mo Gawdat a estimé que leur seul point commun était le fait qu’elles correspondaient à ses propres attentes. Il est donc parvenu à la conclusion que « le bonheur est égal ou supérieur aux événements de notre vie, moins nos attentes quant à la façon dont cette vie devrait se dérouler ». Autrement dit, la question n’est pas de savoir si nous percevons le verre à moitié vide ou à moitié plein, mais de savoir ce que nous attendions de ce verre et comment nous réagissons à ce que nous obtenons. Si nous nous attendons à un verre rempli à ras bord et que la vie nous tend un verre rempli à moitié, nous serons incapables de savourer l’eau qu’il contient. 

La sérénité et la décontraction de l’homme de 49 ans qui se tient en face de l’assistance à Mountain View ce jour-là laisse pourtant deviner que cette eau est véritablement délicieuse. Chaussé d’une paire de baskets, vêtu d’un jean délavé et d’un tee-shirt Pink Floyd, il ponctue sa théorie de légers mouvements de mains qui trahissent un corps à la fois énergique et paisible. Le regard vif derrière des lunettes de vue aussi rondes que celles de John Lennon, il s’exprime d’une voix claire et posée. Même lorsqu’il évoque le terrible événement qui l’a poussé à partager son algorithme avec le monde en écrivant Solve for Happy.

Mo Gawdat

En 2014, son fils aîné, Ali, a 21 ans. Il fait ses études à Boston. C’est un garçon « merveilleux », « sage », « gentil », « honnête » et « drôle » qui fait la fierté de Mo Gawdat. Au mois de juillet, il arrive à Dubaï pour des vacances en famille improvisées. Quatre jours plus tard, Ali se plaint de douleurs à l’estomac. Mo Gawdat et sa femme Nibal le conduisent à l’hôpital pour une banale appendicectomie. Mais le chirurgien va commettre cinq erreurs à la suite. Et ils ne reverront jamais leur enfant vivant. « En l’espace de quatre heures, notre vie est passée de l’organisation de l’un de nos meilleurs moments à la perte de l’être que nous avions de plus cher. »

Une bien cruelle mise à l’épreuve pour une théorie du bonheur, qui s’est néanmoins montrée à la hauteur de la tragédie : « Il serait exagéré de dire que nous étions heureux, mais nous n’étions pas malheureux, nous n’étions pas en colère, nous n’étions pas détruits […], nous ne voulions pas tuer le chirurgien, et nous ne culpabilisions pas de l’avoir amené à cet hôpital en particulier. » Peut-être parce que le bonheur selon Mo Gawdat n’a rien de magique et passe par l’acceptation de cinq vérités : le présent, le changement, l’amour, le destin… et la mort.

Mais le directeur des affaires commerciales de Google X n’est pas le seul à tenter de résoudre ce problème existentiel de manière mathématique.

L’équation du bonheur

En août 2014, des chercheurs de l’University College de Londres publient une équation mathématique capable de prédire avec précision le degré de bonheur d’un individu à un moment donné. Cette équation a été testée avec succès sur plus de 18 000 personnes via l’application mobile The Great Brain Experiment. Mais pour la construire, les chercheurs avaient demandé à seulement 26 personnes, toutes âgées de 20 à 40 ans, de se livrer à un petit jeu. À chaque étape de ce jeu, les participants devaient choisir entre deux options : gagner une certaine somme ou bien tenter de gagner beaucoup plus, mais aussi prendre le risque de perdre gros. Tout au long de l’expérience, les chercheurs leur demandaient à quel point ils…

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