Reléguée au ban de la FIFA, la fédération kirghize de football lutte avec ses moyens pour se faire un nom dans les compétitions internationales.

par   David McArdle   | 7 min | 04/09/2014

En ce mardi 15 octobre 2013, alors que la Bosnie et l’Herzégovine unifient enfin une nation en se qualifiant pour la Coupe du Monde, que les Mexicains saluent à la surprise générale l’application des États-Unis face au Panama synonyme de sursis dans une campagne de Coupe du Monde jusqu’ici douloureuse, et plusieurs heures avant que l’Angleterre ne porte aux nues son héros, Andros Townsend, qu’elle vouait jusqu’ici aux gémonies, comme à son habitude le monde du football tourne le dos à l’Asie centrale post-soviétique. Il y a une sorte de consensus global admettant que le football, dans cette région du monde, tiendrait du mirage. Un vide intersidéral reliant d’anciens empires, de la Russie à l’Inde britannique en passant par la Chine que d’aucuns considèrent comme un voisin plutôt encombrant. Au vrai, on ne peut pas dire que la rencontre amicale à Bichkek entre le Kirghizistan et le Tadjikistan du 15 octobre ait été un grand match.

Transition footballistique

Depuis la création du Championnat d’URSS de football (Vysshaya Liga) en 1936, compétition annuelle de l’Union Soviétique opposant les meilleurs clubs de tout l’État fédéral, la République Socialiste Soviétique Kirghize (RSSK) a été l’une des deux seules républiques à n’avoir jamais été représentée, l’autre étant la République Socialiste Soviétique du Turkménistan. Le FC Alga Bichkek (FC Zenit Frunze à sa fondation) était alors considéré comme le symbole officieux du football kirghize, devenant au passage la fierté de la RSSK lorsqu’il atteignit le seuil de la troisième place de la Soviet First League (seconde division) en 1967. Cependant, ces jours bénis ont pris fin avec la relégation en 1979, synonyme de déclin pour l’Alga.

Le Kirghizistan, qui commençait tout juste à battre de ses propres ailes après la chute de l’URSS, a hérité d’une mauvaise main dans le processus post-soviétique de distribution des ressources. Jadis partagées, les ressources nationales devinrent instantanément l’unique monnaie d’échange pour ces nouveaux États indépendants. Et le Kirghizistan de se retrouver avec son seul bétail et ses réserves d’eau.

Coïncidence, cette hiérarchie footballistique se cale sur le classement 2011 du Produit intérieur brut (PIB) des dits pays.

Les années passant, les voisins kazakhes et ouzbeks, forts de leur pétrole et de leur gaz, ont réalisé des progrès significatifs sur le pré vert. Pendant ce temps, le Kirghizistan jouait ses matchs à domicile en milieu de semaine, à 16 heures, afin d’éviter de gaspiller de l’énergie dans l’alimentation des projecteurs. La trajectoire footballistique du Kirghizistan, à l’instar de son territoire, a connu de nombreux soubresauts, aussi abondants que les checkpoints inopinés auxquels les rares touristes, pareils à des fugitifs, sont parfois confrontés. Ce jour-là, alors qu’on s’approchait de la mi-temps avec un score de 4-0 pour les visiteurs, un mouvement d’émeute s’est emparé de tout le stade tel un raz-de-marée, contraignant le speaker à demander aux supporters de se calmer, dans plusieurs langues. Coutumier des changements de régimes politiques un peu abrupts, le Kirghizistan doit entamer sa transition footballistique, sous peine de végéter dans la périphérie des fédérations oubliées.

Le match les opposant au voisin montagnard tadjik fut vendu comme une préparation pour l’AFC Challenge Cup (Confédération asiatique de football, l’équivalent de notre Championnat d’Europe), dont la phase finale est prévue en mars 2014 dans le paradis terrestre des Maldives. Une retraite bienvenue lorsqu’on est habitué aux hivers à rallonge de Bichkek. L’AFC Challenge Cup, sorte de compétition refuge pour les fédérations négligées du football – dites émergentes, selon le classement édité par l’AFC –, regroupe le Kirghizistan, tranquillement installé en queue de peloton aux côtés de l’Afghanistan, du Sri Lanka, de la Palestine et du Taipei chinois, entre autres. Autre aspect gênant pour le Kirghizistan, le fait que des États post-soviétiques d’Asie centrale tels que le Turkménistan et le Tadjikistan, tous deux sur une pente ascendante, les toisent depuis une division supérieure, pendant que l’Ouzbékistan s’affirme comme une valeur montante au sein de l’AFC. Coïncidence, cette hiérarchie footballistique se cale sur le classement 2011 du Produit intérieur brut (PIB) des dits pays. La troisième place obtenue lors de la première édition de la Challenge Cup au Bangladesh en 2006 face à l’enclave népalaise demeure pour l’heure le plus grand fait d’armes footballistique du Kirghizistan.

Affrontement

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Stade de football kirghize
Crédits : Stephen Lioy

4-0 à la mi-temps. De quoi balayer l’élan de confiance qui, depuis sept mois, animait les spectateurs venus en masse au Soviet Spartak Stadium de Bichkek pour soutenir l’équipe kirghize. C’était donc cela, l’équipe qui a privé le voisin tadjik de voyage dans l’Océan Indien ? Vue sous cet angle, la défaite 4-1 fut opportunément présentée dans la presse locale comme une revanche. Cependant, la prestation de la défense kirghize – sans parler du gardien, si mauvais sur sa ligne de but en première période qu’il ne fut par reconduit pour la seconde – a mis en exergue la piètre qualité du spectacle proposé par des Kirghizes techniquement à la rue et sans envie. Ironiquement, cette victoire offerte sur un plateau coïncidait avec la célébration du deuxième jour de l’Aïd al-Adha, ou « festival du sacrifice », pratiquée par une population kirghize composée de 86,3 % de sunnites. La population du Tadjikistan, elle aussi à forte majorité musulmane, compte environ 95 % de sunnites et 3 % de chiites. La ferveur kirghize battait son plein, mais Valeriy Kichin, le top player kirghize prêté au FC Khimik Dzerzhinsk par le FC Volga Nijni Novgorod, n’a rien pu faire pour étouffer les montées adverses synonymes de buts à la chaîne. Une défaite, difficile à avaler pour le pays hôte, était en train de se dessiner.

Huit mille spectateurs avaient profité des congés dus aux célébrations religieuses – à moins qu’il ne s’agisse de la politique de placements gratuits mise en place par la fédération – pour assister au match. Le port du chapeau traditionnel, le kalpak, a permis d’ajouter une touche de folklore kirghize dans cette première mi-temps au goût amer. Menée par quatre buts d’avance, la foule a joué la carte de l’humour, attitude symptomatique de ceux qui souffrent le martyre, improvisant des blagues en kirghize conclues dans cette langue plus démonstrative qu’est le russe. Un métissage qui apparaissait de moins en moins étrange à mesure que le temps s’écoulait. Le but d’Ahletdin Israilov pour le Kirghizistan, en début de seconde mi-temps, a semblé rassasier le public. Public qui s’est immédiatement rassis pendant que la police, à qui on avait réservé les premières rangées du stade, se la coulait douce sous le soleil de l’automne.

Extraction de la périphérie

À l’issue du match, l’entraîneur moscovite du Kirghizistan, Sergei Dvoryankov, a pointé du doigt une « défense d’écoliers » tout en regrettant l’absence de Daniel Tagoe, le solide prince ghanéen, successeur spirituel de son compatriote David Tette qui fut le premier joueur d’Afrique de l’Ouest à représenter les couleurs de ce petit État enclavé d’Asie centrale. Et ce, même si Tagoe n’avait joué jusqu’ici qu’une seule fois pour le Kirghizistan. C’était lors de la victoire 3-0 contre le Koweït obtenue quelques jours plus tôt, un match qui comptait pour du beurre dans le classement FIFA, puisque Tagoe n’avait pas encore été naturalisé. Qu’importe pour Dvoryankov qui considérait déjà sa dernière recrue comme indispensable. « Un joueur aussi athlétique et endurant aurait pu faire la différence », dit le sélectionneur de façon presque convaincante.

La prédominance de Russes dans le onze de départ du Kirghizistan est intéressante, lorsqu’on sait que le groupe ethnique kirghize représente environ 70 % de la population totale. Forts d’un pourcentage de 29,2 % en 1970 sous la République socialiste soviétique du Kirghizistan, ils n’étaient plus que 21,5 % en 1989. Aujourd’hui, les Russes ne pèsent plus que 9 %.

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Bukhara Football Stadium, Ouzbékistan
Crédits

Pendant la conférence de presse d’avant match, qui fut l’occasion de révéler les nouveaux maillots du Kirghizistan, Sergei Dvoryankov a malicieusement donné la becquée aux cinq journalistes présents dans la salle à propos des dernières recrues kirghizes. L’une, a-t-il confirmé, arrive de Lettonie. À croire que les associations de football d’aujourd’hui oscillent entre chasseurs de têtes et généalogistes en quête de la perle rare, leur job consistant à dénicher les joueurs les plus qualifiés. Et tant pis si le lien entre le joueur et le pays se révèle être ténu voire inexistant.

Au Kirghizistan, les difficultés sont telles que les joueurs n’ont même pas pu se permettre d’échanger leurs maillots avec l’adversaire moldave à l’issue d’un match amical joué un peu plus tôt dans l’année à Chisinau. De telles restrictions financières ne peuvent être sous-estimées dans un pays aussi petit, aussi fracturé et si difficilement accessible. La question de la représentation nationale, aussi nébuleuse soit-elle, se pose davantage à l’aune de cette rencontre amicale qu’il y a une dizaine d’années. Pendant ce temps ? L’Angleterre, l’air de rien, cherche à enrôler le Mancunien Adnan Januzaj, né à Bruxelles de parents kosovar et albanais. Le Kirghizistan, qui n’est donc pas le seul pays à faire face à ce drôle de dilemme, pourrait donc sacrifier l’émergence de joueurs locaux sur l’autel des résultats à court terme. L’extraction de la périphérie des fédérations oubliées est peut-être à ce prix.


Traduit de l’anglais par Hélène Molinari d’après l’article « Kirghizistan, the forgotten football federation », paru dans Futbolgrad.

Couverture : Stade de football en construction.

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