par A.J. Jacobs | 0 min | 28 août 2014

En vérité, voilà pourquoi j’ai écrit cette histoire : Je veux hono­­rer mon contrat avec mon patron. Je veux éviter de me faire virer. Je veux que toutes les femmes sédui­­santes que j’ai connues au lycée et à la fac le lisent. Je veux qu’elles soient surprises et impres­­sion­­nées, et qu’elles ressentent un vague regret en repen­­sant à la déci­­sion qu’elles ont prises de ne pas avoir de rela­­tions sexuelles avec moi, et peut-être que si je finis par divor­­cer ou que je deviens veuf, je pour­­rai enfin coucher avec elles un jour, lors d’une réunion d’an­­ciens élèves. Je veux qu’Hol­­ly­­wood achète mon histoire et en fasse un film, même s’ils l’ont déjà plus ou moins fait il y a dix ans avec Jim Carrey. Je veux rece­­voir des cour­­riels de féli­­ci­­ta­­tions et des offres de boulot que je pour­­rai poli­­ment refu­­ser. Ou accep­­ter si elles sont allé­­chantes. Pour mieux rece­­voir une contre-propo­­si­­tion géné­­reuse de la part de mon patron. Pour être parfai­­te­­ment honnête, j’ai regretté d’avoir fait mention de cette idée à ce dernier envi­­ron trois secondes après avoir ouvert la bouche. Car je savais que cette histoire serait super emmer­­dante à écrire. Bordel. J’au­­rais dû lais­­ser mon collègue Tom Chia­­rella l’écrire. Mais je ne voulais pas paraître fainéant. Ce dont j’ai parlé à mon patron, c’est d’un mouve­­ment appelé Honnê­­teté Radi­­cale.

« J’es­­père que vous ne vous apprê­­tez pas à réali­­ser un petit boulot super­­­fi­­ciel et merdique, comme c’est le cas de la plupart des jour­­na­­listes. » — Dr. Blan­­ton

Le mouve­­ment a été fondé par un psycho­­thé­­ra­­peute de 66 ans du nom de Brad Blan­­ton, qui vit en Virgi­­nie. Il affirme que nous serions tous bien plus heureux si seule­­ment nous cessions de mentir. Dire la vérité, tout le temps. Cela semble déjà assez radi­­cal comme cela – un monde sans mensonges –, mais Blan­­ton va plus loin. Il soutient que nous devrions nous débar­­ras­­ser des filtres présents entre notre cerveau et notre bouche. Si vous le pensez, dites-le. Faites part de vos plans à votre patron pour démar­­rer votre propre entre­­prise. Si vous nour­­ris­­sez des fantasmes envers la sœur de votre femme, Blan­­ton affirme que vous devriez le dire à votre femme ainsi qu’à sa sœur. C’est le seul moyen d’en­­tre­­te­­nir des rela­­tions authen­­tiques. C’est le seul moyen de faire recu­­ler l’alié­­na­­tion néfaste qu’en­­gendre la moder­­nité. Et pas ques­­tion de s’étendre et de dire davan­­tage que la vérité. Oui. Je sais. C’est l’une des idées les plus idiotes que l’homme a jamais eu, avec le Coca Vanille et la remise d’un permis de port d’armes à Phil Spec­­tor. La trom­­pe­­rie fait avan­­cer le monde. Sans mensonges, les mariages vole­­raient en éclats, les travailleurs se feraient virer, les ego seraient brisés, les gouver­­ne­­ments s’ef­­fon­­dre­­raient. Et pour­­tant… il y a peut-être du bon là-dedans. Tout spécia­­le­­ment pour moi. J’ai un vrai problème avec le mensonge. Mes mensonges ne sont pas de gros mensonges. Ce ne sont pas des énor­­mi­­tés du genre : « Je ne me rappelle pas cette réunion cruciale d’il y a deux mois, séna­­teur. » Les miens sont de petits mensonges. Ils ne font pas de mal. Ce sont des demi-véri­­tés. Du genre de ceux que nous disons tous. Mais j’en raconte des dizaines chaque jour. « Oui, voyons-nous bien­­tôt. » « J’ado­­re­­rais, mais j’ai comme un début de grippe intes­­ti­­nale. » « Non, on n’achè­­tera pas de jouet aujourd’­­hui – le maga­­sin de jouets est fermé. » C’est mal. Peut-être que deux semaines de cure de vérité me feraient du bien. J’en­­voie un mail à Blan­­ton pour lui deman­­der si je peux passer le voir en Virgi­­nie et rece­­voir quelques conseils avant de m’em­­barquer dans mon expé­­rience d’Hon­­nê­­teté Radi­­cale. Il répond : « J’ap­­pré­­cie le fait que vous sembliez montrer un réel inté­­rêt pour la ques­­tion, et j’es­­père que vous ne vous apprê­­tez pas à réali­­ser un petit boulot super­­­fi­­ciel et merdique, comme c’est le cas de la plupart des jour­­na­­listes. » Je suis déjà nerveux. Je ferais mieux de commen­­cer les choses propre­­ment. Je confesse lui avoir menti dans mon premier message – je n’ai pas encore commandé tous ses livres sur Amazon. Je voulais juste lui donner l’im­­pres­­sion que j’avais de la consi­­dé­­ra­­tion pour son travail. Il répond : « Merci pour votre honnê­­teté, belle tenta­­tive de devi­­ner quel était le motif de votre atti­­tude mani­­pu­­la­­trice et défen­­sive. »

Bour­­bon à l’eau

Blan­­ton vit dans une maison qu’il a construit lui-même, perchée sur une colline dans la ville de Stan­­ley, en Virgi­­nie, qui compte 1 331 habi­­tants. Nous sommes assis sur des chaises blanches dans une pièce pour­­vue d’im­­menses fenêtres et d’un âtre crépi­­tant. Il fait tour­­ner entre ses doigts un verre de bour­­bon Maker’s Mark coupé à l’eau en m’ex­­pliquant pourquoi il est impor­­tant de vivre sans dire de mensonges.

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Le Dr Blan­­ton
Crédits : radi­­cal­­ho­­nesty.com

« Vous vivrez de très mauvais moments, vous vivrez de très beaux moments, mais vous appor­­te­­rez quelque chose aux autres car vous n’au­­rez pas passé toute votre putain de vie à marcher sur des œufs. C’est une meilleure exis­­tence. — Pensez-vous qu’il n’est jamais bon de mentir ? lui ai-je demandé. — Je recom­­mande de ne jamais mentir dans ses rela­­tions person­­nelles. Mais si vous cachez Anne Frank dans votre grenier et que les Nazis frappent à votre porte, mentez… Je mens à tout repré­­sen­­tant offi­­ciel du gouver­­ne­­ment. (Les opinions poli­­tiques de Blan­­ton ne sont pas très éloi­­gnées de celles de Noam Chom­sky.) Je mens à l’IRS. Je requiers toujours de plus de déduc­­tions que de rigueur. Je mens au golf et au poker. » Blan­­ton ajuste son panta­­lon à l’en­­trejambe. Je m’at­­ten­­dais à ce qu’il soit tyran­­nique. Ou peut-être à rencon­­trer un char­­la­­tan new-age avec un collier de perles assis en tailleur sur le sol. Il n’est ni l’un ni l’autre. C’est un ancien Texan avec une grosse panse, un gros rire et une grosse voix. Il affiche un visage brous­­sailleux, des cheveux gris et une voix nasale qui fait sonner ses « bye » comme des « bah ». Il se défi­­nit comme « un plouc avec un docto­­rat ». Si vous mélan­­giez les ADN de Lyndon John­­son, Ken Kesey, et que vous ajou­­tiez à la concoc­­tion les côtés suppor­­tables de Dr. Phil, vous pour­­riez bien obte­­nir Blan­­ton. Il s’est présenté au Congrès des États-Unis deux fois, en faisant la promesse inédite qu’il serait un poli­­ti­­cien honnête. En 2004, à l’éton­­ne­­ment de tous, il a récolté 25 % des votes de son district en tant que candi­­dat indé­­pen­­dant. En 2006, les Démo­­crates ont songé à le récu­­pé­­rer mais ils ont été refroi­­dis par ses ateliers d’une semaine, qui comprennent une jour­­née de nudité totale. Et ils n’étaient pas fous du fait qu’il a été marié cinq fois (présen­­te­­ment à une hôtesse de l’air suédoise de vingt-six ans sa cadette). Il s’est présenté à nouveau mais a fait machine arrière lorsqu’il a été clair qu’il se ferait écra­­ser. Mon entre­­tien avec Blan­­ton ne ressemble à aucun autre de ceux que j’ai eus en quinze ans de métier. Habi­­tuel­­le­­ment, cela implique un bon paquet de léchage de bottes et de diplo­­ma­­tie. On aborde les sujets qui fâchent sur la pointe des pieds (de la façon dont Barbara Walters a une fois inter­­­rogé Richard Gere à propos de cette terrible, terrible rumeur). Avec Blan­­ton, je peux dire tout ce qui me vient à l’es­­prit. En vérité, il serait impoli de ne pas le dire. Je serais insul­­tant envers l’œuvre de sa vie. C’est la première fois que je goûte à l’Hon­­nê­­teté Radi­­cale, et je dois avouer que c’est parfai­­te­­ment libé­­ra­­teur et grisant. Lorsque Blan­­ton se met à disser­­ter à propos du Président Bush, j’in­­ter­­viens : « Vous savez, je ne vous écoute plus depuis une bonne minute. — Merci de me le dire », répond-il. Je pour­­suis : « Vous avez l’air plus vieux que sur la photo qui illustre votre livre », et lorsqu’il s’égare un peu trop dans le jargon théra­­peu­­tique, je le coupe : « On dirait du chara­­bia. » « Merci », répond-il, ou encore : « Pas de souci. » Blan­­ton a du carac­­tère – il a menacé de « casser la gueule » au rédac­­teur d’un jour­­nal durant sa campagne –, mais il ne s’est pas énervé ce soir. Ce qui se rapproche le plus d’une attaque, c’est lorsqu’il dit que je suis complai­­sant et qu’Esquire est un maga­­zine préten­­tieux. Il a raison. Blan­­ton se verse un autre bour­­bon à l’eau. Il garde en bouche un gros morceau de tabac à chiquer, et lorsqu’il crache dans la chemi­­née, les flammes crépitent plus fort. « Mon patron dit que vous avez l’air d’un crétin, lui dis-je. — Vous lui direz de ma part que c’est un gros con », rétorque-t-il. Je pour­­suis : « Je suis content que vous vous soyez curé le nez à l’ins­­tant. C’est amusant et dégoû­­tant, ça ajou­­tera un bon détail à mon histoire. — Aucun problème. Je me grat­­te­­rai le cul dans pas long­­temps. » Il libère alors son profond rire texan : heh, heh, heh. (Il n’ou­­blie pas non plus de péter et de roter durant notre conver­­sa­­tion ; Blan­­ton pense qu’en lâcher une discrè­­te­­ment en levant une fesse est « un peu malhon­­nête ».)

La vérité de nos exis­­tences est de plus en plus expo­­sée, à la fois volon­­tai­­re­­ment et invo­­lon­­tai­­re­­ment.

Aucun sujet n’est pros­­crit. « J’ai couché avec plus de cinq cents femmes et envi­­ron une demi-douzaine d’hommes, me confie-t-il. Et j’ai fait tout un tas de plans à trois » – l’un d’eux impliquait un(e) pros­­ti­­tué(e) herma­­phro­­dite équipé(e) des deux organes. Qu’en est-il des animaux ? Blan­­ton réflé­­chit pendant une minute. « Un jour, j’ai laissé mon chien me lécher la bite. » S’il n’avait pas consa­­cré sa vie à l’Hon­­nê­­teté Radi­­cale, j’au­­rais dit qu’il était, pour reprendre son expres­­sion, aussi farci de conne­­ries qu’une dinde de Noël. Mais je ne crois pas que ce soit le cas. Je crois qu’il dit la vérité. Et c’est tout à fait saisis­­sant d’y être confronté quand on est jour­­na­­liste. Géné­­ra­­le­­ment, je consacre 30 % de mon éner­­gie mentale à devi­­ner ce sur quoi une source me ment ou ce qu’elle me cache, et 20 autres servent à établir des stra­­ta­­gèmes pour débusquer la vérité. Aujourd’­­hui, pas besoin de tout cela. « La visite de votre bureau m’a déçu, dis-je à Blan­­ton. (Plus tôt, il m’a montré une petite pièce encom­­brée qui sert de quar­­tiers géné­­raux à Honnê­­teté Radi­­cale.) Je suis impres­­sionné par les appa­­rences, j’au­­rais donc été impres­­sionné par un immeuble à bureaux dans une ville quel­­conque, mais pas par une pièce minus­­cule dans le trou du cul du monde. Pour mon histoire, je veux que votre mouve­­ment soit légi­­time, pas margi­­nal. — Que diriez-vous d’un mouve­­ment margi­­nal légi­­time ? » demande Blan­­ton qui, à cet instant, a descendu trois bour­­bons. Le mouve­­ment de Blan­­ton est consi­­dé­­rable mais pas immense. Il a écoulé 175 000 livres traduits dans onze langues et compte vingt-cinq forma­­teurs qui l’as­­sistent dans ses ateliers et dirigent des groupes de pratique à travers tout le pays. À cet instant précis, mon éditeur se dit que je vais trop loin et que je cherche à justi­­fier l’exis­­tence de cette histoire de manière trop évidente, mais je pense que notre société se dirige de plus en plus vite vers sa propre version d’Hon­­nê­­teté Radi­­cale. La vérité de nos exis­­tences est de plus en plus expo­­sée, à la fois volon­­tai­­re­­ment (à travers les réseaux sociaux et la trans­­pa­­rence des tran­­sac­­tions marchandes) et invo­­lon­­tai­­re­­ment. Pour le meilleur ou pour le pire, nous pour­­rions bien­­tôt tous deve­­nir des Brad Blan­­ton. J’ai besoin d’être prêt.

Cadeaux

Je rentre à New York et me mets immé­­dia­­te­­ment à retar­­der le moment de mon expé­­rience. Quand vous vous trou­­vez face à Benton, vous vous dites que vous êtes tout à fait capable de faire ça. La vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Mais en retrou­­vant mes collègues et mes amitiés fragiles, je reprends mes habi­­tudes de mensonges. « Comment avance Honnê­­teté Radi­­cale ? » s’enquiert mon patron. Je lui mens : « Ça va, ça avance douce­­ment. » Deux semaines plus tard, je trouve fina­­le­­ment l’ins­­pi­­ra­­tion grâce à la fille de cinq ans d’un ami, Alison. Nous l’ame­­nons à Central Park pour qu’elle s’amuse avec d’autres enfants. Sans raison aucune, Alison me regarde fixe­­ment et déclare : « Tes dents sont jaunes parce que tu bois du café toute la jour­­née. » Mince alors. La voilà ton honnê­­teté radi­­cale. Peut-être devrais-je davan­­tage me compor­­ter comme un enfant de cinq ans. Une heure plus tard, elle me présente son nouvel ami – un genre de scara­­bée qu’elle tient soigneu­­se­­ment dans ses mains. « Il fait dodo », murmure-t-elle. Elle a l’air confuse, j’en profite. « Il est mort. » Alison part à toutes jambes retrou­­ver son père, décon­­cer­­tée. « Papa, il a dit un vilain mot. » Je me sens merdique. J’ai fait de la peine à une gamine de cinq ans, proba­­ble­­ment par vengeance après une insulte visant mon hygiène dentaire. Je reporte à nouveau – pour quelques semaines de plus. Puis mon patron m’in­­forme qu’il a besoin de l’his­­toire pour le numéro de juillet.

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Je recom­­mence lors d’un dîner avec mon ami Brian. Nous parlons de sa nouvelle situa­­tion, et je décide de lui dire la vérité. « Le nom de ta fian­­cée m’échappe. » C’est parfai­­te­­ment inac­­cep­­table – ils sont ensemble depuis des années ; je l’ai rencon­­trée plusieurs fois. « C’est Jenny. » Dans son livre, Blan­­ton parle du fris­­son de la candeur totale, de ce grand-huit d’adré­­na­­line qu’on ressent lorsqu’on brise les tabous. Comme il l’écrit, « vous appre­­nez à aimer l’ex­­ci­­ta­­tion d’une légère prise de risque en continu ». C’est tout à fait cela. Heureu­­se­­ment, Brian n’a pas l’air trop vexé. Je décide alors de forcer ma chance. « Ah oui, c’est vrai. Jenny. Eh bien, je t’en veux de ne pas m’avoir invité à votre mariage. Je ne veux pas y aller, vu que vous faites ça dans le Vermont, mais j’au­­rais voulu être invité. — Tu n’as pas été invité ? Vrai­­ment ? Je pensais que je l’avais fait. — Non. — Désolé, mon vieux. C’était une erreur. » Une percée ! Nous sommes en train de commu­­niquer. Blan­­ton a raison. Brian et moi avons cassé quelques œufs. Nous ne sommes pas des hommes stoïques et sans émotions. Je profite de ce senti­­ment. Un peu d’hon­­nê­­teté forti­­fiante peut vous boos­­ter effi­­ca­­ce­­ment le moral.

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Une séance d’hon­­nê­­teté radi­­cale
Crédits : radi­­cal­­ho­­nesty.com

Le jour suivant, nous rece­­vons à la maison la visite du père de ma femme et de sa belle-mère. « As-tu reçu le cadeau d’an­­ni­­ver­­saire que je t’ai envoyé ? me demande sa belle-mère, qui m’a envoyé un chèque cadeau de chez Saks Fifth Avenue. — Hm, hm. — Et donc ? Tu as aimé ? — Pas vrai­­ment. Je n’aime pas les chèques cadeaux. C’est comme si tu me donnais des courses à faire. — Euh… Eh bien… » Une fois de plus, je me sens traversé par un fris­­son de candeur inap­­pro­­priée. Et je ressens autre chose. La joie para­­doxale d’être déli­­vré du choix. Je n’ai plus le choix que de dire la vérité. Je n’ai plus à me creu­­ser la tête pour trou­­ver comment la couvrir, la détour­­ner, l’en­­ro­­ber. « Je me contente d’être honnête », dis-je avec un haus­­se­­ment d’épaule. Bien joué, je trouve ; cela aide à atté­­nuer le choc. Elle a la peau dure. Elle s’en remet­­tra. Et qu’on se le dise : je n’au­­rai plus jamais de chèque cadeau de sa part.

Le poète

Je raconte toujours des tas de mensonges au quoti­­dien, mais à la fin de la semaine, j’avais réduit le débit d’au moins 40 %. Malgré cela, le vertige dispa­­raît. Une vie radi­­ca­­le­­ment honnête se compose de centaines de confron­­ta­­tions par jour. Petites, mais inces­­santes. « Oui, je vais venir te voir à ton bureau, mais je t’en veux de me faire me dépla­­cer. » « Le patron m’a suggéré de te convier à cette réunion, je dois dire que ça ne me serait jamais venu à l’es­­prit. » « Je ne trouve rien d’autre à te dire. J’ai épuisé ma conver­­sa­­tion. » Ma femme me parle de chan­­ger de système d’ex­­ploi­­ta­­tion sur son ordi­­na­­teur. Au beau milieu de son discours, je dois aller donner un coup de main à notre fils, et j’ou­­blie de reve­­nir. « Tu veux entendre la fin de l’his­­toire ou pas ? demande-t-elle. — Ça dépend, il y a une bonne chute ? — Va te faire foutre. » Il aurait été bien plus simple de ne rien dire et de l’écou­­ter. Cela me rappelle un problème que j’ai soulevé face à Blan­­ton : pourquoi faire des vagues ? « 90 % du temps, je suis fou amou­­reux de ma femme, lui dis-je. Et 10 % du temps, je la déteste. Pourquoi la bles­­ser dans ces moments-là ? Pourquoi ne pas seule­­ment attendre que je redes­­cende et retrouve mon véri­­table senti­­ment envers elle, qui est l’amour que je lui porte ? » La réponse de Blan­­ton : « Parce que vous êtes un connard mani­­pu­­la­­teur et menteur. » Okay, il marque un point. Se taire et écou­­ter est effec­­ti­­ve­­ment mani­­pu­­la­­teur et condes­­cen­­dant. Mais il est épui­­sant de ne pas le faire. Quelque chose d’autre commence à se faire jour : la fron­­tière est mince entre être radi­­ca­­le­­ment honnête et passer pour un malade. Voire inexis­­tante. Simple logique : Les hommes pensent au sexe toutes les trois minutes, comme nous le rappellent les scien­­ti­­fiques de Redbook. Si vous dites tout ce qui vous passe par la tête, vous parle­­rez de sexe toutes les trois minutes.

Les diffé­­rents compar­­ti­­ments de ma person­­na­­lité sont en train de fusion­­ner.

J’ai un déjeu­­ner de travail avec une éditrice du maga­­zine de Rachael Ray. Alors que nous nous asseyons, je lui dis me souve­­nir de ce qu’elle portait la première fois que nous nous sommes rencon­­trés – une chemise noire qui révé­­lait ses épaules de manière provo­­cante. Je lui avoue que je tente­­rais de coucher avec elle si j’étais céli­­ba­­taire. Et je confesse que j’ai essayé (sans y parve­­nir), de regar­­der sous sa chemise durant le déjeu­­ner. Elle sourit poli­­ment. Mais je remarque qu’elle se recule pour s’ins­­tal­­ler plus au fond de son siège. Ce qu’il y a, c’est que les diffé­­rents compar­­ti­­ments de ma person­­na­­lité sont en train de fusion­­ner. Habi­­tuel­­le­­ment, il y a un moi profes­­sion­­nel, un moi de la maison, un moi amical, un moi entre mecs… Désor­­mais, c’est un grand foutoir inadapté. Cette femme et moi venons soit de faire un pas dans notre rela­­tion, soit elle ne répon­­dra plus jamais à mes appels. Lorsque je rentre à la maison, je pour­­suis sur ma lancée. J’ap­­pelle un ami pour lui dire que je fantasme sur sa femme. Il répond que c’est réci­­proque et suggère une petite soirée. J’in­­forme égale­­ment notre baby­­sit­­teuse de 27 ans : « Si ma femme me lais­­sait tomber, je t’in­­vi­­te­­rais à sortir avec moi, car je te trouve ravis­­sante. » Elle rit. Nerveu­­se­­ment. « Je pense que cela te met mal à l’aise, je n’en parle­­rai plus. Ça m’est juste venu à l’es­­prit. » Je viens de me donner la chair de poule. J’ai l’im­­pres­­sion que je devrais m’ache­­ter un trench et commen­­cer à zoner sur les quais des stations de métro. Blan­­ton dit qu’il ne croit pas que les conver­­sa­­tions à carac­­tère sexuel sur le lieu de travail comptent pour du harcè­­le­­ment, mais la confes­­sion que j’ai faite à notre nounou me fait l’ef­­fet d’être un pur abus de pouvoir. Toute cette lasci­­vité serait peut-être plus accep­­table si j’étais céli­­ba­­taire. En fait, j’ai une théo­­rie : je pense que Blan­­ton a en partie conçu Honnê­­teté Radi­­cale pour draguer des femmes. C’est une stra­­té­­gie brillante. L’an­­ti­­thèse de la réflexion. La forni­­ca­­tion trans­­pa­­rente. Et d’après Blan­­ton, ça marche. Il me raconte l’his­­toire d’une femme qu’il a rencon­­trée un jour dans le métro pari­­sien et qu’il a invi­­tée à boire un thé. Lorsqu’ils se sont assis, il lui a dit : « Je n’avais pas véri­­ta­­ble­­ment envie d’un thé ; je cher­­chais juste à trou­­ver un moyen de vous rete­­nir pour vous parler un moment, car j’ai envie de coucher avec vous. » Ils ont couché ensemble. L’une de ses autres tech­­niques de séduc­­tion se résume à : « On baise ? » « Et ça marche ? lui ai-je demandé. — Parfois oui, parfois non, mais c’est la créa­­tion d’une possi­­bi­­lité. »

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J’ai menti, aujourd’­­hui. Un retraité du New Hamp­­shire – l’ami d’un ami – a écrit des poèmes et me les a envoyés. Sa femme vient de mourir et il s’est mis à la poésie. Il voulait juste s’adres­­ser à quelqu’un du milieu de l’édi­­tion pour lire son travail et lui donner un avis profes­­sion­­nel. Je les ai lus. Je n’ai pas trouvé ça terrible, mais je lui ai écrit que je les trou­­vais bons. J’écris donc à Blan­­ton pour la première fois depuis notre rencontre et avoue ce que j’ai fait. Voilà ce que je lui ai écrit : « Sa femme vient de mourir, il n’a pas d’amis. Il est un peu pathé­­tique. J’ai lu ses trucs, ou plutôt survo­­lés. Je n’ai pas aimé. J’ai trouvé cela ennuyeux et pauvre­­ment écrit. Je lui ai donc répondu par un mensonge. J’ai dit que j’avais beau­­coup aimé ses poèmes et que je lui souhai­­tais d’être publié. Il m’a répondu avec enthou­­siasme que mon cour­­riel l’avait rassé­­réné pour la semaine et qu’il était avant cela à deux doigts d’aban­­don­­ner. Je lui ai donné l’éner­­gie de persé­­vé­­rer. » Je demande à Blan­­ton si j’ai commis une erreur. Il répond briè­­ve­­ment que j’ai besoin d’as­­sis­­ter à son atelier de huit jours « pour commen­­cer à comprendre ce qu’est l’Hon­­nê­­teté Radi­­cale. » Il dit que nous devons nous rencon­­trer. Nous rencon­­trer ? A-t-il descendu telle­­ment de bour­­bons que j’ai disparu de sa mémoire ? Je lui dis que nous nous sommes déjà rencon­­trés. Blan­­ton répond avec irri­­ta­­tion qu’il s’en souvient, mais que je n’en ai pas moins besoin de parti­­ci­­per à un atelier (le prix : 2 800 $). Son seul conseil à propos de mon dilemme : « Envoyez-lui l’e-mail que vous m’avez envoyé où vous dites lui avoir menti et deman­­dez-lui de vous appe­­ler quand il l’aura reçu… vous verrez bien ce qu’il y a à en tirer. » Lui montrer l’e-mail ? Vous êtes sérieux ? Quel salaud sans cœur ! Dans son livre, Honnê­­teté Radi­­cale, Blan­­ton recom­­mande de commen­­cer ses phrases par « je vous en veux pour » ou « je vous suis recon­­nais­­sant pour ». Alors je lui réponds : « Je vous en veux pour être si diffé­rent dans ces messages de ce que vous étiez lorsque nous nous sommes rencon­­trés. Vous étiez amical, enga­­geant et encou­­ra­­geant lors de notre rencontre. Main­­te­­nant, vous semblez me juger avec sévé­­rité. Je vous en veux pour me conseiller de briser le cœur de ce pauvre homme en lui disant que ses poèmes sont nuls. »

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Les adeptes de l’hon­­nê­­teté radi­­cale
Crédits : radi­­cal­­ho­­nesty.com

Blan­­ton ne tarde pas à répondre. Tout d’abord, il n’ap­­pré­­cie pas que j’ex­­prime mon ressen­­ti­­ment par cour­­riel. J’au­­rais dû venir le voir. « Ce que vous ne semblez pas encore comprendre, A.J., c’est qu’ex­­pri­­mer son ressen­­ti­­ment direc­­te­­ment et en personne vous permet de faire l’ex­­pé­­rience dans votre corps des sensa­­tions qui adviennent lorsque vous l’ex­­pri­­mez, tout en étant en présence de la personne à qui vous en voulez, et cela vous permet de rester avec elle jusqu’à ce que les sensa­­tions s’at­­té­­nuent et reviennent à un état de neutra­­lité – ce qu’est en réalité le pardon. » Ensuite, il me fait part du fait que dire la vérité au vieil homme serait un acte de compas­­sion, révé­­lant « l’em­­pa­­thie qui se cache sous votre conne­­rie intello habi­­tuelle et la suréva­­lua­­tion de votre juge­­ment critique. Votre mensonge ne lui est d’au­­cun aide. En fait, il s’agit plutôt d’évi­­ter d’as­­su­­mer votre respon­­sa­­bi­­lité d’être humain face à un autre être humain. Ce n’est pas grave. Cela arrive tout le temps. Ce n’est pas un pêché mortel. Mais ne vous racon­­tez pas de conne­­ries en pensant être gentil ». Il termine ainsi : « Je ne veux pas passer des heures à vous expliquer des choses pour le gentil petit projet que vous avez de jouer à dire la vérité si vous n’avez pas le cran d’es­­sayer. » Enfoiré condes­­cen­­dant. Je sais bien qu’en­­voyer un tel message était une erreur. Je n’au­­rais pas dû lui faire tant d’éloges. Mais là, je viens de me heur­­ter aux limites de l’Hon­­nê­­teté Radi­­cale, un mur épais. Je ne peux pas bles­­ser ce pauvre homme. J’es­­saye de comprendre ce que Blan­­ton veut dire lorsqu’il parle de compas­­sion. Pour la plupart d’entre nous, honnê­­teté rime souvent avec cruauté. Mais pour Blan­­ton, honnê­­teté et compas­­sion ne font qu’un. C’est une façon intri­­gante de voir le monde, mais je ne suis pas convaincu que ce soit vrai dans le cas du veuf poète. Au diable Blan­­ton. (À propos : j’ai aujourd’­­hui rompu avec l’Hon­­nê­­teté Radi­­cale et changé les détails qui auraient permis d’iden­­ti­­fier le vieil homme pour ne pas l’hu­­mi­­lier. J’ai aussi mani­­pulé le dérou­­le­­ment des événe­­ments pour simpli­­fier les choses. Désolé.)

Le prénom

Pour compen­­ser ma faiblesse, je décide de m’en­­dur­­cir. Ce qui est proba­­ble­­ment la dernière chose à faire. Aujourd’­­hui, je me fais couper les cheveux, et mon barbier me raconte qu’il ne veut pas que sa femme tombe enceinte car elle devien­­drait trop grosse (un peu d’hon­­nê­­teté radi­­cale de sa part), et je lui réponds : « Je suis fati­­gué. J’ai la crève. Je n’ai plus envie de parler, je veux lire. — Très bien, dit-il, maniant ses ciseaux, conti­­nuez donc à lire. » Un peu plus tard, j’agis de la même façon avec mes beaux-parents alors qu’ils rous­­pètent après les établis­­se­­ments présco­­laires. Je leur annonce que « je m’en­­nuie. Je revien­­drai plus tard ». Et là-dessus, je quitte la pièce. J’en fais part à Blan­­ton, quêtant son appro­­ba­­tion. « Est-ce que quelque chose en est sorti ? Des discus­­sions, des réflexions ? » demande-t-il.

« Vous auriez dû dire : “Ce café a un goût de merde !” »

Il a raison. Si vous vous apprê­­tez à deve­­nir un connard, il faut au moins trou­­ver une qualité qui rachète votre compor­­te­­ment. Blan­­ton est un maître en la matière. L’un de ses tours consiste à dire les choses avec tant d’al­­lé­­gresse et d’en­­thou­­siasme qu’il est diffi­­cile de les prendre mal. « Vous serez peut-être un trou du cul, dit-il, mais au moins vous ne le serez pas en secret. » Puis il éclate de rire. Je dois encore apprendre à le faire moi-même. Voyez comme j’ai géré la situa­­tion lors d’un dîner avec un couple, à quelques rues de mon appar­­te­­ment. « Tout va bien ? nous demande le serveur, un homme asia­­tique couvert de tatouages. — Oui, à part les cafés. Je commande toujours des expres­­sos ici, car l’ex­­presso a un goût de café normal. Le café normal, lui, n’est pas bon du tout. Vous ne pour­­riez pas faire un café plus fort ? » Le serveur a répondu non et s’est éloi­­gné. Mon ami m’a fusillé du regard. « J’ai honte pour toi, a-t-il dit. Et j’ai honte d’être là avec toi. — Je sais, moi aussi ! » J’avais l’im­­pres­­sion d’être un produc­­teur holly­­woo­­dien qui se gare­­rait sur une place réser­­vée aux handi­­ca­­pés. Je demande à Blan­­ton ce que j’au­­rais dû faire. « Vous auriez dû dire : “Ce café a un goût de merde !” » dit-il en glous­­sant.

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Je dirai ceci : l’un des meilleurs aspects de l’Hon­­nê­­teté Radi­­cale, c’est que je gagne beau­­coup de temps. C’est une façon de vivre en allant droit au but. Au travail, j’at­­ten­­dais depuis dix jours que mon patron daigne répondre à un mémo. Je lui écris donc : « Je suis agacé par le fait que vous n’ayez pas répondu à notre mémo plus tôt. Mais en même temps, je suis soulagé, car si on ne fait pas l’une des choses que vous deman­­dez, on pourra mettre le retard sur le dos de votre absence de réponse. » Cliquer sur envoyer me rend nerveux – mais ça marche. Peu après, mon patron répond : « Je vais m’ef­­for­­cer de répondre demain. Je suis absent de New York pour deux semaines. » C’est presque une excuse. Je peux me permettre davan­­tage de choses avec mon patron que je ne l’au­­rais pensé. Plus tard, l’ami d’un ami veut que nous allions manger ensemble. Je réponds à son message que je n’aime pas sortir de chez moi. « J’ac­­cepte de me rendre à des déjeu­­ners avec des gens car j’ai peur de les heur­­ter si je refuse. Et à cette époque terri­­fiante où tout le monde a un blog, je ne veux offen­­ser personne, sans quoi ils s’em­­pres­­se­­raient d’écrire sur leur blog quel connard je suis, et cela appa­­raî­­trait sur toutes les recherches Google pour le restant de mes jours. » Il répond : « Norma­­le­­ment, je n’aime pas rencon­­trer d’édi­­teurs, de toute façon. Ça me rend malade d’y penser, car j’ai peur qu’ils me prennent pour l’idiot que, au fond, je suspecte que je suis. » C’est une des choses que j’ai remarquées : lorsque je suis radi­­ca­­le­­ment honnête, les gens deviennent eux-mêmes radi­­ca­­le­­ment honnêtes. Je sens mon agace­­ment refluer. J’aime bien ce type, notre repas s’est bien passé.

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Ils s’en envoient plein la tronche
Crédits : radi­­cal­­ho­­nesty.com

En fait, mes rela­­tions supportent bien mieux la vérité que je ne l’es­­comp­­tais. Par exemple : depuis des années, j’ai un problème récur­rent. Quand je m’adresse à ma femme, Julie, je manque de l’ap­­pe­­ler Beryl, le prénom de ma sœur. Je parviens toujours à me rattra­­per à temps et à faire comme si de rien n’était. Je ne l’ai jamais dit à Julie. Pour quoi faire ? Cela signi­­fie soit que je suis sexuel­­le­­ment attiré par ma sœur, ce qui n’est pas bien ; soit que je pense à ma femme comme à ma sœur, ce qui n’est pas bien non plus. Mais aujourd’­­hui, dans la cuisine, quand je rencontre mon souci habi­­tuel, je décide d’en parler à Julie. « C’est étrange », dit-elle. Nous en discu­­tons. Je me sens libéré d’un poids, plus proche de ma femme main­­te­­nant que j’ai partagé avec elle ce fait étrange et légè­­re­­ment déran­­geant. Je réalise qu’en le gardant secret, j’y avais donné bien trop de poids. J’es­­père qu’elle ressent la même chose. J’ap­­pelle Blan­­ton une dernière fois, pour avoir son avis honnête à propos de ce que je viens de faire. « Je mets un terme à mon expé­­rience, lui dis-je. — Vous allez recom­­men­­cer à mentir ? demande-t-il. — Je veux, oui ! — Et merde, ça n’a pas marché. — Mais je menti­­rai moins qu’au­­pa­­ra­­vant. » Je lui fais part de la confes­­sion que j’ai faite à Julie, que je suis parfois tenté d’ap­­pe­­ler Beryl. « Rien de grave, dit Blan­­ton. Dans d’autres cultures, les gens couchent entre frères et sœurs tout le temps. » J’évoque l’épi­­sode de l’édi­­trice du maga­­zine de Rachael Ray, à laquelle j’ai avoué que j’avais essayé de regar­­der sous la chemise, mais il semble déçu. « L’avez-vous dit à votre femme ? demande-t-il. C’est la meilleure partie. » Enfin, je lui raconte comment j’ai dit à Julie que je me fichais d’en­­tendre la fin de son histoire d’or­­di­­na­­teur. Blan­­ton me demande comment elle a réagi. « Elle m’a dit d’al­­ler me faire foutre. — C’est bien ! dit Blan­­ton. J’ap­­prouve. Ça, c’est commu­­niquer. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « I Think You’re Fat », paru dans le maga­­zine Esquire. Couver­­ture : Une séance d’hon­­nê­­teté radi­­cale.

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