Grâce à eyeWitness to Atrocities, les photos et vidéos capturées dans les zones de conflit sont certifiées afin d’être présentées devant un tribunal.

Guerre d’images

Penché au-dessus d’un cratère, sur une route en bitume qui traverse la ville syrienne de Khan Cheikhoun, Hazem photographie les dégâts de la veille. Le 4 avril 2017, les avions du régime ont pilonné cette localité de 50 000 habitants située entre Alep et Damas. En quelques heures, les panaches de fumée se sont évaporés dans le ciel sans nuage. Mais il est encore temps pour ce responsable des affaires médicales au sein du Conseil local de documenter le drame qui a fait 83 morts dont 28 enfants.

Le bitume éventré par une explosion à Khan Cheikhoun
Crédits : DR

« Même après un événement, l’information récoltée peut avoir beaucoup de valeur pour montrer les dégâts, les destructions, le genre d’armes utilisées, qui se trouve sur place, quelles forces  évoluent à proximité », analyse Wendy Betts. « Vous pouvez rendre compte de tout cela sans être là au moment du drame. » En 2015, cette juriste américaine a lancé le projet eyeWitness to Atrocities, une application mobile pour collecter et authentifier les preuves de violations des droits humains.

Hazem est le genre de personnes que cela pourrait intéresser. Protégé par un masque blanc en forme de bec, ce grand brun à la barbe clairsemée récolte des débris dans des sachets transparents. Il espère ainsi prouver que des armes chimiques ont été utilisées. Mercredi 6 septembre, un rapport des Nations Unies (ONU) lui donne raison, qui rend Damas responsable d’une attaque au gaz sarin. La substance était mélangée « avec du cyanure », assure Hazem. L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques de l’ONU (OIAC) détermine pour sa part qu’un « grand nombre de victimes, dont certaines ont succombé, ont été exposées au gaz sarin ou à une substance similaire au sarin ».

Alliée de Bachar el-Assad, la Russie met en doute ses conclusions. « Nous avons vu des images montrant des médecins, ils ont travaillé sans aucun équipement de protection », avance son représentant à l’OIAC, Alexandre Choulguine. « Nous avons demandé comment il était possible que les médecins aient travaillé dans ces conditions. […] Nous n’avons pas trouvé la réponse à cette question. » Après avoir refusé de renouveler le mandat de l’OIAC, le 24 octobre, Moscou dénonce deux semaines plus tard une mise en scène des preuves d’utilisation d’armes chimiques à Al-Lataminah, au sud de Khan Cheikhoun.

Un expert collecte des preuves liées au massacre de Srebrenica
Crédits : Fehim Demir

Depuis le début du conflit syrien, en 2011, les belligérants ajoutent aux bombardements un combat sur le terrain des images qui fait parfois fi du réel. Lors de la reprise d’Alep par la régime, pour prendre un exemple spectaculaire, l’image d’une petite fille « courant pour survivre » a été partagée des milliers de fois sur Twitter, début décembre 2016. Or, elle était extraite d’un clip de musique. L’ambassadeur de Syrie à l’ONU, Bashar Jaafari, s’est lui prévalu d’un cliché censé prouver la bienveillance de l’armée à l’égard des civils. Mais le soldat qui y apparaît aidant une vieille femme était en fait un milicien des Forces de mobilisation populaire irakiennes ayant pris part à la bataille de Fallouja, l’été précédent.

Prises en étau dans cette guerre de propagande, les victimes sont régulièrement suspectées de tordre les faits, voire de les inventer afin de défendre leur camp. Elles existent, pourtant : plus de 300 000 personnes ont trouvé la mort. En tant que membre de l’International Bar Association (BAR), une organisation internationale d’avocats des droits de l’homme, Wendy Betts en a reçu certaines : « Ces personne nous demandaient souvent la valeur légale de photos ou de vidéos. Sans la source ou la chaîne de traçabilité, celles-ci ne sont pas d’une grande aide à l’enquête ou au procès. » Cette spécialiste du droit international s’est alors échinée à créer un outil susceptible de recueillir des éléments fiables.

Plus d’impact

Dans le flou des images diffusées par Channel 4 en novembre 2010 se détachent deux silhouettes de soldats. Puis la caméra pointe le sol, où des hommes ensanglantés gisent, les mains attachées dans le dos. La scène « est ouvertement filmée, ce qui suggère que les meurtriers ne craignent pas les conséquences [de leurs actes] », dit la voix-off. « Nous sommes néanmoins incapables de vérifier l’authenticité de la vidéo. » Accusé depuis des années de faire exécuter les rebelles tamouls, le président du Sri Lanka, Mahinda Rajapakse, se réfugie derrière cette incertitude. La séquence est « fausse », dénonce-t-il même. Qu’en est-il vraiment ? Après examen, l’International Bar Association est malheureusement incapable de le dire. « Le visionnage de cette séquence a servi de…

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