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par Adam Higginbotham | 18 décembre 2014

Park Sang-hak est au volant d’un mini van sur l’au­to­route et passe à toute vitesse sous le panneau indiquant Pyon­gyang. « Là-bas, c’est la Corée du Nord », dit-il, poin­tant du doigt les pâtu­rages qui s’étendent derrière une clôture de barbe­lés, au-delà de l’es­tuaire de l’Imjin.

Lâcher de ballons

Le van se gare sur une aire de station­ne­ment, où Park salue le reste des Combat­tants pour une Corée du Nord Libre (Figh­ters for a Free North Korea). Ce sont tous des trans­fuges du Nord. Il y a là sa mère, sa belle-sœur et sa femme, qui porte un anorak violet ainsi qu’une visière en plas­tique. Elle recouvre tout son visage et la protège du soleil. Adossé près de la roue d’un petit camion d’ap­pro­vi­sion­ne­ment bleu se tient son petit frère. Et sur l’as­phalte attendent les membres d’un autre groupe proche de leurs idées, le Front de Libé­ra­tion du Peuple (People’s Libe­ra­tion Front) : une troupe de choc compo­sée de six hommes et trois femmes venus spécia­le­ment pour l’opé­ra­tion du jour. Anciens offi­ciers de l’ar­mée de Corée du Nord, vêtus de bérets et de treillis gris, ils auraient presque l’air inti­mi­dants si les bottes de combats des femmes n’étaient pas des talons hauts.

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Park Sang-hak
Après son entre­tien avec la Wiki­me­dia Foun­da­tion
Crédits

Park a passé les dix dernières années à tenter de mettre un terme aux décen­nies de tota­li­ta­risme qu’a connues la Corée du Nord. Quelle est son arme prin­ci­pale dans sa lutte contre la dynas­tie Kim et ses sbires de Pyon­gyang ? Des ballons gonflables. Park super­vise les prépa­ra­tifs du lance­ment, alors qu’un vent froid souffle sur l’aire de station­ne­ment. Un camion trans­por­tant des bouteilles d’hy­dro­gène s’ar­rête près de nous. Les membres du Front de Libé­ra­tion aident à déchar­ger des cartons de baudruches et vingt pochettes plas­tiques remplies de DVD, de dollars améri­cains et de brochures. Chaque sac pèse moins de dix kilos : la charge maxi­male que peut suppor­ter un ballon. En tout, il y a 200 000 pages recto verso de tracts impri­més sur du poly­vi­nyle, une matière aussi légère que les mouchoirs en papiers, mais résis­tante à l’eau. Sur une des brochures, on peut lire les dix premiers articles de la version améri­caine de la Décla­ra­tion univer­selle des droits de l’homme. Un autre pamphlet critique la dynas­tie Kim. Les poches sont égale­ment dotées d’un tube qui contient un produit chimique faisant office de minu­teur : une fois le ballon lâché, après un certain temps, sous l’ac­tion du produit, les poches vont s’ou­vrir et chuter jusqu’au sol, répan­dant au Nord les messages de Park, venus du Sud par le ciel. « La Corée du Nord est infran­chis­sable. Elles est encer­clée par un véri­table rideau de fer et l’in­for­ma­tion ne peut pas l’at­teindre, explique Park. Mais avec ces ballons, en survo­lant le rideau, rien ne peut l’ar­rê­ter. » En contrant la censure instau­rée dans le Nord, Park espère encou­ra­ger ses anciens compa­triotes à renver­ser leurs souve­rains. « Nous pouvons leur faire prendre conscience de la situa­tion et ainsi leur lais­ser le choix, en toute connais­sance de cause, de se battre ou non. » La mère et la belle-sœur de Park attachent deux paquets de tracts à chaque ballon, puis les remplissent tour à tour d’hy­dro­gène, produi­sant à chaque fois le siffle­ment stri­dent propre au gaz mis sous haute pres­sion. Les ballons, longs de 10 mètres et larges de 2, ballottent lente­ment dans l’air, certains arbo­rant des slogans écrits en carac­tères coréens multi­co­lores. Les membres du Front de Libé­ra­tion du Peuple commencent à s’éner­ver, le vent giflant puis­sam­ment leurs dos alors qu’ils attendent le signal pour lâcher les ballons. Park lutte pour accro­cher une bannière – un dessin repré­sen­tant Kim Jong-un se cram­pon­nant à un missile nucléaire comme un gamin étrein­drait un doudou – à la queue du dernier ballon. Puis il donne ses dernières instruc­tions. « Restez concen­trés ! crie-t-il. Tous ensemble ! Un, deux ! » Cinq ballons s’en­volent comme des fusées, les rayons du zénith traver­sant leur enve­loppes en plas­tique, des faran­doles de feuilles tour­noyant avec leurs fils. Ils s’élèvent rapi­de­ment, portés par le vent, et se font de plus en plus petits, jusqu’à être englou­tis par l’éclat blanc du soleil. Si tout se passe comme prévu, ils flot­te­ront au-dessus de Pyon­gyang dans quatre heures.

La Cible Zéro

Park a 46 ans. C’est un petit homme, maigre et nerveux. Il vit dans la banlieue sud de Séoul, et lorsqu’il n’est pas chez lui, il est souvent accom­pa­gné d’un ou deux poli­ciers en civil, qui le conduisent où il le souhaite dans une modeste Hyun­dai cita­dine. Park reçoit régu­liè­re­ment des lettres de menace : par mail, par télé­phone, et même – c’est sûre­ment dû au charme suranné de la Corée du Nord – par fax. « L’in­di­ca­tif vient toujours de Chine », indique Park. Mais il n’est pas naïf et sait très bien d’où proviennent vrai­ment ces messages. Depuis qu’il a commencé à envoyer des ballons, en 2004, il est devenu une telle source d’ir­ri­ta­tion pour le régime de Pyon­gyang que la télé­vi­sion d’état nord-coréenne a fait de lui il y a cinq ans sa Cible Zéro. Une place à part, au-dessus du numéro 1, qui fait de lui le plus grand ennemi de l’État.

Ahn avait servi dans les forces spéciales nord-coréenne et trans­por­tait avec lui tout un atti­rail de gadgets meur­triers dignes d’un film d’es­pion­nage.

« Je suis passé à la télé 500 fois en trois ans », raconte-t-il. Les gens le recon­naissent dans les restau­rants, et il doit se dégui­ser quand il part en randon­née. Il s’amuse à dire qu’il est aussi connu en Corée du Sud qu’en Corée du Nord. Je lui demande donc s’il reçoit des aides du gouver­ne­ment. Il rigole. Chaque ballon lancé coûte envi­ron 500 $, mais contrai­re­ment aux autres groupes trans­fuges, les Combat­tants pour une Corée du Nord Libre ne reçoivent par d’argent de l’État. « Non, on a quelques centaines de personnes qui nous donnent 5 ou 10 dollars par mois. Et aucune de ces personnes n’est parti­cu­liè­re­ment fortu­née. » Il y a trois ans, un autre trans­fuge l’a contacté, évoquant une possible négo­cia­tion avec une personne qui pour­rait four­nir des finan­ce­ments pour son action. Les services de rensei­gne­ments de Corée du Sud l’ont informé qu’il s’agis­sait d’un piège, et ils ont fini par arrê­ter quatre hommes à la station du métro de Séoul qui devait servir de lieu de rendez-vous. L’un d’entre eux, un trans­fuge connu seule­ment sous le nom de Ahn, avait servi dans les forces spéciales nord-coréenne et trans­por­tait avec lui tout un atti­rail de gadgets meur­triers dignes d’un film d’es­pion­nage – parmi lesquels une lampe torche minia­ture qui tirait des balles, un stylo qui lançait des fléchettes en métal, et un autre qui conte­nait une aiguille capable d’injec­ter à sa victime une toxine mortelle. Ahn a admis plus tard avoir été payé 12 000 $ par les Nord-Coréens pour assas­si­ner Park. S’il avait refusé, ils auraient fait du mal sa famille. Park reste de marbre lorsqu’on lui dit qu’il pour­rait très bien mourir pour son combat. Il sait qu’il fait du bon travail. La preuve : de temps en temps, le nombre d’agents en civil qui assurent sa protec­tion vient à doubler. Si les hommes de Pyon­gyang arri­vaient à l’at­tra­per, dit-il, quelqu’un d’autre s’oc­cu­pe­rait des ballons. « Même si Park Sang-hak est assas­siné, déclare-t-il, il restera toujours son numéro deux, et même son numéro trois. »

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En Corée du Nord, le père de Park, Park Gun-hee, était membre du Parti Travailliste au pouvoir. Il est devenu haut fonc­tion­naire du Bureau des Sciences et des Tech­no­lo­gies du régime, puis plus tard géné­ral du 35e bureau, celui des services de rensei­gne­ments de la Corée du Nord. Sang-hak était l’aîné de ses trois enfants. Il est né dans la ville monta­gneuse de Hyesan, tout près du fleuve Yalou, qui borde la fron­tière chinoise. Les rives du Yalou n’étaient qu’à une ving­taine de mètres de chez lui. Il était donc aisé pour Park de s’y rendre durant son adoles­cence, et de parler avec les Chinois de Chang­bai situés sur l’autre rive. Au début des années 1980, il a remarqué certains chan­ge­ments de l’autre côté du fleuve : les petites huttes étaient progres­si­ve­ment rempla­cées par des maisons en ciment. Quand Park a demandé à ses voisins ce qu’il se passait, ils lui ont parlé des réformes écono­miques de Deng Xiao­ping. Durant l’hi­ver 1985, à l’âge de 17 ans, Park a traversé la rivière gelée pour se bala­der dans les rues de Chang­bai. Et quelle n’a pas été sa surprise de voir des gens porter des vête­ments améri­cains et de les entendre parler avec admi­ra­tion des États-Unis ! À 18 ans, Park a démé­nagé à Pyon­gyang pour étudier l’in­gé­nie­rie élec­trique. En 1992, il a vu pour la première fois des tracts venant du Sud. Avec ses cama­rades d’uni­ver­sité, il a alors fait un voyage à Wonsan, un port de la mer du Japon, où ils ont vu deux énormes ballons sphé­riques flot­ter douce­ment vers eux, à 10 ou 15 mètres de distance et à des centaines de mètres au-dessus de leur tête. C’étaient des ballons de propa­gande que le gouver­ne­ment de Séoul avait commencé à envoyer en direc­tion du Nord il y a des décen­nies. Park les obser­vait atten­ti­ve­ment. L’un des ballons s’est mis à déri­ver, mais le deuxième a conti­nué d’avan­cer vers lui. Lorsqu’il s’est trouvé juste au-dessus de sa tête, il a entendu comme une déto­na­tion, et des centaines de tracts sont tombés du ciel, recou­vrant le sol. Les soldats ont essayé d’em­pê­cher la foule de ramas­ser les tracts, mais il y en avait trop, et beau­coup trop de monde.

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Lâcher de ballons
Arche de la Réuni­fi­ca­tion
Crédits

Plus tard dans la nuit, en lisant l’un des tracts Park a décou­vert les images de jeunes filles en biki­nis bron­zant sur la plage de Busan, mais il a pu lire égale­ment des infor­ma­tions sur Kang Chol-hwan et An Hyuk, d’an­ciens prison­niers de Yodok – un camp de concen­tra­tion nord-coréen dont peu de gens connais­saient l’exis­tence – qui s’en étaient récem­ment échappé. Après une forma­tion complé­men­taire de six mois aux tech­niques de propa­gande, il a trouvé un excellent poste au sein du Dépar­te­ment de la Propa­gande et de l’Agi­ta­tion de la Jeune Ligue Socia­liste de Kim Il-sung. Bien que le fait de possé­der une voiture à soi était parfai­te­ment inima­gi­nable, même pour un membre du parti, le dépar­te­ment lui a néan­moins prêté une Toyota Crown plutôt agréable, qu’il était même auto­risé à garer chez lui. Il aimait son travail. Il était engagé. Sa situa­tion lui semblait idéale. Sous le régime de Pyon­gyang, la consul­ta­tion de médias étran­gers non approu­vés est illé­gale, et les délinquants sont envoyés dans des camps. Les censeurs du gouver­ne­ment orga­nisent des perqui­si­tions dans tout le pays pour saisir des films et des enre­gis­tre­ments illé­gaux. Selon Kim Hueng-kang, direc­teur de la Soli­da­rité des Intel­lec­tuels de Corée du Nord, un groupe de recherche regrou­pant des univer­si­taires, des ingé­nieurs et des docteurs ayant fuit vers le Sud, avant chaque descente, les censeurs coupaient l’élec­tri­cité à des villages entiers, de sorte que les cassettes et les disques qui étaient en train d’être lus ne puissent être sorties des machines. Les Nord-Coréens se sont alors mis à garder deux radios – une à montrer aux censeurs, l’autre pour écou­ter leurs programmes – et à utili­ser des batte­ries de voiture pour alimen­ter les lecteurs CD et ainsi éviter les tactiques de la police secrète. À la fin de l’an­née 1993, même la nomenk­la­tura nord-coréenne devait se rendre à l’évi­dence : les choses avaient mal tourné. La fin de l’aide sovié­tique, une série de catas­trophes natu­relles, la famine et l’échec de l’éco­no­mie plani­fiée ont trans­formé les mésa­ven­tures de la vie quoti­dienne sous le régime Kim en une catas­trophe natio­nale. Park Gun-hee, qui à ce moment-là était en poste à Tokyo, a prévenu son fils que les choses allaient devoir chan­ger. « Mon père a commencé à me décrire la Corée du Nord comme un État sur le point de s’ef­fon­drer, et il me disait que nous devions nous échap­per », se souvient Park. Aux premières heures du 21 août 1999, Park, son frère, sa sœur et sa mère ont traversé le fleuve Yalou. Il a laissé derrière lui sa fian­cée. Munis de faux passe­ports ils ont rejoint Séoul depuis la Chine. Les services de rensei­gne­ments sud-coréens les y atten­daient. Sur la route au départ de l’aé­ro­port inter­na­tio­nal de Gimpo, Park a été surpris par le spec­tacle des voitures grouillant dans la ville. Il trou­vait extra­or­di­naire que l’élite du parti soit si nombreuse. « Je n’avais pas vrai­ment compris la situa­tion en Corée du Sud », confie-t-il. Park a alors trouvé un emploi dans le dépar­te­ment de recherche en tech­no­lo­gie mobile de l’Uni­ver­sité Natio­nale de Séoul. Le gouver­ne­ment a tenu compte de son profil d’in­gé­nieur, mais peut-être pas au poste auquel il aurait pu prétendre à priori. Il s’est retrouvé en charge des ressources humaines, après avoir pris conscience que ce qu’on lui avait ensei­gné à Pyon­gyang – dans l’ins­ti­tut tech­nique le plus pres­ti­gieux de la ville – était obso­lète depuis vingt ans.

L’ac­ti­viste

Park a vécu confor­ta­ble­ment à Séoul pendant trois ans, avant de se lancer dans l’ac­ti­visme. Il était resté sans aucune nouvelle des membres de sa famille restés au Nord, jusqu’à ce qu’un autre trans­fuge de Hyesan le contacte à Séoul en février 2003. On lui a appris que dans les semaines après sa fuite, les auto­ri­tés avaient envoyés ses deux oncles dans un camp, où ils avaient été exécu­tés. Ses cousins, eux, avaient été aban­don­nés dans la rue. Le père de Park, lui, était encore au Japon. Park a démis­sionné et a formé un groupe avec les trans­fuges dont il avait lu les aven­tures lorsqu’il était étudiant, An et Kang.

La police a dû inter­ve­nir pour mettre un terme à ses lâchers de ballons ; mais il a conti­nué en secret.

Ensemble, ils se sont alliés pour créer un groupe de pres­sion, dans le but d’at­ti­rer l’at­ten­tion sur le sort des Nord-Coréens. Ils ont voyagé jusqu’aux États-Unis et témoi­gné devant le Congrès des actions perpé­trées sous le régime Kim, notam­ment de son système de camps. Park a pris part à des protes­ta­tions à Tokyo et à Séoul ; il a été arrêté après avoir péné­tré dans un sommet diplo­ma­tique et lancé une bouteille d’eau sur un délé­gué nord-coréen, le bles­sant à la tête. Mais Park voyait plus grand. « C’est très bien d’al­ler à Washing­ton et de lancer des actions de protes­ta­tion. Mais je sentais que nous avions besoin d’en­voyer direc­te­ment des infor­ma­tions au peuple nord-coréen. » En juin 2004, à l’apo­gée de la longue poli­tique du rayon de soleil menée par le gouver­ne­ment sud-coréen, poli­tique conçue pour encou­ra­ger de meilleures rela­tions avec le régime de Pyon­gyang, la Corée du Sud a imposé un mora­toire sur ses efforts propa­gan­distes, qu’il s’agisse des émis­sions de radio, des panneaux d’af­fi­chage, des chaînes de haut-parleurs implan­tés sur la zone démi­li­ta­ri­sée, ou bien des vols de ballons appor­tant les tracts que Park avait vus lorsqu’il était étudiant. Mais Park ne se sentait pas concerné par cette poli­tique, et il s’est promis de reprendre les choses là où l’État sud-coréen s’était arrêté. Ses premières tenta­tives étaient loin d’être remarquables. Park avait acheté 500 ballons de baudruche – de ceux qu’on utilise pour les anni­ver­saires des enfants – dans une petite pape­te­rie située près de chez lui, et les a remplis d’hé­lium dans un parc situé sur les rives de l’Imjin. Chaque ballon trans­por­tait deux morceaux de papiers. Il n’avait aucune idée d’où ils arri­ve­raient. Les voir s’en­vo­ler vers le Nord était déjà pour lui un motif de satis­fac­tion. Plus tard, Park a commencé à deman­der autour de lui quelles tech­niques le gouver­ne­ment utili­sait pour mener à bien sa propa­gande aérienne. Il a pris rendez-vous avec un membre du dépar­te­ment de la guerre psycho­lo­gique du minis­tère de la Défense sud-coréen. Il a été déçu d’y apprendre que l’usine qui conce­vait les diri­geables utili­sés par le gouver­ne­ment avait stoppé sa produc­tion. C’est là que lui est venue l’idée d’uti­li­ser du plas­tique à double paroi pour façon­ner lui-même des ballons. « C’est très écono­mique et très robuste, dit-il. Je devrais faire breve­ter l’idée. » Entre mars et début juin, profi­tant des vents du sud, il a entre­pris ses premiers lancers de ballons chaque semaine. Les ballons expé­diaient des tracts et de petites radios grâce auxquelles les Nord-Coréens pour­raient rece­voir les émis­sions prove­nant des stations radio du Sud. Son action était contro­ver­sée : Park a été accusé de saper les progrès permis par le travail du minis­tère de l’Uni­fi­ca­tion et de la poli­tique de coopé­ra­tion, dite « du rayon de soleil », concer­nant les rela­tions Nord-Sud. La police a dû inter­ve­nir pour mettre un terme à ses lâchers de ballons ; mais il a conti­nué en secret.

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Il a fallu attendre 2008 avant qu’on ne prête une véri­table atten­tion à Park. En septembre de cette année-là, il a été invité à la Maison Blanche pour dîner avec George W. Bush, aux côtés de neuf autres dissi­dents venus du monde entier. C’est à partir de là que Pyon­gyang s’est mis à le prendre au sérieux et que les menaces de mort ont commencé à arri­ver. Au cour des discus­sions mili­taires bila­té­rales qui ont eu lieu juste après ce dîner à Washing­ton, la délé­ga­tion nord-coréenne a protesté contre les ballons de Park et des autres groupes trans­fuges : ils ont apporté des boîtes entières de ses tracts à la réunion et ont promis des sanc­tions si Park n’était pas arrêté et pour­suivi. Le minis­tère de l’Uni­fi­ca­tion lui a vive­ment conseillé de se soumettre. Mais Park ne s’est pas arrêté là. Il a ajouté à ses colis aériens des clés USB conte­nant des vidéos : des fichiers concer­nant Samsung, Hyun­dai, la pros­pé­rité écono­mique du Sud, ainsi qu’une comé­die musi­cale sur le camp de Yodok. Il a complété ses « bombes de papiers » avec des dollars – pas moins de 1000 par lancer. À la suite d’une annonce selon laquelle le souve­rain bien-aimé venait de subir une attaque, le Nord, beau­coup plus sensible, a mobi­lisé ses troupes pour récu­pé­rer tous les flyers épar­pillés.

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Propa­gande
Le contenu d’un ballon
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En décembre 2008, alors que Park prépa­rait un nouveau lâcher de dix ballons au-delà de l’Imjin, un groupe de protes­ta­taires progres­sistes sud-coréens sont venus pour l’en empê­cher. L’al­ter­ca­tion a mal tourné. Un des membres de l’équipe de Park a été hospi­ta­lisé après avoir été frappé avec une clef à écrous. Un repor­ter du Washing­ton Post a vu Park donner un coup de pied à la tête d’un de ses oppo­sants alors que celui-ci essayait d’éven­trer un sac de pros­pec­tus. Park a même utilisé sa bombe lacry­mo­gène en l’air avant que la police ne la lui confisque. Il n’est parvenu qu’à envoyer un seul ballon ce jour-là, mais il est revenu le lende­main et a fait un bien meilleur score, sous la surveillance de 200 poli­ciers. Début 2010, Pyon­gyang a mis en garde : le Nord procé­de­rait à des tirs d’ar­tille­rie aveugles vers le Sud, d’où des ballons seraient lancés. Mais Park a persisté. Il a envoyé sur DVD des vidéos qui repré­sen­taient Kim Il-sung en travesti (avec talons aiguilles et bustier) ou en sosie obèse d’El­vis. Ses lâchers de ballons, de plus en plus atten­dus par les médias, sont deve­nus de véri­tables événe­ments. « Des gens attendent les ballons avec des gilets pare balle », explique Park. Des locaux affirment que les tirs d’ar­tille­rie ont des consé­quences sur le tourisme ; les restau­rants assurent que leurs reve­nus ont dimi­nué de moitié. Peu après la mort de Hwang Jang-yop, l’ins­pi­ra­teur de la doctrine du « Juche » et le cadre le plus haut placé du régime nord-coréen à avoir fait défec­tion, Park est défi­ni­ti­ve­ment devenu l’en­nemi public le plus acti­ve­ment recher­ché. L’an dernier, l’ONG améri­caine Human Rights Foun­da­tion a décerné à Park le prix Václav Havel de la Dissi­dence Créa­tive.

Des tracts sont bien parve­nus à Pyon­gyang.

Et pour­tant, il est toujours impos­sible aujourd’­hui de savoir si les ballons atteignent ou non leurs cibles. Pour prédire le chemin qu’ils empruntent, Park utilise des modèles météo­ro­lo­giques, mais ils ne sont pas très fiables. Certains s’amusent à souli­gner qu’au moins un lâcher de ballon n’a pas atteint sa cible, puisqu’il a déli­vré ses messages au Sud, au-dessus de Séoul ; ce à quoi Park réplique que des trans­fuges venus du Nord lui ont parlé de ses messages et sont les témoins de la réus­site de son action. Des tracts sont bien parve­nus à Pyon­gyang. La Soli­da­rité des Intel­lec­tuels de Corée du Nord recon­naît que les ballons sont de bons outils de propa­gande, mais ils estiment égale­ment qu’ils ne volent pas suffi­sam­ment loin dans l’in­té­rieur du pays pour toucher le peuple. « C’est une méthode effi­cace pour faire peur au gouver­ne­ment nord-coréen, mais pendant 80 % de l’an­née, le vent souffle d’ouest en est. Par consé­quent, les ballons tombent souvent près de la zone démi­li­ta­ri­sée. Les citoyens ne peuvent alors pas les voir, ce sont plutôt les soldats qui le peuvent. » Mais Park ne se décou­rage pas. « Il y a 27 000 trans­fuges en Corée du Sud, et des centaines d’entre eux m’ont affirmé avoir lu mes pamphlets. »


Traduit de l’an­glais par Guillaume Dejon­ghe d’après l’ar­ticle « The No-Tech Tactics of North Korea’s Most Wanted Defec­tor », paru dans Bloom­berg Busi­ness­week. Couver­ture : Aéro­port de Pyon­gyang. Créa­tion graphique par Ulyces.

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