par Adam Higginbotham | 22 septembre 2014

La lumière du jour filtre à travers les stores de la salle de dîner privée à l’étage du Public Ledger Buil­­ding, dans le centre de Phila­­del­­phie. Le repas – une petite salade, suivie de poulet accom­­pa­­gné de spaghet­­tini nappées de fromage et de poivrons – s’achève par une tarte au citron. La plupart des convives assem­­blés autour de la demi-douzaine de tables rondes finissent leur café lorsque l’ins­­pec­­teur Char­­lie Fair­­bairn s’ap­­proche de la tribune pour rappe­­ler les événe­­ments du 29 août 1985.

Les images se succèdent : une flaque de sang sur du lino­­leum ; une hache sur un épais tapis oran­­ge…

Petit homme aux cheveux poivre et sel coupés court, Fair­­bairn a survolé trois États en avion et conduit tout droit depuis l’aé­­ro­­port pour venir ici, espé­­rant résoudre un crime commis alors qu’il n’avait que 14 ans, long­­temps avant qu’il ne soit assi­­gné au dépar­­te­­ment des homi­­cides non-réso­­lus de la police de Colum­­bus, en Géor­­gie. La sueur qui perle à son front fait scin­­tiller son visage alors qu’il passe en revue les détails des meurtres – ceux d’une femme et de deux enfants, tués dans la cuisine de leur maison, au moyen d’une longue hache conçue pour défri­­cher les brous­­sailles. Fair­­bairn décrit la scène du crime dans un voca­­bu­­laire tech­­nique soigneu­­se­­ment choisi, pendant que des photo­­gra­­phies sont proje­­tées sur un écran derrière lui : « Le corps d’Erica Currie, une fillette blanche âgée de 4 ans, gît entre la table de la cuisine et la porte laté­­rale. À quelques dizaines de centi­­mètres d’Erica, une partie de sa mâchoire supé­­rieure et ses lunettes ont été retrou­­vées… » Les images se succèdent : une flaque de sang sur du lino­­leum ; une hache sur un épais tapis orange ; la jambe d’un enfant dépas­­sant de sous une table. Les quelques dizaines de membres de la Vidocq Society rassem­­blés dans la salle regardent l’écran avec un déta­­che­­ment profes­­sion­­nel ; atta­­blé près de l’en­­trée, un homme âgé d’en­­vi­­ron 70 ans agite un cure-dent dans sa bouche, impas­­sible. Une autre photo­­gra­­phie montre en gros-plan le corps d’Ann Currie, enceinte de huit mois au moment de sa mort, sa tête main­­te­­nue face à l’objec­­tif par un homme se tenant hors-cadre. Une femme dans l’as­­sis­­tance a un soubre­­saut. En qualité d’an­­thro­­po­­logue légiste au sein de la police d’État du New Jersey, elle est simple­­ment horri­­fiée par le manque de rigueur procé­­du­­rale de son collègue : « Pas de gants », souffle-t-elle à son voisin de table, une auto­­rité mondiale en matière de meurtres rituels.

Un club très privé

Cela fait près de deux décen­­nies que les membres de la Vidocq Society se sont réunis pour la première fois, au Club des Offi­­ciers de Marine de Phila­­del­­phie, pour parta­­ger un repas et se pencher sur des cas de morts non-éluci­­dées. Mais depuis ce rassem­­ble­­ment de septembre 1990, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion est passée du statut de simple curio­­sité à celui de ressource des auto­­ri­­tés, prise au sérieux par les services de police des États-Unis ; une orga­­ni­­sa­­tion ayant inspiré plusieurs livres ainsi qu’une bataille d’offres à Holly­­wood.

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Veri­­tas Veri­­ta­­tum
Page d’ac­­cueil du site de la société
Crédits : The Vidocq Society

Les réunions de la Vidocq Society – présen­­tées sur son site sous le thème « Cuisine et Réso­­lu­­tion de Crimes » – ont désor­­mais lieu à Phila­­del­­phie le troi­­sième jeudi de chaque mois ; ses membres se réunissent à la lumière des chan­­de­­liers élec­­triques fixés sur les panneaux de bois du Down­­town Club pour dîner, avant de cher­­cher ensemble la solu­­tion à un cas d’ho­­mi­­cide non-élucidé. Avec 82 membres à plein temps et plus d’une centaine de membres asso­­ciés – un mélange d’hommes et de femmes devant être admis par un comité –, la société est un conseil d’ex­­perts béné­­vole composé de crimi­­no­­logues retrai­­tés ou en acti­­vité. Avec les années, les adhé­­sions ont couvert tout le spectre des insti­­tu­­tions judi­­ciaires et de la lutte contre le crime : depuis le bureau du procu­­reur de district local à Inter­­pol ; du méde­­cin légiste de Phila­­del­­phie jusqu’aux profi­­leurs du FBI. La société rassemble des membres de dix-sept États et de onze autres pays du monde. Les membres, qui aiment à se décrire comme des « cata­­ly­­seurs de réso­­lu­­tion de crimes », payent une coti­­sa­­tion annuelle de 100 dollars, et s’en­­gagent à assis­­ter au moins à une réunion dans l’an­­née, peu importe l’en­­droit du monde où ils vivent. Chaque rassem­­ble­­ment attire près d’une soixan­­taine de membres. Finan­­cée en partie par un accord de déve­­lop­­pe­­ment de films d’un montant de 1,3 millions de dollars, signé avec la société de produc­­tion de Danny DeVito Jersey Films en 1997, la société paye les frais de dépla­­ce­­ment et d’hé­­ber­­ge­­ment – afin que les inspec­­teurs sous-finan­­cés des quatre coins de l’Amé­­rique puissent venir présen­­ter leurs cas les plus complexes au Down­­town Club.

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Rendez-vous mensuel
Union League de Phila­­del­­phie
Crédits : Suzanne Tenuto

« On ne verra jamais le FBI ou la police de New York nous confier un cas à éluci­­der », m’ex­­plique le président de Vidocq, Fred Born­­ho­­fen – un conseiller en sécu­­rité privée de 70 ans, ancien agent des rensei­­gne­­ments de la marine de guerre. « Mais nous rece­­vons les affaires des loca­­li­­tés de tout le pays, car ils n’ont tout simple­­ment pas l’en­­traî­­ne­­ment, l’ex­­pé­­rience ou la sophis­­ti­­ca­­tion néces­­saire pour les appré­­hen­­der. » Malgré les restric­­tions que la société a mises en place concer­­nant les cas qu’elle se propose d’exa­­mi­­ner – se limi­­tant aux morts non-éluci­­dées vieilles de plus de deux ans ; les victimes ne doivent pas avoir commis d’ac­­ti­­vi­­tés illé­­gales telles que la pros­­ti­­tu­­tion ou le trafic de drogues ; l’af­­faire doit leur être formel­­le­­ment présen­­tée par les auto­­ri­­tés compé­­tentes –, elle n’est jamais à court de travail. Born­­ho­­fen dit qu’il y a un nombre crois­­sant d’af­­faires de meurtres non-clas­­sées à consi­­dé­­rer. De nouveaux cas arrivent à raison de deux par semaine, une centaine envi­­ron chaque année. « Certains ont de la valeur, d’autre pas », me confie-t-il durant le repas. « Toutes ces affaires sont vieilles ; tout le monde a essayé de les résoudre. Il n’est pas ques­­tion de nous mettre en selle alors que le cheval est sur la ligne d’ar­­ri­­vée. Le cheval est mort depuis long­­temps lorsque nous inter­­­ve­­nons. »

L’im­­pro­­bable trio

Dix-neuf ans après qu’ils ont eu l’idée de créer un club dîna­­toire de réso­­lu­­tion de crimes, les trois membres fonda­­teurs de la Vidocq Society – Bill Flei­­sher, Frank Bender et Richard Walter – forment encore un trio impro­­bable : le poli­­cier, l’ar­­tiste et le psycho­­logue. Affable, trapu et avisé, Flei­­sher, âgé de 63 ans, jouit du statut de commis­­saire de la société. Il orchestre les réunions mensuelles, et c’est lui qui a eu l’idée de bapti­­ser la société d’après Eugène François Vidocq – ce Français du XIXe siècle, crimi­­nel puis détec­­tive, qui fut un pion­­nier de l’uti­­li­­sa­­tion de la balis­­tique et des empreintes digi­­tales, et qui inspira le premier récit d’enquête à Émile Gabo­­riau, L’Af­­faire Lerouge.

Cinq mois plus tard, la victime a été iden­­ti­­fiée d’après le buste façonné par Bender.

À l’agence de détec­­tive privé qu’il dirige désor­­mais dans le centre de Phila­­del­­phie, le bureau de Flei­­sher est rempli des souve­­nirs d’une vie passée au service de la loi – son diplôme de l’Aca­­dé­­mie de police, son badge d’agent spécial du FBI monté sur Pers­­pex, un vieux détec­­teur de mensonges. Flei­­sher en connaît un rayon sur le meurtre : au début des années 1970, lorsqu’il travaillait avec le FBI, il opérait dans une partie de Boston appe­­lée la Zone de Combat, et il fut plus tard assi­­gné au crime orga­­nisé, arrê­­tant des hommes qu’il décrit comme « des person­­nages tout droit sortis d’un film de série B ». Il y a trente ans, par l’en­­tre­­mise du méde­­cin légiste de Phila­­del­­phie, il a fait la connais­­sance Frank Bender. Bender, 67 ans, est un petit homme agité à la barbe blanche, des étin­­celles dans les yeux. Il travaille désor­­mais comme sculp­­teur et aqua­­rel­­liste, mais il a été par le passé photo­­graphe de publi­­cité et plon­­geur commer­­cial, inspec­­tant les coques des remorqueurs dans le port de Phila­­del­­phie. Il a commencé à arrê­­ter des crimi­­nels par acci­dent : en 1975, il prenait des cours du soir à l’Aca­­dé­­mie des Beaux-Arts de Phila­­del­­phie. Pour parve­­nir à « voir en volumes », il a débuté des cours de sculp­­ture, mais il n’y avait pas de leçons d’ana­­to­­mie dispen­­sées aux étudiants du soir, alors un ami à lui du bureau du méde­­cin légiste lui a proposé d’as­­sis­­ter à des autop­­sies, pour en apprendre plus sur la forme humaine. « Je me rends à la morgue. Il me fait visi­­ter. Des corps ont été décou­­pés, d’autres brûlés. Il y avait cette femme, se souvient Bender, dont le corps entier était décom­­po­­sé… ils ne savaient pas à quoi elle avait pu ressem­­bler ni qui elle était. » La femme avait été tuée d’une balle dans la tête, la balle faisant explo­­ser son crâne, mais Bender a dit à son ami « au détour de la conver­­sa­­tion » qu’il pour­­rait lui montrer de quoi la femme avait l’air avant sa mort en recréant les parti­­cu­­la­­ri­­tés de son visage au moyen d’une sculp­­ture. « Je savais tout simple­­ment à quoi les gens ressem­­blaient », m’ex­­plique Bender alors que je le rencontre dans son atelier. Cinq mois plus tard, la victime a été iden­­ti­­fiée d’après le buste façonné par Bender comme étant Anna Duval, une femme origi­­naire de l’Ari­­zona venue à Phila­­del­­phie pour récu­­pé­­rer l’argent d’une tran­­sac­­tion immo­­bi­­lière qui avait tourné au vinaigre. Elle avait été exécu­­tée par un tueur de la Mafia sous contrat qui ne serait pas condamné pour le meurtre avant vingt autres années.

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Frank Bender
Exemples de recons­­truc­­tions faciales
Crédits

Bender s’était décou­­vert un don appa­­rem­­ment intui­­tif pour la recons­­truc­­tion faciale et, après que la nouvelle de son succès se soit répan­­due, il a été contacté pour travailler sur d’autres affaires de recons­­ti­­tu­­tion des visages. Plus tard, il a commencé à créer des rendus de vieillis­­se­­ment pour le FBI et le Service fédé­­ral de Marshals pour les aider à retrou­­ver les fugi­­tifs. L’ha­­bi­­leté de Bender l’a rendu quelque peu célèbre. « J’ai aidé le gouver­­ne­­ment à attra­­per sept des fugi­­tifs les plus recher­­chés du pays. » Flei­­sher a immé­­dia­­te­­ment été fasciné par ce dont Bender était capable, et les deux hommes ont commencé à manger ensemble chaque semaine. « Il semblait être doté d’un sixième sens, dit Flei­­sher, c’était comme une inter­­­ven­­tion spiri­­tuelle dans ces affaires. » Fumeur invé­­téré au teint cada­­vé­­rique doté d’un sens de l’hu­­mour acide, Richard Walker vit seul dans la Penn­­syl­­va­­nie rurale, dans un bunga­­low au sommet d’une colline reti­­rée rempli d’an­­tiqui­­tés. Il est réti­cent à l’idée de révé­­ler son âge. (« C’est un secret d’État. Je suis dans ma sixième décen­­nie… et bien sûr, je ne les fais pas. ») Perché sur une chaise à imprimé léopard dans son salon, il raconte qu’il a rencon­­tré Bender pour la première fois dans un hôtel de Phila­­del­­phie en 1986, lors d’un rassem­­ble­­ment de l’Aca­­dé­­mie améri­­caine des sciences médico-légales. Walter a débuté sa carrière comme psycho­­logue affecté aux enquêtes crimi­­nelles au bureau du méde­­cin légiste du comté de Los Angeles dans les années 1970, et il a depuis dressé le portrait psycho­­lo­­gique des auteurs de certains des crimes les plus abomi­­nables du monde – parmi lesquels celui du tueur en série Colin Ireland, qui a terro­­risé la commu­­nauté homo­­sexuelle de Londres dans les années 1990. Il m’ex­­plique qu’une grande partie de son travail était confi­­den­­tielle : « La plupart de mes grands projets sont restés secrets, dans l’ombre. J’étais seule­­ment le conseiller – ce qui me lais­­sait plus de liberté. » Il ne souhaite pas qu’on le photo­­gra­­phie. Lorsqu’ils ont été présen­­tés pour la première fois, le psycho­­logue – sarcas­­tique et pédant – et le sculp­­teur, très enclin à vanter ses mérites, n’au­­raient pas pu sembler plus diffé­­rents. « J’au­­rais vrai­­ment voulu le détes­­ter, admet Walter. J’ai fait quelques commen­­taires à son sujet que je voulais piquants, mais Frank s’est contenté de rire, je me suis alors dit que quelqu’un qui riait de mes blagues ne pouvait pas être tota­­le­­ment mauvais. » Bender ajoute : « J’ai pensé que ce type avait l’air de savoir ce qu’il faisait, et nous avions besoin d’un profi­­leur de fugi­­tifs au service des Marshals. Je l’ai donc invité à passer nous voir. » Ensemble, ils ont déve­­loppé le portrait de Robert Nauss, l’an­­cien chef du gang des motards des Warlocks qui s’était évadé de prison enfermé dans une armoire, et qui était encore en liberté sept ans plus tard : Bender et Walter assis­­taient à une confé­­rence en Austra­­lie lorsqu’ils ont appris que Nauss avait été capturé à nouveau. « Pour faire le malin, dit Walter, j’ai demandé s’il condui­­sait une Cadillac noire, car j’avais prédit que ce serait le cas. Et c’était le cas. » Après cela, Walter et Bender ont coopéré sur l’une des affaires de fugi­­tifs les plus sensa­­tion­­nelles de l’époque : la pour­­suite de John E. List, un comp­­table raté du New Jersey qui s’était évanoui dans la nature depuis dix-huit ans, après avoir tué sa femme, sa mère et ses trois enfants une nuit de 1971. Bender a imaginé la façon dont le visage de List devait s’être affaissé et ridé, ayant été vu pour la dernière fois à l’âge de 46 ans. Walter a suggéré qu’il devait encore porter une paire de lunettes en écaille, car il voulait paraître pros­­père. Le buste réalisé par Bender a été montré dans l’émis­­sion Ameri­­ca’s Most Wanted en 1989 ; List a été arrêté onze jours plus tard en Virgi­­nie, où il vivait sous un nom d’em­­prunt en tant que comp­­table, heureux en mariage et ne manquant jamais une messe. Il portait des lunettes en écaille.

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Bill Flei­­sher
Commis­­saire de la Vidocq Society
Crédits : Jens Umbach

Lorsque Bender, Walter et Flei­­sher se sont fina­­le­­ment rencon­­trés pour la première fois ensemble, dans un restau­­rant du centre de Phila­­del­­phie plus tard cette année-là, les trois hommes avaient beau­­coup à se dire. Ils ont échangé des détails à propos d’af­­faires sur lesquelles ils travaillaient, ainsi qu’une foule d’anec­­dotes. Flei­­sher a suggéré de faire de ce repas un événe­­ment régu­­lier – « J’ai proposé qu’on y amène des gens parta­­geant des inté­­rêts communs, qu’on s’as­­seye autour d’un bon repas, qu’on parle de vieilles affaires, et qu’on voie s’il nous était possible de les éluci­­der à la lumière des talents de profi­­leur de Walter ou des tech­­niques de recons­­truc­­tion faciale de Bender – ce genre de choses. » Flei­­sher a envoyé vingt-huit invi­­ta­­tions à certains de ses contacts – des membres du FBI, du dépar­­te­­ment de la police ou du bureau du procu­­reur fédé­­ral –, ne s’at­­ten­­dant à rece­­voir qu’une poignée de réponses. Mais il a reçu vingt-six lettres de personnes accep­­tant l’in­­vi­­ta­­tion de bon cœur, qui sont deve­­nus les premiers membres de la Vidocq Society. « Tout cela, au début, c’était juste pour rire, explique Flei­­sher. Peut-être que cela peut sembler morbide, mais c’était dans l’idée de passer un bon moment en compa­­gnie de gens que j’ap­­pré­­ciais – et peut-être parve­­nir à accom­­plir quelque chose de bien au passage. »

Cas élémen­­taires

La société a étudié son premier cas en 1990, dans un restau­­rant à thème dont les employés étaient vêtus comme au XVIIIe siècle. Après que leurs réunions ont commencé à être bien établies, ils choi­­sis­­saient les affaires à trai­­ter en fonc­­tion des infor­­ma­­tions auxquelles les membres avaient accès. « À ce moment-là, nous ne jouis­­sions d’au­­cune crédi­­bi­­lité auprès de qui que ce soit – sinon de nous-mêmes », rappelle Walter. Leur premier succès a eu lieu en 1991 : en mars de cette année-là, la famille de Huey Cox, bruta­­le­­ment assas­­si­­née à Little Rock, dans l’Ar­­kan­­sas, a appro­­ché la société pour aider à faire acquit­­ter le plon­­geur noir qui, d’après eux, avait été accusé à tort du crime. Richard Walker et un expert en empreintes digi­­tales de Vidocq ont témoi­­gné au procès et l’af­­faire a été reje­­tée en 45 minutes.

« Nous avons réalisé que notre force, c’était les homi­­cides, car les morts ne peuvent pas parler. Les victimes de braquage à main armée le peuvent. »

Bien qu’ils aient commencé à résoudre des crimes pour s’amu­­ser, quand le bruit a commencé à courir au sujet des réunions, le nombre d’af­­faires qu’on a demandé à la société d’exa­­mi­­ner a énor­­mé­­ment augmenté et les objec­­tifs de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion ont commencé à chan­­ger. Les présen­­ta­­tions étaient faites aussi bien par des Vidocquiens que par des membres de l’as­­sis­­tance qui prenaient la parole en tant qu’in­­vi­­tés : lors d’une réunion, la sœur de la victime d’un meurtre a pris le micro et a accusé les gradés du Dépar­­te­­ment de la police de Phila­­del­­phie présents dans la salle de corrup­­tion ; lors d’une autre réunion, Frank Bender s’est levé et a émis l’hy­­po­­thèse que l’homme qui était venu présen­­ter l’af­­faire, le gérant d’un sex-shop dont l’ami avait été tué, était en fait le meur­­trier. « Le gars a nié, se souvient un Richard Walter amusé, et puis il s’est tiré aussi vite qu’il le pouvait. » Mais après cela, les règles ont changé et seuls les profes­­sion­­nels avaient le droit de présen­­ter des affaires. Et puisque la société était consul­­tée pour exami­­ner toujours plus de cas, elle a resserré son champ d’ex­­per­­tise pour qu’il corres­­ponde davan­­tage aux spécia­­li­­tés de ses membres. « Il y avait des méde­­cins légistes, des enquê­­teurs ou des odon­­to­­lo­­gistes qui, pour la plupart, travaillent avec des cadavres, affirme Walter. Nous avons réalisé que notre force, c’était les homi­­cides, car les morts ne peuvent pas parler. Les victimes de braquage à main armée le peuvent. Nous avons donc décidé de nous concen­­trer sur les affaires d’ho­­mi­­cides non-clas­­sées. » En 1992, la société s’est penchée sur le meurtre de Debo­­rah Wilson, une étudiante qui avait été retrou­­vée étran­­glée dans une cage d’es­­ca­­lier de la Drexel Univer­­sity de Phila­­del­­phie, en 1984. L’un des mystères de l’af­­faire était que la victime avait été retrou­­vée les pieds nus ; et les chaus­­sures qu’elle portait au moment de sa mort ne l’ont jamais été. Walter a alors suggéré que les enquê­­teurs recherchent un féti­­chiste des pieds. Trois ans plus tard, un agent de la sécu­­rité de l’uni­­ver­­sité, qui avait été limogé de l’ar­­mée parce qu’il volait les chaus­­sures des femmes mili­­taires, a été reconnu coupable du meurtre. Depuis lors, la Vidocq Society a joué le rôle de consul­­tant dans l’élu­­ci­­da­­tion de plusieurs affaires crimi­­nelles qui étaient de vrais casse-têtes. Plus récem­­ment, au mois d’oc­­tobre de l’an­­née dernière, Fred Born­­ho­­fen a fait une entorse aux règles de la société sur l’an­­cien­­neté des crimes qu’elle s’au­­to­­rise à trai­­ter pour exami­­ner une affaire datant de 2006 : une nuit, un étudiant avait disparu d’un campus du New Jersey et avait été retrouvé mort exac­­te­­ment un mois plus tard dans une décharge, son corps écrasé et mutilé.

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449 Downing Street
Brouillard nocturne sur Phila­­del­­phie
Crédits : George P. Mack­­lin

La police avait décou­­vert du sang et le collier que le garçon portait dans le compac­­teur à déchets qui se trou­­vait dans la cave de son dortoir, mais elle n’avait jamais pu comprendre comment ces éléments s’étaient retrou­­vés là et comment la victime avait été tuée. Les Vidocquiens ont suggéré que, après une dispute avec sa petite amie, il avait jeté son collier dans le vide-ordures de son bâti­­ment et l’avait regretté : il était alors descendu à la cave pour le récu­­pé­­rer. Là, il avait déclen­­ché le système élec­­trique qui contrô­­lait le compac­­teur à déchets : le vérin l’avait écrasé jusqu’à ce que mort s’en­­suive et son corps avait été rejeté dans une benne qui atten­­dait d’être trans­­por­­tée. « Ce n’était pas un homi­­cide, ni un suicide, affirme Born­­ho­­fen. C’était un horrible acci­dent. »

Le mystère des Currie

Dans la lumière tami­­sée du Down­­town Club, les serveuses déam­­bulent de table en table, remplis­­sant des tasses de café, tandis que les personnes atta­­blées pour dîner étudient les copies de sept pages repré­­sen­­tant les étages des lieux du crime de la famille Currie. Depuis le podium, l’ins­­pec­­teur Fair­­bairn passe d’une collec­­tion de photo­­gra­­phies à une liste de suspects. Il y a le voisin, qui habi­­tait juste à côté de la demeure fami­­liale au moment des meurtres, arrêté plus tard pour viol et bles­­sures : on lui a fait passer un test poly­­gra­­phique concer­­nant le crime, qu’il a réussi, et aucune preuve ne le lie à la scène. Puis il y a ce schi­­zo­­phrène de 26 ans, qui venait de s’échap­­per d’un hôpi­­tal psychia­­trique la nuit précé­­dant les meurtres, au passif violent impliquant des haches : il a confessé être l’au­­teur du meurtre, mais n’a jamais pu donner aux enquê­­teurs le moindre détail sur le déroulé de la scène. Et enfin, il y a Michael Currie, 27 ans à l’époque des meurtres, qui a affirmé à la police qu’il avait décou­­vert les corps muti­­lés de sa femme et de ses enfants en rentrant du travail. Ancien toxi­­co­­mane, Currie avait entre­­tenu une rela­­tion amou­­reuse avec l’une de ses collègues durant des mois, avant les meurtres.

Tandis que les serveurs débar­­rassent les derniers couverts, il examine avec Fair­­bairn les photo­­gra­­phies de la scène de crime sur une table vide.

Le jour du crime, il a quitté son poste pendant un laps de temps plutôt long, appa­­rem­­ment pour ache­­ter un venti­­la­­teur dans un super­­­mar­­ché où les vendeurs se sont souve­­nus de lui car il était trempé de sueur. Currie a été inter­­­rogé par les enquê­­teurs et ses habits ont été réqui­­si­­tion­­nés, puis inspec­­tés plusieurs fois par le labo­­ra­­toire crimi­­nel de l’État de Géor­­gie : « Aucune preuve valable, telle que du sang, n’a été retrou­­vée », affirme Fair­­bairn. Currie reste un suspect, mais en ving-trois ans, la police de Colum­­bus n’a rien trouvé de concluant pour relier qui que ce soit au crime. Cette affaire reste l’un des meurtres les plus tris­­te­­ment célèbres dans l’his­­toire de la ville et chacun des vingt ou trente enquê­­teurs qui ont inves­­ti­­gué s’y sont cassés les dents. Autour de 1 h 30 du matin, une demi-heure après le début de sa présen­­ta­­tion, Fair­­bairn est prêt à recueillir les ques­­tions de l’as­­sem­­blée. C’est à ce moment-là que les membres de la société commencent à travailler. « Ce que vous avez sous les yeux, me dit Richard Walter, c’est le poten­­tiel combiné de 82 personnes qui réflé­­chissent ensemble, contre celui d’une personne assise seule à son bureau. » L’exa­­men croisé prend un petit peu plus qu’une demi-heure. Aujourd’­­hui, ni Bender, ni Walter ne sont présents à la réunion. Néan­­moins, des ques­­tions sur les événe­­ments du 29 août 1985 et sur l’enquête qui a suivi fusent de chaque coin de la salle : Michael Currie était-il le père de tous les enfants ? Les cana­­li­­sa­­tions de la maison ont-elles été fouillées pour y trou­­ver des indices ? Les mains des victimes ont-elles été mises dans des sacs et jetées ? Où est conser­­vée l’arme du crime aujourd’­­hui ? Le docteur Michael F. Rieders, un toxi­­co­­logue judi­­ciaire à l’air grave, arbo­­rant un pin’s du drapeau améri­­cain sur le revers de sa manche, s’in­­ter­­roge sur le verre d’une fenêtre brisée sur la scène du crime. Flei­­sher, lui, se demande si Fair­­bairn sait dans quel ordre les victimes ont été tuées. « Pouvez-vous expliquer l’ap­­pa­rent désac­­cord entre les premiers enquê­­teurs sur la scène du crime et votre méde­­cin légiste au sujet de l’heure précise de la mort ? » lance une voix depuis le fond de la salle. Fina­­le­­ment, après une dernière ques­­tion du docteur Rieders au sujet de Michael Currie — « Êtes-vous toujours en posses­­sion de ses habits ? Des indices trou­­vés dans son véhi­­cule ? » — Flei­­sher remonte sur l’es­­trade pour tenter de conclure. Il offre à Fair­­bairn un souve­­nir de son passage ici : une loupe dans un bel écrin en bois. « Le premier outil scien­­ti­­fique de l’enquê­­teur, explique-t-il. Gardez-la sur vous. Je pense que cette affaire peut être réso­­lue, d’une manière ou d’une autre. Si vous avez besoin qu’on exhume les corps ou d’argent pour des tests ADN, nous serions ravis de vous aider à finan­­cer tout cela. »

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Le trio impro­­bable
Les fonda­­teurs de la Vidocq Society
Crédits : ABC News

La plupart des convives se dirigent vers la sortie mais une poignée d’entre eux reste pour discu­­ter un peu plus longue­­ment avec Fair­­bairn et son collègue, l’ins­­pec­­teur Drew Tyner. Le docteur Rieders s’ar­­rête près du groupe pour avan­­cer l’idée d’un examen au micro­­scope des habits du suspect et suggère à Fair­­bairn d’en­­voyer l’arme du crime à son labo­­ra­­toire pour faire de nouveaux tests : « Je serais heureux de la passer au crible pour vous. Gratui­­te­­ment. Cette affaire est terrible. » Un ancien de la CIA venu de Floride semble parti­­cu­­liè­­re­­ment inté­­ressé par les écla­­bous­­sures de sang : tandis que les serveurs débar­­rassent les derniers couverts, il examine avec Fair­­bairn les photo­­gra­­phies de la scène de crime sur une table vide, les clichés 10 × 8 macabres épar­­pillés entre les serviettes de table aban­­don­­nées négli­­gem­­ment sur la nappe.

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Born­­ho­­fen estime qu’au fil des ans, la société a étudié plus de trois cents cas d’ho­­mi­­cides non-réso­­lus. Mais deman­­dez-leur combien de ces enquêtes ont été éluci­­dées et les réponses sont moins évidentes. Il n’y a pas de proces­­sus de suivi offi­­ciel pour ceux qui viennent présen­­ter des affaires. À la fin de chaque réunion mensuelle, les membres les plus impliqués de la société peuvent échan­­ger des cartes de visite avec des enquê­­teurs et discu­­ter plus longue­­ment de pistes possibles. Mais il n’y a aucune garan­­tie qu’une affaire pourra être présen­­tée devant un tribu­­nal, et encore moins qu’un juge­­ment soit rendu. « C’est une zone parfai­­te­­ment grise », affirme Bender, qui avance que le premier rôle de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion est de main­­te­­nir en vie ces affaires non-réso­­lues et d’ap­­por­­ter gratui­­te­­ment les meilleures infor­­ma­­tions possibles aux enquê­­teurs les moins aidés. « Notre travail à Vidocq se résume au fait d’ai­­der les forces de l’ordre à résoudre certaines de leurs affaires, grâce à nos infor­­ma­­tions. Du coup, si vous me deman­­dez combien d’af­­faires nous avons réso­­lues, je vous répon­­drai aucune. Mais combien d’af­­faires les forces de l’ordre ont résolu grâce à notre aide ? Sûre­­ment beau­­coup. » « Je dirais que nous en résol­­vons 80 %, affirme Flei­­sher, mais résoudre une enquête et prou­­ver ce que nous avançons sont deux choses très diffé­­rentes. »

Le silence retombe dans la pièce pendant une longue minute avant que Walter ne tente une réponse.

« Nous ne faisons pas le compte, me dit Born­­ho­­fen. Si nous avons contri­­bué à une enquête de quelque façon que ce soit, nous avons rempli notre mission. Souvent – je dirais entre 30 et 50 % du temps –, nous nous aper­­ce­­vons que l’une de nos pistes a conduit à l’ar­­res­­ta­­tion et au juge­­ment du tueur. Nous rece­­vons un appel de l’enquê­­teur, qui nous dit alors : “On l’a eu, merci pour votre aide.” Mais c’est lui qui en retire le crédit. » Six semaines après sa visite à Phila­­del­­phie, Fair­­bairn n’est pas plus avancé dans son enquête pour savoir qui a tué Ann, Erica et Ryan Currie avec une hache à débrous­­sailler il y a vingt-trois ans. Quand je lui parle pour la dernière fois, lui et Tyner sont retour­­nés à leurs bureaux de Colum­­bus, plon­­gés dans des inves­­ti­­ga­­tions plus récentes, et n’ont pas eu de nouvelles de la Vidocq Society depuis la dernière réunion, mais ils restent opti­­mistes. « Quand vous avez une affaire comme celle-là, vieille de plus de vingt ans et dans laquelle vous savez à peu près qui est le coupable sans pouvoir le prou­­ver, la moindre étin­­celle peut déclen­­cher un feu qui vous conduira à l’élu­­ci­­da­­tion », affirme Tyner. De retour dans le salon de son bunga­­low, masqué par les vases de glaïeuls arti­­fi­­ciels posés sur la table, Richard Walker me parle pendant plusieurs heures de l’his­­toire de la société, de ses lectures sur le sadisme, des bacs remplis de dossiers sur des meurtres qui encombrent sa cave, avant d’en venir au problème des crimes insol­­vables. Combien d’af­­faires lui ont été présen­­tées qui se sont avérées tota­­le­­ment impos­­sibles à résoudre ? « Cela va vous sembler présomp­­tueux », me répond-t-il, dessi­­nant des cercles sur sa cuisse avec un cendrier, « mais je ne m’en rappelle pas une seule. » Alors peut-être celle qui a été la plus frus­­trante ? Le silence retombe dans la pièce pendant une longue minute avant que Walter ne tente une réponse, des couronnes de fumée de ciga­­rette tour­­noyant dans les airs. « Si vous voulez parlez de frus­­tra­­tion due à la complexité d’une affaire, pas une seule ne me revient en mémoire. J’ai­­me­­rais que ce soit le cas, car cela me fait passer pour un M. Je-sais-tout. Cela ne signi­­fie pas que j’ai toutes les réponses, dit-il. Mais il y a toujours quelque chose. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Julien Cadot d’après l’ar­­ticle « Murder on the Menu », paru dans  Tele­­graph Maga­­zine. Couver­­ture : La salle de dîner privée du Shang Palace. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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