Après 17 ans au pouvoir, Poutine ne semble pas près de partir. Mais il faudra bien qu’émerge un successeur au président russe de 64 ans.

Alexeï Navalny est-il perdu dans la bataille ? Les Moscovites qui parcouraient l’avenue Tverskaïa, lundi 12 juin 2017, ont dû chercher longtemps le célèbre militant d’opposition russe, au milieu des barricades et des catapultes. Réunis sur l’artère où se déroulaient les célébrations de la Fête nationale, ses partisans se sont retrouvés mêlés aux reconstitutions de combats historiques sans leur porte-drapeau. Il venait d’être arrêté en sortant de chez lui. Peu après 14 heures, des pancartes ont commencé à être brandies aux côtés des lances. « La Russie sans Poutine » ou « Medvedev au tribunal », pouvait-on y lire. C’est alors que le joyeux simulacre s’est transformé en véritable échauffourée. Armée de matraques, la police a procédé à plus 700 interpellations dans la capitale. 

Alexeï Navalny
Crédits : Evgeny Feldman/Novaya Gazeta

Le destin de la Russie est toujours lié à celui de son président, Vladimir Poutine. L’ancien agent du KGB est au pouvoir sans discontinuer depuis 1999 : lorsque la constitution lui imposait de ne pas se représenter, en 2008, il a laissé le poste à son dauphin, Dmitri Medvedev, qui l’a tout de suite nommé Premier ministre. Six ans plus tard, les rôles étaient de nouveaux inversés. En 2018, Vladimir Vladimirovitch pourra donc briguer un deuxième et dernier mandat avant de se retirer ou de trouver un autre moyen de tenir les rênes. Il aura alors 71 ans.

Au cours de la grande émission de télévision à laquelle il participe chaque année, jeudi 15 juin 2017, le chef d’État s’est montré approximatif sur son avenir. « Je travaille toujours », a-t-il éludé. « Je veux dire que le peuple russe doit décider de cela. » Si sa réélection paraît acquise, et que son principal opposant, Alexeï Navalny, a été mis hors course par deux condamnations, Poutine fait face à la lassitude de certains citoyens. Après une question sur « la quantité de mécontents », il a essuyé une série de SMS acides retransmis en direct à la télévision : « Au revoir », « Tu penses vraiment que le peuple va croire à ce cirque de questions truquées ? » ou encore « Trois mandats, ça suffit ! » Qui pourra tirer profit de cette colère ? La guerre de succession est ouverte.

L’opposant

Une fine pluie s’abat sur Moscou mardi 13 juin. Au lendemain de la manifestation de l’opposition, les rues de la capitale russe perdent les dernières traces de son passage. Il faut se rendre au tribunal, ou sur les réseaux sociaux pour en entendre des échos. Condamné à 30 jours de prison, Alexeï Navalny s’est empressé de reprendre la petite musique de la corruption du pouvoir qu’il joue depuis des années. « Non seulement ils ont volé tout le pays, mais en plus, à cause d’eux, je vais manquer le concert de Depeche Mode à Moscou » prévu début juillet, a-t-il ironisé sur Twitter. Arrêté « au bout de trois minutes », l’opposant Ilia Iachine a lui écopé de 15 jours de détention.

Au total, 1 720 personnes ont été appréhendées dans tout le pays. « La tenue de toutes sortes d’événements autorisés, comme prévu par la loi, ne présente aucun danger », a expliqué le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. « Ce qui est dangereux, ce sont les manifestations de provocation. » Un terme que ne renierait pas Alexeï Navalny. Il cherche à « atteindre un très haut niveau de conflit politique afin que l’acceptation de sa candidature paraisse un moindre mal pour les autorités », estime le directeur de la Fondation pour une politique efficace, Gleb Pavlovski. « Mais pour l’instant, le nombre de personnes qu’il mobilise n’est pas suffisant. »

Agression au Zelenka à Moscou, en mai 2017
Crédits : Evgeny Feldman

Fondateur du très populaire site Rospil, Navalny « est un opposant avec un agenda en un seul point : la lutte contre la corruption », indique Nina Bachkatov, professeure spécialiste des questions russes à l’université de Liège. « Cela n’en fait pas une alternative politique. » Si son intention de briguer la présidence lors de l’élection de mars 2018 ne fait guère de doute, « les Russes ne seront pas suffisamment à se réunir autour de lui », ajoute-t-elle. Au sein même de l’opposition, sa figure peine à rassembler. « Lors de la dernière manifestation, il n’y avait que Iachine qui était là, les autres personnalités politiques se tiennent à l’écart », souligne la chercheuse. « Navalny est loin d’être le point de ralliement qu’on attend. » Le journaliste russe Andrei Kolesnikov abonde : « Les dernières vagues de manifestations sont trop divergentes pour être unifiées par un leader », estime ce membre de la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

Quoi qu’il en soit, « il faudrait un miracle pour que Navalny puisse se présenter », a admis la responsable de la Commission électorale, Ella Pamfilova. Déjà arrêté en mars lors d’un rassemblement, l’avocat est menacé par deux grosses affaires de corruption présumée. En 2013, il avait été accusé d’avoir détourné 400 000 euros aux dépens d’une société d’exploitation forestière, Kirovles. Sa condamnation à cinq ans de prison a cependant été commuée en sursis. Il faut y ajouter une peine de trois ans et demi de sursis prononcée pour une escroquerie présumée de la filiale russe d’Yves Rocher, Vostok. À supposer qu’ils soient assimilés à des « délits graves », ces faits le frapperaient d’inéligibilité, selon la loi électorale.

Russie unie

Lors des élections municipales de 2013, le militant avait réuni 27 % des suffrages à Moscou, un score important au regard de l’hégémonie des élus de la majorité. Mais c’est bien le candidat de Russie Unie, Sergueï Sobianine, qui s’était imposé. Bien que Vladimir Poutine n’en soit pas membre, le parti lui apporte son soutien indéfectible depuis sa création en décembre 2001. « Russie Unie a été créé pour soutenir l’exécutif central face aux deux foyers d’opposition qu’avaient représentés, durant la décennie précédente, la chambre basse du Parlement (la Douma) et les gouverneurs des régions », explique Clémentine Fauconnier, chercheuse au Collège universitaire français de Moscou et à Sciences Po.

Sergueï Sobianine
Crédits : Kremlin.ru

Dès sa première adresse à l’Assemblée fédérale, en juillet 2000, le président avait théorisé cette suprématie : « L’indécision du pouvoir et la faiblesse de l’État réduisent les réformes à néant. Le pouvoir doit s’appuyer sur la loi et sur une verticale exécutive unique. » Dix-sept ans de régime Poutine plus tard, l’opposition est « en miettes », juge Nina Bachkatov. Peu audibles, « les deux grands partis d’opposition représentés au parlement, le Parti communiste et le Parti libéral-démocrate, ont les mêmes chefs depuis 1993, Guennadi Ziouganov et Vladimir Jirinovki », constate-t-elle. La troisième formation d’opposition, Iabloko, est dirigée par Grigori Iavlinski, un homme « qui ne s’est jamais entendu avec personne ».

Quant aux opposants de la société civile, ils ne semblent avoir que trois options : la prison, l’exil ou la mort. Après les grandes manifestations dénonçant des fraudes électorales en 2011 et 2012, l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski s’est installé à Londres, l’ancien joueur d’échec reconverti dans la politique, Garry Kasparov, a pris le chemin des États-Unis et le jeune dirigeant du Front de gauche, Sergueï Oudalstov, a été condamné à quatre ans et demi de prison dans un camp militaire, pour avoir « préparé un coup d’État ». Principale figure de l’opposition avec Navalny, l’ancien vice-président du gouvernement Boris Nemtsov a été assassiné en février 2015. Sa mort succède à celles de l’oligarque Boris Berezovski, des avocats Sergueï Magnitski et Stanislav Markelov, de l’ancien membre des services secrets Alexandre Litvinenko, des journalistes Anna Politkosvaïa, Natalia Estemirova et Anastasia Babourova ainsi que du député Sergueï Iouchenlov.

Abstraction faite de ces disparitions, le champ politique russe est en proie à « une absence de renouvellement due à la cooptation des élites et à une peur de la nouveauté », observe Nina Bachkatov. « Plus longtemps Poutine reste au pouvoir, plus cette sclérose devient importante, lourde et freinante. » Or, « les choses ne vont pas suffisamment mal pour justifier que les Russes se tournent vers un autre caractère, d’autant qu’il n’y a personne en lice. » Si bien que lui et sa garde rapprochée « apparaissent très heureux du système qu’ils ont construit et ne voient pas de raison de le changer », résume Andrei Kolesnikov. En 2024, cependant, il sera contraint par la constitution de céder la place, le nombre de mandats consécutifs étant limité à deux.

À pas feutrés

La Russie s’apprête à voter une nouvelle fois massivement en faveur du locataire du Kremlin. Selon un sondage réalisé en novembre 2016, ce dernier jouit d’une côte de popularité de 86 %. Sa superbe pâtit néanmoins d’une situation économique grevée par la chute des cours du pétrole et les sanctions économiques de pays occidentaux. Pour 29 % des personnes interrogées, l’image du président s’est récemment dégradée. Reste que « le niveau économique n’est pas aussi mauvais que ce qu’on imaginait qu’il serait », d’après Nina Bachkatov. « La seule chose qui pourrait empêcher Poutine de se représenter en 2018, ce sont des problèmes de santé. Depuis 2012, on a entendu plein d’histoires, y compris les plus mélo-dramatiques, mais rien de crédible. Il souffre seulement de la conviction que son devoir est de continuer. »

Crédits : Christophe Haubursin/Vox

Quand prendra forme le scénario de son départ, tout indique que le candidat soutenu par Russie Unie sera désigné par lui. « On ne le connaîtra sans doute qu’à la dernière minute », pense Nina Bachkatov. « Une fronde est pratiquement impensable car Poutine sert un peu de fléau de la balance, il assure l’équilibre entre les différentes tendances dans l’administration présidentielle. » Si des primaires ont été mises en place au sein du parti pour les élections législatives, rien de tel n’existe en ce qui concerne la présidentielle. Étant données les différentes lignes qui y coexistent, celui qui recevra la bénédiction de Poutine devra manifester un même esprit de synthèse. « Il n’a pas besoin d’être populaire, il le deviendra car une vision très paternaliste du pouvoir prévaut en Russie », considère Nina Bachkatov.

Plutôt que de faire émerger une figure politique, le pouvoir a ces derniers temps écarté certains éléments anciens. En 2016, le ministre du Développement économique, Alexeï Oulioukaïev, le responsable des douanes, Andreï Belyaninov, et le gouverneur régional de Kirov, Nikita Belykh, ont été démis pour corruption. « Les nouveaux subordonnés les plus dévoués au chef de l’État sont des gens qui lui doivent beaucoup et ne peuvent donc se permettre de le contester », analyse Andrei Kolesnikov. Vladimir Poutine s’est également défait du chef de l’administration, Sergueï Ivanov. Mais celui-ci « n’avait pas d’ambition présidentielle », recadre Nina Bachkatov. « Il y a beaucoup de spéculations car on perçoit mal les rapports entre les responsables. »

Ivanov a été remplacé par un diplomate d’origine estonienne, Anton Vaino. À 45 ans, ce père de famille peut plus facilement prétendre à la fonction suprême que certains dirigeants aussi âgés que le sexagénaire Poutine, comme le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov (67 ans), ou le maire de Moscou, Sergueï Sobianine (58 ans). « On a cru que ce serait le Premier ministre actuel, Dmitri Medvedev, mais je pense qu’il est un peu usé après avoir bien servi », note Nina Bachkatov. « Il ne se met pas en avant ni n’aime l’être. »

Les héritiers

Une chose est sûre : « Il important d’être proche de l’administration présidentielle », dit encore la chercheuse, en précisant que « les postes ne jouent pas tellement. » Parmi les ministres, seul celui de la Défense, Sergueï Choïgou, est régulièrement cité comme héritier. Ancien médiateur en Ossétie du Sud, au Tadjikistan et en Tchétchénie, ce Sibérien a été appelé « notre plus grande star » par l’ancien président Boris Eltsine avant qu’il passe le pouvoir à Poutine. Directeur du parti Unité, il devient membre du triumvirat à la tête de Russie unie en 2001 et ministre des Situations d’urgence. En 2012, il accède au poste de gouverneur de la région de Moscou et de ministre de la Défense. C’est lui qui gère l’annexion de la Crimée, l’intervention en Syrie et la coopération militaire avec l’Iran. Mais il aura 69 ans en 2024.

Un autre membre du gouvernement pourrait profiter de sa relative jeunesse (57 ans) et de son entregent pour s’imposer. Le vice-Premier ministre et président du pétrolier public Rosneft, Igor Setchine, « est un des personnages clés dans l’entourage de Poutine », d’après Nina Bachkatov. « L’influence de ce vieil allié du président a augmenté à vue d’œil ces dernières années », complète Andrei Kolesnikov. Après avoir gravité au KGB, les deux hommes se retrouvent à la mairie de Saint-Pétersbourg au début des années 1990. Leur mentor est le maire de la ville, Anatoli Sobtchak, décédé en 2000 d’un arrêt cardiaque.

Quand il part pour Moscou, Poutine ne prend « avec [lui] qu’un seul homme, Igor Setchine », racontera-t-il plus tard. Monté peu à peu en grade dans l’organigramme du président, il a son mot à dire non seulement au sujet des nominations administratives mais aussi en matière énergétique. En 2008, il devient vice-Premier ministre et prend la tête de Rosneft quatre ans plus tard. Des surnoms aussi sombres que le « Dark Vador russe » ou le « Richelieu du Kremlin » collent à la peau de celui qu’on désigne souvent comme le deuxième homme le plus puissant du pays. L’ancien ministre du Développement économique Alexeï Oulioukaïev peut en témoigner : selon la presse russe, son éviction aurait été réclamée par Setchine, pour le sanctionner de sa volonté de privatiser l’entreprise pétrolière Bashneft. Celui qui a récupéré le porte-feuille, Maxim Oreshkin (34 ans), est présenté comme un brillant économiste et un habile politicien.

Alexeï Koudrine

Un autre homme politique formé à Saint-Pétersbourg, Alexei Koudrine, présente un profil « assez intéressant », assure Nina Bachkatov. Nommé ministre des Finances dès 2000, ce disciple de Sobtchak est poussé à la démission en 2011, payant son opposition avec le président d’alors, Dmitri Medvedev. Mais Poutine lui-même ne paraît pas lui en tenir rigueur. S’appuyant « sur des personnes qu’il connaît bien », dixit Sergeï Aleksahenko, ancien dirigeant de la banque centrale russe et contributeur occasionnel du think-tank américain Brookings, il nomme Koudrine vice-président du Conseil économique le 30 avril 2016. Toutefois, la participation de ce dernier aux manifestations de 2011 ont démontré que sa loyauté avait des limites.

À l’inverse, une camarilla composée de proches du président commence à s’arroger du pouvoir politique, à commencer par son ancien garde du corps, Alexei Dyumin, nommé gouverneur en 2016. Sa trajectoire rejoint celle du nouveau gouverneur de Kaliningrad de 30 ans, Anton Alikhanov. Ils demeurent cependant moins bien placés que des siloviki (hommes de pouvoir) tels que le président de la Douma, Viatcheslav Volodine, et son successeur à la tête de l’administration présidentielle, Sergueï Kirienko. « Pour ces gens-là, c’est une course de chevaux », lance Andrei Kolesnikov. « Mais Poutine peut très bien trouver quelqu’un du deuxième ou troisième cercle. » Poutine, lui-même, avait connu une ascension éclair avant de succéder à Eltsine. Celui qui le remplacera a un peu de temps pour se préparer.

« En 2018, Vladimir Poutine sera de fait l’unique candidat », considère Sergueï Markov, directeur de l’Institut des études politiques russe, une organisation proche du Kremlin. Ensuite, les choses pourraient se compliquer : « 2018 donnera le coup d’envoi à des réformes économiques douloureuses qui frapperont de plein fouet un grand nombre d’habitants », prévoit le directeur du Centre des politiques publiques russe, Igor Bounine. La contestation pourrait alors trouver à s’incarner sans attendre un nouveau scrutin.


Couverture : Poutine sur le Trône de fer. (Ulyces.co)