Le scandale Lava Jato éclabousse toute la classe politique brésilienne. À neuf mois de l'élection présidentielle, son renouvellement patine.

par   Servan Le Janne   | 12 min | 09/01/2018

À Sao Barnardo do Campo, au sud de Sao Paulo, le siège du syndicat de la métallurgie reflète les couleurs intenses du couchant. Ce samedi 7 avril 2018 expire. Dans son déclin, le Soleil darde ses rayons sur les vitres du premier étage. Lula est au-dessus de l’astre. Pour saluer la foule, l’ancien président brésilien (2003-2011) glisse les quatre doigts de sa main gauche sous une fenêtre du deuxième. Entré en politique ici à la fin des années 1970, il est devenu l’un des dirigeants les plus populaires du monde. Cela n’a guère changé. À 74 ans, l’ancien syndicaliste passe pour le grand favori de l’élection présidentielle d’octobre 2018.

Mais son éclat n’est-il pas celui d’une étoile sur le point de mourir ? La veille, la Cour suprême a confirmé la condamnation de Lula à 12 ans de prison pour corruption. Un appartement d’une valeur de 410 000 euros lui aurait été donné en échange de son intervention dans la signature de contrats entre la société de construction OAS et la firme pétrolière d’Etat Petrobras. « Je vais prouver mon innocence », clame-t-il au siège du syndicat de la métallurgie. « Quoi qu’il arrive, les puissants peuvent tuer une, deux ou cent roses mais ils ne peuvent empêcher l’arrivée du Printemps. » En faisant appel, il espère non seulement démontrer que le jugement est partisan mais aussi avoir le temps d’être élu.

Au Brésil, la politique est un jeu dangereux. Trois semaines plus tôt, le 14 mars 2018, la conseillère municipale de Rio issue du Parti socialisme et liberté (PSOL, gauche), Marielle Franco, a été froidement abattue par quatre balles de 9 millimètres en pleine tête, à l’arrière de son véhicule. « L’activisme de Marielle lui a aliéné de nombreux ennemis puissants », pointe une lettre ouverte signée quelques jours plus tard par un groupe d’écrivains, de journalistes, de réalisateurs, de militants et de politiciens. Si certains sont prêts à tuer une élue, c’est que le monde des affaires et celui de la politique entretiennent un rapport très incestueux.

Trésor secret

En pénétrant dans un petit appartement de Salvador de Bahia, ce mardi 5 septembre 2017, les agents de la police fédérale brésilienne ne savent pas exactement à quoi s’attendre. Son locataire, l’ancien ministre Geddel Vieira Lima, n’a rien laissé. Les pièces sont vides, sans meubles ni décoration. Où se trouvent donc les affaires que l’homme politique dit conserver ici en mémoire de son père décédé ? La fouille entreprise révèle tout à fait autre chose. Après avoir étalé dans le salon les neuf grandes valises et les six cartons découverts, les policiers ne savent plus où poser les pieds. Une montagne de billets de banque recouvre maintenant le carrelage blanc.

Emporté dans les coffres de deux grands monospaces, le butin est ensuite compté pendant plusieurs heures par sept machines. Baptisée « trésor secret », l’opération permet de saisir 51 millions de réals, soit 13 million d’euros. Sur les valises de l’appartement, on retrouve les empreintes de Geddel Vieira Lima. Le vendredi suivant, il passe les menottes. En résidence surveillé depuis juillet, ce proche du président Michel Temer était déjà accusé de subornation de témoin. Il aurait tout mis en œuvre afin de dissuader l’entrepreneur Lucio Funaro de conclure un accord de plaidoyer avec les enquêteurs. Au mois d’août 2017, le témoignage de Funaro a pour finir été recueilli. D’après ses déclarations rendues publiques fin octobre, le président Michel Temer a reçu deux millions de réals de pots-de-vin du groupe Bertin, une filiale de la multinationale de la viande JBS, pour financer sa campagne de 2010.

Temer croule déjà sous les accusations. Le milliardaire Joesley Batista, ancien dirigeant de JBS, le présente comme « le leader d’un groupe criminel au Sénat. Ceux qui n’ont pas été arrêtés sont au gouvernement. Ils sont très dangereux. » Depuis mars 2014, les révélations sur la corruption qui lie les plus hauts représentants de la nation à certaines entreprises se multiplient. Pour être associés à de grands chantiers d’infrastructures, des géants des travaux publics (BTP) comme Odebrecht ou OAS ont sorti le chéquier. La surfacturation de leurs prestations a engendré, en retour, des pots-de-vin vers la formation alors au pouvoir, le Parti des travailleurs (PT, centre gauche).

La manœuvre pourrait avoir servi à du financement de campagne, suspecte le juge en charge du dossier, Sergio Moro. « C’est le cœur du scandale », juge Frédéric Louault, chercheur au Centre d’étude de la vie politique (CEVIPOL) et spécialiste du Brésil. Cette vaste affaire aujourd’hui appelée « opération Lava Jato », portait à l’origine le nom de l’entreprise nationale de pétrole, Petrobras. Car elle était en lien direct avec les groupes de la construction pour exploiter les nouvelles réserves en eaux profondes découvertes au large du Brésil méridional. En mai 2016, Dilma Rousseff (PT) a été démise de la présidence, payant notamment sa présence au conseil d’administration de Petrobras de 2003 à 2010. Elle n’est certes pas citée dans le dossier, mais l’ancienne ministre de l’Énergie aurait par ailleurs maquillé les comptes publics pour camoufler l’ampleur du déficit. Son ancien mentor et prédécesseur à la magistrature suprême, Luiz Inacio Lula, venait d’être mis en cause dans un schéma de corruption d’Odebrecht par le juge Moro.

Au Brésil, les malversations ne sont ni l’apanage de la gauche, ni celle du BTP. Après la découverte des 51 millions de réals en liquide dans l’appartement de Geddel Vieira Lima, le procureur général du pays, Rodrigo Janot annonce, le 14 septembre, sa volonté de poursuivre le président Temer et six membres de son parti, le Movimento democrático brasileiro (MDB, centre droite). « Ils ont agi illicitement contre les pots-de-vins à travers différents organes publics », charge le procureur. « Michel Temer est accusé d’avoir dirigé une organisation criminelle depuis mai 2016. » Selon ses estimations, le MDB aurait reçu 130 millions d’euros en dessous-de-table.

Michel Temer inquiète les citoyens brésiliens
Crédits : Michel Temer/Flickr

Mais il s’agit là de sa dernière carte. Mardi 19 septembre, Rodrigo Janot quitte ses fonctions, remplacé par une procureure générale choisie par le président et approuvée par le Congrès – où son parti est majoritaire –, Raquel Dodge. La nomination de celle-ci s’accompagne de l’arrivée d’un nouveau directeur de la police, Fernando Segovia. Lequel, d’après Janot, « a été nommé pour remplir une mission : détourner l’attention des enquêtes ». Quant à sa remplaçante, il note qu’elle a pour l’heure transmis moins de documents à la Cour suprême qu’attendu.

Temps mort

Luiz Inácio Lula da Silva range ses lunettes et ses arguments. Après plusieurs heures de débats houleux, dans une petite salle grise du tribunal de Curitiba, l’ancien président le plus populaire du Brésil est condamné à neuf ans de prison pour avoir perçu 3,7 millions de réals (un peu moins d’un million d’euros) de la part d’OAS. « Je vais continuer à espérer que la justice soit rendue dans ce pays », conteste-t-il, ce 12 juillet 2017, en fixant le juge Sergio Moro. Le 24 janvier 2018, une cour régionale de Porto Alegre alourdit sa peine à 12 ans et un mois de prison. Après la confirmation de cette sentence par la Cour suprême, jeudi 5 avril 2018, Lula promet de porter l’affaire devant la commission des droits humains des Nations Unies.

La « politisation de la justice » pourrait, selon Frédéric Louault, expliquer le jugement, rendu avec une rare célérité. S’il arrivait à prouver qu’il n’est pas équitable, Lula aurait de bonnes chances d’être élu. Malgré les soupçons qui pèsent sur lui, le fondateur du PT persiste à vouloir se présenter à l’élection présidentielle prévue en octobre 2018. Il en est largement favori. Dans un sondage CNT/MDA de septembre, il est crédité de 32,4 % des intentions de votes contre 19,8 % pour le tribun d’extrême droite Jair Bolsonaro et 12,1 % pour l’écologiste Marina Silva.

Complètement démonétisé (3,4 % d’opinions favorables), l’actuel président, Michel Temer, est déjà retiré de la course. Seul le soutien d’une majorité de parlementaires, au Congrès, lui permet d’éviter la destitution et un jugement devant la cour suprême. Le Brésil se retrouve donc avec un exécutif hautement impopulaire mais néanmoins inamovible. Et ce, alors que 77 % des citoyens confessaient ne croire en aucun parti politique en mars 2017. Depuis la destitution de Dilma Rousseff, « la politique brésilienne est dans une sorte de temps mort », analyse Frédéric Louault.

Jair Bolsonaro
Crédits : Família Bolsonaro/Flickr

Or, personne n’apparaît pour l’heure capable de changer la donne. « Un des problèmes majeurs est le manque de légitimité du gouvernement », s’inquiète l’éditorialiste brésilien Celso Rocha de Barros. « Il y a un risque que le système politique s’isole un peu plus de la population au sens large. » En novembre, le journal pour lequel il travaille, Folha de S. Paulo, a publié une tribune de Luciano Huck. Ce présentateur vedette de télévision y dément les rumeurs qui lui prêtaient une ambition présidentielle. D’autres candidats émergeront-ils à l’extérieur du champ partisan traditionnel ? La défiance de la population à l’égard des caciques et la loi rendant le vote obligatoire leur ouvre en tout cas la voie. Mais « il ne faut pas sous-estimer la capacité des élites à se maintenir en place », tempère Frédéric Louault.

Habitué à négocier son soutien au président, le MDB de Michel Temer paraît pour une fois se chercher un candidat pour contrer Lula. Il est encore tôt pour en connaître le nom, comme il est à l’heure actuelle impossible de savoir si l’ancien président de la cour suprême, Joachim Barbosa, sera en lice. En attendant, quelques membres du sérail se positionnent. Ancienne membre du PT, l’écologiste Marina Silva compte faire mieux que ses troisièmes places obtenues en 2010 et 2014. À en croire les sondages, la marche du second tour est toujours trop haute pour elle.

La dispersion des voix entre petits candidats pourrait profiter au député ultranationaliste de 62 ans Jair Bolsonaro. Lors de la procédure de destitution de Dilma Roussef, cet ancien capitaine de l’armée de terre a versé dans la provocation en dédiant son vote « à la mémoire du colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra », un tortionnaire du régime dictatorial brésilien (1964-1985) pendant lequel l’ex-cheffe d’État a été emprisonnée et torturée. En 2015, il avait été sanctionné d’une amende au Congrès pour avoir dit d’une élue qu’elle « ne valait pas d’être violée ».

Bolsonaro n’est pas le seul nostalgique de la dictature. En septembre 2017, le général de l’armée Antonio Hamilton Martins a annoncé que l’hypothèse d’un renversement du pouvoir par l’état-major avait été discuté.

Transition

La démocratie brésilienne a l’âge du Christ. Voilà 33 ans que l’armée a lâché la bribe, après avoir peu à peu libéralisé le champ politique. Seul parti d’opposition longtemps toléré par le régime, le MDB est concurrencé à partir de 1980 par le PT. Après une période de transition, sous les présidences successives de Tancredo Neves et José Sarney, la gauche présente enfin un candidat au pouvoir en 1989. Loin de partir favori, Lula se hisse au second tour, où il perd finalement contre un autre novice inattendu, Fernando Collor de Mello. Mission lui est donnée de résorber l’inflation rampante des années 1980.

Le Brésil connaît une embellie sous l’égide de Lula, élu en 2002.

Alors que son mandat devait être celui de la « modernisation », il plonge au contraire le pays dans la récession. Son successeur, Henrique Cardoso, ne parvient guère mieux à juguler la hausse des prix et à faire décoller la croissance. Ces problèmes économiques se doublent d’une anomalie institutionnelle : la constitution de 1988 donne aux acteurs privés la possibilité de financer les partis. Une aubaine pour les grandes entreprises du bâtiment, proches de l’État depuis l’immense chantier de la nouvelle capitale Brasilia, entre 1956 et 1961.

« La présidence du social-démocrate Fernando Henrique Cardoso (1995-2002) a été entachée par des privatisations douteuses et des enrichissements suspects, ainsi que par l’achat de votes au Congrès pour faire approuver l’amendement autorisant la réélection du chef de l’État », note ainsi le journaliste brésilien Paulo A. Paranagua sur son blog hébergé par Le Monde. Épargné par l’instabilité des marchés financiers des années précédentes, le Brésil connaît une embellie sous l’égide de Lula, élu en 2002. Pour s’en protéger, au moment de la crise financière de 2008, il peut compter sur la découverte d’immenses gisements de matière première. La troisième plus grande nappe de pétrole de l’histoire est mise au jour par Petrobras au large des côtes brésiliennes.

Une ample classe moyenne se développe moyennant un arsenal redistributif illustré par les « bourses famille ». En 2008, le taux de pauvreté plonge à 23 % contre 40 % entre 1988 et 1993. Mais la santé financière masque mal les nécroses de la démocratie brésilienne. L’élection à la proportionnelle favorise une grande diversité d’étiquettes au Congrès. Pour s’attirer des soutiens, le PT n’hésite pas à glisser des billets à des opposants. Ce scandale du « Mensalao » entraîne le remplacement du vice-président José Dirceu par Dilma Rousseff.

Dilma Rousseff et Michel Tamer, en 2009
Crédits : Senado Federal/Flickr

Les jeux sont faits

À la fin de son second mandat, en 2011, Lula est contraint par la constitution de céder la place. Choisie pour l’appuyer pour son sérieux, et parce qu’elle ne fait pas partie d’un clan, l’ancienne guérillero marxiste Dilma Rousseff en reçoit l’onction pour mener la campagne présidentielle au nom du PT. Elle s’impose au second tour avec 55 % des voix, poursuivant ainsi l’héritage de Lula. Sauf que le passage de témoin coïncide avec le ralentissement de la croissance brésilienne.

Alors que l’accueil des Jeux olympiques 2014 devait venir saluer la santé rayonnante du pays, il ne fait que cristalliser les mécontentements. Un an avant l’événement, tandis que les caméras du monde entier sont attirées par la répétition générale, à savoir la Coupe des confédérations de football, de grandes manifestations se déploient dans plusieurs villes du pays. D’un à deux millions de personnes prennent la rue le 20 juin, notamment à Rio de Janeiro. Ce mois-là, la popularité de la présidente s’effondre, passant de 57 % à 30 % d’opinions favorables.

La contestation n’en est encore qu’à ses prémices. En mars 2014, le juge Sergio Moro lance une enquête sur des transactions financières suspicieuses d’une simple station essence de Brasilia. Il suspecte les doleiros, des agents du marché noir, d’y blanchir de l’argent. Mais la police a tôt fait de découvrir qu’ils travaillent pour Paulo Roberto Costa, le responsable des raffineries et des stocks de Petrobras. L’organisation surfacture des prestations aux entreprises du BTP contre une commission secrète oscillant entre 1 et 5 % de chaque transaction.

Lorsque, un an après le début des investigations, les Brésiliens apprennent que des malversations ont eu lieu alors que Dilma Rousseff était au conseil d’administration de Petrobras, ils manifestent de nouveau. À la fin d’une année 2015 tendue, le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha (MDB) accepte la proposition d’élus de soumettre au vote la destitution de la présidente. Il la refuse en revanche au sujet du vice-président, Michel Temer, membre du même parti que lui, et au demeurant cité dans l’opération Lava Jato. « La procédure de destitution a été lancée quelques jours après que Dilma Rousseff a pris des mesures pour limiter l’influence des grandes entreprises sur la politique », pointe Frédéric Louault. « Ce n’est pas un hasard. »

Sitôt Rouseff écartée, Eduardo Cunha est suspendu de ses fonctions, le 5 mai, à la Chambre des députés, pour avoir freiné l’enquête à son sujet. Le nouveau président est quant a lui condamné le 2 juin 2016, par une cour de São Paulo, à une peine d’inéligibilité pour avoir engagé sa propre fortune dans la campagne, alors que la loi l’interdit. Ce n’est pas tout. L’année suivante, en mars 2017, Eduardo Cunha prend 15 ans pour corruption, blanchiment et fraude fiscale. L’enquête se rapproche alors du président, qu’on entend discuter de grosses sommes d’argent avec le patron de JBS, Joesley Batista, sur un enregistrement dévoilé par O Globo en juin.

Sauf destitution par le Congrès, la mise en examen réclamée par le procureur Janot devant la cour suprême restera sans effet jusqu’à la fin de son mandat. Pour s’en protéger, Temer prend discrètement un décret baptisé « pardon du Noël » en décembre 2017. Ce texte suscite une polémique nationale. Il doit assouplir les règles d’éligibilité pour les auteurs de crimes non-violents et réduire la possibilité de conclure des accords de plaidoyers tels que Lucio Funaro l’a fait. Or, ce mécanisme est précieux pour les enquêteurs de l’opération Lava Jato. C’est pourquoi la nouvelle procureure générale, Raquel Dodge, et la cour suprême s’y opposent ; cette dernière décidant finalement de retoquer le décret. Si Temer avait voulu s’absoudre, il ne s’y serait pas pris autrement.

Face à l’ampleur du problème, les Brésiliens oscillent entre défiance et banalisation. « L’élection d’octobre 2018 sera comparable à celle de 1989 », observe Frédéric Louault. Dans un cas comme dans l’autre, la dégradation de l’économie et la dispersion des candidatures font planer une grande incertitude sur le scrutin. Et, encore une fois, Lula pourrait bien finir par l’emporter. À moins qu’un novice se distingue.

Lula ne fatigue pas
Crédits : Agência Brasil

Couverture : Michel Temer à la tribune. (Michel Temer/Flickr/Ulyces)


 

AILLEURS DANS LE MONDE