Mai 68 est souvent présenté comme un événement français, voire même comme un événement parisien. Or Mai 68 est un événement international.

par Camille Hamet | 10 min | 23/04/2018

Mai 68 est souvent présenté comme un événement français, voire même comme un événement parisien. Or, en 1968, le vent de la révolte ne souffle pas seulement sur Paris, Nanterre, Toulouse, Montpellier, Strasbourg, Marseille et Lyon. Il souffle sur des villes aussi éparpillées que Tunis, Rome, Bruxelles, Madrid, Londres, Prague, Washington, San Francisco et Chicago, ou encore Pékin. Et à Berlin, Tokyo, Dakar et Mexico, ce vent de révolte a déclenché des tempêtes aux conséquences parfois tragiques.

Les émeutes de Pâques

À Berlin, « mai 68 » commence en 1967. Et d’une certaine manière, il se termine en 2009. En effet, cette année-là, l’hebdomadaire Der Spiegel publie « la vérité sur le tir qui a changé la République ». C’est-à-dire la vérité sur le tir du policier qui a tué l’étudiant Benno Ohnesorg lors d’une manifestation pacifique contre la visite du Shah d’Iran le 2 juin 1967. Car c’est ce tir qui donne de l’ampleur au mouvement de contestation de la jeunesse allemande, qui multiplie les manifestations et finit par créer l’Université critique le 1er novembre 1967.

Rudi Dutschke en février 1976
Crédits : Hans Peters / Anefo

Les jeunes, inspirés par le philosophe Herbert Marcuse, y remettent en cause les fondements mêmes de la société de consommation, mais aussi la structure de l’enseignement traditionnel. Ils montent des groupes de réflexion et s’engagent dans des actions directes, organisent leurs cours et décident collectivement de leurs objets d’étude. « Il y a des cours sur le problème du Vietnam, de l’Amérique du Sud et sur les formes de manifestation pour protester contre les formes d’impérialisme », raconte une étudiante dans un reportage diffusé le 2 avril 1968.

Parmi ces jeunes, qu’une certaine presse traite de « singes aux cheveux longs », se trouve le leader de la Ligue des étudiants socialistes allemands (SDS), Rudi Dutschke. Il est la cible préférée du quotidien Bild-Zeitung, qui le surnomme Rudi le Rouge et va jusqu’à demander : « Qu’attend-on pour mettre à la raison un dangereux individu qui déshonore notre ville ? » Car Rudi Dutschke est un orateur passionné qui attire les foule, et suscite l’intérêt des contestataires étrangers, tels que les Français Alain Krivine, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Marcel Bougereau.

Le 11 avril 1968, vers 16 heures, il arrive sur son vieux vélo rouge sur le Kurfürstendamm, avenue chic de Berlin-Ouest. Il fait une courte halte au siège de la SDS, au n°140, avant de poursuivre jusqu’à la pharmacie où il veut acheter un médicament pour son bébé. Un ouvrier du nom de Josef Bachmann l’approche et lui demande : « Êtes-vous Rudi Dutschke ? » Puis tire trois fois en hurlant : « Sale porc de communiste ! » Grièvement blessé à la tête, Rudi Dutschke mourra des séquelles neurologiques de cet attentat onze ans plus tard.

Mais pour l’heure, il lutte pour sa survie sur une table d’opération tandis que la nouvelle de son agression se répand dans le pays. L’extrême gauche estime que le propriétaire de Bild-Zeitung, Axel Springer, en est responsable et des militants prennent d’assaut le siège de ses éditions à Berlin. Des manifestations tournent à l’affrontement dans une trentaine d’autres villes. La dernière d’entre elles, connues sous le nom d’émeutes de Pâques, a lieu à Bonn le 11 mai 1968. Elle réunit une centaine de milliers de personnes.

Le 24 février 1970, Josef Bachmann se suicide en prison sans que ses motivations n’aient été clairement établies. Tout comme les circonstances de la mort de Benno Ohnesorg. Mais en fouillant dans les archives de la Stasi, deux historiens, Helmut Müller-Enbergs et Cornelia Jabs, ont découvert que le policier qui l’a tué était en fait un espion de l’Allemagne de l’Est. Ce qui a poussé, en 2009, Der Spiegel à s’interroger sur la portée de cette révélation : le Mai 68 allemand aurait-il eu lieu si on avait su à l’époque que le tueur de Benno Ohnesorg était communiste ?

Josef Bachmann

L’évacuation de Yasuda

En 2008 comme en 2018, la France se remémorait souvent avec tendresse les événements de ce mois de mai si particulier. Mais comme le remarquait l’écrivain et réalisateur Michaël Prazan, « rien de tel au Japon, pourtant le pays où la révolte étudiante fut sans doute la plus ample, la plus longue et la plus offensive parmi celles de toutes les démocraties qui connurent l’explosion de l’année 1968 ». Car comme en Allemagne, le projet politique de cette année-là fut au Japon porté par des groupes qui pour certains basculèrent dans le terrorisme.

L’Union nationale des comités autonomes des étudiants japonais, la Zengakuren, mène des manifestations contre la présence des Américains sur l’archipel nippon et la guerre au Vietnam dès 1963. À partir de 1965, et de l’augmentation des frais d’inscription à l’université, la colère monte chez les étudiants. Jusqu’à l’explosion de 1968. L’étincelle qui met le feu aux poudres, c’est le détournement à l’université Nichidai, la plus grande université de Tokyo, de deux milliards de yens par les membres de son administration.

Ce détournement est dénoncé, en avril 1968, par un étudiant, Akita Meidai, qui est aussitôt propulsé à la tête du mouvement. Une centaine d’autres universités se mettent en grève. Elles sont occupées par les étudiants, qui organisent de nouvelles manifestations, parfois extrêmement violentes. Les membres du Zengakuren affrontent les policiers casqués, armés de lances en bambou et protégés par des boucliers. Ils se battent aussi contre des factions d’extrême droite manipulées par des personnalités du Parlement.

Et les factions d’extrême gauche, telles que la Chûkaku et la Kakumaru, se battent entre elles depuis l’éclatement, en octobre 1968, des syndicats étudiants, les Zenkyoto. Leurs militants portent d’ailleurs leur nom sur leurs casques. Ce mois-là, le 21, les étudiant occupent et mettent à sac la gare de Shinjuku, au centre de Tokyo, pour bloquer les trains alimentant les bases militaires américaines en carburant. Le Parlement, l’ambassade américaine et le siège de la police sont également attaqués.

Manifestation de la Zengakuren en 1968
Crédits : Ogumi Eiji

En janvier 1969, les étudiants occupent toujours l’amphithéâtre Yasuda de l’université Todai. Mais le recteur demande à la police de l’évacuer. 8 000 hommes le prennent d’assaut et bombardent d’eau, de gaz toxiques et de gaz lacrymogènes les étudiants, qui ripostent par des chants révolutionnaires, des bouteilles d’acide et des cocktails Molotov lancés depuis le toit de l’amphithéâtre transformé en camp retranché. Le 19, à 8 heures du matin, les policiers le pénètrent enfin et les combats se poursuivent à l’intérieur.

Cette évacuation spectaculaire s’achève par 768 arrestations, 170 blessés parmi les policiers, 47 parmi les étudiants. « Mais ce qui eut raison de [leur] mouvement, certes plus “militarisé” mais tout autant libertaire, féministe, antiraciste, “antiguerre” qu’en Europe ou aux États-Unis, c’est ce qui s’est passé ensuite », raconte Michaël Prazan. « Un an plus tard, en 1970, l’Armée rouge japonaise (ARJ), un groupuscule d’extrême gauche issu du mouvement étudiant, détournait un avion de ligne japonais vers la Corée du Nord, donnant ainsi le coup d’envoi du terrorisme international. »

L’université de Dakar

En mai 1968, une rumeur court dans les couloirs de l’université de Dakar, au Sénégal. Le président Léopold Sédar Senghor se promènerait dans les rues de la ville dissimulé dans une ambulance pour se rendre compte de l’atmosphère qui y règne. Et pour cause, depuis le 22 mars, les étudiants sénégalais se mobilisent contre le fractionnement des bourses imposé par Paris et l’université de Dakar fonctionne comme une société où parents, commerçants et badauds se mêlent aux étudiants, eux-mêmes très bien intégrés aux quartiers environnants.

Le 27 mai, les étudiants se mettent en grève, expulsent le personnel de l’université et occupent les locaux.

« Au-delà de ce terreau très communément partagé qu’était alors le marxisme, il existait bien une solidarité faite de lectures communes et de soif de savoir », raconte l’historienne Françoise Blum. « Les livres et les journaux circulaient, qu’il s’agisse des éditions du Progrès, des livres des éditions Maspero, avec par exemple Les Damnés de la terre, le classique de Frantz Fanon, publié en feuilleton dans le journal guinéen Horoya, ou du Petit Livre rouge. Pour certains l’influence de Sartre était déterminante, pour d’autres, les plus nombreux sans doute, c’étaient Marx, Lénine et Mao. »

Le 27 mai, les étudiants se mettent en grève, expulsent le personnel de l’université et occupent les locaux. Un cordon de gendarmes mobiles les coupe du monde, interdisant notamment toute livraison alimentaire. Puis, « le 29, les forces de police prennent d’assaut la cité universitaire, faisant de source officielle un mort et 69 blessés, probablement beaucoup plus, ce qui témoigne d’une brutalité qui n’a rien à envier à celles dont avaient fait preuve les forces de l’ordre lors de l’évacuation de la Sorbonne le 3 mai ou lors de la nuit des barricades ».

En réaction, le 30 mai, l’Union nationale des travailleurs sénégalais (UNT) déclenche une grève générale et illimitée dans tout le pays. Le soir même, Léopold Sédar Senghor délivre un long discours à la radio, proclame l’état d’urgence, fustige l’immixtion de « puissances rouges » qu’il ne nomme pas, accuse les étudiants sénégalais d’imiter leurs camarades français, confie le maintien de l’ordre aux soldats et appelle à l’aide l’armée française. Cette dernière se charge de la garde de certains points stratégiques, tels que l’aéroport de Yoff et la centrale électrique.

Manifestants de Dakar en mai 68

Le lendemain matin, la tension est à son comble à Dakar. Des flots de piétons convergent vers la Bourse du travail, où flotte le drapeau rouge. À 9 heures, les soldats encerclent le bâtiment et arrêtent environ 200 personnes, dont tous les dirigeants syndicalistes. Ces derniers sont acheminés par avion dans le camp de Dodji, dans le Ferlo. Ils ne seront libérés que le 9 juin, au terme de rudes négociations entre le gouvernement et le secrétaire général adjoint de l’UNT. Le 13 juin, ils obtiennent une augmentation de 15 % du salaire minimum.

De leur côté, les étudiants doivent attendre le mois de septembre pour entamer des négociations avec le gouvernement. Et ils se sont largement démobilisés durant l’été. Ils obtiennent néanmoins une revalorisation des bourses, une baisse des prix du restaurant universitaire, des constructions supplémentaires sur le campus et leur participation à une réforme générale de l’université. Mais « au Sénégal, 1968 n’est que le début d’une série de grèves qui ne se termineront pas toujours aussi bien pour les étudiants ».

Le massacre de Tlatelolco

Les Jeux olympiques de cette année mouvementée ont lieu au Mexique. En juillet, soit deux mois seulement avant la cérémonie d’ouverture, débutent dans le pays des grèves étudiantes, et des manifestations qui mobilisent des dizaines de milliers de jeunes. « On vivait l’épuisement du modèle de “développement stabilisateur” », explique Pedro Echeverría, professeur à l’université autonome du Yucatán. « Initié en 1954, il avait créé des richesses qui, au lieu d’être distribuées équitablement, n’avait profité qu’à un petit secteur de grands chefs d’entreprise. »

1968, « année de la répression »

Les manifestations étudiantes sont violemment réprimées et cette brutalité est à son tour dénoncée par de nouvelles manifestations. Comme le souligne Miguel Rodriguez, professeur à l’université de la Sorbonne, Gustavo Díaz Ordaz profite de son discours annuel devant le Congrès pour « justifier sa réaction autoritaire par l’engagement de “son”  pays devant le monde : l’Olympiade besoin vital, aspiration suprême du peuple qui serait floué si elle était mise à mal ». Mais loin d’apaiser les étudiants, ce discours très attendu renforce leur détermination.

Le 13 septembre, ils sont des centaines de milliers à défiler dans les rues de Mexico. Gustavo Díaz Ordaz riposte en envoyant l’armée occuper les campus de la ville. À Mérida, dans le Yucatán, « la cour du bâtiment universitaire pleine, y compris les balcons des deux autres étages, le drapeau fut hissé », raconte Pedro Echeverría. « Plusieurs orateurs invitèrent la jeunesse à se montrer solidaire. La presse nationale tout comme la radio, de façon permanente, attaquaient le mouvement étudiant de Mexico et cherchaient tout prétexte visant à le décrédibiliser. »

Sur le podium des Jeux olympiques de 1968
Crédits : Angelo Cozzi/Wikimedia commons

Car le mouvement étudiant de Mexico ne s’avoue toujours pas vaincu et la date de cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques se rapproche dangereusement. Le 2 octobre, soit dix jours seulement avant cette cérémonie, une dizaine de milliers de manifestants se réunit sur la place Tlatelolco, également connue sous le nom de place des Trois-Cultures. Au crépuscule, alors que leur meeting prend fin, un hélicoptère de l’armée lance un feu de Bengale et les militaires qui encerclent la place Tlatelolco reçoivent l’ordre de tirer à balles réelles.

Des centaines de personnes sont tuées. Des milliers d’autres encore sont arrêtées et jetées dans la prison de Lecumberri. Sous la torture, certaines évoquent une conspiration contre le gouvernement. Qui ne reconnaît qu’une vingtaine de morts et préfère s’apitoyer sur le sort de ses soldats blessés, tout en répandant cette thèse de la conspiration. « Des mains louches persistent à discréditer le Mexique », écrit un quotidien populaire dès le lendemain du massacre de la place Tlatelolco.

Mais c’est le mouvement étudiant qui, en plus d’être ensanglanté, est injustement discrédité et doit s’agenouiller devant les Jeux olympiques. Lesquels seront néanmoins l’occasion de dénoncer les exactions d’un autre gouvernement que le gouvernement mexicain. En effet, au terme de la finale masculine du 200 mètres, les coureurs américains Tommie Smith et John Carlos, arrivés premier et troisième, lèveront leur poing ganté de noir vers le ciel pour protester contre la ségrégation raciale aux États-Unis. Cette image fera le tour du monde.


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