Ses victimes sont formelles : le coup de foudre existe. Mais qu'en dit la science, exactement ? Et que dit-il de l'amour ?

par Nolwenn Jaumouillé | 12 min | 26/02/2018

Une épaisse vitre a beau se dresser entre ces deux êtres que tout sépare, jusqu’à l’élément dans lequel leur corps évolue, leurs prunelles ne se quittent plus dès le premier regard. Elle, pâle et médusée, approche doucement sa main de la paroi translucide ; lui, émergeant comme un spectre de l’obscurité du bassin, étend sa main palmée aux doigts couverts d’écailles pour rencontrer la sienne. C’est un coup de foudre que vit Elisa, l’héroïne de La Forme de l’eau, lorsqu’elle voit pour la première fois la créature marine imaginée par Guillermo Del Toro. Par définition.

Crédits : Twentieth Century Fox

Le coup de foudre serait « un mouvement dont la cause nous est inconnue et qui nous entraîne, avec une violence à laquelle on voudrait vainement résister, vers l’objet qui nous enchante ; même avant de savoir si nous le frappons aussi vivement que nous en sommes frappés nous-même », selon l’historien et philologue Jean-Claude Bologne, auteur d’une Histoire du coup de foudre. Si la première occurrence de l’expression est attribuée à l’écrivain et chansonnier Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, en 1741, dans ses Égarements du cœur et de l’esprit, le phénomène avait été décrit bien avant. « Flèche de cupidon », « amour immédiat », « amour subit », « amour au premier regard », chaque époque et chaque langage en ont trouvé leur propre variante. Cet « orage électrique » a parsemé la fiction et les récits biographiques de l’Antiquité à nos jours.

Insondable mystère, il a aussi été l’objet d’innombrables explications et interprétations à travers les siècles : surnaturelles, psychologiques, scientifiques, les unes croisant parfois les autres.  Mais la nature même du coup de foudre n’est-elle pas d’être insaisissable ? Serait-ce une construction de l’esprit ? Un ouragan chimique ? Une expérience mystique ? Une seule chose est certaine : les amoureux au premier regard, eux, sont formels sur la réalité du phénomène, qui concernerait environ 11 % des relations de longue durée.

Ramsès II, Cupidon et la matière sympathique

Il a 59 ans, elle en a 19. Autour de l’an de grâce 1245 av. J.-C., le pharaon Ramsès II, déjà riche d’une cinquantaine d’enfants et d’une dizaine de femmes, tombe subitement en amour de la jeune princesse hittite qui lui est promise dans l’espoir de rapprocher leurs deux peuples. Et alors qu’il la voit, « aussitôt elle se trouva parfaite dans le cœur de sa majesté ». Ramsès II est le premier cas historiquement attesté de coup de foudre, selon Jean-Claude Bologne, écrivain belge qui s’est donné pour mission d’établir une généalogie du phénomène. Après avoir exploré l’histoire de la pudeur, du couple, de la conquête amoureuse ou encore du célibat, il publie en 2017 une Histoire du coup de foudre.

Cupidon, Adolphe-William Bouguereau (1891)

« Il y a des clichés récurrents depuis des millénaires sur l’amour au premier regard et l’intensité de l’amour qui arrive alors qu’on ne se connaît pas », explique ce passionné d’histoire. « Je me suis demandé si derrière ces clichés il y avait une réalité historique constante, et surtout si les explications et le statut attribués au phénomène dans les sociétés avaient évolué ». Une intuition qui s’est révélée exacte. Depuis l’Antiquité, une multitude de récits font état de coups de foudre : si tous témoignent peu ou prou des mêmes symptômes physiologiques, ses interprétations se sont succédé au gré des époques.

Face à l’amour immédiat, les cultures anciennes font la part belle au surnaturel. La présence d’un dieu ou d’une déesse de l’amour est quasiment systématique dans les cultures anciennes : la flèche de Cupidon vient punir Apollon d’un amour subit et univoque. « Avec l’avènement de la pensée chrétienne, on ne croit plus qu’en un seul Dieu : l’amour au premier regard est le plus souvent contraire aux plans matrimoniaux établis par les familles, et le petit Cupidon est alors assimilé au Diable. Seul le coup de foudre ritualisé, lors de la bénédiction nuptiale, est accepté, car le mariage est censé faire naître l’amour par l’intervention de la grâce divine. » Les opérations magiques peuvent aussi faire naître une passion éternelle entre deux êtres qui ne s’aiment pas, comme le philtre d’amour de Tristan et Yseult.

Les explications scientifiques et médicales du phénomènes, quant à elles, existent depuis tout aussi longtemps, côtoyant et parfois se mêlant aux explications surnaturelles. « Elle n’est pas la plus fréquente dans les sociétés anciennes qui préfèrent invoquer les causes surnaturelles, l’intervention d’un Dieu, mais elle existe depuis l’Antiquité », poursuit Jean-Claude Bologne. « Simplement, l’état de la science n’est pas le même qu’aujourd’hui, il n’est question ni de processus chimiques ni psychologiques, mais il y a la même volonté de rationaliser ce qui semble irrationnel et dû à une intervention divine. » Il est cependant intéressant de constater, remarque l’historien, que les sociétés opèrent des ponts entre les théories irrationnelles et le vocabulaire scientifique : « C’est le cas des âmes sœurs, qu’on associe aux atomes crochus ou aux affinités électives. »

Au XVIIIe siècle est évoquée l’idée d’une « “matière sympathique”, de particules invisibles projetées par les jeunes gens sur les jeunes femmes ». « Il y a déjà l’intuition qu’il se passe quelque chose de matériel », ajoute l’écrivain. « On essaie de plier l’amour et le coup de foudre aux lois de la physique et aux lois de Newton. » Deux siècles plus tard, on découvre l’existence des phéromones, ces particules contenues dans la sueur qui jouent un rôle essentiel dans l’attirance entre deux personnes.

Si les images du Cupidon et de l’âme sœur subsistent aujourd’hui dans les esprits romantiques, la science a pris conscience des processus chimiques à l’œuvre dans l’amour, et plus intensément encore dans l’amour au premier regard. Plusieurs étapes ont révolutionné l’étude du phénomène au cours du siècle dernier. Les neurobiologistes se sont, dans un premier temps, penchés sur les mécanismes qui régissent l’attachement chez les mammifères. Plus tard, on a découvert comment agissaient les hormones et les neurotransmetteurs, qui sont les molécules qui assurent la transmission du message d’un neurone à l’autre.

Mais les avancées les plus stupéfiantes sont celles permises au cours des trente dernières années par l’imagerie neuronale, qui offre aujourd’hui la possibilité d’explorer avec une très grande précision le cerveau, et ainsi de décortiquer, par exemple, notre condition amoureuse.

Dans tes yeux

« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler ;
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables.
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée ;
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. »

Sueurs, pâleur, tremblements, cécité, brûlures… À en croire Phèdre évoquant sa passion aussi mortelle que subite pour Hippolyte, le phénomène est terrifiant et semble loin de l’euphorie dans lequel peut plonger l’état amoureux. Et pour cause, le coup de foudre est avant tout d’une violence inouïe, un déferlement soudain d’hormones et de réactions chimiques engendrant une multitude de symptômes physiologiques, déclenchés par l’hypothalamus et le tronc cérébral, eux-mêmes contrôlés par le cortex cérébral. Un phénomène que le scanner des chercheurs n’est jamais parvenu à saisir, « car le coup de foudre est par essence une surprise », souligne Serge Stoléru, neuroscientifique à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, auteur de l’ouvrage Un cerveau nommé désir : sexe, amour et neurosciences.

Portrait d’un coup de foudre
Crédits : University of Chicago

Au commencement était un regard. Presque tous les coups de foudre sont provoqués par des yeux qui vous ensorcellent. Un constat avéré par les témoignages, que la science semble aujourd’hui confirmer. Stephanie Cacciopo a elle-même connu le coup de foudre avec John, son actuel mari, lui aussi explorateur du cerveau. Pour cette neurobiologiste de l’université de Chicago, s’il est effectivement impossible d’observer cet éclair à l’IRM, il est toutefois possible de tirer certaines hypothèses sur ses rouages grâce à la connaissance du cerveau amoureux.

L’apparition de l’étrange syndrome qu’est l’amour chez une personne se ferait par une libération d’hormones qui provoque, selon le Dr Cacciopo, l’activation de douze régions du cerveau. Notamment, souligne Serge Stoléru, « l’insula, une partie du cortex cérébral qui est impliquée dans les émotions ; l’hypothalamus, lié aux réactions corporelles ; l’hippocampe, lié à la mémoire ; et l’aire tegmentale ventrale, un petit noyau de cellules situé dans le tronc cérébral, c’est-à-dire dans la partie du système nerveux qui soutient le cerveau et qui intervient dans le désir et le plaisir en envoyant au reste du cerveau des fibres nerveuses utilisant la dopamine. » Or, explique l’étude de Stephanie Cacciopo, l’activation de toutes ces zones est possible en 0,2 secondes seulement de contact visuel.

La neurobiologiste a donc approfondi ce premier constat, dans une étude consacrée au rôle du regard dans le coup de foudre. Des étudiants se voyaient présenter successivement des photos de potentiels partenaires leur étant parfaitement inconnus. Face à ces images, ils devaient exprimer ce que leur inspirait immédiatement la personne : désir sexuel ou amour romantique ? En enregistrant le mouvement de leurs yeux, un élément essentiel est apparu : la différence tenait au regard qu’il portait sur l’image. Dans le cas du désir sexuel, le regard balayait l’ensemble du corps – on évalue le partenaire dans la capacité à se reproduire, les hommes en s’arrêtant notamment sur les hanches de la femmes – tandis qu’en cas « d’amour », le regard se fixait exclusivement sur les yeux du partenaire potentiel.

À la vue de l’âme sœur, une puissante libération de noradrénaline provoque l’intensification des battements du cœur.

Cet amour au premier regard, que déclenche-t-il alors dans le cerveau de bien différent qu’une simple attirance, ou qu’un déclic amoureux classique ? C’est d’ailleurs la principale attaque qu’adressent ses pourfendeurs au coup de foudre : il ne serait qu’un désir sexuel, certes intense, mais dénué d’amour. Pourtant, il faut avoir en tête que le désir et l’amour, s’ils s’opèrent dans des régions proches du cerveaux, n’activent pas toujours exactement les mêmes parties du cerveau : l’amour est plus présent dans la partie antérieure – associée aux représentations abstraites – et le désir fait appel à la partie postérieure – attribuée aux sensations concrètes et aux émotions.

D’autre part, dans le cas d’un coup de foudre, les clés chimiques à l’œuvre sont visiblement les mêmes que dans un processus amoureux « classique », mais les phases successives qui font naître l’amour semblent avoir été concentrées en un éclair. D’où la puissance du choc et l’accumulation simultanée des symptômes physiologiques, qui peuvent rendre chez certaines personnes le coup de foudre obsessionnel. De fait, une partie des réactions chimiques associées au sentiment amoureux emprunte les mêmes circuits de récompense qu’on retrouve dans l’addiction aux drogues : toutefois, précise le Dr Cacciopo, « l’amour utilise des zones cérébrales d’ordre supérieur, impliquées dans des fonctions complexes comme l’émotion, la récompense, le comportement dirigé vers un but, et la prise de décision. (…) Même si l’amour active en partie certaines zones du cerveau également activées dans l’addiction à la drogue, l’amour est bien plus qu’une addiction. »

À la vue de l’âme sœur, une puissante libération de noradrénaline provoque l’intensification des battements du cœur, une hausse de la tension artérielle ou encore des tremblements – des signaux semblables à ceux du stress, et qui sont contrôlés par l’hypothalamus et le tronc cérébral : cela correspondrait à la peur d’entrer en relation. Le premier coup reçu, la dopamine, « neuromédiateur très impliqué dans le désir et la motivation », précise Serge Stoléru, intervient alors pour apaiser l’anxiété et encourager la relation. La sérotonine viendra ensuite apaiser la violence de la passion, l’endorphine provoquera l’euphorie et l’ocytocine, qui correspond à l’hormone de l’attachement, achèvera l’établissement du sentiment amoureux. « Comme le montre une expérience récente, l’ocytocine joue, entre autres, un rôle de “maquillage”, car elle conduit le cerveau à embellir à nos yeux la personne, unique, dont nous sommes amoureux », explique le chercheur.

Structure chimique de l’ocytocine

Mais si le coup de foudre met en jeu des processus chimiques puissants, il n’est pas irréversible, et il n’est pas que biologie : les représentations, la psychologie ou encore le contexte culturel peuvent apporter des pistes d’explication, qui aident à relativiser sa portée. « C’est un peu l’œuf et la poule… On ne saura jamais si les sécrétions provoquent l’amour ou si l’amour provoque les sécrétions », souligne Jean-Claude Bologne.

Inégaux face à l’amour

Mais comment le coup de foudre choisit-il donc ses proies ? Là aussi, les explications sont multiples et se recoupent : milieu social, contexte culturel, psychologie, ou encore instinct de reproduction. Les « croyances de destinée » peuvent avoir un impact sur l’apparition d’un coup de foudre, estiment des chercheurs en psychologie comme la chercheuse canadienne Sarah Vannier.

Mais la neurobiologie elle aussi avance que nous ne serions pas égaux face à l’amour, à la fois dans la forme de son déclenchement, plus ou moins rapide selon les individus, et dans son déroulement futur : car le coup de foudre doit laisser place un jour à un amour plus paisible pour durer. « De récentes études ont montré », explique Serge Stoléru, « que les individus sont génétiquement dotés, sur leurs neurones, de types de récepteurs différents, et que certains favorisent plus que d’autres la qualité d’une relation, par exemple sur le plan de l’empathie ou du comportement affectueux. »

Piaf et Cerdan, un coup de foudre

Le moment du coup de foudre, aussi puissant soit-il, n’est donc pas forcément un gage de succès, ni l’élément le plus décisif pour garantir l’avenir d’une relation, quoiqu’en disent les partisans de « l’âme sœur », pour qui l’amour immédiat ne peut être qu’unique – quand d’autres personnes, à l’instar d’Edith Piaf, témoignent avoir vécu 2, 3, 4 coups de foudre dans leur vie. Il peut en outre s’avérer trompeur. « L’amour au premier regard peut souvent nous mener sur une fausse route, dans la mesure où il est surtout basé sur l’imagination », explique le philosophe israélien Aaron Ben Ze’ev. D’autres explications psychologiques parlent d’un modèle construit dans notre esprit depuis la prime enfance qui provoque un amour immédiat lors d’une rencontre jugée conforme à cet idéal. Mais le risque est alors de s’apercevoir ensuite que cette personne qui nous semblait drôle et brillante nous apparaît en réalité bien fade.

Dans les années 1990, une enquête avait été menée sur la durée moyenne des relations nées d’un coup de foudre qui la portait à six ans et demi : un score honorable, mais décevant au regard des attentes qu’on met en lui dans l’imaginaire populaire. « À certaines époques, le coup de foudre se nourrissait des interdits sociaux », explique Jean-Claude Bologne. « Aujourd’hui, il est devenu une forme de storytelling dans le couple, un mythe fondateur qui atteste que cette amour est nécessaire. Il est donc parfois difficile de distinguer dans les témoignages le véritable coup de foudre de petits coups de cœur. » La définition du coup de cœur et son récit nécessairement reconstruit rendent complexe l’appréhension d’un phénomène qui recouvre des réalités bien différentes selon le contexte dans lequel il est rapporté.

La science ne viendra probablement pas à bout du mystère que représente le coup de foudre, car la biologie ne suffit pas à expliquer ce qui est humain dans l’homme. Mais les symptômes puissants de cette maladie subite, de l’androgyne originel de Platon au Tinder de Saint-Valentin en passant par les histoires de troubadours du Moyen-Âge, semblent voués à résister à l’usure du temps.


Couverture : Love at first sight. (Ulyces)


 

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