Spécialiste des effets de la torture sur le cerveau, le neuroscientifique irlandais Shane O’Mara a prouvé que la torture était totalement inefficace pour obtenir des informations.

par Marie-Alix Détrie | 9 min | 30/05/2018

Assis sur une chaise, la clim est allumée depuis des heures, Mourad tremble. « Avec qui tu étais en Afghanistan ?! » Dans la salle déjà glacée, on lui jette de l’eau encore plus froide sur le corps. « Mais d’autres fois, c’était aussi l’inverse », se rappelle-t-il : on augmente le chauffage pour rendre l’air irrespirable et la température insupportable. L’interrogatoire dure entre une et cinq heures. « Parfois, l’interrogateur me laissait dans la salle, partait deux heures puis revenait. Lui, il s’en foutait, il avait le temps. » À chaque fois ou presque, il fait face à une nouvelle équipe, qui amène avec elle de nouvelles techniques.

Musique poussée à fond qui vibre à lui en faire mal aux tympans. Des flashs lumineux devant les yeux qui lui agressent la rétine. Humiliations. Nudité forcée. Et encore, dit-il, il ne fait pas partie des détenus les plus dangereux, alors il échappe au waterboarding, technique de torture par simulation de noyade à répétition. Avant qu’on l’interroge, on le prépare : « on nous faisait changer de cellule toutes les demi-heures pour nous empêcher de dormir. Ça pouvait durer deux ou trois jours. On apprenait à faire des micro-siestes, mais j’étais épuisé, énervé, à bout. » Dans la salle d’interrogatoire. Il répète les mêmes informations, encore et encore, sans effet, et les violences continuent.

En juillet 2002, cela fait six mois que Mourad Benchellali est détenu sur l’île de Cuba. Cette fois-ci, on ne l’interroge pas sur son parcours, ni sur ce qu’il a fait en Afghanistan. L’interrogateur veut d’autres informations, « qui relèvent plus de l’espionnage », pense Mourad. « Mais je me dis, OK. » Il sait ce qui l’attend s’il ne répond pas. L’interrogateur lui sort une carte de Paris, la pose devant lui, lui demande de pointer les mosquées, de donner des noms d’imams. Sauf que Mourad est Lyonnais, il n’a jamais quitté sa banlieue. Il ne connaît ni Paris, ni ses imams, ni ses mosquées, ni ses noms de rues. Mais tout ce qu’il veut, à ce moment-là, c’est retourner dans sa cellule pour aller dormir.

« Il voulait des noms, alors je lui en ai donné. Même si je n’en avais pas. Il n’avait pas le temps de vérifier les informations. » L’interrogatoire se termine au bout de quelques heures. Mourad vient d’inventer des adresses et des lieux de culte, il retourne dans sa cellule sans avoir subi des tortures. L’interrogateur quitte Guantánamo, sourire en coin, fier d’avoir obtenu ces informations inédites – et erronées.

Cautio criminalis

« La torture est efficace pour obtenir des aveux ou pour mener à répudier ses croyances politiques et religieuses. Pour obtenir des informations, par contre, c’est un échec total », explique Shane O’Mara, professeur en neurosciences au Trinity College de Dublin. Il qui souligne qu’ « il y a un monde entre forcer quelqu’un à parler, et forcer quelqu’un à dire la vérité ».

Friedrich Spee

Depuis quatre siècles, l’efficacité des techniques de torture est remise en cause. En 1631, alors que de soi-disant « sorcières » sont chassées, puis mises au bûcher à travers l’Europe, Friedrich Spee von Langenfeld, prêtre et poète jésuite allemand, publie Cautio Criminalis. Il y raconte son expérience, lui qui a assisté pendant plusieurs années aux interrogatoires, et pointe l’absurdité du système. Les femmes n’ont aucun moyen de prouver leur innocence. Il note aussi que, prêtes à confesser n’importe quoi pour que la torture s’arrête, leurs mots ne peuvent être crus. Le livre, traduit dans plusieurs langues et toujours en librairie aujourd’hui, a mené à l’abolition de la mort des sorcières par le feu.

Depuis ce temps-là, de nombreux écrits se sont attachés à prouver sur le plan légal et philosophique que la torture était une pratique condamnable doublée d’un mauvais moyen d’obtenir des informations. Mais l’Irlandais Shane O’Mara est le premier à démonter cette technique du point de vue scientifique. Il commence en 2009 par un papier universitaire sur la question, en sort un autre quelques années plus tard, puis se rend à l’évidence : il faut écrire un livre.

Les informations sont à portée de main, il se réfère à ses études sur le manque de sommeil, sur l’effet du stress sur le cerveau, à des rapports d’interrogatoire de Guantánamo qui ont été publiés. « Je l’ai fait, mais ça aurait pu être fait il y a dix ans, les informations étaient déjà là. » En 2015, il publie Why Torture Doesn’t Work, qui sera traduit en français l’an prochain, et dans lequel il démontre du point de vue neuroscientifique pourquoi la torture est un des moyens les plus inefficaces d’obtenir des informations.

Souvenirs modifiés

Pendant un interrogatoire, l’interrogateur veut savoir ce que l’interrogé sait. Découvrir ses plans et ses intentions, des détails de son passé, des informations cohérentes sur son cercle social et opérationnel, ses capacités, son entraînement, ses attitudes, ses engagements, et encore beaucoup d’autres informations. « Par définition, ces informations sont stockées dans les zones du cerveau qui permettent la mémoire à long terme. Elles ne peuvent se trouver ailleurs. »

Mais en mettant le corps et le cerveau à l’épreuve de la faim, du manque de sommeil, du stress et de la douleur à répétition, la torture ne stimule pas la mémoire à long terme. « Au contraire, elle l’endommage », explique Shane. « Quand on observe le cerveau après une longue exposition à la torture, son état s’est dégradé. Certaines zones du cerveau, comme la mémoire, rétrécissent. Parfois de manière irréversible. » Et les informations qu’elles contiennent sont perdues, parfois à tout jamais.

En effet, quand il rentre dans son quartier natal pour la première fois, Mourad croise ses amis d’enfance sans les reconnaître. Il revient de deux ans et demi à Guantánamo, puis près de deux ans à Fleury-Mérogis en France, et souffre d’un trouble de stress post-traumatique. Des flashs, des images et des sensations lui reviennent, en pleine journée, alors qu’il est assis en terrasse et qu’il boit un café. Chaque nuit, les cauchemars le ramènent dans sa cellule. Un thérapeute le suit bénévolement et le soigne, peu à peu. Les trous de mémoire se comblent. Avec les images de ce qu’il a vécu, gravées à tout jamais.

L’avatar de Mourad sur Twitter

En 2001, alors qu’il n’a que 19 ans, Mourad n’a jamais mis un pied en dehors des Minguettes, un quartier de la banlieue lyonnaise. Son grand frère, déjà parti en Afghanistan, lui décrit un pays coloré, chaud, et le fait rêver en évoquant Kaboul et ses merveilles. À l’époque, « on allait et venait en Afghanistan, personne n’en parlait, c’était pas comme aujourd’hui ». Un peu naïf et très curieux, Mourad commet alors « la plus grosse erreur de toute [sa] vie ».

Il fait son sac, et avec un ami des Minguettes, prend l’avion pour Kaboul. Là-bas, ce ne sont pas les couleurs chaudes qui l’attendent, mais un camp d’entraînement au milieu du désert. Quand on lui met une arme dans les mains, il réalise. Il pense tout de suite à s’enfuir, mais il ne peut pas. Il doit terminer ses deux mois. Dans le désert, avec le groupe Al-Qaïda, il apprend à dégoupiller des grenades, à tirer, mais il ne pense qu’à une chose : rentrer chez lui. « Je me suis retrouvé dans le terrorisme alors que je ne l’ai jamais voulu. »

Tout bascule au 11 septembre, alors qu’il est sur le point, enfin, de rentrer en France. Quand les Américains bombardent le camp où il se trouve, il s’enfuit avec son ami au Pakistan, où ils sont accueillis par des paysans qui les dénonceront ensuite à l’armée. Ils sont envoyés à Kandahar, où ils sont des milliers de prisonniers à vivre entassés, régulièrement battus par des gardes sous une tente. En janvier 2002, les forces pakistanaises le remettent aux Américains. Il est envoyé au camp de Guantánamo, à Cuba. C’est là que l’enfer commence.

À force, pendant les interrogatoires, qu’on lui rabâche qu’il est terroriste, que des Français l’ont envoyé là-bas en mission, qu’il prépare un attentat sur le sol français, Mourad finit par douter de lui-même. Quand il dit l’inverse de ce qu’on veut entendre, on le traite de menteur et on le bat. À tel point qu’au bout d’un moment, « je doutais de mes intentions. Je me suis dit : “Ils savent et je ne me souviens pas”. »

Ce qui est, pour Shane O’Mara, une conséquence directe de ces pratiques. « La mémoire n’est pas quelque chose de figé. Elle se base aussi sur le présent et le futur, pour permettre d’anticiper des réactions. De ce fait, vivre une expérience peut modifier le souvenir d’une expérience passée. » À force de poser des questions qui impliquent des réponses, le cerveau, sous le choc et endommagé, est susceptible d’intégrer ces informations et de les greffer à la mémoire. Sans même que l’interrogateur ou l’interrogé ne s’en rendent compte, le souvenir est modifié.

« Ils étaient gentils, je me suis dit qu’ils allaient me croire. »

Le seau

Tout ce qu’il sait, Mourad le dit aux forces françaises venues l’interroger au bout de quelques semaines à Cuba. « Ils étaient gentils, je me suis dit qu’ils allaient me croire. » Mais les Français repartent et Mourad reste. La torture continue. Pendant deux ans, lors de chaque interrogatoire, il reprend tout depuis le début. « On reprenait à zéro. J’avais l’impression que ce n’était même pas pour avoir des informations qu’ils faisaient ça. J’avais l’impression qu’ils s’entraînaient sur nous. Aujourd’hui, je me pose toujours la question. » Les pires, dit-il, ce sont les interrogatoires de la CIA. Pour Shane, la réponse est claire. Les interrogateurs ne sont pas formés, pas préparés, ils sont là pour s’entraîner.

Car à cette époque post-11 septembre 2001, la torture est validée au plus haut niveau par l’administration Bush. Des psychologues et des médecins sont consultés à la Maison-Blanche, non pas connaître la meilleure façon d’extraire des informations d’un individu, mais pour créer des techniques de torture qui pousseront les détenus à l’intolérable, pour les faire flancher, confesser. Quand les images de Guantánamo et d’Abou Ghraib deviennent publiques, le monde est scandalisé. Si les responsables resteront impunis malgré le combat judiciaire de Mourad, les états d’esprit changent.

« La justice s’est toujours basée sur les aveux. Plutôt que de chercher les aveux lors d’un interrogatoire, il faut chercher la vérité. » La justice britannique, rappelle O’Mara, a changé dans ce sens à la fin des années 1990. Si certains craignaient que les criminels ne seraient plus punis, « on arrive au même nombre de condamnations. Elles ont simplement plus de chances d’être justes. » Shane O’Mara rappelle que les raisons qui poussent à se tourner vers le terrorisme peuvent être multiples, complexes.

Shane O’Mara sur la scène de TEDx, à Dublin

Certains peuvent y être poussés par leur famille, s’engager par nécessité financière, pour des motivations religieuses ou nationalistes ou, simplement, par ennui et soif d’aventure, mêlé à l’envie d’être payé. Sans même parler de ceux, innocents, qui se retrouvent interrogés à cause d’une erreur d’identification. « Cela souligne la nécessité d’une préparation extrêmement minutieuse, en amont de l’interrogatoire, par l’interrogateur lui-même, pour extraire des informations complexes. » Et une grande réceptivité de sa part aux paroles qui viennent du détenu.

« Ils m’ont demandé : “Que pensez-vous du waterboarding, M. Trump ?” J’ai répondu : “J’adore ça !” Et si vous pensez que ça ne marche pas : vous avez tort ! » disait, acclamé par la foule, le président Donald Trump au moment de la campagne présidentielle américaine. Aux États-Unis, toutes les techniques de torture ont été interdites par Obama en 2009, deux jours après son inauguration.

Il a aussi créé le High-Value Detainee Interrogation Group (HIG), chargé de faire des recherches et d’appliquer des approches non-violentes de l’interrogatoire, basées sur l’écoute active et le fonctionnement scientifique du cerveau, auxquels sont de plus en plus formés les forces américaines et européennes. Et qui donnent plus de résultats que la torture.

Michael Hayden, seul homme à avoir dirigé la NSA et la CIA, a déclaré que « si un futur président veut que la CIA waterboarde qui que ce soit, il ferait mieux de venir avec son seau, car les agents de la CIA ne s’en chargeront pas. »

Fin avril, Donald Trump se réjouissait de la nomination de Gina Haspel, une femme critiquée pour le rôle de premier plan qu’elle a tenu dans le programme de torture orchestré par l’administration Bush, à la tête de la CIA. Mais « après tout ce qu’il s’est passé, je pense que personne n’est prêt à réintroduire la torture dans la loi », lâche O’Mara. En effet, si l’actuel président des États-Unis a manifesté son enthousiasme, il a évité tout commentaire sur le waterboarding ou l’efficacité de la torture. Donald Trump, semble-t-il, a dû laisser son seau au placard.


Couverture : Kathleen T. Rhem.


 

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