Le chien n'est pas seulement le meilleur ami de l'homme. Il peut aussi héroïquement remplacer ses yeux.

par   Servan Le Janne   | 5 min | 11/05/2014

Pendant cinq mois, David Blunkett a été plongé dans le noir. De novembre 2017 à avril 2018, cet ancien ministre de l’Intérieur britannique s’est déplacé sans l’aide de son chien, Cosby, mort d’un cancer à l’automne dernier. Né aveugle voilà 70 ans, son maître n’avait pas eu à le faire aussi longtemps depuis un demi-siècle. Un jour qu’il tâtonnait près du palais de Westminster, privé de toute aide, le militant travailliste a buté sur un véhicule pour handicapé. « Heureusement, le seul blessé fut ma dignité », raconte-t-il au Sun. Avec ce proverbial trait d’humour anglais, David Blunkett sait se montrer alarmant : sans Cosby, il est complètement perdu.

Sa solitude est partagée. Selon une étude publiée fin 2017, le nombre d’aveugles dans le monde va tripler d’ici 35 ans, passant de 36 à 105 millions. Qu’elles viennent au monde absentes aux couleurs où qu’elles en soient dépossédées un beau jour, les personnes malvoyantes ne peuvent plus se repérer qu’à travers l’œil avisé d’un compagnon. Quand le sol se dérobe et le monde visible disparaît, le meilleur ami de l’homme se mue carrément en héros. Pourtant, le nombre de ses exploits reste inconnu : c’est dans l’ombre que le chien guide son maître vers la lumière. En témoignent les six histoires suivantes.

 

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Dans l’Égypte ancienne, le chien guidait plutôt vers l’obscurité. Dieu des morts à tête de canidé, Anubis escortait les âmes jusqu’au sombre royaume des morts. Chez les Grecs, le Cerbère gardait carrément les enfers. Quoiqu’inquiétante, sa figure relevait du divin : à Cynopolis, sur les bords du Nil, on vouait même au chien un véritable culte. Moins valorisé par la Bible, qui le cite 40 fois, l’animal aurait aidé Saint Hervé, un Breton né aveugle au XIe siècle, à se déplacer pour répandre la bonne parole. D’autres après lui ont sûrement profité de ses talents dans de pareils cas. Il n’empêche, « c’est la Première Guerre mondiale qui a préparé le terrain pour un dressage formel des chiens guides d’aveugles », indique l’anthropologue américain Bryan D. Cummins.

Selon le récit fait par Richard Gordon Carter dans Willing walkers : the story of dogs for the blind, un soldat allemand rendu aveugle pendant les combats s’est retrouvé hospitalisé. Alors qu’il faisait quelques pas dans les couloirs, en 1916, le jeune médecin qui l’épaulait a été appelé en urgence. Ce dernier lui a donc laissé son chien pour toute compagnie. Lorsqu’il est revenu vers eux, la promenade s’était semble-t-il poursuivie sans lui. Étonné par la capacité de l’animal à remplacer le regard, le docteur a remonté ses observations au gouvernement. Afin d’en faire profiter les blessés de guerre, des centres de formation ont ainsi été crées à Oldenburg et Wurttemberg. Ils ont été répliqués à Potsdam et Munich après le conflit.

En 1923, la technique traverse l’Obsersee. Une Américaine bien née, Dorothy Eustis, a fait le voyage jusqu’en Suisse pour apprendre les embryonnaires techniques de dressage dont elle a entendu parler dans un article d’Elliott Jack Humphreys. Cet éleveur britannique de pur-sangs arabes est aussi intéressé par les chiens. Ensemble, ils mettent sur pied un chenil baptisé Fortunate Fields. Et en novembre 1927, Eustis fait paraître un article sur le sujet dans le Saturday Evening Post. Il est titré « L’œil qui voit » en référence à un passage de la Bible : « L’oreille qui entend et l’œil qui voit ».

Plongé « dans la pénombre et l’insécurité », l’homme aveugle « doit tout recommencer », regrette-t-elle. Il est « dépendant d’une aide extérieure pour se mouvoir. Ses autres sens peuvent l’aider mais pas remplacer sa vue. Au meilleur ami de l’homme a été dévolu ce privilège. Messieurs, je vous offre le berger allemand ! » À l’époque, les organisations venant en aide aux non-voyants ne sont malheureusement guère progressistes. Elles ont du reste déjà beaucoup à faire en délivrant des cannes blanches et en enseignant le braille. Beaucoup demeurent aveugles à l’article d’Eustis. Mais ses idées se diffusent aux États-Unis à travers son association, The Seeing Eye, et en Grande-Bretagne, grâce à Elliott Jack Humphreys. Chacun se fait prophète en son pays.

En France, le dressage de chiens se diffuse après 1950. Un ouvrier du textile de Roubaix, Paul Corteville, élève à l’intention d’un ami malvoyant une chienne prénommée Dickie. Il fonde ensuite l’association Chiens guides de France en 1958. Des labradors, bergers allemands et golden retrievers y sont sélectionnés pour leur grande sociabilité. Et, petit à petit, leur intelligence est mise en lumière. En 1994, le psychologue américain Stanley Coren ramasse les études scientifiques sur les cerveaux des chiens dans un ouvrage éclairant de 300 pages, L’Intelligence des chiens. Il ne leur manque que la parole, mais ils sont capables, dans une certaine mesure, de comprendre celle de l’homme.

Il y a mieux. Les six histoires vraies inédites que nous vous proposons montrent, entre autres, qu’ils peuvent sauver un homme de l’effondrement du World Trade Center, rendre la vie à un soldat meurtri, ou redonner goût au sport. Tout ça et « la dignité », insiste David Blunkett, désormais guidé par un retriever croisé berger allemand, Barley.

 


Couverture : Ulyces


 

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