L'année où la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires a reçu le prix Nobel de la paix est aussi l'année où le réarmement et la prolifération s’accélèrent dans le monde.

par Camille Hamet | 6 min | 27/06/2018

La Grande Convention

Le brûle-pierre est une arme atomique redoutable. Elle émet des rayons J, une forme de rayonnement qui détruit les yeux de quiconque survit à l’explosion initiale. Ce rayonnement et cette explosion peuvent être précisément ajustés en fonction de l’effet désiré. Et s’il a suffisamment d’énergie, un brûle-pierre peut percer une planète jusqu’à son noyau, et la détruire. Mais fort heureusement, son usage est formellement interdit par la Grande Convention.

Ce texte fait partie, comme le brûle-pierre, de l’univers fictionnel de Dune, le célèbre cycle littéraire de Frank Herbert. Mais il a semblé se rapprocher un peu de la réalité lorsque, le 7 juillet 2017, l’Organisation internationale des Nations unies (ONU) a adopté son tout premier projet de traité sur l’interdiction des armes nucléaires. Un projet de traité interdisant « en toutes circonstances de développer, tester, produire, fabriquer, acquérir, posséder ou stocker des armes nucléaires ou d’autres dispositifs nucléaires explosifs ».

Ouvert à la signature depuis le 20 septembre 2017, ce traité interdit également la menace d’employer ces mêmes armes et dispositifs, c’est-à-dire la politique de la dissuasion. Une fois signé par un État, il doit être approuvé sous forme de loi par le Parlement du pays en question, ce qui permet alors le dépôt des instruments de ratification auprès de l’ONU. Il ne peut entrer en vigueur que 90 jours après le dépôt du cinquantième instrument de ratification. Et s’il a déjà récolté 59 signatures, il n’a en revanche récolté que dix instruments de ratification.

« C’est un taux de ratification similaire à ceux des précédents traités interdisant les armes chimiques et biologiques », affirme cependant le climatologue américain Alan Robock, qui milite pour l’interdiction des armes nucléaires depuis des décennies, et qui a bon espoir de voir son rêve se réaliser : « Il n’y a aucune raison d’avoir des armes nucléaires, elles n’augmentent pas la sécurité d’un pays. Il faut simplement encore un peu de temps aux nations pour en prendre conscience. Le traité d’interdiction des armes nucléaires a une vraie chance d’aboutir. »

« Le traité d’interdiction – porté par la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN), qui a reçu le prix Nobel de la paix pour son travail – est une victoire symbolique pour tous ceux qui souhaitent un monde sans armes nucléaires et une forte expression de la frustration suscitée par les vains efforts passés de désarmement du monde », affirme pour sa part le Bulletin des scientifiques atomistes de l’université de Chicago.

« Comme l’on pouvait s’y attendre, les pays dotés d’armes nucléaires ont boycotté les négociations et aucun d’entre eux n’a signé le traité d’interdiction », poursuit-il néanmoins, en référence aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Pakistan, à la Russie, la France, la Chine, l’Inde, Israël et la Corée du Nord. « Leur dépendance accrue à l’égard des armes nucléaires, des menaces et des doctrines rendant l’utilisation de ces armes plus probable contraste fortement avec les attentes du reste du monde. » Et le fait douter de sa capacité à se dénucléariser un jour.

La Doomsday Clock

Depuis le début de la guerre froide, le Bulletin des scientifiques atomistes de l’université de Chicago utilise une horloge, la Doomsday Clock (« l’horloge du Jugement dernier »), et l’analogie du décompte vers minuit pour symboliser la menace qui pèse sur l’humanité. Armes nucléaires, changement climatique, géopolitique du pétrole, dangers liés aux nouvelles technologies… Plus on s’approche de minuit et plus il est probable que l’humanité soit anéantie.

Au début de la guerre froide, la Doomsday Clock affichait 7 minutes restantes. À la fin de cette même guerre, 17 minutes. L’année dernière, elle affichait 2 minutes 30. Cette année, elle a avancé de 30 secondes vers minuit, n’accordant plus que 2 minutes à l’humanité. Elle ne s’était montrée aussi pessimiste qu’une seule fois, en 1953. Et la principale raison pour laquelle elle se montre particulièrement alarmiste en 2018 est justement le développement de l’arsenal nucléaire mondial.

Comme le souligne le Bulletin des scientifiques atomistes, « le programme d’armement nucléaire de la Corée du Nord a fait des progrès remarquables en 2017, augmentant les risques pour la Corée du Nord, les autres pays de la région et les États-Unis. » Son démantèlement prendrait dix ans, voire quinze en cas de complications. Ou du moins, c’est ce qu’affirment trois chercheurs de l’université Stanford dans un rapport publié le 28 mai dernier.

Le site d’essais nucléaires de Trinity, en 1945

Le premier, Siegfried Hecker, a dirigé le laboratoire de Los Alamos, où fut coordonné pendant la Seconde Guerre mondiale le « projet Manhattan » de développement de la bombe atomique américaine, de 1986 à 1997. Le deuxième, Robert Carlin, étudie la Corée du Nord depuis 1947 et s’y est rendu 25 fois. Le troisième, Elliot Serbin, a travaillé au sein de la Nuclear Age Peace Foundation. Pour eux, la dénucléarisation « éclair » de la Corée du Nord exigée par Washington est irréaliste.

Ils recommandent pour leur part d’aborder le démantèlement de l’arsenal militaire du pays en trois étapes. D’abord l’arrêt du travail sur les sites sensibles. Puis leur déclaration à la communauté internationale, leur désactivation et leur fermeture. Et enfin leur destruction, le reclassement des scientifiques vers des programmes civils et l’encadrement de l’usage du nucléaire par le retour au traité de non-prolifération, dont la Corée du Nord s’est retirée en 2003.

« L’approche progressive permettra de bâtir de manière efficace la confiance et l’interdépendance qui sont nécessaires pour une démilitarisation complète, viable et de long terme du programme nucléaire nord-coréen. Si la Corée du Nord insiste pour conserver des programmes nucléaires civils et un accès pacifique à l’espace, le risque supplémentaire posé par ceux-ci peut être géré si des mesures de vérification adéquates sont mises en place. »

Les outils de l’apocalypse

Mais comme le rappelle le Bulletin des scientifiques atomistes, « les dangers couvant dans la péninsule coréenne n’ont pas été les seuls risques nucléaires évidents en 2017 ». « Les États-Unis et la Russie sont restés en désaccord, ont continué leurs exercices militaires le long des frontières de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, sapé le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, développé leurs arsenaux nucléaires et évité les négociations sur le contrôle des armements. »

En décembre 2017, le Conseil de sécurité nationale de la Maison-Blanche a détaillé une « vision stratégique » de « la paix par la force ». Puis, en février dernier, le Pentagone a carrément publié une révision de la « posture nucléaire » des États-Unis, actant ainsi le réarmement massif de la première puissance mondiale. Un signal fort adressé, non seulement à Moscou, mais aussi à Pékin, dont les politiques sont qualifiées de « révisionnistes » et accusées d’œuvrer à « l’affaiblissement de l’ordre international ».

« En Asie du Sud, le Pakistan et l’Inde ont continué à constituer des arsenaux nucléaires de plus en plus vastes », poursuit le Bulletin des scientifiques atomistes. Et au Moyen-Orient, le retrait des États-Unis, le 8 mai dernier, de l’accord nucléaire iranien, « ajoute une touche sombre au tableau global ». D’autant que l’Iran a annoncé, le 4 juin dernier, la mise en route d’un plan pour augmenter ses capacités d’enrichissement d’uranium, affichant ainsi sa volonté d’anticiper un possible effondrement de cet accord.

« Le temps et les pressions les amèneront, je l’espère, à reconsidérer ce traité. »

Quant à la France, elle s’apprête à augmenter sensiblement le budget de la dissuasion nucléaire et à engager un cycle de renouvellement de son arsenal. Celui-ci est estimé à 300 armes par la Fédération des scientifiques américains et place le pays en troisième position sur l’effrayant podium de l’arsenal mondial, loin derrière la Russie et les États-Unis, qui détiendraient respectivement 6 850 et 6 400 armes nucléaires. Au total, il y a 14 455 armes nucléaires dans le monde, dont 3 750 opérationnelles et 1 800 en état d’alerte.

« Nous vivons une époque particulièrement dangereuse », résume le Bulletin des scientifiques atomistes. Mais à l’en croire, le combat pour la dénucléarisation du monde n’est pas perdu d’avance : « L’humanité a inventé les moyens de l’apocalypse ; elle peut donc inventer les moyens de les contrôler et, finalement, de les éliminer. » Cette année encore, « les dirigeants et citoyens du monde peuvent éloigner l’aiguille de la Doomsday Clock et le monde loin du minuit métaphorique de la catastrophe en prenant des décisions de bon sens. »

C’est-à-dire en mettant en œuvre le traité d’interdiction des armes nucléaires, selon Alan Robock. « Les neuf pays dotés d’armes nucléaires ne l’ont pas signé et n’envisagent pas de le ratifier pour l’instant », reconnaît le climatologue. « Mais le temps et les pressions exercées par d’autres pays les amèneront, je l’espère, à reconsidérer ce traité », ajoute-t-il. L’Afrique du Sud est pour l’instant le seul État à avoir renoncé à la bombe atomique après l’avoir développée.


Couverture : KABOOM.


 

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