par Adam Higginbotham | 0 min | 4 juin 2015

À la fin de l’été 1568, Charles de Guise, l’énig­­ma­­tique cardi­­nal de Lorraine, élabora un plan pour mettre fin aux guerres de reli­­gion qui commençaient à ruiner la France. Selon une dépêche écrite par l’am­­bas­­sa­­deur d’An­­gle­­terre, l’ec­­clé­­sias­­tique fit venir cinquante grands empoi­­son­­neurs d’Ita­­lie, à qui il donna chacun 1 000 couronnes « pour empoi­­son­­ner le vin, les puits, et d’autres victuailles » suscep­­tibles d’être consom­­més par ses enne­­mis protes­­tants, les hugue­­nots.

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El Greco
Charles de Guise
1572

50 000 couronnes consti­­tuaient alors une somme consi­­dé­­rable, et même s’il y a peu raisons d’y croire (aucun hugue­­not ne fut empoi­­sonné à l’époque), le fait que l’his­­toire circu­­lât au sein des cercles diplo­­ma­­tiques les plus élevés suggère qu’elle était connue mais aussi jugée crédible. Il est diffi­­cile d’ima­­gi­­ner une meilleure illus­­tra­­tion de la répu­­ta­­tion qu’a­­vaient alors les Italiens, présen­­tés comme les maîtres de l’art des poisons. Toute l’Eu­­rope ou presque pensait que les Italiens avaient un don parti­­cu­­liè­­re­­ment déve­­loppé – et d’ori­­gine diabo­­lique – pour les potions létales. Le voya­­geur anglais Fynes Mory­­son écri­­vit quelques années plus tard : « Les Italiens, par-dessus toute autre nation, se vengent par trahi­­son et sont parti­­cu­­liè­­re­­ment bons dans la confec­­tion et l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion des poisons. » Un pamphlet français, cité par Anne Somer­­set, précise qu’ « en Italie, les poisons étaient le moyen le plus sûr et le plus usuel de soula­­ger la haine et le désir de vengeance ». La répu­­ta­­tion des Italiens en tant que grands empoi­­son­­neurs remonte au début des années 1400 et aux acti­­vi­­tés immo­­rales du Conseil des Dix de Venise. Plus tard, au cours du même siècle, la famille Borgia devint célèbre pour son utili­­sa­­tion débri­­dée d’une potion mysté­­rieuse connue sous le nom de canta­­rella – censée, nous dit l’En­­cy­­clo­­pé­­die de la Toxi­­co­­lo­­gie, être un mélange de cuivre, d’ar­­se­­nic et de phos­­phore, prépa­­rée dans la carcasse pour­­ris­­sante d’un porc. À cause de cette répu­­ta­­tion, et de Machia­­vel qui défen­­dait la poli­­tique comme un art qu’on pratique mieux lorsqu’on accepte de s’éloi­­gner de la morale, il était aisé d’at­­tendre le pire des diri­­geants de l’époque.

Les maîtres empoi­­son­­neurs

Des sources contem­­po­­raines suggèrent ouver­­te­­ment que les Italiens avaient alors formi­­da­­ble­­ment étendu l’éven­­tail de leurs poisons. On racon­­tait partout qu’il était possible d’ache­­ter des prépa­­ra­­tions à Florence ou à Rome qui tuaient par contact ou par inha­­la­­tion, ou encore que les Italiens savaient comment empoi­­son­­ner les vête­­ments, les étriers ou les bouquets de fleurs. Le canta­­rella était censé être subtil, précis et indé­­tec­­table – les mêmes mots utili­­sés plus tard pour décrire l’acqua-tofana. « Durant le dîner, note le toxi­­co­­logue Walter J. Decker, une coupe de vin trai­­tée comme il fallait (…) était servie, puis la mort en résul­­tait à l’heure voulue. Le poison des Borgia était censé fonc­­tion­­ner avec une préci­­sion infime. On dit qu’il exis­­tait une potion qui pouvait tuer en un jour, un mois ou une année, selon les souhaits. » Des histoires de ce type circu­­laient bien des années avant l’in­­ven­­tion suppo­­sée du poison de Tofana. Lorsque Cathe­­rine de Médi­­cis arriva en France en 1533 pour épou­­ser le roi Henri II, elle emmena avec elle un « parfu­­meur », Renato Bianco. Elle l’ins­­talla dans un labo­­ra­­toire qui selon beau­­coup était direc­­te­­ment relié à ses appar­­te­­ments par un passage secret. Les affaires licites de Bianco pros­­pé­­raient : il installa une boutique près de Notre-Dame, et intro­­dui­­sit la mode des gants parfu­­més à Paris. Mais il gagna aussi la répu­­ta­­tion infâme (et, pour autant qu’on sache, complè­­te­­ment inven­­tée) d’être un empoi­­son­­neur. On le disait lié à la mort inat­­ten­­due de l’en­­ne­­mie de Cathe­­rine, Jeanne d’Al­­bret, reine de Navarre. Dans la version la plus popu­­laire de cette histoire, Bianco « acheva son but au moyen d’une pair de gants forte­­ment impré­­gnée d’un poison subtil et puis­­sant ». Ces récits conti­­nuèrent à circu­­ler bien après le XVIe siècle. Ils étaient toujours monnaie courante au début des années 1670, plus d’un siècle après le scan­­dale de Tofana, lorsqu’une aris­­to­­crate française à la beauté répu­­tée, la marquise de Brin­­vil­­liers, confessa avoir empoi­­sonné son père et ses deux frères pour héri­­ter de leur argent et soute­­nir son mari débau­­ché, qu’elle avait égale­­ment tenté d’as­­sas­­si­­ner. Dans les versions de l’époque, Brin­­vil­­liers était liée à l’Ita­­lie : au cours de son inter­­­ro­­ga­­toire, elle avait révélé avoir comme complice un célèbre apothi­­caire suisse, Chris­­tophe Glaser, qui avait voyagé à Florence pour apprendre les secrets « des poisons les plus fins et les plus subtils ». Glaser, selon elle, vendit ensuite à son amant Gaudin de Sainte-Croix le secret de ce qui était consi­­déré comme une potion parti­­cu­­liè­­re­­ment létale, prépa­­rée à partir d’ « arse­­nic raffiné et d’es­­sence de crapauds ».

John CollierA Glass of Wine with Caesar Borgia1893
John Collier
A Glass of Wine with Caesar Borgia
1893

Il est bon d’étu­­dier les détails du témoi­­gnage de la marquise de Brin­­vil­­liers. Elle ne fut pas tortu­­rée, et semble avoir véri­­ta­­ble­­ment cru en l’ex­­per­­tise de Glaser. Pour­­tant, le poison qu’elle utilisa sur son père et ses frères n’était ni subtil ni indé­­tec­­table : son père mourut dans une souf­­france insup­­por­­table, et seule­­ment après avoir connu « des crises extra­­or­­di­­naires de vomis­­se­­ments, des douleurs incon­­ce­­vables à l’es­­to­­mac, et une étrange sensa­­tion de feu dans les entrailles ». Même à cette époque où les morts subites et atroces étaient loin d’être rares, ces symp­­tômes soule­­vèrent des soupçons, et une autop­­sie fut réali­­sée sur un des frères. Elle révéla, comme l’écrit Anne Somer­­set, que « l’es­­to­­mac et le foie du cadavre étaient noir­­cis et gangre­­nés, et que les intes­­tins étaient si secs qu’ils commençaient à se désin­­té­­grer ». La même ambi­­guïté s’ap­­pliqua aux affaires person­­nelles de la marquise : au cours d’une fouille, on trouva de l’ex­­trait corro­­sif, poison brut dont les symp­­tômes ressemblent forte­­ment à ceux du père et des frères. Mais le même coffret conte­­nait égale­­ment deux fioles d’un liquide clair et mysté­­rieux défiant les analyses de l’époque. Le méde­­cin chargé de les exami­­ner nota que le liquide était un poison inconnu qui avait tué un poulet, un pigeon et un chien en quelques heures seule­­ment, sans lais­­ser de trace sauf « un peu de sang caillé dans le ventri­­cule du cœur d’un des animaux ». Dans des faits simi­­laires, éclata dix ans plus tard la célèbre « affaire des Poisons » en France, révé­­lant au grand jour un monde souter­­rain de diseuses de bonne aven­­ture, de sorcières et d’em­­poi­­son­­neurs pari­­siens, et impliqua plusieurs membres éminents de la cour de Louis XIV – dont la maîtresse du Roi-Soleil elle-même, Madame de Montes­­pan. Les inter­­­ro­­ga­­toires de la police pari­­sienne révé­­lèrent de fréquentes réfé­­rences à des potions popu­­laires à base d’ar­­se­­nic et de jus de crapaud, mais aussi à une solu­­tion italienne exotique et impor­­tée, à base de poudre de diamant, censée tuer sans traces en déchi­­rant les intes­­tins.

David Beck
Chris­­tine de Suède
avant 1650

Est-il ainsi possible de croire, même de loin, que les Italiens méri­­taient effec­­ti­­ve­­ment leur répu­­ta­­tion de grands empoi­­son­­neurs, ou que des décou­­vertes chimiques concrètes étaient alors en cours en Italie ? Si c’est le cas, ces décou­­vertes ne purent se produire que d’une seule façon, aussi peu crédible soit-elle : par les expé­­ri­­men­­ta­­tions des apothi­­caires et des alchi­­mistes de l’époque. L’al­­chi­­mie ne s’in­­té­­res­­sait pas au poison. Selon la vision tradi­­tion­­nelle, rappe­­lée par P.G. Maxwell-Smyth, les trois buts de tout « chymiste » sérieux du XVIIe siècle étaient la trans­­mu­­ta­­tion de métaux bruts en or, la décou­­verte d’un « élixir ou d’une pilule d’im­­mor­­ta­­lité » et la produc­­tion de « diverses substances pouvant amélio­­rer la végé­­ta­­tion ». Les recherches récentes sur le sujet, néan­­moins, suggèrent de plus en plus que les expé­­riences qui visaient à créer des drogues prolon­­geant la vie, et les trai­­te­­ments visant à guérir des mala­­dies étaient jugés plus impor­­tants que le reste, et étaient bien plus courants que les efforts pour produire de l’or. « Dans l’Oc­­ci­dent médié­­val et moderne, écrit Vitto­­ria Feola, l’al­­chi­­mie s’in­­té­­res­­sait prin­­ci­­pa­­le­­ment aux prépa­­ra­­tions de phar­­ma­­cie. » Un second élément à garder à l’es­­prit est que l’al­­chi­­mie était large­­ment pratiquée à Rome au temps du scan­­dale de l’acqua-tofana, pas seule­­ment en secret par des alchi­­mistes isolés, mais aussi sous la protec­­tion de la femme alors la plus célé­­brée et la plus intel­­lec­­tuel­­le­­ment aven­­tu­­reuse de Rome : l’an­­cienne reine Chris­­tine de Suède. Cette femme remarquable, enfant unique de Gusta­­vus Adol­­phus, le roi qui avait fait de la Suède une des grandes puis­­sances de l’époque, fut élevée comme un prince plutôt qu’une prin­­cesse. Souvent quali­­fiée de « Minerve du Nord », elle s’était conver­­tie au catho­­li­­cisme en secret et avait abdiqué en 1654. Établis­­sant une nouvelle cour à Rome, elle se prit à nouveau d’in­­té­­rêt pour les arts et les sciences, fondant une nouvelle Acade­­mia Regia où un nombre grand nombre de sujets scan­­da­­leux et variés étaient discu­­tés. L’in­­té­­rêt de Chris­­tine pour la chimie était consi­­dé­­rable. Elle recher­­cha puis étudia des textes hermé­­tiques, rédi­­gea un manus­­crit inti­­tulé Il Labo­­ra­­to­­rio Filo­­so­­fico, parraina plusieurs alchi­­mistes recon­­nus, s’im­­pliqua person­­nel­­le­­ment dans certaines de leurs expé­­riences et en réalisa quelques unes elle-même, avec un Italien appelé Vitebo comme assis­­tant. Il fut parfois suggéré que l’im­­pli­­ca­­tion de la reine dans l’al­­chi­­mie était unique­­ment due à des diffi­­cul­­tés finan­­cières, puisqu’elle vivait de façon extra­­­va­­gante et que les fonds qu’elle rece­­vait du gouver­­ne­­ment suédois arri­­vaient souvent en retard – mais une telle spécu­­la­­tion ne prend pas en compte sa curio­­sité intel­­lec­­tuelle.

On ignore comment Exili devint membre de l’en­­tou­­rage de la reine de Suède.

Il est bon de noter, sur ce point, qu’elle parraina briè­­ve­­ment Giuseppe Fran­­cesco Borri (« héré­­tique, traître, alchy­­miste, penseur empi­­rique », selon une décla­­ra­­tion peu modé­­rée, et proba­­ble­­ment le scien­­ti­­fique le plus contro­­versé de l’époque), et qu’il existe toujours à Rome une porte monu­­men­­tale recou­­verte de symboles alchi­­miques connue sous le nom de Porta Magica. Conçue par l’ami de la reine, le marchese Palom­­bara, elle commé­­more un étrange inci­dent censé s’être produit dans son labo­­ra­­toire en 1669. Selon l’his­­to­­rienne Susanna Åker­­man : « Un voya­­geur inconnu était arrivé et avait promis de réali­­ser l’acte alchi­­mique suprême dans la chambre de la reine. La nuit passa, la porte s’ou­­vrit à l’aube, et sur le sol on retrouva un verre brisé, couvert de bouts d’or et un message cryp­­tique ; l’homme lui-même avait disparu. » Si cette sugges­­tion demeure pure­­ment spécu­­la­­tive, elle ouvre des pistes méri­­tant d’être étudiées : la reine de Suède employait égale­­ment un person­­nage plus douteux encore à cette époque, un Italien méconnu mais resté dans les annales comme l’em­­poi­­son­­neur Exili, et le plus grand assas­­sin d’Eu­­rope du milieu du XVIIe siècle. L’iden­­tité exacte d’Exili demeure incon­­nue : il appa­­raît dans des histoires obscures sous des noms encore plus obscurs – Exili, Egidio, Egidio Exili, Anto­­nio Exili ou encore Nico­­las Eggi­­dio. Les témoi­­gnages les plus fiables de cette période le concer­­nant proviennent toute­­fois des Archives de la Bastille, et dans ces docu­­ments, il s’agit d’un « Italien, nommé Eggidi ». Il semble donc qu’ « Exili » ait simple­­ment été une défor­­ma­­tion, mais comme c’est sous ce nom que ce mysté­­rieux person­­nage est géné­­ra­­le­­ment connu, je conti­­nue­­rai de l’ap­­pe­­ler comme cela ici. De notre point de vue, toute­­fois, la connais­­sance la plus inté­­res­­sante de la reine parmi les alchi­­mistes était Fran­­cesco Maria Santi­­nelli (parfois écrit Senti­­nelli), celui-là même qui devint l’amant de la fameuse duchesse de Ceri. Santi­­nelli était un autre rosi­­cru­­cien réputé, ainsi que l’au­­teur de poèmes alchi­­miques sacrés. Char­­meur et convain­­cant, il était très proche de la reine et de la duchesse. Il entra au service de Chris­­tine lors de son arri­­vée en Italie en 1656, et resta avec elle jusqu’en 1659, quand le scan­­dale de sa rela­­tion avec Aldo­­bran­­dini, ou le soupçon selon lequel il avait volé certains des diamants de la reine, ou les deux à la fois, préci­­pi­­tèrent son départ en direc­­tion de la cour de l’em­­pe­­reur du Saint-Empire germa­­nique à Vienne. Santi­­nelli était ainsi à Rome lorsque le scan­­dale de l’acqua-tofana éclata, et il n’est pas impos­­sible qu’un fripon de cette espèce, qui avait accès au poison par son amante, ait pu l’in­­tro­­duire dans le cercle de Chris­­tine.

L’af­­faire des Poisons

Les infor­­ma­­tions conte­­nues dans les Archives de la Bastille peuvent être résu­­mées comme suit : Exili était apparu en France à la fin de l’an­­née 1662, et avait suffi­­sam­­ment attiré l’at­­ten­­tion pour se faire arrê­­ter à Aix. De là, il avait été trans­­porté à Paris et empri­­sonné dans la célèbre prison royale de la ville. Une lettre datée du 10 avril 1663, écrite par le très compé­tent François-Michel le Tellier (marquis de Louvois et membre du Conseil des dépêches de Louis XIV) révèle qu’Exili avait insisté sur le fait qu’il était gentil­­homme au service de la reine Chris­­tine, et que cette décla­­ra­­tion avait été appuyée par la décou­­verte d’un docu­­ment qu’il avait sur lui lors de l’ar­­res­­ta­­tion. Il s’agis­­sait d’une lettre adres­­sée à un homme nommé Terras, prêtre fran­­cis­­cain de l’église de Saint-Maxi­­min en Provence. Terras, comme on l’ap­­prit ensuite, était aumô­­nier au service de Chris­­tine.

Un alchimiste dans son laboratoire d'artiste inconnu
Artiste inconnu
Un alchi­­miste dans son labo­­ra­­toire

On ignore comment Exili devint membre de l’en­­tou­­rage de la reine de Suède. Je n’ai trouvé aucune réfé­­rence le concer­­nant dans les nombreuses études sur la cour de Chris­­tine à Rome écrites en anglais, suédois ou italien, et rien ne prouve qu’elle l’ait employé comme empoi­­son­­neur. Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’un livre anonyme, publié en Hollande autour de 1680 et qui est prin­­ci­­pa­­le­­ment une attaque très viru­­lente à l’en­­contre la femme faisant office de confes­­seur à Louis XIV, Françoise de la Chaise, précise au passage qu’Exili était le « frère d’une dame bien connue, aux mœurs légères, qui était très suivie des prélats romains », et ajoute qu’en 1650 il « occu­­pait le poste d’as­­sas­­sin public, à la dispo­­si­­tion de tout client souhai­­tant l’en­­ga­­ger ». Des rumeurs de ce type pour­­raient expliquer pourquoi Louis XIV se méfiait telle­­ment de la présence d’Exili sur son terri­­toire, et pourquoi il ordonna que l’Ita­­lien soit confiné en prison pendant que des enquêtes étaient réali­­sées afin de déter­­mi­­ner la raison de sa venue en France. Voici ce qu’on peut savoir avec certi­­tude : selon les Archives de la Bastille (qui comprennent des recueils de lettres écrites en prison, retrou­­vés par l’As­­sem­­blée de Paris après la Révo­­lu­­tion, puis édités et publiés par François Ravais­­son), Exili y fut bien retenu du 2 février au 27 juin 1663. Il est impos­­sible de savoir pourquoi il fut relâ­­ché, ou si une pres­­sion de Chris­­tine influença la déci­­sion, mais il était proba­­ble­­ment consi­­déré comme indé­­si­­rable, et poten­­tiel­­le­­ment dange­­reux qui plus est. Louis avait ordonné l’exa­­men du Père Terras par le Premier Président (juge prin­­ci­­pal) d’Aix, et cet inter­­­ro­­ga­­toire semble avoir révélé quelques infor­­ma­­tions compro­­met­­tantes. Car même si la retrans­­crip­­tion de leur rencontre fut perdue, Le Tellier écrit le 8 mai que « nous allons profi­­ter de son contenu pour souti­­rer des infor­­ma­­tions qui nous serons utiles pour cette affaire ». Quelles qu’aient été les preuves rete­­nues contre Exili, elles étaient appa­­rem­­ment suffi­­santes pour l’in­­cri­­mi­­ner complè­­te­­ment, mais insuf­­fi­­santes pour convaincre les auto­­ri­­tés françaises de deman­­der un châti­­ment qui risquait de provoquer l’ire de Chris­­tine. L’épi­­sode fut appa­­rem­­ment clos ce prin­­temps-là, mais nous savons que quand Exili demanda à partir en Angle­­terre, Louis insista pour qu’on l’es­­corte jusqu’à Calais, plutôt que de risquer de le perdre de vue. Les rapports français contiennent une dépo­­si­­tion signée par François Desgrez, offi­­cier supé­­rieur de la police de Paris, certi­­fiant qu’il avait l’ordre d’ac­­com­­pa­­gner le Sieur Eggidi jusqu’au port.

Portrait de Marie Madeleine Marguerite d'Aubreay, Marquise de Brinvilliers par Charles Le Brun (1676)
Charles Le Brun
Portrait de la marquise de Brin­­vil­­liers
1676

Pour savoir ce qui se passe ensuite, nous devons nous tour­­ner vers les rapports compi­­lés durant l’in­­ter­­ro­­ga­­toire de la marquise de Brin­­vil­­liers, quelques années plus tard. Hugh Stokes en fait le résumé, notant que Brin­­vil­­liers rejeta alors toute la respon­­sa­­bi­­lité ou presque pour son initia­­tion au métier d’em­­poi­­son­­neur sur son amant, Gaudin de Sainte-Croix. Stoke ajoute qu’un témoin, le tuteur de la marquise, Jean Brian­­court, « avait demandé comment Sainte-Croix avait appris ce “bel art de l’em­­poi­­son­­ne­­ment”. Sa maîtresse avait répondu que quand Sainte-Croix avait été envoyé à la Bastille, (…) il y avait rencon­­tré un Italien, le plus versé dans l’art du poison qui soit sur Terre. Les secrets de cet Italien lui avaient coûté beau­­coup d’argent, et elle-même avait donné de grandes sommes à Sainte-Croix pour l’achat d’in­­for­­ma­­tions aussi capi­­tales. » Ce témoi­­gnage semble prou­­ver que Brin­­vil­­liers consi­­dé­­rait Exili comme un grand empoi­­son­­neur, et cela pour­­rait permettre d’ex­­pliquer l’in­­co­­hé­­rence suivante dans l’his­­toire, à savoir la preuve du factum (la plainte) que la sœur de la marquise lui adressa, et qui contient l’af­­fir­­ma­­tion stupé­­fiante selon laquelle l’ordre de dépor­­ta­­tion de Louis XIV « ne fut jamais bien exécuté, et qu’Exili vécut encore au moins six mois après sa libé­­ra­­tion dans la maison de Gaudin de Sainte-Croix ». Quelque chose n’est pas clair, ici : Desgrez était un poli­­cier sérieux, qu’on imagine mal lais­­ser Exili s’échap­­per avant de l’avoir vu embarquer sur un navire en direc­­tion de l’An­­gle­­terre, et tout lien avec Sainte-Croix pour­­rait suggé­­rer qu’Exili avait quitté le service de Chris­­tine, choix risqué puisqu’elle était la seule femme capable de le proté­­ger s’il était décou­­vert en France. Stokes suggère qu’il est peut-être possible de récon­­ci­­lier les deux versions en suppo­­sant que l’Ita­­lien revînt en France quelques jours après avoir quitté Calais, puis qu’il retourna à Paris, proba­­ble­­ment tenté par les récom­­penses plus consé­quentes qu’of­­frait Sainte-Croix. Ce dont on est certain, c’est que le temps qu’Exili passa à la Bastille rejoint les dates de l’em­­pri­­son­­ne­­ment de Sainte-Croix au même endroit, et que les deux hommes passèrent les semaines du 19 mars au 2 mai ensemble en prison. En-dehors de cet élément, tout n’est que suppo­­si­­tion. Sainte-Croix et Exili avaient pu se rencon­­trer, et discu­­ter. Brin­­vil­­liers avait proba­­ble­­ment donné à son amant les fonds néces­­saires pour ache­­ter les secrets des poisons italiens – nous savons qu’elle lui donnait de grosses sommes pour diverses raisons à cette période. Si elle lui donna dans ce but, il semble alors probable qu’elle ait gâché son argent, car si elle avait été en posses­­sion de potions véri­­ta­­ble­­ment toxiques, elle n’au­­rait pas eu besoin d’avoir recours à la prépa­­ra­­tion qui acheva son père et ses frères, et qui la fit soupçon­­née, arrê­­tée, jugée et fina­­le­­ment exécu­­tée. S’il y eut jamais une rela­­tion entre Brin­­vil­­liers, Sainte-Croix et Exili, il est probable qu’elle ait été fondée sur une trom­­pe­­rie quel­­conque. Exili préten­­dit peut-être avoir accès à de terribles secrets pour extorquer de l’argent à Sainte-Croix. Et Sainte-Croix utilisa peut-être le nom d’Exili pour convaincre son amante de lui donner de l’argent pour des infor­­ma­­tions déjà obte­­nues à la Bastille, ou qu’il n’ob­­tint jamais. Il semble inutile de pour­­suivre, et je ne me serais pas aven­­turé aussi loin si ce n’était pour ces deux fioles de liquide trans­­pa­rent retrou­­vées parmi les posses­­sions de la marquise, et qu’elle avait appa­­rem­­ment obte­­nues de Sainte-Croix.

Medea de Frederick Sandys (1868)
Frede­­rick Sandys
Medea
1868

Où nous mène ce mystère ? Vers un inté­­rêt encore plus marqué pour la figure énig­­ma­­tique d’Exili, ou Eggidi, c’est certain. Anne Somer­­set, d’une part, suggéra que son rôle dans l’af­­faire de Brin­­vil­­liers avait été gran­­de­­ment exagéré, mais il est le seul lien possible entre le scan­­dale de l’acqua-tofana à Rome dans la fin des années 1650, la marquise et l’af­­faire des Poisons, qui fit trem­­bler la France à peine quinze ans plus tard. La même énigme nous encou­­rage égale­­ment à regar­­der bien plus atten­­ti­­ve­­ment la cour romaine de Chris­­tine. Car s’il n’y a aucune raison de croire sérieu­­se­­ment aux quelques sources du XIXe siècle spécu­­lant qu’Exili obtînt sa connais­­sance des poisons direc­­te­­ment de Giro­­lama Spara, la recherche conduite pour cette enquête permet de propo­­ser une autre piste (bien que ténue) par laquelle le poison connu sous le nom d’acqua-tofana aurait pu se retrou­­ver à Paris ; de Spara à Aldo­­bran­­dini, puis d’Al­­do­­bran­­dini à Santi­­nelli, de Santi­­nelli à Exili, et d’Exili à Sainte-Croix. Et, enfin, le mystère de l’in­­fluence singu­­lière d’Exili, et ses dépla­­ce­­ments appa­­rem­­ment sans inci­­dents entre l’Ita­­lie, la France et l’An­­gle­­terre nous donnent envie de mieux comprendre comment les poisons et autres secrets étaient ache­­tés et marchan­­dés dans une ville comme Rome. Retrou­­vez l’épi­­sode 1 du Plus meur­­trier des poisons : « L’em­­poi­­son­­neuse de Palerme ». Retrou­­vez l’épi­­sode 2 du Plus meur­­trier des poisons : « Le cercle de Spara ». Lire l’épi­­sode 4 du Plus meur­­trier des poisons : « Le réseau magique ».


Traduit de l’an­­glais par Juliette Dorotte d’après l’ar­­ticle « Aqua Tofana: slow-poiso­­ning and husband-killing in 17th century Italy ». Couver­­ture : Répa­­ra­­tion faite à Louis XIV par le doge de Gênes Fran­­cesco Maria Lercari Impe­­riale, 15 mai 1685, par Claude Guy Hallé (1715).
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