par Adam Higginbotham | 0 min | 5 octobre 2014

La redis­­tri­­bu­­tion des richesses est vitale au bon fonc­­tion­­ne­­ment de l’éco­­no­­mie, cela ne fait aucun doute. Les histo­­riens ne manquent pas d’exemples pour illus­­trer les désastres engen­­drés lorsqu’une classe élitiste choi­­sit de se couper du peuple et de reti­­rer les barreaux de l’échelle de l’as­­cen­­sion sociale – échelle que les membres de cette même caste n’ont pas hésité à gravir pour atteindre les sommets. Il y aura toujours d’autres moyens pour faire en sorte que cette ascen­­sion puisse se faire malgré tout, que ce soit de manière obli­­ga­­toire en taxant les riches et en prévoyant un filet de secours pour les plus dému­­nis ou, plus natu­­rel­­le­­ment, grâce à l’écou­­le­­ment des ressources du haut vers le bas. Toujours est-il que lorsque d’im­­por­­tantes richesses ont été accu­­mu­­lées, il est d’usage que l’odeur de l’argent engendre d’in­­croyables histoires, et donne nais­­sance à d’in­­croyables person­­nages.

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William Crock­­ford
Croqué près de Fish­­mon­­ger’s Hall
Thomas Jones, 1828

Prenez William Crock­­ford, qui débuta sa carrière à Londres comme pois­­son­­nier et devint un demi-siècle plus tard le self-made man le plus fortuné d’An­­gle­­terre. Crock­­ford accom­­plit cet exploit grâce à son extra­­or­­di­­naire talent : un don inéga­­lable pour le jeu. Un autre facteur l’aida gran­­de­­ment à faire fortune : avoir vécu au début du XIXe siècle, une période où la paix régnait en Europe après quatre décen­­nies de guerre. À cette époque, les jeunes aris­­to­­crates s’en­­nuyaient : après avoir été appe­­lés quelques années aupa­­ra­­vant à combattre Napo­­léon, ces jeunes gens se retrou­­vaient avec bien trop de temps libre. Résul­­tat, un engoue­­ment pour le jeu s’em­­para de la Régence (1815–1838), une période de l’his­­toire répu­­tée pour ses mœurs légères. Cet appé­­tit vorace pour l’argent facile rendit Crock­­ford riche et dépouilla une géné­­ra­­tion entière d’aris­­to­­crates britan­­niques. À l’apo­­gée de son succès, autour des années 1830, la fortune de l’an­­cien pois­­son­­nier pesait l’équi­­valent de 128 millions d’eu­­ros aujourd’­­hui, une somme qui prove­­nait dans sa quasi-tota­­lité de la poche même des aris­­to­­crates que Crockey avait initiés au luxueux enfer de la maison de jeu qu’il avait établi sur la célèbre St. James’s Street. Crock­­ford rencon­­tra très vite le succès dans sa quête person­­nelle, qui visait à soula­­ger les familles les plus éminentes d’An­­gle­­terre de leur fortune. Des familles dont les descen­­dants ne se sont toujours pas remis aujourd’­­hui de la rencontre de leurs ancêtres avec l’an­­cien pois­­son­­nier.

Le parieur

L’ori­­gine sociale de Crock­­ford ne le prédes­­ti­­nait pour­­tant pas à la richesse. Il naquit en 1775 dans un quar­­tier popu­­laire de Londres connu sous le nom de Temple Bar, fils et petit-fils de pois­­son­­niers. Ses parents l’éle­­vèrent pour qu’il reprenne les rennes l’en­­tre­­prise fami­­liale, il n’avait donc reçu que les fonda­­men­­taux en matière d’édu­­ca­­tion. Alors qu’il n’était encore qu’un adoles­cent, Crock­­ford décou­­vrit pour­­tant qu’il avait un don inné pour manier les chiffres. Il possé­­dait des quali­­tés dignes des plus grands génies lorsqu’il s’agis­­sait de calcu­­ler les proba­­bi­­li­­tés, quali­­tés qui l’éloi­­gnèrent rapi­­de­­ment d’une vie faite de cure­­tage, d’écaillage et de vente de pois­­sons. Vers la fin des années 1790, il devint parieur profes­­sion­­nel, renommé dans le cercle des courses de chevaux et autour des rings de boxe. Il commença égale­­ment à fréquen­­ter assi­­du­­ment les gambling hells de Londres, des salles de jeu bas de gamme où, comme l’ex­­plique le Baily’s Maga­­zine, « des gens pouvaient mettre en jeu leurs shil­­lings et leurs demi-couronnes » (soit envi­­ron 5 et 14 euros).

Ces clubs étaient des repaires du vice et n’avaient pour seul but que de soula­­ger la clien­­tèle de son argent, par tous les moyens possibles.

Il fallut du temps à Crock­­ford pour se hisser sur les cimes de ce milieu corrompu et vicieu­­se­­ment compé­­ti­­tif, et ce n’est qu’au début des années 1800 qu’il parvint à accu­­mu­­ler un capi­­tal suffi­­sant pour s’ins­­tal­­ler dans un quar­­tier huppé près de Picca­­dilly. Là-bas, se souvient Henry Blyth, on misait des sommes bien plus extra­­­va­­gantes, ce qui permet­­tait une ascen­­sion bien plus rapide. « Les parties étaient intenses et les joueurs n’étaient pas n’im­­porte qui : des négo­­ciants locaux aisés qui servaient des gens bien plus riches qu’eux, les riches eux-mêmes, des groupes de jeunes issus des clubs White’s ou Brooks’s, qui passaient par là et souhai­­taient se mêler au peuple pendant quelques heures. » Les clubs que Crock­­ford fréquen­­tait à présent se préoc­­cu­­paient beau­­coup plus de la fortune d’une personne plutôt que de son passé, et pouvaient se vanter d’ac­­cueillir une clien­­tèle variée, ce qui donna à l’an­­cien pois­­son­­nier l’op­­por­­tu­­nité de côtoyer des indi­­vi­­dus qui auraient sûre­­ment ignoré ce commerçant aux manières rustres dans d’autres circons­­tances. Ces clubs étaient cepen­­dant des repaires du vice et n’avaient pour seul but que de soula­­ger la clien­­tèle de son argent, par tous les moyens possibles. Une liste des employés d’une maison de jeu pendant la Régence vient en donner la confir­­ma­­tion. Pour un tel établis­­se­­ment, il fallait :

Un Direc­­teur, pour super­­­vi­­ser les jeux. Un Opéra­­teur, en charge de distri­­buer les cartes et qui, grâce à des tours de passe-passe, saurait abuser les clients. Deux Crou­­piers, pour obser­­ver le jeu et véri­­fier que les joueurs ne trichent pas. Deux Faux-Joueurs, qui jouent et gagnent de fortes mises pour leur­­rer les autres. Un Notaire, pour véri­­fier que les deux faux-joueurs dupent les clients et non la Banque. Un Apprenti, c’est-à-dire un  faux-joueur en forma­­tion. Un Beau-Parleur, dont la fonc­­tion est de parler fort pour répandre la rumeur que la Banque est perdante. Un Donneur, qui conserve en mémoire les dettes des clients contrac­­tées auprès de la Banque. Un Serveur, qui s’as­­sure que les clients ne sont pas sans rien à boire et qui n’hé­­site pas à remplir leurs verres – une manœuvre qui peut égale­­ment servir à détour­­ner leur atten­­tion lorsqu’ils sont en train d’être dupés. Un Avocat, pour servir au mieux les inté­­rêts de la banque à long-terme lorsque la légi­­ti­­mité du jeu est remise en ques­­tion… 

Viennent s’ajou­­ter à tous ces rôles une dizaine d’autres plus éton­­nants encore, ce qui révèle que  la quasi-tota­­lité des membres du person­­nel d’un gambling hell s’em­­ployait à duper les clients.

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Le lieu de nais­­sance de Crock­­ford
Quar­­tier de Temple Bar
Londres

Il faut être doté de sacrés talents pour pouvoir prétendre survivre dans un tel envi­­ron­­ne­­ment, mais les expé­­riences de Crock­­ford à Picca­­dilly lui ensei­­gnèrent d’ines­­ti­­mables leçons. La première est qu’il n’est pas néces­­saire de tricher pour gagner l’argent d’un parieur : le calcul simple et effi­­cace des proba­­bi­­li­­tés permet à la banque de rempor­­ter la victoire dans une partie honnête. Une autre leçon, liée à la première, est le besoin vital de faire croire aux clients qu’ils conservent un certain contrôle sur la partie, quel qu’en soit le résul­­tat, même si en réalité, tout repose sur la chance. C’est pour cette raison que Crock­­ford déve­­loppa le hazard dans son club, un ancien jeu de dés, l’an­­cêtre du craps, dont les profits s’éle­­vaient pour la banque à hauteur de 1,5 % en moyenne. La troi­­sième leçon apprise par Crock­­ford était que pour séduire les grandes fortunes de la Régence afin de les amener à jouer chez lui, il fallait mettre ces gens à l’aise et les faire se sentir comme chez eux. Il fallait donc aména­­ger un établis­­se­­ment qui fût confor­­table, à la mode et privé, où le jeu ne serait qu’une attrac­­tion parmi d’autres.

Obte­­nir les fonds pour construire un palace dédié au jeu ne fut pas chose aisée, d’au­­tant qu’il fallait être doté d’une opulence osten­­ta­­toire ainsi que d’une banque consé­quente pour appâ­­ter les joueurs les plus invé­­té­­rés. Crock­­ford fut assez intel­­li­gent pour se rendre compte qu’il ne pouvait bâtir sa fortune simple­­ment sur les jeux de hasard. Lorsqu’il jouait pour son propre compte, il avait un penchant prononcé pour les cartes, le cribs plus parti­­cu­­liè­­re­­ment, un jeu où les compé­­tences du parieur entrent en consi­­dé­­ra­­tion et où le meilleur gagne. Comme au poker toute­­fois, la chance fait partie inté­­grante du jeu et occupe une place suffi­­sam­­ment impor­­tante qui pousse le joueur à croire qu’il est maître de l’is­­sue du jeu.

Le Crock­­ford’s

L’heure de gloire de Crock­­ford advint peu de temps avant la bataille de Trafal­­gar. Alors qu’il jouait au cribs dans une taverne bapti­­sée The Grapes, près de St James’s Street, il rencon­­tra un riche boucher qui s’ima­­gi­­nait être un joueur très doué avec les cartes. « C’était un vantard, un homme riche et stupide, explique Blyth, exac­­te­­ment le genre de personnes que William Crock­­ford recher­­chait… À peine le boucher a-t-il commencé à perdre que sa confiance en lui s’est ébran­­lée et il s’est mis à très mal jouer. Plus il perdait, plus il deve­­nait impru­dent, il tentait le tout pour le tout, afin de se sortir de la situa­­tion déli­­cate dans laquelle sa témé­­rité l’avait placé. » Quand Crock­­ford en eut terminé avec lui, l’homme avait perdu 1 700 £, l’équi­­valent de 200 000 euros aujourd’­­hui. C’était une somme suffi­­sante pour que le pois­­son­­nier puisse ouvrir son propre enfer du jeu, dans une rue située à quelques mètres de Buckin­­gham Palace. Quelques années plus tard, il s’of­­frit le luxe d’un parte­­na­­riat avec l’un des plus célèbres clubs en vue de l’époque, le Watier’s, sur Bolton Row, un endroit fréquenté par Lord Byron et les dandys, les riches déten­­teurs du goût et de la mode, avec pour chef de file Beau Brum­­mel. Le Watier’s acquit une répu­­ta­­tion non seule­­ment pour sa grande sophis­­ti­­ca­­tion, mais égale­­ment pour les paris élevés qu’il était possible d’y faire. Blyth pour­­suit : « Les gérants de l’éta­­blis­­se­­ment étaient très conscients du carac­­tère privé et sélect de l’en­­droit, ils refu­­saient tout le monde mis à part la crème de la société, et la présence des membres des coun­­try-houses – qui n’était pas assez raffi­­nées – n’était pas souhai­­tée. » L’édu­­ca­­tion en auto­­di­­dacte de Crockey était main­­te­­nant termi­­née, et avant sa querelle avec le prin­­ci­­pal gérant du club, Josiah Taylor, l’idée du parfait gambling hell avait fait son chemin dans l’es­­prit du pois­­son­­nier. Le Crock­­ford’s, le club qu’il ouvrit le 2 janvier 1828, était volon­­tai­­re­­ment éloi­­gné du Watier’s et se trou­­vait sur St. James’s Street. L’éta­­blis­­se­­ment faisait concur­­rence aux plus grands et aux plus beaux coun­­try-clubs : un style moins ampoulé que le White’s, établi depuis fort long­­temps, mais tout aussi sélect. L’équipe était compo­­sée de quarante personnes aux manières irré­­pro­­chables, toutes vêtues d’un uniforme. Les clients du club étaient tous des aris­­to­­crates, que Crock­­ford avait rencon­­trés pour la plupart au cours de ses nombreuses soirées passées au Watier’s.

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Crock­­ford’s Club
St. James’s Street
Vers 1830

L’adhé­­sion au club se faisait de manière auto­­ma­­tique pour les ambas­­sa­­deurs étran­­gers et pour les héri­­tiers des familles nobles britan­­niques, ainsi que le souhai­­tait le proprié­­taire. L’une des plus grandes forces de Crockey était son savoir ency­­clo­­pé­­dique concer­­nant les ressources finan­­cières des jeunes aris­­to­­crates. « C‘était un Domes­­day Book ambu­­lant, précise le maga­­zine Bent­­ley’s Miscel­­lany, ce fameux livre dans lequel sont enre­­gis­­trés tous les rensei­­gne­­ments sur la nais­­sance d’un poten­­tiel héri­­tier de fortune notoire. En effet, il en savait bien souvent plus sur les origines d’un héri­­tier que l’hé­­ri­­tier lui-même. » Il ne s’épar­­gnait aucun effort dans sa quête de pigeons fortu­­nés, et lorsque ses cibles attei­­gnaient l’âge requis, il les enjoi­­gnait à passer les portes du club, qu’on avait bien surnommé « le club du pois­­son­­nier ». « Personne ne peut décrire la splen­­deur et l’exal­­ta­­tion constantes dans lesquelles vivait Crockey lors des premières années », écri­­vait l’un des plus passion­­nants chro­­niqueurs sur le quoti­­dien du club, le Capi­­taine Rees Gronow, un soldat gallois habi­­tué du Shel­­ley’s qui fut le témoin de la plupart des événe­­ments les plus drama­­tiques de sa courte histoire. « Toutes les célé­­bri­­tés d’An­­gle­­terre étaient membres de ce club… L’am­­biance était toujours joyeuse et festive, l’éta­­blis­­se­­ment n’était jamais vide, du soir au matin on pouvait assis­­ter aux joutes verbales les plus vives, aux conver­­sa­­tions les plus brillantes, écou­­ter les anec­­dotes les plus crous­­tillantes entre­­cou­­pées de discus­­sions poli­­tiques sérieuses ou de réflexions sensées sur n’im­­porte quel sujet conce­­vable, le tout émanant de soldats, d’éru­­dits, d’hommes d’af­­faires, de poètes ou d’épi­­cu­­riens… Du beau monde qui termi­­nait les bals et les soirées sur un dîner et une partie de hazard chez le vieux Crockey. L’at­­mo­­sphère du club était excel­­lente, elle conve­­nait aux plus grands gent­­le­­men. Rien à voir avec la vulga­­rité, la fami­­lia­­rité ou le manque de savoir-vivre qui faisaient tomber en disgrâce les autres petits clubs de l’époque. » Ce dernier point permet d’ex­­pliquer le succès de Crock­­ford. Géné­­rer de gros profits néces­­si­­tait un savoir-faire pour atti­­rer des hommes assez riches pour se permettre de jouer de manière extra­­­va­­gante, ou de « jouer intense », si l’on reprend les termes de l’époque. Mais ces mêmes hommes devaient égale­­ment s’en­­nuyer et, idéa­­le­­ment, être assez stupides pour vouloir risquer leurs fortunes entières. En d’autres termes, Crock­­ford devait atti­­rer les aris­­to­­crates et les gent­­le­­men plus que les busi­­ness­­men qui avaient, seuls, amassé leur fortune. Peut-être que le mouve­­ment stra­­té­­gique le plus habile de Crock­­ford fut d’em­­bau­­cher Eustache Ude en tant que chef de cuisine. Ude était le chef français le plus renommé d’une époque qui consi­­dé­­rait la cuisine française comme la plus raffi­­née au monde. Si l’on en croit les membres du Crocky’s, Ude était ni plus ni moins le meilleur chef cuisi­­nier sur Terre. Il avait appris son art à la cour de Louis XVI et s’était fait connaître pendant ses années au service de la mère de Napo­­léon, avant de traver­­ser la Manche afin de travailler pour le compte de Sefton.

Une fois dans la salle de jeu du club, les clients pouvaient miser des sommes colos­­sales pour se sentir vivants, l’es­­pace d’un instant.

Crock­­ford dépen­­sait 2 000 £ par an (envi­­ron 220 000 €) pour s’of­­frir ses services, une dépense qui en valait large­­ment la peine. La cuisine du Crock­­ford fut accueillie avec ferveur car elle offrait autre chose que les tradi­­tion­­nels légumes, viandes et gâteaux bouillis propo­­sés dans les autres clubs. Les œufs de maque­­reau reve­­nus dans du beurre clari­­fié étaient la spécia­­lité d’Ude. Le chef passionné se démarquait égale­­ment par son tempé­­ra­­ment gaulois : on se souvient qu’un jour, il sortit de sa cuisine en trombe pour s’ex­­pliquer avec un client mécon­tent de payer un surplus pour une sauce exquise que le chef avait prépa­­rée lui-même.  « L’im­­bé­­cile pense peut-être que le mulet rouge est sorti de l’océan avec ma sauce dans les poches ! » avait fulminé Ude, pour le plus grand plai­­sir des autres convives. « On offrait aux membres du Crock­­ford’s, le meilleur choix de nour­­ri­­ture et de vins, conclut A. L. Humphreys,  puis on les entraî­­nait dans la salle de jeu sans diffi­­culté aucune. » Une fois dans la salle de jeu du club, les clients pouvaient miser des sommes colos­­sales pour se sentir vivants, l’es­­pace d’un instant. En 1827, l’an­­cien pois­­son­­nier était déjà riche. Si l’on en croit Gronow, sa fortune se construi­­sit sur 100 000 £ (l’équi­­valent de 11 millions d’eu­­ros) qu’il gagna en l’es­­pace de 24 heures lors d’une partie de hazard contre trois hommes qui devinrent plus tard les membres fonda­­teurs de sa maison de jeu : Lord Thanet, Lord Gran­­ville et Lord Edward Hughes Ball Hughes. Ce dernier, qui cour­­tisa et sédui­­sit par ailleurs une danseuse espa­­gnole de 16 ans du nom de Maria Mercan­­dotti, la diva la plus fougueuse de l’époque, était à la tête d’une fortune si remarquable que la société de la Régence le surnom­­mait « The Golden Ball ». En 1828, raconte Blyth, Crock­­ford avait déjà triplé ses premiers gains et se trou­­vait désor­­mais en mesure de renflouer sa banque avec 5 000 £ (525 000 €) chaque soir pour répondre aux attentes de sa clien­­tèle. Les règles de la maison stipu­­laient que le maître de ce lieu infer­­nal ne pouvait pas fermer avant que chaque centime ne fût mis en jeu. En pratique, Crock­­ford, lorsqu’il faisait face à une mauvaise passe, rajou­­tait 10 000 £ ou 15 000 £ à la somme de base afin de recou­­vrer ses dettes. Peut-être devenu méfiant au vu de son expé­­rience au Watier’s, club qui se diri­­gea petit à petit vers la faillite à cause des fraudes de ses employés, Crock­­ford se tenait derrière un bureau dans un coin de la pièce et obser­­vait le dérou­­le­­ment des jeux et des milliers de paris qui se faisaient et se défai­­saient. Dans un coin opposé était assis « l’Ins­­pec­­teur », un certain M. Guy, qui du haut de sa chaise conser­­vait les traces de tous les paris, de toutes les dettes des clients ainsi que de celles de Crock­­ford. Ce dernier faisait confiance à Guy et le rému­­né­­rait en consé­quence, avec un salaire dépas­­sant parfois les 50 £ (envi­­ron 6000 €) par semaine, ce à quoi s’ajou­­taient des pour­­boires telle­­ment extra­­­va­­gants que l’homme avait amassé une fortune avoi­­si­­nant les 30 000 £ (soit 3 millions d’eu­­ros). Son prin­­ci­­pal devoir, rapporte Blyth, était de faire en sorte que « le rythme des jeux ne ralen­­tisse pas, et que le tinte­­ment des dés sur la piste ne cesse jamais ; que ce bruit telle­­ment stimu­­lant, qui produi­­sait un effet érotique sur les joueurs invé­­té­­rés, ne cesse jamais. » Tous ceux qui ont écrit à propos du Crock­­ford’s assurent que presque tous les plus éminents membres de la société britan­­nique en étaient clients. Il s’agit là d’une exagé­­ra­­tion, notam­­ment car le club était unique­­ment réservé aux hommes, mais il n’em­­pêche que le registre des entrées était impres­­sion­­nant.

My Lowd

Le client le plus âgé du Crock­­ford’s était le Duc de Welling­­ton, vainqueur de la bataille de Water­­loo et premier ministre de 1828 à 1830, de loin l’homme le plus respecté du pays à l’époque. Welling­­ton, âgé de 60 ans lorsque le Crock­­ford’s ouvrit ses portes, il n’avait rien du joueur typique qu’on trou­­vait dans le club car il rete­­nait ses mises, mais Blyth note que sa présence suffi­­sait à « créer une atmo­­sphère de rete­­nue et de poli­­tesse ». La grande majo­­rité des membres du club était très sérieuse, bien qu’il s’agisse de joueurs invé­­té­­rés. On estime que l’équi­­valent de 32 millions d’eu­­ros chan­­gèrent de main au cours des deux premières saisons du Crock­­ford’s. Lord Rivers perdit 23 000 £ ( 2,4 millions d’eu­­ros) en une seule nuit, tandis que le comte de Sefton – un gaspilleur que l’écri­­vain Charles Greville quali­­fiait de « natu­­rel­­le­­ment bon vivant mais à l’édu­­ca­­tion négli­­gée » – aurait perdu envi­­ron 250 000 £ (près de 26 millions d’eu­­ros) au fil des années. Le comte mourut endetté auprès de Crock­­ford à hauteur de plus de 4 millions d’eu­­ros, une dette que son fils se sentit obligé de rembour­­ser.

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Gent­­le­­men
La table de jeu d’un club célèbre
XIXe siècle

Humphrey dres­­sait à l’époque un portrait, signé sous pseu­­do­­nyme, de l’at­­ti­­tude de Crock­­ford au jeu, qui laisse appa­­raître l’an­­cien pois­­son­­nier comme un homme miel­­leux avec un accent cock­­ney à la Sam Weller, le person­­nage de Dickens qui prononce ses « R » comme des « W ». « Lors d’une soirée en juin dernier, Lord Ashgrove a perdu 4 000 £ (440 000 €), une somme qui, comme il l’a fait remarquer au comte de Link­­wood, repré­­sen­­tait les derniers reve­­nus en sa posses­­sion. Le noble Lord possé­­dait cepen­­dant d’in­­dé­­niables ressources. “— Je vous pwie de m’ex­­cu­­ser, My Lowd, a commencé Crock­­ford en s’in­­cli­­nant très maladroi­­te­­ment – c’était là le mieux qu’il pouvait faire. Vous ai-je bien entendu diwe que vous n’aviez plus d’awgent ? My Lowd, voici la banque, a-t-il dit en la montrant du doigt, si votwe souv­­wai­­neté le souhaite, 1 000 £ ou 2 000 £ sont à votwe sewvice, votre souv­­wai­­neté. — Monsieur Crock­­ford, vrai­­ment, vous êtes mon obligé, mais je ne pense pas jouer plus long­­temps ce soir. — Ashgrove, est inter­­­venu le comte de Kintray, accep­­tez l’offre géné­­reuse de 2 000 £ de Crock­­ford, peut-être allez-vous rega­­gner ce que vous avez perdu. — Wien, je vous assuwe My Lowd, ne me fewait plus gwand plai­­siw que de vous donner cet awgent, a insisté Crock­­ford. — Eh bien, donnez-moi ces 2 000 £.” Crock­­ford a plongé ses mains derrière la banque et en a ressorti les 2 000 £ pour les tendre au Lord. “— P’têtwe que My Lowd peut cont­­wac­­ter une dette et me payer w-à sa conve­­nance. — Je serai en mesure de vous rembour­­ser dans un ou deux mois, a affirmé le Lord, en tendant au pois­­son­­nier la recon­­nais­­sance de dette. — My Lowd est aimable, twès aimable.” » Crock­­ford ne conser­­vait aucun docu­­ment écrit, et les habi­­tués étaient de tels gent­­le­­men qu’ils ne manquaient jamais de lui rappe­­ler leurs dettes, il est donc impos­­sible de savoir quelles sommes furent gagnées ou perdues jusqu’à la mort du proprié­­taire du club. On dit qu’il mourut le cœur brisé, à cause d’une énorme perte lors d’une fameuse course de Derby truquée de l’an­­née 1844. Le plus grand chro­­niqueur rela­­tant les hauts et les bas du club reste persuadé que les dettes de Crock­­ford à sa mort étaient colos­­sales. « On peut aisé­­ment affir­­mer, et sans exagé­­rer, tranche Gronow en connais­­sance de cause, que Crock­­ford a engrangé tout l’argent facile qu’il était possible d’en­­gran­­ger à l’époque. » Une épitaphe dont l’an­­cien pois­­son­­nier aurait sans aucun doute été extrê­­me­­ment fier.


Traduit de l’an­­glais par Delphine Sicot d’après l’ar­­ticle « Crock­­ford’s Club: How a Fish­­mon­­ger Built a Gambling Hall and Bankrup­­ted the British Aris­­to­­cracy », paru dans le Smith­­so­­nian. Couver­­ture : Londres sous la Régence.
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