Le nouveau président du centre de renseignement américain sur l'Iran a une longue carrière de chasseur de terroristes à son actif.

par   Mathilde Obert   | 9 min | 12/07/2017

Derrière les persiennes d’un bureau de la CIA, un homme prie dans la pénombre. En pleine récitation du coran, « The Wolf » est arraché à son recueillement par trois coups secs frappés à la porte. L’agent américain se tient à genoux, en bras de chemise, dans une flaque de lumière. Lentement, il se redresse et range son tapis de prière pour saluer Dan, le collègue qui vient d’entrer, avant d’allumer une cigarette. Il est temps de reprendre la traque d’Oussama ben Laden.

Quand est sorti Zero Dark Thirty, en janvier 2013, l’homme bien réel ayant inspiré « The Wolf » n’était connu que sous des surnoms sibyllins : « Roger », le « Prince noir » et « Ayatollah Mike ». On savait qu’un agent musulman de la CIA avait effectivement participé à l’arrestation de l’ennemi public numéro 1 des États-Unis, guère plus. Le film de Kathryn Bigelow dans lequel on le voit prier s’inspire d’une histoire vraie.

Le personnage de Zero Dark Thirty, inspiré du Prince noir
Crédits : Universal Pictures

Désormais, son nom et sa trajectoire sont connus. Après avoir mené les opérations antiterroristes au Moyen-Orient pour les administrations Bush et Obama, Michael D’Andrea a été nommé, le 2 juin 2017, à la tête du nouveau centre de renseignement américain sur l’Iran. Pour la dernière de ses innombrables missions, Ayatollah Mike fera face à l’ayatollah Khomenei. Une confrontation qui s’annonce musclée.

 Le Bien et le Mal

Le « message d’amitié » délivré dimanche 21 mai 2017, à Riyad, par Donald Trump, était prononcé avec un accent belliqueux et les mots du passé. « Ce n’est pas une bataille entre religions, c’est une bataille entre le Bien et le Mal », a affirmé le président américain devant une cinquantaine de dirigeants arabes réunis dans la capitale de l’Arabie saoudite. Pour appeler à « isoler l’Iran », Trump s’est contenté de paraphraser Georges W. Bush. L’appareil conceptuel est le même, mais les hommes ont changé.

Dès son arrivée au pouvoir, le milliardaire a nommé un politicien peu suspect d’accointances avec la république islamique, Mike Pompeo, à la tête de la CIA. « Les Iraniens sont des professionnels de la triche », a un jour déclaré Pompeo. Le 2 juin, Trump lui a adjoint un professionnel du contre-terrorisme, Michael D’Andrea. Membre de la CIA depuis 1979, ce dernier est considéré comme l’un des principaux architectes du programme d’assassinats de terroristes par drones. Et il se montrera probablement aussi offensif en tant que président du nouveau centre de renseignement sur l’Iran. Tout semble en place pour que recommence la rhétorique des années 2000.

En 2002, l’administration Bush désigne trois pays qui forment l’ « axe du mal » : la Corée du Nord, l’Irak et l’Iran. Ils sont accusés de soutenir le terrorisme et de vouloir se procurer des armes de destruction massive. Dans le viseur pour son programme nucléaire, l’Iran reprend l’enrichissement en uranium en 2005 après l’élection du président Mahmoud Ahmadinejad. Le conseil de sécurité de l’ONU met en place plusieurs sanctions : la république islamique ne peut plus recevoir de la part des pays de l’ONU du matériel ou de la technologie pouvant contribuer à ses programmes nucléaires et balistiques. Les fonds et avoirs financiers à l’étranger de sociétés ou personnalités iraniennes sont bloqués. La vente d’armes à Téhéran est interdite.

À cette période, Michael D’Andrea se trouve dans un autre pays dudit axe du mal, l’Irak. Inconnu du grand public et couvert par l’anonymat, il pilote le dossier irakien depuis Bagdad avec un acharnement qui force le respect. Curieux de savoir ce que fait ce bourreau de travail quand il ne reste pas dormir au bureau, un collègue raconte avoir reçu une réponse définitive : « Je travaille. » En 2006, D’Andrea prend la direction du CTC (Counter Terrorism Center), d’où il mènera pendant neuf ans la chasse aux terroristes dans le monde entier. Créée en 1986, cette organisation est l’une des divisions du National Clandestine Service, ancienne direction des opérations de la CIA. Il a pour objectif le pilotage de sa politique antiterroriste.

Est-ce vraiment lui en 1979 ?

À la tête d’un millier de personnes, D’Andrea contrôle les opérations à l’étranger et est garant de la sécurité des États-Unis. « Contrairement aux autres titulaires du poste, il a choisi de rester anonyme, ce qui signifie que le public américain ne pouvait pas savoir qui assassinait en son nom », pointe le journaliste de Harper’s, Andrew Cockburn, auteur du livre Kill Chain: The Rise of the High-Tech Assassins. En cas d’attaque sur le sol américain, il devrait pourtant être le premier responsable. Dans son livre The Dark Side, la journaliste américaine Jane Mayer l’accuse d’ailleurs d’avoir perdu la trace d’un des terroriste du 11-Septembre, Nawaf al-Hamzi, avant l’attaque. Plus tard, « Roger » participe à la traque d’Oussama ben Laden. L’ancien chef d’Al-Qaïda est assassiné le 2 mai 2011 lors d’un raid des forces spéciales américaines au Pakistan, qui fait suite à une opération ultra-secrète de plus de 15 ans. D’Andrea y gagne une réputation et un surnom en référence à son histoire : Ayatollah Mike.

Le chasseur

Michael D’Andrea n’a pas laissé un souvenir impérissable à Camp Peary. Issu d’une famille d’agents de la CIA depuis deux générations, il suit maladroitement les traces de ses aïeux lors de sa première année passée dans ce centre d’entraînement de l’agence situé en Virginie, en 1979. D’après un camarade, les premiers pas de ce jeune homme alors « un peu gras » sont compliqués. « Les membres du staff lui mettaient la pression », se souvient-il. « Il avait des notes très moyennes aux exercices écrits. Il paraissait un peu abattu. » Sa stature change de l’autre côté de l’Atlantique. En quittant les bords de la paisible rivière York pour l’Afrique, d’Andrea développe « une expertise en insurrection, politique tribale et conflit », énumère un de ses collègues.

C’est quelque part sur le continent, entre deux rapports, qu’il épouse sa femme et la religion qu’elle pratique, l’islam. De dix ans sa cadette, Faridah Currimjee D’Andrea serait originaire de l’île Maurice. A-t-il trouvé sa voie ? Toujours est-il que la sienne est difficile à tracer après le 11 septembre 2001. Dans la matinée, ce jour-là, quatre avions de ligne détournés par des terroristes visent des bâtiments symboliques américains. Deux d’entre eux se lancent sur les tours jumelles du World Trade Center à Manhattan, qui s’effondrent. Un troisième vise le Pentagone à Washington D.C., alors que le quatrième s’écrase en pleine campagne pennsylvanienne après que des passagers et les membres d’équipage ont essayé d’en reprendre le contrôle. Georges W. Bush, président à l’époque, lance alors une guerre contre le terrorisme, qu’il appelle « GWOT » (pour Global War on Terror).

La participation de Michael D’Andrea à cette initiative est sujette à caution. À en croire le journaliste américain du Washington Post, Greg Miller, « Roger ne faisait pas partie de la première vague d’agents de la CIA déployés après le 11-Septembre et il n’a jamais opéré dans une prison secrète où les détenus d’Al-Qaïda étaient soumis à des interrogatoires difficiles ». Un doux euphémisme. Entre autres réjouissances, des simulacres de noyade, des claquages au mur et la privation de sommeil étaient employés pour extorquer des informations. Non seulement cette torture est inhumaine, a reconnu le Sénat américain en 2014, mais elle n’a pas prouvé son efficacité. Contrairement à l’illustre quotidien de la capitale, le New York Times avance que « Roger » était au contraire « très impliqué » dans le programme.

En tout état de cause, Michael D’Andrea est nommé chef de poste au Caire, en 2002. C’est là qu’est né dans les années 1970 le Jihad islamique égyptien, organisation qui a contribué à la fondation d’Al-Qaïda. Lui contribuera à son affaiblissement, peu importe que le président soit républicain ou démocrate. Après la victoire de Barack Obama, en 2009, il conserve son poste à la tête du CTC.

Le siège du CTC

Alors qu’il paraissait vouloir se rapprocher de l’Iran, le nouveau président condamne la répression violente des manifestations après la réélection controversée de Mahmoud Ahmadinejad. Les relations continuent de s’envenimer entre les deux pays. En décembre 2009, Téhéran accuse Washington d’avoir enlevé le physicien Shahram Amiri. Une cyberguerre lancée par les Américains retarde d’un an et demi le projet nucléaire iranien. En octobre 2011, Washington annonce avoir déjoué un projet d’attentat préparé par l’Iran. La compagnie aérienne Mahan Air est alors mise sur liste noire. Deux mois plus tard, l’Iran capture un drone américain dans son espace aérien. L’ombre d’Ayatollah Mike plane sur le golfe persique : si, en quelques années, l’appareil est devenu une arme massivement employée par les États-Unis, il n’y est pas complètement étranger.

M. Drones

Le 20 janvier 2009, deux millions de personnes sont réunies au Mall, l’esplanade qui fait face au Capitole à Washington, pour écouter la prestation de serment de Barack Obama. Le nouveau président des États-Unis avait annoncé pendant sa campagne vouloir « contrôler les matériaux nucléaires aux mains des terroristes », « ouvrir un dialogue ferme et direct avec l’Iran pour éliminer la menace iranienne », et « renouveler la diplomatie américaine ». Il promettait de mettre fin au conflit en Irak et d’éliminer les activistes d’Al-Qaïda basés à la frontière avec le Pakistan. Enfin, il estimait que l’engagement des États-Unis à l’égard d’Israël était « non négociable ». Il prônait alors l’isolement du Hamas et du Hezbollah tant qu’ils n’auraient pas renoncé au terrorisme.

Une fois au pouvoir, Barack Obama applique sa politique extérieure en amplifiant le programme des drones. Mis en place sous l’administration de Georges W. Bush, il permet de réaliser des éliminations ciblées. Obama les utilise abondamment contre les leaders d’Al-Qaïda, au Pakistan et au Yémen, pays qui ne sont pourtant pas considérés comme des zones de guerre. En tant que directeur du CTC, Michael D’Andrea est présenté comme un ardent promoteur, si ce n’est l’architecte de la politique d’élimination de terroristes au moyen d’appareils sans pilote. Alors que seuls quelques drones surveillaient le ciel pakistanais à son arrivée, leur nombre croît de façon exponentielle sous son commandement. En 2010, l’agence en a ainsi lancé 117 contre des organisations terroristes à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan.

Cette politique qui entraîne l’élimination de hauts dirigeants djihadistes engendre son lot de drames. Une enquête du site d’investigation The Intercept a révélé en 2015 les secrets de ce programme : jusqu’à neuf personnes tuées sur dix n’étaient en réalité pas visées. Il a causé la mort d’une centaine de civils. Les critères pour figurer sur la kill list se sont aussi révélés être plutôt vagues : « représenter une menace pour les soldats américains ou les intérêts américains » valait par exemple d’y être inscrit.

En 2009, en pleine « guerre des drones », le médecin jordanien Humam Khalil Abou-Mulal Al-Balawi est accueilli secrètement dans la base militaire de Chapman, près de Khost, en Afghanistan. Il affirmait avoir quitté Al-Qaïda, et avait transmis dans les mois précédents des données importantes, comme la localisation du numéro deux de l’organisation terroriste. L’homme est réceptionné par des agents de la CIA pour être interrogé, quand il fait exploser la veste piégée qu’il portait sur lui. L’explosion fait neuf morts, dont sept agents de la CIA, parmi lesquels se trouve Jennifer Lynne-Matthews, chef de la base de Khost, et l’une des principales collaboratrices de Michael D’Andrea. Blanchi par une enquête, ce dernier a de plus en plus de mal à rester dans l’ombre.

Dès 2012, dans le Washington Post, Greg Miller se sert de l’islam pour mettre D’Andrea en miroir avec ses victimes. « Pour chaque nuage de fumée qui suit une attaque au drone de la CIA au Pakistan », écrit-il, « des dizaines de petits panaches mènent vers une personne perdue dans une cour, près du siège de l’agence à Langley, en Virginie. Il préside une campagne qui a tué des centaines d’islamistes et suscité la colère de millions de musulmans, mais il est lui-même converti à l’islam. » La colère dépasse pourtant les cadres confessionnels : en janvier 2015, dans la vallée de Shawal, des drones américains visant le militant pakistanais Radja Muhammad Salman frappent par erreur deux otages occidentaux, l’Américain Warren Weinstein et l’Italien Giovanni Lo Porto.

Quelques mois plus tard, le directeur de la CIA John Brennan réorganise l’agence. Michael D’Andrea est écarté, après neuf ans à la tête du CTC. Le journaliste du New York Times Mark Mazzetti révèle alors le nom d’Ayatollah Mike, nous sommes en juin 2016. « C’est quelqu’un qui est à un poste de management et dirige plusieurs centaines ou milliers de personnes. Il n’est pas sur le terrain à travailler avec des sources anonymes », justifie-t-il. L’argument vaut d’autant plus aujourd’hui qu’il est de retour aux responsabilités.

Pendant sa campagne, Donald Trump avait promis de « déchirer » l’accord sur le nucléaire iranien signé en juillet 2015 sous la présidence Obama. Pour mener l’opération, il compte sur « un des agents les plus intelligents de sa génération », d’après l’ancien directeur-adjoint de la CIA, Michael Morell. Pour l’ex-avocat de l’agence, Robert Eatinger, D’Andrea « peut mener un programme très agressif mais intelligemment ». Cette fois, les Américains sauront tout de suite qui féliciter. Ou à qui s’en prendre.


Couverture : Qui est Ayatollah Mike ? (Ulyces.co)


 

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