Il y a bien longtemps, dans un désert lointain, très lointain… a été filmé Le Retour du Jedi. Expédition en quête des reliques du tournage.

Peu avant six heures du matin, nous nous arrêtâmes sur une aire en bordure de l’Interstate 8, non loin de l’endroit où se rencontrent la Californie, l’Arizona et le Mexique, au beau milieu du désert. Une rangée de Quads des sables frappés du logo de la police des frontières américaines dormaient paisiblement au bout du parking. De l’autre côté de la route, une tour de guet aux fenêtres sombres surplombait un 4×4.

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Interstate 8
L’autoroute qui relie la Californie à l’Arizona
Crédits

Jad Bean ouvrit un classeur sur le capot de notre Trailblazer de location et nous montra une carte satellite du désert, qui ressemblait à la surface craquelée d’un cerveau sec. Les dunes de la vallée impériale recouvraient la zone sur plus de 60 kilomètres, quelques-unes d’entre elles mesurant jusqu’à 100 mètres de hauteur. Certaines avaient même été baptisées, comme on le fait pour les montagnes. Jad désigna le centre de la carte, pointant du doigt un creux en forme de larme du nom de Buttercup Valley. On avait imprimé une icône rouge et noir près du bord de la vallée – le fameux « X » qui marque l’emplacement.

C’est précisément sur cette bande de sable qu’un fragment du paysage d’un tout autre monde avait atterri quelques années auparavant. Pendant trente-huit jours au cours du printemps 1982, une équipe de Lucasfilm y érigea une plateforme de bois de près de 10 000 mètres carrés, et versa du sable dessus pour former des dunes qui s’élevaient sur cinq étages au-dessus du sol. Au sommet de ce faux relief, les décorateurs édifièrent ensuite une structure semblable à un yacht, une barge de 30 mètres de long et de 20 mètres de haut. D’un vert automnal, elle possédait de larges voiles en polyester orange.

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Tournage du Retour du Jedi
Buttercup Valley, Californie
Crédits : Star Wars Locations

Le navire apparaît dans une des premières scènes du Retour du Jedi – c’est le lieu de débauche de Jabba le Hutt, parrain du crime monstrueux de l’univers de Star Wars, dans lequel il voyage à travers la planète désertique de Tatooine avec sa clique de chasseurs de primes et de petites frappes. C’est depuis cet avant-poste qu’il attend l’exécution de Luke Skywalker, Han Solo et Chewbacca.

Chaque prisonnier devait s’avancer sur une planche avant d’être offert au « sarlacc tout-puissant », sorte de vagin denté des dunes qui, selon la croyance populaire, les digéreraient pendant de longs millénaires. Vingt-cinq ans plus tard, des restes de ce décor étaient censés joncher la vallée, ou bien être enterrés sous le sable. Nous allions donc déterrer les reliques authentiques de cet univers de fiction.

Sur la piste du mythe

« Vous cherchez quoi, en fait ? Un petit sac avec écrit dessus : “poils de Chewie : ne pas toucher” ? » demanda Jilliann Zavala alors que nous étions encore en chemin. Avant d’intervenir, elle s’amusait toute seule sur la banquette arrière à répéter des répliques de Sex Academy et Bonjour les vacances.

« On cherche du bois », répondit Jad, les yeux rivés sur la route. « En général, il est peint en marron, vert ou argenté. Vous trouverez peut-être des morceaux de mousse dure condensée, ou de caoutchouc, avec du sable incrusté sur un des côtés. » Il nous expliqua également qu’on risquait de trouver des morceaux de latex appartenant au sarlacc. « Mais ce sera plus difficile. Il faudra creuser plus profond pour ça. »

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Jad Bean
En haut, le vrai Jad, en bas, la figurine à son effigie
Crédits : Facebook

Jad a 32 ans, c’est un homme calme et posé. Quelques lignes d’argent barrent sa chevelure châtain. Je l’avais contacté après avoir lu un article sur son blog où il évoquait son voyage prochain dans la Buttercup Valley. Le blog, JadOnTV.com, était une des armes qu’il utilisait dans le cadre de son lobbying intense auprès de Lucasfilm pour nommer l’un de leurs personnages « Jad » dans un des nombreux spin-offs que la compagnie prévoyait de produire. Il était parvenu à convaincre plusieurs acteurs de la saga d’écrire des lettres de recommandation à son sujet, dont Gerald Home, qui incarne Tête de Poulpe, un des extraterrestres en arrière-plan d’une scène du Retour du Jedi.

Jad avait croisé Home à une convention, et les deux avaient commencé à s’écrire des emails. « Je m’entends bien avec Tête de Poulpe », me confia Jad. Bien que fan dévoué de Star Wars (il avait servi de modèle à une figurine qu’il avait faite faire, sur laquelle il était habillé en pilote d’X-Wing, et dont les traits avaient été sculptés d’après un scan de son visage), il parlait de son amour pour la saga avec mesure et, parfois, un peu de timidité. Dans un post de blog récent, il expliquait qu’il ne savait pas quoi penser lorsque, après avoir passé deux ans à tenter, en vain, d’obtenir satisfaction, une nouvelle série animée Star Wars avait introduit un personnage du nom de Cad Bane.

Ce voyage marquait également la première rencontre entre Jad, Jilliann et le quatrième passager de notre compagnie, qui s’était présenté à nous en utilisant un alias clairement inspiré de l’univers de Star Wars : Bru Galeen – pseudonyme qu’il semblait utiliser dans sa vie quotidienne. J’avais entamé une première conversation avec Jilliann et Bru au cours d’une convention de fans à San Francisco, quand je commençais moi-même à vouloir me joindre à cet univers tournant autour de la saga de George Lucas. Ils m’avaient parlé de la possibilité d’organiser un voyage dans le parc national de Redwood, au nord de la Californie, où d’autres scènes du Retour du Jedi avaient été tournées, mais cela n’aboutit jamais.

À San Francisco, ils tentèrent également d’interviewer le « vrai » Dark Vador – non pas James Earl Jones, qui prête sa voix au seigneur Sith, ou même le bodybuildeur anglais qui portait le costume au cours des tournages. Ils voulaient rencontrer l’homme qui incarnait le personnage dans les pubs M&M’s et les autres manifestations depuis les années 1990, qui s’avérait travailler pour le département des effets spéciaux de Lucasfilm. Jilliann disait qu’il « avait porté le costume plus que quiconque ».

Pour notre road trip vers la Buttercup Valley, Jilliann, une grande demoiselle de 34 ans qui poursuivait des études de psychologie, était vêtue d’un épais chapeau noir et d’une chemise à quatre poches avec une ceinture cousue au niveau de la taille. Après de longues discussions  matinales à l’Econo Lodge où nous avions passé la nuit, elle avait décidé qu’elle garderait ses Keds plutôt que de les remplacer par ses Reebok Pump noires. Bru, lui, avait 32 ans. Il vendait des ustensiles de peinture et de menuiserie et se trouvait au milieu de la rédaction de son manuel pour construire un sabre laser à partir de pièces d’aspirateur et de plomberie. C’était un homme squelettique, à la chevelure touffue et aux lunettes rondes. Alors que nous nous relayions pour nous reposer, sur cette aire d’autoroute au milieu de nulle part, il s’empara brusquement d’un morceau de métal qui traînait sur le sol, le porta au niveau de ses yeux et, imitant un Stormtrooper dans une scène qui aurait pu se passer sur Tatooine, déclara d’un ton grave : « Regardez, camarades. Des droïdes. »

~

À l’inverse de Jilliann et Bru, Jad s’était déjà embarqué dans des voyages semblables à celui que nous nous apprêtions à faire. Pour son mémoire de paléontologie, il avait exploré une montagne du Nevada, collectant des fossiles tous les deux ou trois mètres ; il avait ensuite trouvé une place dans une société de conseil environnemental, où il menait des études de terrain pour des particuliers. Cinq mois plus tôt, il s’était rendu dans la Buttercup Valley avec la Star Wars Society de San Diego et était parvenu assez rapidement à déterrer un morceau de mousse condensé de plus d’un mètre de long. Les sages de la société identifièrent la pièce : c’était un bout de la Grande Fosse de Carkoon, le repère du sarlacc. Malgré tout, Jad avait trouvé ce voyage particulièrement frustrant. Cela n’avait rien à voir avec d’autres expéditions Star Wars qu’il avait « vécues comme des face-à-face avec les lieux explorés ».

Quelque part sous le sable reposaient les reliques d’un passé factice et futuriste.

Lorsqu’il avait visité une rotonde de la banlieue de Naples, en Italie, il était resté seul sur les lieux pendant une heure entière. Il avait superposé des photos tirées de plans du film aux lieux qu’il visitait et retraçait les pas de la Reine Amidala, la mère de Luke et Leia Skywalker, dans La Menace fantôme. Il aurait aimé vivre la même chose lors de son premier voyage à Buttercup Valley. Mais il dut composer avec les desiderata divers de chacun des membres du groupe auquel il appartenait. « Certains étaient vraiment à fond, d’autres se contentaient de donner des coups de pied dans le sable. Du coup, ça démotive un peu », admit-il.

En plus de la carte, son classeur recelait des informations précieuses : des photos publicitaires du Retour du Jedi au format 8×10, d’autres de l’équipe du tournage au travail dans la vallée, et enfin des cartes de jeu à échanger, parfaitement conservées dans des feuilles plastiques. Toutes représentaient le décor, sous divers angles de vue, et Jad voulait s’en servir de références, comme un archéologue consulterait une œuvre représentant un temple à l’intérieur duquel il était sur le point d’entrer pour la première fois.

Quelque part sous le sable reposaient les reliques d’un passé factice et futuriste – qui étaient également le décor d’un passé véritable, le contexte qui avait permis à la fiction de s’épanouir. Dur de ne pas s’y perdre. Mais j’avais le sentiment que, comme toute fouille archéologique, qu’importe ce que nous allions trouver, l’artefact nous rapprocherait des vérités et des mythologies d’alors, mythologies qui avaient survécu aux trois dernières décennies. « Prêts ? » demanda Jad quand le dernier d’entre nous quitta enfin le refuge de l’aire pour rejoindre la voiture. Nous avions décidé de creuser les neuf jours suivant le solstice d’été, sous des températures pouvant dépasser les 40 degrés à l’ombre. Il était temps de se mettre au travail.

Rendez-vous sur Tatooine

Pendant plus d’une décennie, un petit noyau de fans était parti à la recherche de tous les lieux de tournage de la saga Star Wars dans le monde entier. Cartes et guides de voyages fleurissaient sur Internet, à l’instar des photos des paysages que les visiteurs avaient capturées depuis les points de vue où les caméras avaient été posées avant eux. Souvent, le voyageur se mettait en scène sur ces photos, prenant la pose de Luke ou Anakin Skywalker au même endroit où le personnage se trouvait dans la scène qu’il cherchait à reproduire. La plupart de ces voyages avaient suivi la publication d’un article dans Star Wars Insider, le magazine officiel du fan-club de Star Wars. « Retour à Tatooine » était…

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