par Adam Higginbotham | 0 min | 29 septembre 2014

L’obs­­cu­­rité était tombée tôt et le ciel était clair. Mais pour les adjoints du bureau du shérif du comté d’Orange qui patrouillaient de nuit dans le Secteur Trois, il n’y avait pas grande diffé­­rence entre le soir du 25 février 1994 et n’im­­porte quelle autre soirée passée dans la banlieue chaude à l’ouest d’Or­­lando, en Floride. Lorsque l’ap­­pel est arrivé en prove­­nance du 1428 North Pine Hills Road, c’était simple­­ment l’an­­nonce d’un braquage à main armée parmi les dizaines d’autres que l’adjoint Cindy Turek rece­­vait par radio tous les mois. Lorsqu’elle est arri­­vée sur les lieux du crime, peu après 20 h 30, Turek a recueilli les témoi­­gnages des deux victimes : Steven Klim­­kowski, 16 ans, lui a dit que trois hommes lui avaient demandé de l’argent et avaient essayé de l’at­­taquer. Klim­­kowski est parvenu à se libé­­rer et à s’en­­fuir. Il est allé cher­­cher son père, Robert, et tous les deux se sont lancés à la pour­­suite des trois braqueurs – qu’ils ont plus tard iden­­ti­­fié comme étant Roy Belfast Jr., Daniel Dasque et Philip Jack­­son. Quand ils ont rattrapé le trio, Belfast, un jeune homme de 17 ans, a sorti un flingue – un petit Lorcin .380 noir auto­­ma­­tique.

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Orlando la nuit
Centre de la Floride
Crédits

D’après les témoi­­gnages, Belfast a d’abord pointé son arme sur le visage de Robert, puis sur celui de Steven, alors que Jack­­son – à 21 ans, le plus âgé des trois agres­­seurs présu­­més – criait à Belfast de pres­­ser la détente. Mais les Klim­­kowski se sont échap­­pés et ont appelé la police ; Belfast, Dasque et Jack­­son ont été arrê­­tés dans l’heure. La plupart des personnes impliquées dans la tenta­­tive de braquage de Pine Hills allaient deve­­nir des visages fami­­liers du système de justice pénale de Floride : Même si les charges rete­­nues contre Jack­­son cette nuit-là ont fina­­le­­ment été aban­­don­­nées, il a plus tard été arrêté pour posses­­sion de drogue ; Dasque a passé plusieurs années en prison pour trafic de cocaïne ; et même Steven Klim­­kowski a été récem­­ment coffré pour voies de fait graves. Turek – à 49 ans, l’une des vété­­rans du bureau du shérif du comté, avec 22 ans de service – se rappelle peu de choses au sujet de Belfast. Il est juste rentré tranquille­­ment ; il n’y avait rien de remarquable à son sujet, dit-elle. Et pour­­tant, après cette nuit durant laquelle il avait dégainé son arme en un éclair sur North Pine Hills Road, la vie du voyou allait prendre un virage soudain, qui le rendrait tragique­­ment célèbre à travers tout un conti­nent. Peu après son arres­­ta­­tion, Roy Belfast Jr. ne s’est pas présenté à sa convo­­ca­­tion au tribu­­nal et a disparu ; il allait s’écou­­ler douze ans avant que les auto­­ri­­tés améri­­caines ne lui remettent la main dessus. Lorsqu’ils l’ont retrouvé, il était connu sous son nom de nais­­sance – Charles McAr­­thur Emma­­nuel, alias Chuckie Taylor, le fils illé­­gi­­time de Charles Ghan­­kay Taylor, leader de la guérilla, reconnu coupable de crimes de guerre, supposé canni­­bale, et ancien président du Libe­­ria. Et ce jour-là, les choses qu’il avait faites à la droite de son père avaient fait de lui l’un des hommes les plus craints et les plus haïs de toute l’Afrique. Le 30 mai 2006, Emma­­nuel, 1 m 75, arbo­­rant des tatouages et affi­­chant une ressem­­blance frap­­pante avec Charles Taylor, a été arrêté à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Miami par les membres du Service de l’im­­mi­­gra­­tion et de l’ap­­pli­­ca­­tion des règles doua­­nières des États-Unis, et inculpé pour usage de faux passe­­port ; il avait déclaré que le nom de son père était Smith. Détenu à Miami, il est le premier Améri­­cain dans l’his­­toire du système pénal états-unien à être reconnu coupable de crimes de torture perpé­­trés dans un pays étran­­ger. En tant qu’an­­cien comman­­dant de l’Unité Anti-Terro­­riste (ATU) de son père, le petit crimi­­nel du centre de la Floride a été accusé de diri­­ger des forces para­­mi­­li­­taires comp­­tant 2 500 hommes qui ont violé, assas­­siné et terro­­risé la popu­­la­­tion du Libe­­ria pendant plus de cinq ans.

Chuckie

Le peuple du Libe­­ria a toujours pensé jouir d’une connexion unique avec celui des États-Unis ; le Libe­­ria fut fondé par des citoyens améri­­cains, sa consti­­tu­­tion fut rédi­­gée à Harvard, et son drapeau fut dessiné d’après le drapeau améri­­cain. Mais cette rela­­tion se carac­­té­­rise par l’ex­­ploi­­ta­­tion et la négli­­gence des États-Unis depuis 1821, lorsque l’île maré­­ca­­geuse qui devien­­drait plus tard la capi­­tale du pays, Monro­­via, fut ache­­tée par un offi­­cier de la marine améri­­caine qui braqua un pisto­­let sur la tempe du chef local. Après que Samuel Doe s’est saisi du pouvoir en 1980 – en étri­­pant le président d’alors William Tolbert dans son lit au palais prési­­den­­tiel de Monro­­via –, le gouver­­ne­­ment améri­­cain a volon­­tiers fermé les yeux sur le niveau verti­­gi­­neux de corrup­­tion et les viola­­tions des droits de l’homme commises par le régime en l’échange d’une station pour la CIA, d’une base afri­­caine avan­­ta­­geu­­se­­ment posi­­tion­­née pour l’avia­­tion améri­­caine, et d’un vote ami aux Nations Unies. Puis, lorsque des plans ont été fomen­­tés pour désta­­bi­­li­­ser le gouver­­ne­­ment de Doe et, plus tard, pour former les nombreuses factions d’in­­sur­­gés munis d’armes lourdes qui allaient mettre le pays à feu et à sang, le complot est né parmi des groupes d’exi­­lés libé­­riens à Rhode Island, Phila­­del­­phie, et dans le Massa­­chu­­setts.

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Les rues de Monro­­via
Centre-ville, 2009
Crédits : Erik Hersh­­man

Charles Taylor était dans sa dernière année d’études en écono­­mie à l’Uni­­ver­­sité Bent­­ley, en dehors de Boston, lorsque son fils prénommé Charles Jr. est né, le 12 février 1977. La mère du garçon, Bernice Yolanda Emma­­nuel, était l’une des nombreuses petites amies de Taylor de l’époque. Taylor avait 29 ans, et même s’il est probable qu’il ne sache pas combien d’en­­fants il a – ni de combien de femmes diffé­­rentes –, il semble possible que Charles Jr. ait été son premier fils. Taylor a vécu cinq années aux États-Unis durant lesquelles il a fait montre de peu d’in­­té­­rêt pour les études ou le travail : « Charles a toujours été un gang­s­ter. Ce n’était pas un modèle pour Chuckie », confie James Lyon, un de ses cama­­rades d’am­­phi­­théâtre de l’époque, qui avait rencon­­tré pour la première fois le futur seigneur de guerre dans les boîtes de nuit de Monro­­via, au milieu des années 1960. Taylor passait son temps à jouer à la lote­­rie et à traî­­ner aux courses de chiens de Boston ; il condui­­sait une énorme Mercury Cougar et, d’après Lyon, se faisait de l’argent en diri­­geant un réseau de voleurs qui déro­­baient des auto­­ra­­dio-cassettes huit pistes dans les voitures. Lyon l’a fait dormir sur son canapé alors qu’il se cachait d’un petit-ami jaloux. Néan­­moins, Taylor avait des projets ambi­­tieux pour le futur : « Il n’ar­­rê­­tait pas de dire qu’il allait démar­­rer une guérilla au Libe­­ria », se souvient Lyon. En 1980, alors que Chuckie avait 3 ans, son père est retourné au pays qui l’avait vu naître. Ayant marié la nièce de l’un des complices de Samuel Doe, l’an­­cien caïd des rues s’est vu confier un poste clé dans le gouver­­ne­­ment révo­­lu­­tion­­naire. Chuckie verrait à peine son père pendant dix autres années. Taylor s’est envolé pour Monro­­via et il n’est retourné aux États-Unis qu’à la fin de l’an­­née 1983, pour­­suivi pour avoir détourné plus de 900 000 $ appar­­te­­nant au gouver­­ne­­ment libé­­rien – ce qui a néces­­sité son extra­­­di­­tion. En mai 1984, il a été arrêté par la police fédé­­rale à Somer­­ville, dans le Massa­­chu­­setts, et détenu dans l’ins­­ti­­tu­­tion péni­­ten­­tiaire du comté de Plymouth. Il a engagé l’an­­cien procu­­reur géné­­ral Ramsey Clark pour le repré­­sen­­ter.

Lorsque je suis arrivé à Monro­­via, par une nuit étouf­­fante balayée par des pluies tropi­­cales, la capi­­tale libé­­rienne était en ruines.

Après seize mois passés à Plymouth, la Cour fédé­­rale a décidé qu’il devait être extradé, et Taylor s’est enfui, appa­­rem­­ment en sciant les barreaux d’une fenêtre avant de prendre la poudre d’es­­cam­­pette grâce à une corde faite de draps noués entre eux. Il est retourné en Afrique de l’Ouest, rassem­­blant un soutien mili­­taire et finan­­cier et passant plusieurs années, en prison et en liberté, en Sierra Leone et au Ghana avant de gagner la Libye. Là-bas, lui et un petit groupe de combat­­tants ont été entraî­­nés en tant qu’in­­sur­­gés dans les camps des quar­­tiers géné­­raux du Comité révo­­lu­­tion­­naire du Colo­­nel Mouam­­mar Kadhafi. Le soir de Noël 1989, Taylor a fina­­le­­ment tenu sa promesse en déclen­­chant une guérilla au Libe­­ria. À Boston, Bernice Emma­­nuel avait rencon­­tré un homme trini­­da­­dien nommé Roy B. Belfast, et ils se sont mariés en 1983 ou 1984. En 1987, la nouvelle famille a démé­­nagé pour habi­­ter un nouveau complexe de loge­­ments HLM à Orlando, en Floride, où Roy travaille­­rait plus tard comme soudeur à mi-temps. Il a offi­­ciel­­le­­ment adopté Chuckie et en 1990, le garçon a léga­­le­­ment fait chan­­ger son nom en Roy McAr­­thur Belfast Jr.

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La guerre civile libé­­rienne était termi­­née depuis quatre ans à présent, et Charles Taylor, son prin­­ci­­pal archi­­tecte, était empri­­sonné à La Hague, atten­­dant d’être jugé pour crimes de guerre. Mais lorsque je suis arrivé à Monro­­via, par une nuit étouf­­fante balayée par des pluies tropi­­cales, la capi­­tale libé­­rienne était en ruines. De nombreux bâti­­ments abri­­tant les minis­­tères du gouver­­ne­­ment étaient criblés de balles et expo­­sés aux éléments déchaî­­nés ; il n’y avait plus d’élec­­tri­­cité ou d’eau courante à Monro­­via depuis que la milice de Taylor, le Front Natio­­nal Patrio­­tique du Libe­­ria (NPFL), s’était emparé de la centrale hydro­é­lec­­trique du pays, en 1990 ; le choléra, la typhoïde et le palu­­disme s’étaient répan­­dus partout ; l’air char­­riait une odeur acide, non seule­­ment celle du trafic suffoquant mais égale­­ment celle des géné­­ra­­teurs qui produi­­saient l’éner­­gie servant à alimen­­ter des rési­­dences privées aux quatre coins de la ville, réser­­vées aux privi­­lé­­giés. Et même si le plus tragique­­ment célèbre des despotes du pays et son fils sont à présent déte­­nus dans des cellules à plus de 6 000 kilo­­mètres d’ici, de nombreux Libé­­riens demeurent terri­­fiés à la simple évoca­­tion de leur nom. « Taylor est peut-être dans une cellule, mais il a le bras long », me confiait sur un ton inquiet le Colo­­nel Wolo­­bah Zubah, direc­­teur inté­­ri­­maire du Bureau d’In­­ves­­ti­­ga­­tion Natio­­nal du Libe­­ria (NBI), un vendredi en fin d’après-midi. « C’est encore un homme dange­­reux. »

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Le prince gang­s­ter
Chuckie Taylor et l’ATU

Avant que je n’ar­­rive au Libe­­ria, on m’avait constam­­ment répété de faire atten­­tion à qui je parlais de Charles Taylor et de son fils, et peu des gens que j’ai rencon­­trés ici sont prêts à discu­­ter de Chuckie. Charles Taylor a encore beau­­coup de soutien dans le pays, et ses asso­­ciés et anciens membres des services de sécu­­rité demeurent en liberté et souhaitent à tout prix que ce qu’ils ont fait sous le règne de Taylor reste un secret. John T. Richard­­son, ancien conseiller enjô­­leur de Taylor en matière de sécu­­rité natio­­nale et comman­­di­­taire avéré de l’une des plus brutales offen­­sives du NPFL durant la guerre, est désor­­mais le leader d’une campagne qui milite en faveur de la libé­­ra­­tion de l’an­­cien président. Alors que nous prenons le thé à l’Hô­­tel Royal de Monro­­via, il m’as­­sure que Chuckie n’était pas davan­­tage qu’un enfant turbu­lent : « Toute cette histoire est poli­­tique, dit-il, infon­­dée. » Il y a deux histoires, infâmes et non-avérées, que tout le monde vous raconte à Monro­­via à propos de Chuckie : comment, en 2002, il aurait fait battre à mort son chauf­­feur après que l’homme a écrasé un chien sur la route, éraflant la nouvelle Mercedes de Chuckie ; et comment un matin, il aurait lui-même abattu le direc­­teur adjoint de la police de la circu­­la­­tion libé­­rienne dans des circons­­tances mysté­­rieuses, sur l’au­­to­­route menant à l’aé­­ro­­port de Roberts­­field. Mais peu de ceux qui connaissent la vérité – à propos des tortures, des atro­­ci­­tés, des dispa­­ri­­tions – ont envie de la dire. Même entre les murs de son bureau , à l’étage du siège du NBI – une carcasse de béton qui ne compte appa­­rem­­ment pas une seule vitre intacte dans ses nombreuses fenêtres, et dans laquelle un fonc­­tion­­naire silen­­cieux terri­­ble­­ment mou, le crâne rasé et portant des tongs rouges, accom­­pagne les visi­­teurs le longs des couloirs bordés de salles désertes –, le Colo­­nel Zubah est réti­cent à appro­­fon­­dir ses propos. Pendant que Taylor était au pouvoir, raconte-t-il, le NBI – l’équi­­valent libé­­rien du FBI – n’a jamais enquêté sur quoi que ce soit que Chuckie a pu faire. Zubah dit que la pers­­pec­­tive d’un contact avec le comman­­dant de l’Unité Anti-Terro­­riste le terri­­fiait complè­­te­­ment. « Bien sûr ! insiste-t-il. Qui n’au­­rait pas eu peur de Chuckie ? Car vous ne pouviez pas savoir – vous ne pouviez pas savoir comment les choses se termi­­ne­­raient. Beau­­coup de ceux qui ont vu son visage ne sont plus là pour le dire aujourd’­­hui. » Michael Stan­­ton a vu le visage de Chuckie Taylor pour la première fois lors de la saison sèche de 1991, alors que Stan­­ton était un combat­­tant du NPFL âgé de 18 ans assi­­gné à la garde de la rési­­dence de Charles Taylor à Gbarnga, capi­­tale de l’État-dans-l’État contrôlé par les rebelles que son « président » aimait à appe­­ler Grea­­ter Libe­­ria, ou plus simple­­ment Taylor­­land. À présent âgé de 34 ans, Stan­­ton a passé le plus clair de sa vie d’adulte dans la milice de Charles Taylor : mobi­­lisé au service du NPFL à 17 ans, il a rejoint plus tard l’Unité Spéciale de Sécu­­rité (SSU) para­­mi­­li­­taire et il est devenu en chemin un offi­­cier de l’ATU. Lorsque je l’ai rencon­­tré à Monro­­via, il a demandé à ce que je change ici son iden­­tité. « Plusieurs des garçons de l’ATU sont en ville, dit-il. Si vous utili­­sez mon vrai nom, il pour­­rait m’ar­­ri­­ver quelque chose. »

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En famille
Chuckie Taylor et sa femme Lynn Hender­­son

Lorsque le fils du président est arrivé à Gbarnga, pour une visite qui allait durer deux ou trois mois, il ressem­­blait selon Stan­­ton à n’im­­porte quel autre garçon de 14 ans : il aimait le hip-hop, portait des Timber­­land et des jeans baggy, ainsi que des lunettes de soleil et un bandana. « Il ressem­­blait juste à un gamin améri­­cain ordi­­naire qui venait voir son père, raconte Stan­­ton. On le trai­­tait tous avec respect. Chaque fois qu’il vous croi­­sait, il vous saluait comme un ami. Vous savez, il voulait traî­­ner avec les grands. » À ce moment-là, une bonne partie des « grands » étaient déjà des vété­­rans de la première des guerres qui feraient du Libe­­ria le théâtre d’actes de cruau­­tés inima­­gi­­nables avant eux – des parties de foot­­ball dispu­­tées avec des têtes humaines, des points de contrôles routiers dispo­­sés en étirant les intes­­tins d’un homme en travers de la route, des combat­­tants pariant sur le sexe d’un enfant à naître qui déci­­daient du vainqueur en ouvrant le ventre de la mère à la baïon­­nette, quand d’autres arra­­chaient le cœur de leurs enne­­mis et le mangeait pour gagner de la force. Pire encore, la plupart des hommes qui perpé­­traient ces atro­­ci­­tés n’étaient pas si grands que cela : Alors que le NPFL balayait le centre du Libe­­ria en 1990, les combat­­tants ont commencé à recru­­ter des enfants – dont certains étaient âgés de 9 ans –, les orga­­ni­­sant en « Unités de Petits Garçons » (Small Boys Units, SBU). Armés d’AK-47, de lance-roquettes et de mitraillettes, souvent défon­­cés à la marijuana, au speed, à la cocaïne ou au moyen d’un mélange spécial de jus de sucre de canne et de poudre à canon, les SBU se sont révé­­lés être parmi les combat­­tants les plus féroces et les plus impi­­toyables de Taylor. Et lorsque Chuckie est retourné vivre pour une plus longue période avec son père, en 1992 ou 1993, il a natu­­rel­­le­­ment cher­­ché la compa­­gnie d’en­­fants de son âge ; compa­­gnie qu’il a notam­­ment trou­­vée auprès de James Wright, un comman­­dant des SBU dans sa prime adoles­­cence qui avait rejoint les NPFL à l’âge de 10 ans, lorsque son père avait été tué, et qui était devenu l’un des favo­­ris de Charles Taylor. Chuckie a commencé à se bala­­der en Jeep autour de Gbarnga avec Wright, qui le présen­­tait aux troupes. Lente­­ment, le compor­­te­­ment de Chuckie a commencé à chan­­ger. « Tout douce­­ment, explique Stan­­ton, progres­­si­­ve­­ment. » Mais un jour, Stan­­ton a remarqué un déve­­lop­­pe­­ment singu­­lier dans la rela­­tion qu’en­­tre­­te­­nait le fils du président et le comman­­dant des SBU : « James, dit-il, rece­­vait des ordres de lui. »

Gbatala

Après chacune de ses visites à Gbarnga, Chuckie rentrait en Floride. L’ef­­fet que cette nouvelle expé­­rience en Afrique avait sur lui peut seule­­ment être deviné, mais la preuve qu’en apporte son casier judi­­ciaire est acca­­blante : la fiche faisant état de ses anté­­cé­­dents de délinquant juvé­­nile commence avec un unique délit en 1990, alors qu’à l’âge de 13 ans, il est arrêté pour vol de voiture, suivi d’une première incul­­pa­­tion pour coups et bles­­sures en 1992. Dans la deuxième moitié de 1993, Chuckie est accusé de pas moins de six délits distincts, incluant des voies de fait graves et la résis­­tance à une arres­­ta­­tion. Au moment de la tenta­­tive de braquage à Orlando au début de l’an­­née 1994, il était un crimi­­nel profes­­sion­­nel en deve­­nir, un jeune homme décrit dans son dernier rapport psychia­­trique pour mineur comme soupçonné d’avoir des tendances suici­­daires et abusant de drogues et d’al­­cool. Peu après que le rapport a été écrit, Chuckie s’est dérobé à la justice et a quitté les États-Unis. Lorsqu’il a manqué de se présen­­ter à son procès en août 1994, un mandat d’ar­­rêt a été émis à son encontre, mais le bureau du shérif du comté d’Orange n’a pu trou­­ver aucune trace de lui. L’af­­faire a été clas­­sée en mars 2005 ; en ce qui concer­­nait le Bureau du Procu­­reur de l’État de Floride, Roy M. Belfast Jr. s’était vola­­ti­­lisé pour ne jamais reve­­nir.

Il est géné­­ra­­le­­ment admis que la plupart des Libé­­riens ont voté pour Taylor parce qu’ils savaient que s’il ne rempor­­tait par l’élec­­tion par les urnes, il aurait repris les armes.

Main­­te­­nant que le fils adop­­tif du soudeur de Floride avait disparu, le fils de Charles Taylor était revenu à la vie avec les droits et les privi­­lèges dus à l’en­­fant favori d’un seigneur de guerre afri­­cain. Chuckie a été inscrit en 1995 à une école d’élite au Ghana et plus tard à l’Uni­­ver­­sité de l’Afrique de l’Ouest, à Monro­­via, mais il n’ai­­mait pas parti­­cu­­liè­­re­­ment cela : « Il n’avait jamais le temps ou la patience de rester long­­temps en cours », se souvient J., son garde du corps person­­nel de l’époque, qui suivait « Junior » partout comme son ombre. Chuckie préfé­­rait passer ses jour­­nées à hanter les rues en voiture, ou dans les clubs de la capi­­tale défi­­gu­­rée par les combats, traî­­nant avec les enfants d’autres ministres du gouver­­ne­­ment et de riches hommes d’af­­faires, buvant du cham­­pagne. Parfois, il restait enfermé pendant des jours à jouer aux jeux vidéo et à regar­­der des films sur sa télé grand écran. Il avait une nette préfé­­rence pour les films d’ac­­tion mettant en scène le SWAT ; de temps à autre, il gardait J. et les autres gardes du corps debout toute la nuit, à répé­­ter le proces­­sus de « nettoyage » de la maison, pièce par pièce, toutes armes dehors. « Il aimait passer du bon temps », explique J. avec un sourire indul­gent. J., un homme grand et mince aujoud’­­hui dans la quaran­­taine, a été aux côtés de Chuckie jour et nuit pendant sept ans – « C’était un gamin lorsque je suis entré à son service. Je l’ai élevé, dit-il. Il avait un côté obscur – et de bons côtés égale­­ment. » J. se rappelle que Junior avait un tempé­­ra­­ment terrible et impré­­vi­­sible : « Quelque­­fois lorsqu’il était vexé, je pensais qu’il pour­­rait prendre des déci­­sions qu’il regret­­te­­rait. » En juillet 1997, après des nuits de combats qui ont fait au moins 200 000 morts, 700 000 réfu­­giés et 1,4 millions de personnes dépla­­cées à l’in­­té­­rieur du pays, les Libé­­riens sont allés aux urnes pour élire un nouveau président. Charles Taylor a remporté 75 % des suffrages d’une élec­­tion contrô­­lée de manière indé­­pen­­dante ; il est désor­­mais géné­­ra­­le­­ment admis que la plupart des Libé­­riens ont voté pour Taylor parce qu’ils savaient que s’il ne rempor­­tait par l’élec­­tion par les urnes, il aurait repris les armes. Le jour où il a investi le pouvoir, Taylor a déclaré à la nation : « Je ne serai pas un président méchant. » C’était bien sûr un mensonge ; l’une de ses premières actions à la tête de l’État a été de contre­­ve­­nir direc­­te­­ment à la consti­­tu­­tion libé­­rienne en établis­­sant une milice qui n’était loyale qu’à lui : l’Unité Anti-Terro­­riste. Dans la plupart des pays dont les citoyens ont été victimes d’un gouver­­ne­­ment de terreur, il y a un endroit dont le seul nom suffit à faire trem­­bler les gens de peur – un trou noir de torture et de mort. Pour les Libé­­riens, cet endroit est connu sous le nom de Gbatala Base. Le site du camp d’en­­traî­­ne­­ment de l’ATU repose dans la jungle dense qui s’étend au-delà de l’au­­to­­route menant à Gbarnga, dans une carrière de pierre aban­­don­­née au cœur de l’an­­cien Taylor­­land.

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Les insur­­gés
Patrouille dans les rues de Monro­­via

La route de Gbarnga, non entre­­te­­nue depuis le début de la guerre en 1989, est rongée par les nids de poule et les attaques de bandits armés. Il y a dix ans, le voyage de 130 kilo­­mètres depuis Monro­­via jusqu’à Gbatala prenait trois heures ; aujourd’­­hui, c’est encore plus long. Les portes prin­­ci­­pales du camp ne sont plus là depuis long­­temps, les bâti­­ments sont écrou­­lés et enva­­his par la vigne. Des femmes et de jeunes garçons sont reve­­nus à la carrière pour vivre de l’ex­­trac­­tion de pierre. Mais même s’ils ne sont arri­­vés que très récem­­ment, ils craignent Gbatala ; il est dit que du temps de l’ATU, quiconque était décou­­vert près de la base était arrêté, et des citoyens peu atten­­tifs dispa­­rais­­saient pour ne jamais plus être revus. Dans la ville en haut de la route, un vieil homme jouant aux dames me dit que chacun savait quoi faire si sa voiture tombait en panne en bas de la colline près de la base : « Vous lais­­sez la voiture et vous partez en courant. S’ils vous arrêtent et qu’ils vous emmènent là-bas… vous aurez de la chance si vous en reve­­nez. » Il dit que personne ici ne sait vrai­­ment ce qui arri­­vait aux gens qu’ils emme­­naient : « Qui voudrait parler ? demande-t-il en colère. Personne ! » Et qu’en est-il de Chuckie Taylor ? « Chuckie Taylor », dit-il, levant les yeux du plateau, « c’était le comman­­dant. C’était le respon­­sable. »

~

« Vous voyez cette maison ? » demande Michael Stan­­ton alors que nous traver­­sons le terrain d’exer­­cice envahi par la végé­­ta­­tion vers un bâti­­ment en béton. « C’était la maison de Chuckie. » Stan­­ton a passé une année ici en 1999, formé à deve­­nir un homme de l’ATU ; lorsqu’il est arrivé, il a décou­­vert que son nouveau comman­­dant était très diffé­rent du garçon dont il se rappe­­lait à Gbarnga. Chuckie s’était entraîné pendant des mois, prenant de la masse et appre­­nant le karaté ; il courait chaque matin en portant un sac rempli de sable et passait des jours entiers sur le champ de tir, à parfaire ses apti­­tudes. Les hommes étaient terri­­fiés par lui. Chuckie avait toujours voulu diri­­ger une unité d’élite para­­mi­­li­­taire, comme les équipes du SWAT des films holly­­woo­­diens qui le fasci­­naient tant, et l’ATU était orga­­ni­­sée selon ses spéci­­fi­­ca­­tions. Aucune dépense n’était épar­­gnée : on se procu­­rait les dernières armes et des merce­­naires sud-afri­­cains étaient enga­­gés pour ensei­­gner aux recrues. Mais pourquoi un campe­­ment retiré comme celui-ci ? « À cause de ce film qu’il avait vu, explique Stan­­ton. Full Metal Jacket. Un film d’en­­traî­­ne­­ment. C’est ce qu’il a décidé de faire. »

À Taylor­­land, les anciens combat­­tants étaient tous ceux que l’ATU dési­­gnaient comme tels.

Le proces­­sus d’in­­té­­gra­­tion de l’ATU, inspiré de Kubrick, était brutal. Les nouvelles recrues étaient frap­­pées et forcées de ramper sur près de 2 kilo­­mètres en descen­­dant une route de gravier jusqu’à la carrière de pierre, où ils vivaient dehors pendant deux semaines. On leur donnait peu à manger, et comme c’était la saison des pluies, ils étaient complè­­te­­ment trem­­pés la plupart du temps. Stan­­ton dit que de sa section de 500 hommes, quatre sont morts durant le premier mois. Une fois qu’ils avaient reçu leurs uniformes et leur équi­­pe­­ment, les hommes, d’après Stan­­ton, étaient formés à la disci­­pline ATU – soumis à des châti­­ments ingé­­nieu­­se­­ment barbares qui allaient d’en­­tra­­ver les lèvres d’un homme à l’aide de pinces jusqu’à la « glis­­sade » : désha­­billé, un homme était forcé de s’étendre sur l’as­­phalte du terrain d’exer­­cice pendant qu’un autre s’as­­seyait sur son torse ; deux hommes se saisis­­saient ensuite de ses pieds et le traî­­naient sur 200 mètres, jusqu’à ce que la chair se détache de son dos, puis du sel était versé sur les bles­­sures. Fina­­le­­ment, la victime était jetée dans un trou creusé dans le sol et lais­­sée là pour trois mois – dans une zone de Gbatala appe­­lée le « Viet­­nam » ; ce trai­­te­­ment, sans surprise, se révé­­lait souvent fatal. Stan­­ton m’en­­traîne au dehors, dans ce qui était autre­­fois le champ de tir, près du marais où se trou­­vait alors le « Viet­­nam » ; il fouille les hautes herbes, son appa­­reil numé­­rique se balançant à sa hanche, ses Ray Ban wrapa­­round à la main. « Juste ici, il y avait des trous diffé­­rents, très très diffé­­rents. Là et là, dit-il. Un, deux, trois, quatre… » Stan­­ton a vu de nombreux hommes jetés dans ces puits et lais­­sés dans l’obs­­cu­­rité des mois durant. Lorsque je lui demande si l’ATU envoyaient parfois des civils au « Viet­­nam », il insiste sur le fait qu’il n’a jamais vu quelque chose comme ça : c’était une base mili­­taire. Tous les prison­­niers étaient des « anciens combat­­tants ». C’est une distinc­­tion impor­­tante. Durant la guerre civile, des enfants de 9 ans étaient en âge de combattre, et à Taylor­­land, les anciens combat­­tants étaient tous ceux que l’ATU dési­­gnaient comme tels – d’an­­ciens rebelles, des oppo­­sants poli­­tiques, un homme dont la voiture était tombée en panne du mauvais côté de la route. « Peut-être qu’à l’époque ils étaient dans la vie civile, ajoute Stan­­ton, mais ils étaient tout de même des anciens combat­­tants. Ils étaient alors inter­­­pel­­lés, amenés ici et on leur réser­­vait un trai­­te­­ment VIP. »

Koah

Chuckie Taylor avait seule­­ment 20 ans lorsque son père est devenu président du Libe­­ria, et il s’est trouvé au-dessus de la loi, un prince gang­s­ter dans un royaume « klep­­to­­cra­­tique ». Être le comman­­dant de l’ATU a donné un poids insti­­tu­­tion­­nel et de la main-d’œuvre au service des caprices crimi­­nels de Junior, et il a montré une appé­­tence parti­­cu­­lière pour ce rôle ; son garde du corps, J., me raconte combien Chuckie aimait s’ha­­biller dans son uniforme de l’ATU, « comme Schwar­­ze­­neg­­ger », enfi­­lant son gilet pare-balles et accro­­chant un Glock à sa jambe. Jacob Messaquoi, un dissi­dent libé­­rien dont le frère a été exécuté sous ses yeux par les hommes de Samuel Doe, et qui a été lui-même torturé par ceux de Charles Taylor, affirme que la diffé­­rence entre les deux régimes tient de ce que les agents de Doe agis­­saient à la faveur des ténèbres, quand Chuckie et ses sbires venaient vous trou­­ver en plein jour. C’était une façon d’en­­voyer un message, explique Messaquoi : « “Je peux faire ce que je veux – rien ne m’ar­­ri­­vera.” »

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Seigneur de guerre
Anti-Terro­­rist Unit

Lorsqu’il n’était pas en uniforme mili­­taire, Chuckie arbo­­rait des chaînes en or et les derniers vête­­ments de street­­wear des États-Unis – Sean John et Phat Farm – et écou­­tait du dance­­hall et du gang­sta rap : Buju Banton, Snoop Dogg, Tupac et DMX. Sillon­­nant les routes entouré de ses gardes du corps, il passait en boucle des CD d’ins­­trus et rappait par-dessus. Et même si son père montrait des signes qu’il voulait que Junior entre en poli­­tique, d’après J., rien d’autre n’in­­té­­res­­sait Junior que son style de vie de gang­s­ter : « Il aimait les choses maté­­rielles – les voitures, les vête­­ments, la musique. Il menait un train de vie luxueux. » Comme son père, Chuckie s’est montré habile à utili­­ser les ressources natu­­relles du Libe­­ria pour s’en­­ri­­chir, et en parte­­na­­riat avec le caïd de la mafia ukrai­­nienne Leonid Minin, il diri­­geait une conces­­sion d’ex­­port fores­­tière. Avant que Minin – un homme bedon­­nant accroc à la cocaïne origi­­naire d’Odessa – ne soit arrêté près de Milan en 2000, leur compa­­gnie, Exotic Tropi­­cal and Timber Enter­­prises, a permis au fils du président de faire le commerce de bois de feuillus libé­­riens précieux contre de l’argent et des armes, selon les rapports des Nations Unies. Cela a aussi permis à Chuckie de combi­­ner son amour pour les films d’ac­­tion à son amour pour les armes à feu. Si dans un film qu’il avait vu figu­­rait une arme qu’il aimait, Chuckie l’ajou­­tait tout simple­­ment à sa liste de courses : parmi les factures de centaines de tonnes d’armes expé­­diées par voie mari­­time par Minin, les enquê­­teurs des Nations Unies ont trouvé des notes mention­­nant des « cargai­­sons spéciales pour Junior ». Et quand ses nouveaux jouets arri­­vaient, Chuckie passait des heures à les utili­­ser sur le champ de tir de Gbatala. De retour à Monro­­via en 2000, Chuckie s’y est marié avec sa petite amie née en Amérique, Lynn Hender­­son ; trois mois plus tard, elle a donné nais­­sance à un fils, Charles Taylor III. Malgré tous ces privi­­lèges, le petit chef de guerre ne s’est jamais senti chez lui dans son royaume de vol et de violence. Chuckie Taylor est resté en contact avec des amis et des proches restés aux États-Unis, envoyant souvent de l’argent à des indi­­vi­­dus en Floride. Et J. affirme qu’au fil des ans, il avait compris que Chuckie souhai­­tait plus que tout retour­­ner aux États-Unis mais qu’il ne pouvait pas à cause de quelque chose qu’il avait fait dans le passé : « Il m’a dit une fois qu’il avait été embarqué dans une sorte de braquage, et que s’il retour­­nait sur le sol améri­­cain, il allait finir au trou pour 20 ou 25 ans. »

~

Quand je retrouve pour la première fois Natha­­niel Koah, je l’aperçois m’at­­ten­­dant dans la pous­­sière, sur le bord de la route de Paynes­­ville, une commune qui s’étale le long du flanc est de Monro­­via. Il tient entre ses mains un para­­pluie fermé et, malgré la chaleur d’une fin d’après-midi enso­­leillée, porte une veste en nylon mate­­lassé. C’est un homme plein de soupçons et peu enclin à discu­­ter. Il m’avouera plus tard qu’il n’a que 43 ans, même s’il en paraît bien plus. Cela fait huit ans qu’il a été soumis au « trai­­te­­ment VIP » à Gbatala.

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Natha­­niel Koah en 2013

Pendant les longues heures passées à parler avec lui de son vécu entre les griffes de Chuckie Taylor, il n’a craqué qu’une seule fois : quand il m’a décrit son voyage de Monro­­via à Gbatala. Ses mains atta­­chées derrière son dos afin que ses bras soient para­­ly­­sés, il a été jeté à l’ar­­rière d’un pick-up et couvert avec une bâche par les gardes de l’Unité Anti-Terro­­riste. Inca­­pable de respi­­rer, il a commencé à se débattre et Taylor a arrêté la voiture pour aller voir ce qui se passait. Chuckie a demandé aux gardes d’en­­le­­ver la couver­­ture. « Nous ne sommes pas encore prêts à le tuer », a entendu Koah de sa bouche, « alors enle­­vez la bâche et lais­­sez-le respi­­rer. Quand nous attein­­drons le camp, il mourra. » « Vous connais­­sez la distance qui nous sépare de Gbatala, me dit Koah. C’est à 135 kilo­­mètres d’ici. Il m’a mis dans ce coffre, ligoté avec des cordes, pendant trois heures et demi. » Au souve­­nir de cette agonie à l’ar­­rière du pick-up, un voyage qu’il pensait être le dernier, Koah se tait, hale­­tant, pleu­­rant en silence. Mais les détails de ce qu’il m’a révélé ensuite sont bien pires. Koah a été arrêté par les troupes du gouver­­ne­­ment le 26 juillet 1999, près de la fron­­tière avec la Sierra Leone, où il employait 160 hommes dans une carrière de diamant. Koah affirme qu’il a été désha­­billé entiè­­re­­ment et remis aux troupes de l’ATU, qui l’ont battu, l’ont torturé en lui faisant couler du plas­­tique en fusion sur le corps et l’ont conduit dans les bureaux de Chuckie Taylor, au palais prési­­den­­tiel de Monro­­via. Sur son bureau, Chuckie avait une pierre aussi grosse qu’un savon. Il a accusé Koah d’avoir trouvé un diamant de la taille de cette pierre, avec lequel il allait finan­­cer l’op­­po­­si­­tion poli­­tique au régime de Taylor. Et Chuckie voulait ce diamant. Dans les mois qui ont suivi, Koah a été conduit deux fois devant Charles Taylor en personne, qui lui a dit qu’il le déli­­vre­­rait s’il lui disait où était le diamant ; Taylor a même proposé sa liberté et une mallette de dollars en échange de la pierre précieuse. Mais chaque fois, Koah a expliqué qu’au­­cun diamant de cette taille n’avait jamais existé. Tant qu’il refu­­sait de chan­­ger de discours, Taylor le renvoyait à Junior. Dans le récit de son expé­­rience à Gbatala, Koah raconte qu’il a été immé­­dia­­te­­ment emmené au « Viet­­nam », où il a été empri­­sonné avec cinq autres hommes dans un puits de béton profond d’un mètre cinquante, fermé par des barres de métal. Les hommes s’as­­seyaient par deux, de l’eau sale jusqu’aux aisselles, encer­­clés par du fil barbelé. Koah affirme que Chuckie visi­­tait la base tous les deux ou trois jours pour super­­­vi­­ser les tortures. À Monro­­via, il a été battu – 150 coups avec un bout de bois, jusqu’à ce qu’il casse, et après cela, avec une lanière de caou­t­chouc décou­­pée dans un pneu – jusqu’à ce qu’il perde connais­­sance. Plus tard, il a été main­­tenu la tête en bas au-dessus d’un feu de camp. Mais à Gbatala, la cruauté deve­­nait de plus en plus origi­­nale : un seau de four­­mis du désert a été versé sur la tête des hommes dans le puits ; ils ont été forcés à boire l’eau qui les entou­­rait, pleine de leur urine et de leurs excré­­ments ; le pénis de Koah a été atta­­ché à une corde que les soldats ont tiré le plus fort qu’ils pouvaient. Pendant le deuxième mois de son empri­­son­­ne­­ment, Chuckie l’a regardé se faire sodo­­mi­­ser par un soldat de l’ATU pendant qu’il prenait des photo­­gra­­phies.

À ce moment-là, Natha­­niel Koah avait quitté le pays. Il reste­­rait en cavale pendant plus de six ans.

Et puis, selon Koah, il y a eu les tueries. Un prison­­nier, accusé d’être un rebelle, a simple­­ment été abattu d’une balle dans la tête un matin par Chuckie, qui a sorti son auto­­ma­­tique et a dit à Koah et aux autres hommes de se bais­­ser ; on a tiré dans les jambes d’un autre détenu, Richard Abu, avant qu’il ne soit arrosé d’es­­sence et incen­­dié. « Ils l’ont brûlé vif alors qu’il pleu­­rait encore, me raconte Koah. J’étais assis là lorsqu’ils ont brûlé Richard Abu vivant. » C’était près de trois mois avant que Koah ne soit fina­­le­­ment libéré, en octobre 1999, grâce à une péti­­tion dépo­­sée à Monro­­via par Tiawan Gongloe, un avocat spécia­­lisé dans les droits de l’homme qui est main­­te­­nant le solli­­ci­­teur géné­­ral du Libe­­ria. Avant qu’il ne soit conduit à l’au­­di­­tion, Koah s’est vu accor­­der une dernière audience avec Charles Taylor. Là, dit Koah, Taylor l’a averti que s’il révé­­lait quoi que ce soit de ce qu’il avait vu à Gbatala, le gouver­­ne­­ment ne pour­­rait pas garan­­tir sa sécu­­rité. Et puis le président lui a tendu deux billets de 100 $. « Un homme ne peut pas se rendre au tribu­­nal les poches vides », a-t-il dit. Après sa relaxe, Koah a donné une confé­­rence de presse à propos de ce qui lui était arrivé à Gbatala. Deux nuits plus tard, des hommes armés se sont rendus à sa propriété de Monro­­via pour le trou­­ver. Il est parvenu à s’en­­fuir, et lorsqu’ils sont reve­­nus plus tard, ils ont ouvert le feu. Koah raconte qu’à la troi­­sième visite, des hommes en uniformes de l’ATU ont enlevé sa femme et sa fille de 15 ans et ont abusé d’elles en les menaçant avec leurs armes. Mais à ce moment-là, Natha­­niel Koah avait quitté le pays. Il reste­­rait en cavale pendant plus de six ans.

Déli­­vrance

Le règne de Charles Taylor au Libe­­ria s’est fina­­le­­ment achevé le 11 août 2003. Avec la majeure partie du pays aux mains d’un groupe rebelle connu sous le nom des Libé­­riens Unis pour la Récon­­ci­­lia­­tion et la Démo­­cra­­tie (LURD), et sous la pres­­sion du gouver­­ne­­ment améri­­cain, Taylor a capi­­tulé et a été escorté par des membres de l’ATU jusqu’à l’aé­­ro­­port de Roberts­­field, où un avion l’a envoyé en exil au Nige­­ria. Chuckie n’a pas attendu la fin amère : durant la dernière semaine de juillet, le mot est passé parmi les garçons de l’ATU du palais prési­­den­­tiel que le chef s’en allait. Certains avaient entendu qu’il était allé au Nige­­ria, d’autres qu’il se rendait en Afrique du Sud. Mais le 31 juillet – en dépit d’une inter­­­dic­­tion de voya­­ger des Nations Unies –, il a été enre­­gis­­tré comme voya­­geur utili­­sant le passe­­port libé­­rien n° 002858 sur un avion Air France en direc­­tion de Washing­­ton D.C. Une fois à Washing­­ton, il a changé d’avion et embarqué sur un vol BWI vers Port-d’Es­­pagne, capi­­tale de Trinité-et-Tobago.

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Port-d’Es­­pagne
Trinité-et-Tobago
Crédits

La plupart de ses agis­­se­­ments dans les deux ans qui ont suivi ne sont pas clairs. Il est dit qu’il a visité les Philip­­pines, où il avait appa­­rem­­ment une petite amie, et l’Ukraine, où il avait des contacts mili­­taires, et un ancien homme de l’ATU dit l’avoir vu aux États-Unis déguisé en Arabe. Mais où qu’il soit allé, il n’est jamais resté long­­temps silen­­cieux : il passait régu­­liè­­re­­ment des coups de fil à d’an­­ciens asso­­ciés et à des membres de l’ATU à Monro­­via. Un ancien offi­­cier de l’ATU – étudiant main­­te­­nant la socio­­lo­­gie à l’Uni­­ver­­sité du Libe­­ria – me raconte qu’en 2005, l’un des vieux gardes du corps de Chuckie s’est montré devant sa porte à Paynes­­ville, lui tendant un télé­­phone portable en lui disant que le chef voulait lui parler ; lui et Chuckie ont parlé jusqu’à ce que la batte­­rie du télé­­phone soit déchar­­gée. Chuckie lui a dit la même chose qu’il avait dite aux autres hommes de l’ATU : ils devaient se rassem­­bler, rece­­voir une éduca­­tion et attendre son retour. « Va à l’école et apprends quelque chose, a-t-il dit. Demain, on aura une autre chance. » Même main­­te­­nant, plusieurs années après qu’il a remonté en voiture l’au­­to­­route vers l’aé­­ro­­port de Roberts­­field pour la dernière fois, Chuckie Taylor demeure une présence dange­­reuse au Libe­­ria. Une partie des centaines d’an­­ciens combat­­tants de l’ATU vivant encore à Monro­­via sont prompts à faire taire ceux qui voudraient les dénon­­cer. Natha­­niel Koah m’a raconté, plusieurs jours après son retour d’exil, qu’il avait parlé à des enquê­­teurs du Dépar­­te­­ment améri­­cain de la Justice en visite au Libe­­ria pour collec­­ter de la matière pour l’ac­­cu­­sa­­tion de Chuckie Taylor. Depuis lors, dit-il, on a attenté trois fois à sa vie, dont une où un groupe d’hommes munis d’armes auto­­ma­­tiques ont pris d’as­­saut la maison dans laquelle il dormait et l’ont incen­­diée. Il a demandé aux auto­­ri­­tés améri­­caines de l’ai­­der à partir ; jusqu’ici, il n’a pas eu de leurs nouvelles. « Peut-être qu’ils pensent que l’Amé­­rique est comme le Para­­dis, dit-il amère­­ment. Avant d’al­­ler au Para­­dis, vous devez mourir. » La dernière tenta­­tive de Chuckie Taylor pour se réin­­ven­­ter a égale­­ment été sa plus auda­­cieuse. Pendant les derniers mois de 2005, avec son père en exil au Nige­­ria et des plans pour les nouvelles élec­­tions atten­­dues à Monro­­via, Junior était à Trinité-et-Tobago où il travaillait à son futur de gang­sta rappeur. En décembre de cette année, Jethro Shee­­ran, un musi­­cien britan­­nique qui enre­­gistre sous le nom de Alones­­tar, a fait la connais­­sance de Chuckie à Port-d’Es­­pagne et a commencé à enre­­gis­­trer avec lui à Eclipse Studio. Au début, Taylor était réti­cent au vu de son passif et il ne lais­­sait personne le prendre en photos. Il rappait dans un style bourru (« assez simi­­laire au ton de The Game », d’après Shee­­ran) et les paroles qu’il écri­­vait étaient déran­­geantes et noires – la guerre et le meurtre, des balles déchi­­rant le visage de bébés. « Je suis une vraie affaire, a-t-il dit à Shee­­ran. Il y a tous ces petits bandits améri­­cains qui rappent à propos de ceci et de cela, mais ils n’ont pas vécu la vie que j’ai vécue ni vu ce que j’ai vu. » Il a aussi dit qu’il avait déjà pensé à deux noms pour son crew : Alpha Tango Unit, ou All Thugs United. L’un ou l’autre, ils seraient connus par leurs initiales : A.T.U. Au début de mars 2006, Chuckie a expliqué à Shee­­ran qu’il prépa­­rait un voyage au Nige­­ria et qu’il devait chan­­ger d’avion à Londres. Il a suggéré qu’il pour­­rait peut-être en profi­­ter pour passer quelques jours en sa compa­­gnie au studio et commen­­cer à travailler sur des mixtapes.

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Le tortion­­naire
Chuckie Taylor d’après Pascal Guyot
Crédits : Libe­­ria Jour­­nal

Mais depuis qu’il avait fui Monro­­via, Chuckie n’avait pas été oublié. Il était étroi­­te­­ment surveillé par un agent de l’Unité ASTI des auto­­ri­­tés doua­­nières améri­­caines, en connexion avec le trafic d’armes libé­­rien. Entre 2004 et 2006, l’agent a voyagé à travers l’Eu­­rope et l’Afrique de l’Ouest, a donné des inter­­­views au Libe­­ria, et a rencon­­tré la mère et le beau-père de Chuckie. Quand Taylor est entré dans l’am­­bas­­sade améri­­caine de Port-d’Es­­pagne le 15 mars en présen­­tant une demande falsi­­fiée de renou­­vel­­le­­ment de son passe­­port états-unien, il était déjà sous enquête fédé­­rale depuis deux ans. Deux semaines plus tard, il est retourné en Floride à bord du vol Ameri­­can Airlines 1668 pour Miami. À ce moment-là, personne n’avait aucun doute sur la véri­­table iden­­tité de Charles McAr­­thur Emma­­nuel. En septembre 2007, Chuckie Taylor a déposé un plai­­doyer de non-culpa­­bi­­lité concer­­nant huit chefs d’ac­­cu­­sa­­tion de torture commis au Libe­­ria entre 1999 et 2002 ; son procès est prévu pour janvier 2008 à Miami. Son avocat, le défen­­seur public de Miami Miguel Cari­­dad, refuse tout commen­­taire sur l’af­­faire, mais la proba­­bi­­lité de sa condam­­na­­tion semble haute ; les procu­­reurs sont confiants, m’a souf­­flé une source proche de l’enquête. Mais dans l’hy­­po­­thèse où il serait acquitté, quelque chose d’autre attend Junior. Dans le centre-ville d’Or­­lando, dans les bureaux du procu­­reur géné­­ral de l’État, repose un dossier portant le nom de Roy Belfast Jr., qui contient une épaisse couche de dépo­­si­­tions de témoins et de rapports d’ar­­res­­ta­­tion rela­­tifs à une vieille enquête depuis long­­temps endor­­mie. Au dos du dossier, derrière l’or­­don­­nance de non-lieu datant de 2005, qui a classé l’af­­faire, on trouve deux feuilles de papier sur lesquelles quelqu’un pour qui les charges de torture dans un pays loin­­tain ont peu de consé­quences compa­­rées aux affaires locales a récem­­ment écrit une série de notes à propos de l’ac­­cusé : « D. se trou­­vait dans un petit pays d’Afrique où son père était dicta­­teur. Lorsque son père a été desti­­tué il s’est envolé pour Trinité-et-Tobago où il a vécu pendant trois ans. » En juillet 2006, l’as­­sis­­tant du procu­­reur géné­­ral de l’État de Floride Steven Foster a renou­­velé les accu­­sa­­tions pour tenta­­tive de braquage contre Roy M. Belfast Jr. ; pour avoir d’après les témoi­­gnages menacé Robert Klim­­kowski et son fils adoles­cent avec un pisto­­let auto­­ma­­tique en 1994, Chuckie risque d’être pour­­suivi pour trois délits de troi­­sième degré et un délit secon­­daire, pour lequel à lui seul il encourt quinze ans de réclu­­sion. S’il parvient à convaincre le jury fédé­­ral de Miami qu’il n’est pas coupable des crimes perpé­­trés dans les rues et la jungle de l’Afrique de l’Ouest, ces quelques instants passés dans la nuit noire sur North Pine Hills Road pour­­raient assu­­rer au prince gang­s­ter du Libe­­ria d’al­­ler en prison pour trente ans au maxi­­mum. (En octobre 2008, Chuckie Taylor a été reconnu coupable de torture, de conspi­­ra­­tion et de posses­­sion d’une arme à feu durant la perpé­­tra­­tion d’un crime violent, et plus tard condamné à 97 ans de réclu­­sion dans une prison fédé­­rale. En janvier 2010, Natha­­niel Koah et sa femme ont été parmi cinq des victimes de Taylor à rece­­voir un total de 22, 4 millions de dollars de dommages et inté­­rêts d’un tribu­­nal de district de Floride.)


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Julien Cadot d’après l’ar­­ticle « The Gang­s­ter Prince of Libe­­ria », paru dans Details. Couver­­ture : Un soldat à Mora­­via en 1997, par le Sergent Paul R. Caron.

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