par Adam Higginbotham | 0 min | 19 août 2014

On raconte que c’est une tempête qui fit déri­­ver David O’Keefe au large de Yap en 1871, et lorsqu’il quitta l’île trente ans plus tard, c’est une autre tempête qui causa sa noyade alors qu’il tentait de rentrer chez lui, à Savan­­nah. Entre ces deux dates, O’Keefe s’est gravé une place éter­­nelle dans l’his­­toire du Paci­­fique. Pour la presse de l’époque, il y était parvenu en deve­­nant « le roi des îles canni­­bales » : un Irlan­­dais roux, qui mesu­­rait 1,80 m et menait une exis­­tence idyl­­lique, était le « chef d’un millier » d’in­­di­­gènes et comman­­dait « une armée person­­nelle de douze sauvages nus » – « ils n’avaient pas d’édu­­ca­­tion, mais ils le révé­­raient, et ses lois étaient les leurs ». C’est cette version de l’his­­toire qui a été racon­­tée au cinéma un demi-siècle plus tard dans le très moyen His Majesty O’Keefe (Le Roi des îles), avec Burt Lancas­­ter, sorti en 1954. Et par une ruse de l’his­­toire, c’est aussi cette version que les descen­­dants de O’Keefe tiennent pour véri­­table en Géor­­gie, comme l’a démon­­tré la cher­­cheuse Janet Butler.

Misère du marin

La réalité est bien diffé­­rente et par certains aspects, encore plus spec­­ta­­cu­­laire. Car si O’Keefe ne fut jamais roi, il créa sans aucun doute le commerce privé le plus rentable du Paci­­fique et, à une époque où tous les marchands de la région exploi­­taient les habi­­tants des îles avec qui ils passaient des accords, en comp­­tant sur les vais­­seaux de guerre des États-Unis et de l’Eu­­rope pour les soute­­nir, il travaillait au contraire en étroite colla­­bo­­ra­­tion avec eux, il comprit leur culture et fit fortune en gagnant leur confiance. Voilà les raisons pour lesquelles on devrait se souve­­nir de O’Keefe, car si le vieux capi­­taine n’était pas le plus saint des hommes (il avait au moins trois femmes, bon nombre de maîtresses et il donna le goût de l’al­­cool et des armes à feu aux habi­­tants de Yap), son nom est toujours commé­­moré sur l’île aujourd’­­hui. Aussi étrange que cela puisse paraître, O’Keefe était entré dans les bonnes grâces des Yapais en s’as­­su­­rant le mono­­pole de la livrai­­son de l’unique monnaie de l’île : des pièces géantes mesu­­rant chacune près de quatre mètres et pesant jusqu’à quatre tonnes et demi. Mais n’al­­lons pas trop vite. Commençons par l’his­­toire alam­­biquée qui amena O’Keefe sur Yap. Selon toute vrai­­sem­­blance, le capi­­taine était né en Irlande autour de l’an­­née 1823 et avait rejoint les États-Unis en tant que travailleur non-quali­­fié au prin­­temps 1848. Cette date suggère qu’il fit partie du million de migrants qui fuirent l’Ir­­lande à cause de la grande famine de 1845, due à la pénu­­rie de pommes de terre. Mais, contrai­­re­­ment à la plupart des Irlan­­dais qui débarquèrent à New York pour ne plus quit­­ter la ville, O’Keefe conti­­nua son périple jusqu’à Savan­­nah, où il jeta l’ancre en 1854. Après avoir travaillé sur les chemins de fer, il prit la mer et parvint à deve­­nir le capi­­taine de son propre navire. Pendant la guerre de Séces­­sion, il est dit qu’il servit l’ar­­mée confé­­dé­­rée en tant que forceur de blocus.

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Cascade Cove
William Hodges, 1775

Quelle que soit la véra­­cité de cette histoire, les affaires de O’Keefe pros­­pé­­rèrent un bref instant pendant la Recons­­truc­­tion qui suivit la guerre de Séces­­sion, avant que son sale carac­­tère légen­­daire ne le mène au devant de gros ennuis. En tant que capi­­taine du Anna Sims, amarré dans le port de Darien, en Géor­­gie, il se disputa violem­­ment avec un membre de son équi­­page. Le mate­­lot frappa O’Keefe avec une barre de métal ; le capi­­taine répliqua d’un coup de pisto­­let en pleine tête. Il passa alors huit mois en prison, condamné pour meurtre, avant de rega­­gner sa liberté en prou­­vant qu’il s’agis­­sait de légi­­time défense. Envi­­ron à la même époque, autour de 1869, il se maria avec une jeune fille de Savan­­nah nommée Cathe­­rine Masters. Ce qui condui­­sit O’Keefe hors de Géor­­gie reste un mystère. Ce que la tradi­­tion fami­­liale a retenu, c’est qu’il avait poussé un second mate­­lot dans le fleuve Savan­­nah quelques mois après sa sortie de prison : crai­­gnant d’avoir noyé son adver­­saire, O’Keefe s’en­­ga­­gea sur le stea­­mer Belde­­vere et s’en­­fuit à Liver­­pool, puis vers Hong Kong et le Paci­­fique. Reste qu’au­­cune preuve du combat n’a pu être retrou­­vée et il est tout aussi possible que ce soit sa fortune, qui n’en finis­­sait pas de s’amoin­­drir, qui mena l’Ir­­lan­­dais au déses­­poir. Un histo­­rien a remarqué qu’en 1870, O’Keefe en était réduit à plani­­fier des excur­­sions quoti­­diennes sur la côte pour pique-niquer. Dans un cas comme dans l’autre, le capi­­taine quitta Savan­­nah et on n’en­­ten­­dit plus parler de lui jusqu’au jour où son nom refit surface à Hong Kong à la fin de l’an­­née 1871, dans une lettre qu’il écri­­vit à sa femme pour lui envoyer un chèque de 167 dollars et lui promettre qu’il serait rentré pour Noël – une promesse qu’il ne parvint pas à tenir. Cathe­­rine O’Keefe enten­­dit de nouveau parler de son mari lorsqu’il lui écri­­vit une lettre dans laquelle il deman­­dait à sa femme de lui envoyer le brevet de capi­­taine dont il avait besoin pour diri­­ger un navire, signe qu’il allait rester quelques temps encore dans le Paci­­fique. Au début de l’an­­née 1872, O’Keefe avait atteint Yap, un petit archi­­pel composé d’îlots connec­­tés dans l’ar­­chi­­pel des Caro­­lines. Il y avait de bonnes raisons d’ap­­pré­­cier Yap. L’île flotte juste au-dessus de l’Équa­­teur dans la moitié ouest de l’océan Paci­­fique et était fort bien située pour le commerce, à distance de voile de Guam, des Philip­­pines, de Hong Kong et des Indes orien­­tales, le nom que l’on donnait alors à l’In­­do­­né­­sie. Ses habi­­tants étaient bien­­veillants, à une époque où, sur les îles voisines, il n’était pas rare de rencon­­trer des tribus qui tuaient encore les étran­­gers. Et Yap était extrê­­me­­ment fertile. Les coco­­tiers abon­­daient, ce qui faisait de l’île un lieu de prédi­­lec­­tion pour les trafiquants d’huile de coprah (de la chair de noix de coco séchée, un élément impor­­tant dans la concep­­tion d’huile pour les lampes). Dans la lagune four­­mil­laient les concombres de mer, une déli­­ca­­tesse asia­­tique très appré­­ciée à l’époque.

L’île du capi­­taine

Si l’on s’en tient aux sources tradi­­tion­­nelles, on apprend que O’Keefe est arrivé sur Yap plus ou moins par hasard – une tempête aurait fait échouer le capi­­taine sur le rivage, où il aurait été retrouvé par un habi­­tant de Yap nommé Fana­­way, qui l’au­­rait soigné et lui aurait appris les rudi­­ments de la langue parlée sur l’île. Cette version des faits est celle en laquelle croient les descen­­dants du capi­­taine, mais des sources locales suggèrent que O’Keefe serait arrivé sur Yap pour faire du commerce, dans un bateau déla­­bré nommé Cathe­­rine, en l’hon­­neur de sa femme : il aurait tant aimé l’en­­droit qu’il y serait resté. Quelle que puisse être la véri­­table histoire, il ne fallut pas long­­temps au capi­­taine pour se débar­­ras­­ser de ses respon­­sa­­bi­­li­­tés fami­­liales. Certes, Cathe­­rine O’Keefe ne fut jamais aban­­don­­née par son mari : il conti­­nuait à lui envoyer des sommes d’argent substan­­tielles une ou deux fois par an, et le dernier chèque qu’il put tirer de son commerce fut reçu à Savan­­nah en 1936. Cela dit, les lettres qu’il envoyait à sa femme devinrent très rapi­­de­­ment moins affec­­tueuses, sa signa­­ture passant d’un « Votre mari qui vous aime » à un « Au revoir, sincè­­re­­ment vôtre », jusqu’au décou­­ra­­geant « Vôtre, comme vous le méri­­tez ».

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Batman signing the treaty with the Abori­­gi­­nals
John Wesley Burtt, 1875

Il n’est pas bien diffi­­cile de comprendre pourquoi Cathe­­rine, à des kilo­­mètres de là, restée aux États-Unis, s’ef­­faça rapi­­de­­ment de l’es­­prit de son mari. La vie dans le Paci­­fique n’avait rien d’idyl­­lique, les premières années. O’Keefe, qui fut employé quelques temps par la Celebes South Sea Trading Company, fut envoyé pour une mission dange­­reuse dans les Hermit Islands à la recherche de concombres de mer. Il perdit tant d’hommes à cause de la fièvre qu’il ne navi­­gua plus jamais en Méla­­né­­sie. Peu de temps après, il perdit son travail car son chef fut tué d’un coup de hache à la tête sur l’île de Palau, et il passa la fin des années 1870 à lutter pour créer son propre commerce. C’est-à-dire établir un réseau de stations d’échange de biens malgré la concur­­rence, recru­­ter des hommes euro­­péens peu dignes de confiance sur les côtes de Hong Kong et de Singa­­pour, et ajou­­ter petit à petit de nouveaux vais­­seaux à sa flotte : le Seabird en 1876, le Wrecker en 1877, le Queen en 1878 et le Lilla en 1880. Deux épipha­­nies trans­­for­­mèrent O’Keefe, le faisant passer d’un négo­­ciant de plus au statut de plus grand marchand à plusieurs milliers de kilo­­mètres à la ronde. La première le frappa dans les années 1870, alors qu’il explo­­rait les Free­­will Islands, au large de la côte nord de la Nouvelle-Guinée, et ressen­­tit immé­­dia­­te­­ment l’énorme poten­­tiel écono­­mique d’un îlot étroit nommé Mapia, long de quatorze kilo­­mètres et couvert de forêts de coco­­tiers très denses. La plupart des habi­­tants de Mapia avaient été déci­­més lors des assauts orches­­trés par le chef de l’île voisine, Ternate. L’Ir­­lan­­dais rendit visite au sultan et négo­­cia un traité qui lui donnait les droits exclu­­sifs sur la récolte des noix de coco de Mapia, pour la modique somme de 50 dollars par an. En 1880, la petite bande de sable produi­­sait 180 tonnes de coprah par an. Le sultan honora sa promesse et refusa toute propo­­si­­tion de marchands rivaux qui souhai­­taient récla­­mer leur part de ce gâteau doré. La seconde épipha­­nie vint sur l’île de Yap elle-même, et elle garan­­tit au capi­­taine une loyauté éter­­nelle de ses habi­­tants. Quand il comprit mieux leur culture, l’Ir­­lan­­dais se rendit compte qu’il n’y avait qu’une seule commo­­dité que les Yapais convoi­­taient : la monnaie de pierre, qui fit connaître l’île et qui était utili­­sée dans chaque tran­­sac­­tion de haute valeur sur Yap. Ces pièces étaient extraites de l’ara­­go­­nite, une roche calcaire très spéciale qui scin­­tillait à la lumière et qui était une grande valeur parce qu’elle ne se trou­­vait pas sur l’île. Le génie de O’Keefe fut de comprendre que, en impor­­tant ces pierres sur les terres de ses nouveaux amis, il pouvait les échan­­ger contre de la main-d’œuvre pour culti­­ver les plan­­ta­­tions de coco­­tiers de Yap. Les habi­­tants de l’île ne souhai­­taient pas trans­­pi­­rer pour les bibe­­lots qui servaient de monnaie d’échange ailleurs dans le Paci­­fique, mais ils auraient sué sang et eau pour la monnaie de pierre.

Elle demeura la propriété du chef qui avait financé son extrac­­tion, même si elle repo­­sait par plusieurs centaines de mètres de profon­­deur à des kilo­­mètres de la côte.

Les pièces, connues sous le nom de fei, étaient extraites à 400 kilo­­mètres de là, sur l’île de Palau, et variaient en taille, de quelques dizaines de centi­­mètres jusqu’à trois mètres de diamètre. Chacune était taillée avec soin et était plus épaisse au centre que sur les bords ; chacune avait un trou percé au centre et les plus larges d’entre elles étaient trans­­por­­tées sur des poteaux par des groupes d’hommes yapais. La valeur d’une pièce ne dépen­­dait pas simple­­ment de sa taille : elle était mesu­­rée au moyen d’une formule complexe qui incluait des facteurs comme l’âge de la pièce, la qualité de sa taille ou encore le nombre de vies qui avaient été perdues dans le voyage pour l’ame­­ner sur Yap. En plus de chan­­ger litté­­ra­­le­­ment de main quand elles étaient utili­­sées lors d’une tran­­sac­­tion, les plus grosses pièces, inva­­ria­­ble­­ment possé­­dées par les chefs, trônaient à l’en­­trée des villages et restaient à l’en­­droit prévu pour elles. L’an­­thro­­po­­logue William Furness décou­­vrit en 1908 que chacun des 6 000 habi­­tants de Yap semblait savoir qui possé­­dait quelle pièce, et certains d’entre eux pouvaient dres­­ser un histo­­rique de la propriété qui remon­­tait à plusieurs siècles en arrière. Il n’était même pas néces­­saire qu’une pièce atteigne Yap pour avoir de la valeur. Furness raconte qu’une fei gigan­­tesque avait été perdue dans le naufrage du canoë qui la trans­­por­­tait : un nombre suffi­­sant de survi­­vants « témoi­­gnèrent de ses dimen­­sions et de son raffi­­ne­­ment » pour que sa valeur soit recon­­nue, et elle demeura la propriété du chef qui avait financé son extrac­­tion, même si elle repo­­sait à plusieurs centaines de mètres de profon­­deur au large de la côte. Les habi­­tants de Yap ont proba­­ble­­ment commencé à utili­­ser les feis au début du XVe siècle, même si les pierres étaient alors si diffi­­ciles à extraire avec des outils faits de coquillages et à trans­­por­­ter entre les îles qu’elles étaient très rares avant 1840. C’est l’un des prédé­­ces­­seurs de O’Keefe qui les détailla le premier : Alfred Tetens, un marchand alle­­mand qui voya­­gea en 1865 sur Yap à bord d’un gros navire. Il avait pris à son bord « dix habi­­tants qui souhai­­taient retour­­ner chez eux avec de grosses pierres qu’ils avaient taillées à Palau ». Il était clair que les habi­­tants de Yap cher­­chaient par tous les moyens à trou­­ver des alter­­na­­tives au trans­­port des pierres par canoë : O’Keefe sut répondre à cette demande. En 1882, il employait 400 insu­­laires à l’ex­­trac­­tion des fei sur l’île de Palau – soit près de 10 % de la popu­­la­­tion de Yap. Ce marché avait ses incon­­vé­­nients, au premier rang desquels l’in­­tro­­duc­­tion de l’in­­fla­­tion causée par l’aug­­men­­ta­­tion soudaine du nombre de pièces dispo­­nibles. Mais cela avait du sens pour O’Keefe. Les habi­­tants de Yap, après tout, four­­nis­­saient l’ef­­fort néces­­saire pour extraire les pierres et pour culti­­ver les coco­­tiers de l’île. Les dépenses du capi­­taine étaient réduites à leur mini­­mum les jours de voyage mari­­time : quelques vivres et le salaire de ses mate­­lots. En retour, il récol­­tait les béné­­fices de plusieurs milliers d’heures de travail, bâtis­­sant une compa­­gnie marchande valo­­ri­­sée selon diffé­­rentes esti­­ma­­tions entre 500 000 dollars et 9,5 millions de dollars. Désor­­mais riche et au service de personne sinon de lui-même, l’Ir­­lan­­dais estima qu’il était temps de se consa­­crer à son propre plai­­sir. Il maria deux nouvelles femmes. La première, qui resta sur l’île de Mapia, se nommait Char­­lotte Terry : elle était la fille d’une femme de l’île et de l’an­­cien employé de O’Keefe, qui s’oc­­cu­­pait de ses affaires ici. La seconde, et cela prêtait plus au scan­­dale, était la tante de Char­­lotte. Cette troi­­sième femme, qui se nommait Dolibu, était une insu­­laire du Paci­­fique née sur l’île de Nauru. Le bruit courait qu’elle était une sorcière qui avait charmé O’Keefe grâce à ses pouvoirs magiques : Dolibu s’ins­­talla avec lui sur Yap, eut plusieurs enfants et intima au capi­­taine l’ordre de ne jamais pronon­­cer le prénom de sa nièce en sa présence.

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Reso­­lu­­tion and Adven­­ture in Mata­­vai Bay
William Hodges, 1776

Au début des années 1880, David O’Keefe fut assez riche pour se construire une maison de briques rouges sur Tarang, une île au milieu du port de Yap. En plus d’une immense biblio­­thèque dans laquelle on pouvait trou­­ver les meilleurs livres de l’époque – la passion du capi­­taine pour la lecture était bien connue –, il fit impor­­ter un piano, des usten­­siles de cuisine en argent et des antiqui­­tés de valeur. On trou­­vait sur sa propriété quatre grands entre­­pôts, un dortoir pour ses employés, un quai qui pouvait accueillir jusqu’à quatre navires et un maga­­sin baptisé O’Kee­­fe’s Canteen où l’on trou­­vait du rhum local, vendu 5 cents l’unité.  Il y avait toujours des tas de personnes à s’ac­­ti­­ver sur la propriété. La cantine était tenue par un homme nommé Johnny dont le bruit courait qu’il était un voleur, un alcoo­­lique et un génie de la méca­­nique. Dolibu avait deux cuisi­­niers et un servi­­teur parti­­cu­­lier et l’on pouvait aussi croi­­ser des membres de l’équipe qui s’oc­­cu­­paient des char­­ge­­ments et des débarque­­ments des navires, tous des habi­­tants de Yap payés « cinquante centimes la jour­­née, en plus de la tambouille et de la bois­­son ». Et bien que Yap fut offi­­ciel­­le­­ment une partie des colo­­nies mari­­times de l’Em­­pire espa­­gnol après 1885 et de l’Al­­le­­magne après 1898, O’Keefe avait hissé son propre drapeau sur Tarang – les lettres « OK » en noir sur un fond blanc. Beau­­coup d’his­­toires témoignent de la bien­­veillance de O’Keefe vis-à-vis des habi­­tants de Yap, et c’est peut-être céder à la faci­­lité du recul histo­­rique que de critiquer la vente des armes et du rhum aux insu­­laires ; ceux qui visi­­tèrent Yap assu­­raient que l’Ir­­lan­­dais ne vendait de l’al­­cool que parce que des marchands rivaux, en plus des gouver­­ne­­ments espa­­gnol et alle­­mand, le faisaient aussi. Bien entendu, son altruisme avait des limites et O’Keefe n’ima­­gi­­nait certai­­ne­­ment pas être en tort quand il exploi­­tait le gouffre qu’il y avait entre les prix pratiqués en Occi­dent et la monnaie des habi­­tants de Yap. John Rabé, qui visita Yap en 1890, nota que O’Keefe échan­­geait une pièce de monnaie de pierre de 120 centi­­mètres –  que les habi­­tants de Yap avaient faite eux-mêmes mais qu’il avait impor­­tée avec l’un de ses navires – contre 100 sacs de coprah, qu’il vendait 41,35 dollars l’unité. Pendant la plus grande partie de ces vingt années, O’Keefe jouit du fruit de son travail et de celui de ses hommes. Vingt à trente voiliers faisaient escale tous les ans à Yap, qui était devenu le plus grand entre­­pôt du Paci­­fique, et un grand navire à vapeur venait s’amar­­rer dans le port toutes les huit semaines pour char­­ger la coprah et déchar­­ger des marchan­­dises. Bien entendu, tout cela ne fit pas que des amis à l’Ir­­lan­­dais : un visi­­teur rapporta qu’il était « en guerre avec tous les blancs de l’île, qui le détes­­taient profon­­dé­­ment ». En 1883, la tension était si forte que les enne­­mis de O’Keefe profi­­tèrent de la venue d’un vais­­seau de guerre anglais pour l’ac­­cu­­ser de plusieurs faits de cruauté. Ils affir­­mèrent que des hommes de Yap sur l’île de Lilla avaient été suspen­­dus par les pouces et fouet­­tés ou jetés à la mer dans des zones infes­­tées de requins. Pour­­tant, quand le capi­­taine du HMS Espiègle inves­­ti­­gua, il jugea que ces accu­­sa­­tions étaient « complè­­te­­ment infon­­dées ». O’Keefe, affirma-t-il, avait été mis en accu­­sa­­tion à tort par des concur­­rents « jaloux de son succès et de ses rela­­tions avec les habi­­tants de Yap ».

La sépul­­ture d’un roi

Ce n’est qu’au­­tour de 1898 que la fortune de O’Keefe commença à dimi­­nuer. Les puce­­rons des feuilles – un nuisible amené sur l’île par les cargai­­sons de marchan­­dises – commen­­cèrent à infes­­ter les plan­­ta­­tions de Yap, rédui­­sant la produc­­tion de coprah à 100 tonnes par an. L’île fut touchée par deux typhons très violents et les Alle­­mands s’aga­­cèrent de l’in­­dé­­pen­­dance tenace du capi­­taine. Enfin, en 1901, O’Keefe quitta Yap. Il laissa derrière lui Char­­lotte et Dolibu mais emmena avec lui ses deux fils les plus âgés, pour un voyage qui semblait être celui du retour à Savan­­nah.

Il avait été recueilli accro­­ché à un poteau, mourant de faim. Il avait eu le temps de pronon­­cer son nom : O’Keefe.

Il ne revint pour­­tant jamais. En mai 1901, son vais­­seau, une goélette bapti­­sée Santa Cruz, fut empor­­tée par un autre typhon et sombra dans les eaux profondes du Paci­­fique. On n’en­­ten­­dit plus jamais parler de l’Ir­­lan­­dais, même si une histoire étrange fut enten­­due autour de Guam six mois plus tard : un vais­­seau qui faisait escale dans le port aurait demandé la permis­­sion d’en­­ter­­rer le corps d’un naufragé. Il avait été recueilli accro­­ché à un poteau, mourant de faim. Il avait eu le temps de pronon­­cer son nom : O’Keefe. La nouvelle de la mort du capi­­taine mit un certain temps avant d’at­­teindre la Géor­­gie, mais dès qu’elle se répan­­dit, elle causa autant d’hor­­reur – à cause de la biga­­mie de O’Keefe et de ses mariages avec des femmes étran­­gères – que d’en­­vie. Cathe­­rine, folle de rage lorsqu’elle décou­­vrit que son mari avait légué par testa­­ment sa fortune à Dolibu, enga­­gea un avocat de Savan­­nah afin qu’il voyage jusqu’à Yap pour récla­­mer sa propriété. Malgré sa promesse de reve­­nir de Yap avec au moins un million de dollars, l’homme ne put conclure qu’un accord au nom de Cathe­­rine qui lui rapporta à peine 10 000 dollars. Pendant des années et jusqu’à sa mort en 1928, elle hanta les tribu­­naux de Savan­­nah : « Une grande femme déchar­­née… très droi­­te… toujours vêtue du noir du deuil », portant l’es­­poir vain qu’elle allait retrou­­ver « ce qui lui appar­­te­­nait léga­­le­­ment ».

~

O’Keefe mort et les Alle­­mands complè­­te­­ment instal­­lés, l’ave­­nir des habi­­tants de Yap commença à s’as­­som­­brir autour de 1901. Les nouveaux souve­­rains enrô­­lèrent les insu­­laires de force pour creu­­ser un canal à travers l’ar­­chi­­pel, et, quand ils virent que les habi­­tants de Yap ne travaillaient pas de bon cœur, ils réqui­­si­­tion­­nèrent leur monnaie de pierre, défi­­gu­­rant les pièces en les peignant de croix noires et disant aux malheu­­reux Yapais qu’elles ne pour­­raient être rache­­tées qu’en travaillant. Pire, les Alle­­mands promul­­guèrent une loi qui inter­­­di­­sait aux habi­­tants de Yap de voya­­ger à plus de 300 kilo­­mètres de leur île. Cela mit un terme à l’ex­­trac­­tion des feis, même si la monnaie conti­­nua à être utili­­sée après la colo­­ni­­sa­­tion de l’île par les Japo­­nais et l’oc­­cu­­pa­­tion des États-Unis en 1945. Aujourd’­­hui, Yap est une partie des États fédé­­rés de Micro­­né­­sie et la plupart des tran­­sac­­tions de la vie quoti­­dienne sont faites en dollars. Le souve­­nir de David O’Keefe est toujours vivant sur l’île, et pas seule­­ment dans des lieux comme la O’Kee­­fe’s Kanteen, qui attire encore les touristes. La monnaie de pierre de l’île est toujours utili­­sée lorsque les habi­­tants trans­­fèrent des droits ou des terri­­toires. Et tant qu’elle sera utili­­sée, peut-être qu’un peu de David O’Keefe conti­­nuera à hanter l’île accueillante qu’il aimait tant.


Traduit de l’an­­glais par Julien Cadot. Couver­­ture : John Glover – Mount Welling­­ton and Hobart Town from Kanga­­roo Point. 
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