Phénomène de mode fugace, la Tecktonik est aujourd’hui regardée avec dédain. Dans l’ombre, elle a pourtant su se faire une place.

French touch

Après avoir traversé la place de la République dans un concert de basses, un camion rouge et noir pénètre doucement sur le boulevard du Temple. Des milliers de personnes suivent le rythme. Pour cette neuvième édition de la Techno Parade, à Paris, le char de Radio FG est escorté par deux haies de bras désarticulés. Sur le toit du véhicule, cet après-midi du 15 septembre 2007, une jeune brune en robe violette prend le micro. Moue badine, index pointé au-dessus de sa frange, Yelle fait mine de chanter son dernier single, « À cause des garçons ». Et, à cause d’elle, des garçons font mine de savoir danser.

Plus ou moins calés sur l’itinéraire du camion, leurs pas imitent la chorégraphie du clip, faite de grands mouvements de bras en arc de cercle. Leur dégaine aussi. Comme dans la vidéo du deuxième single de Yelle, les danseurs sont pour beaucoup coiffés d’une crête qui se termine dramatiquement en mulet au niveau de la nuque. Le jean est serré, les baskets multicolores. Quant au t-shirt moulant, il affiche parfois en fluo le nom de ce battement d’ailes affolé : Tecktonik. Révélée sur Myspace deux ans plus tôt, la chanteuse bretonne s’approprie ainsi un phénomène popularisé à quelques clics de là, sur YouTube.

Alors que le plupart des danseurs s’agitent en rang sur les abribus ou au pied des chars, un petit cercle se forme autour d’un garçon de 19 ans à la casquette blanche. Jey Jey n’est pas n’importe qui. Là où beaucoup se contentent de remuer les bras, il fait jouer ses jambes avec un savant sens du rythme. Surtout, ce membre du groupe de danse « Wantek » est célèbre. C’est lui qui, depuis l’univers austère de son garage, a enregistré la vidéo le plus partagée de Tecktonik le 2 novembre 2006. Sitôt publiée, elle a donné une exposition inédite au genre. « C’est le premier phénomène de danse sur Internet qui a touché le monde entier », indique Brandon Masele. Ce danseur de l’Alliance Crew préfère parler de « danse électro » que de « Tecktonik », du nom de la marque qui a lancé la mode. Lui se fait appeler « Miel ».

Quand paraît la vidéo de Jey Jey, personne ne fait encore trop la différence. Récemment rachetée par Google, la jeune plate-forme YouTube gagne en fréquentation grâce aux images de plus en plus courantes des portables, mais aussi en mettant en ligne les derniers morceaux de musique. On y retrouve une partie de l’album †, du duo français Justice. Paru au mois de juin, l’œuvre donne ses lettres de noblesses à la nouvelle scène de la musique électronique – la french touch 2.0.

Brandon Masele
Crédits : Universal Music Publishing

Brandon Masele a alors 13 ans. Comme tous les adolescents de sa génération, il découvre ce qu’il y a derrière le mot « Tecktonik » sur YouTube. Mais la danse n’est pas complètement étrangère à ce fils d’une famille d’origine congolaise. « Déjà tout petits on dansait aux mariages, aux anniversaires », confie-t-il. Lors de l’un d’eux, il se met à reproduire les gestes vus sur Internet avec un certains succès. Succès vite poursuivi au sein d’un groupe. Brandon et trois amis dansent dans leur collège des Hauts-de-Seine, à Colombes, et rejoignent les autres nouveaux adeptes à Châtelet ou sous l’arche de la Défense.

Si Justice et le label Ed Banger ont représenté une porte d’entrée sur les musiques électroniques pour nombre d’entre eux, un genre légèrement différent envahit le Forum des Halles et le quartier d’affaires, à l’est de Paris. Le titre dont Jey Jey se sert pour sa vidéo – un remix de « Muscle Car » réalisé par le DJ hollandais Sander Kleinenberg – devient un classique. Sur leurs vidéos ou dans la rue, les épigones du danseur font rayonner sa passion pour le hardstyle, ces sonorités ultra-rapides originaires de Belgique et des Pays-Bas. Une esthétique assez lointaine de la pop synthétique de Yelle.

La Tecktonik fait le grand-écart. « C’était un mouvement super riche comportant plusieurs vagues », assure Brandon Masele. Tantôt sobre ou extravertie, aussi volontiers souple que saccadée, la danse électro se décline en plusieurs catégories appelées vertigo, milkyway, shuffle, ou jumpstyle. Mais une marque fait la synthèse pour le grand public : Tecktonik.

Metropolis

Ce n’est peut-être pas un hasard si la danse électro s’épanouit sous l’arche de la Défense, à quelques pas des tours abritant les plus grands groupes financiers français. Sa matrice est là, aussi près des cours de la bourse que des cours des collèges. Avant d’être pratiquée par Brandon « Miel » et ses amis à Colombes, la Tecktonik a éclos dans l’esprit d’un trader de Merril Lynch. Alexandre Barouzdin emploie alors son temps à gérer des porte-feuilles d’actions le jour et à vider ceux des clients de discothèques la nuit. « Ma vie tenait sur l’adrénaline », dit-il. Passé par New York, Londres, Shanghai et Marrakech, ce Parisien diplômé en commerce international organise des soirées au gré de ses…

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