par Ulyces | 0 min | 16 juin 2015

Nous sommes le 24 mars 2015 au matin et je m’ap­­prête à enfreindre la seule règle à respec­­ter dans une ancienne zone d’es­­sais nucléaires : ne rien manger et ne rien boire. Nous nous trou­­vons à Emu Fields, un coin de l’out­­back austra­­lien surnommé « la zone inter­­­dite de Woomera ». Alors que nous passons devant les premiers obélisques qui symbo­­lisent l’Opé­­ra­­tion Totem pendant laquelle, en 1953, l’ar­­mée britan­­nique a testé la bombe atomique, je soulève mon masque pour boire une gorgée d’eau. Wayne, mon compa­­gnon dans cette aven­­ture, me lance un regard inquiet. Mais c’est trop tard : je suis déjà en train de boire. Gloups.

Aux fron­­tières du réel

Neuf jours plus tôt, Wayne et moi nous sommes rencon­­trés pour la première fois dans le salon d’un hôtel, à Darwin. Il est arrivé par avion de Cali­­for­­nie et j’ai fait le voyage depuis Melbourne, où je réside. Nous nous sommes donné rendez-vous ici, dans cette ville maré­­ca­­geuse de la côte nord, pour débu­­ter une virée surréa­­liste qui nous amènera jusqu’au cœur meur­­tri du pays. Amis de longue date via Inter­­net, Wayne et moi avons commencé à discu­­ter de ce voyage l’an­­née dernière. Nous sommes membres de l’Ins­­ti­­tut des Études Atem­­po­­relles, une lignée d’aven­­tu­­rier modernes et un peu étranges. Une « sorte de croi­­se­­ment impro­­bable entre des explo­­ra­­teurs d’aujourd’­­hui et les cher­­cheurs en histoire natu­­relle qui peuplaient les discus­­sions épis­­to­­laires du XIXe siècle », comme le décrit un autre membre de notre groupe. Les bandes dessi­­nées telles que le Plane­­ta­­ry­­greatly de Warren Ellis nous inspirent. Nous voulons mêler la fiction à la réalité, voir tous les endroits étranges du monde et les décrire.

L'autoroute Anne Beadwell mène à Emu FieldsMikey Pryvt
L’au­­to­­route Anne Bead­­well mène à Emu Fields
Mikey Pryvt

En tant qu’A­­mé­­ri­­cain, Wayne a une vision de l’Aus­­tra­­lie qu’il s’est forgée en regar­­dant Mad Max quand il était petit. Pour ma part, j’ai déve­­loppé un inté­­rêt crois­­sant pour les travaux sur les « zones d’ex­­clu­­sion », ces endroits où la réalité commence à s’ef­­fri­­ter. Des livres comme Stal­­ker, écrit par les frères Strou­­gatsky, raconte les consé­quences d’un événe­­ment extra­­­ter­­restre. Les auteurs ont prophé­­tisé l’ap­­pa­­ri­­tion d’en­­droits tels que la zone d’ex­­clu­­sion de Tcher­­no­­byl et ont donné un nom aux personnes qui explorent ce terri­­toire inter­­­dit : les stal­­kers — les traqueurs. Le but de notre voyage consiste juste­­ment à nous aven­­tu­­rer dans une authen­­tique zone nucléaire aban­­don­­née. Lorsque nous parlons de notre futur périple dans la zone inter­­­dite de Woomera, nous l’ap­­pe­­lons le voyage dans « La Zone ». Nous nous équi­­pons comme si nous étions des stal­­kers à Tcher­­no­­byl. Notre atti­­rail se résume à des acces­­soires pure­­ment esthé­­tiques issus du surplus mili­­taire et des équi­­pe­­ments de protec­­tion, essen­­tiels pour l’ex­­pé­­di­­tion. Ça tombe plutôt bien, elle partira de Coober Pedy, où des scènes de Mad Max : Au-dela du dôme du tonnerre, de George Miller, ont été tour­­nées. C’est le point de départ idéal pour un périple vers un décor post-apoca­­lyp­­tique bien réel. Notre voyage s’ouvre sur les scènes surréa­­listes que nous avions espé­­rées : en descen­­dant de Darwin vers le sud, nous aper­­ce­­vons des termi­­tières étran­­ge­­ment déco­­rées et marchons au milieu de rochers connus sous le nom de Marbres Du Diable. Nous obser­­vons les cratères de météo­­rite vieux de 4 700 ans qui ont servi de terrain d’en­­traî­­ne­­ment aux astro­­nautes pour l’une des missions Apollo. Nous passons une nuit à Wycliffe Well, le « coin parfait pour obser­­ver des OVNI en Austra­­lie », et sommes accueillis au petit-déjeu­­ner par le gérant et son masque d’alien.

Même bien équipé, la zone reste très hostileCrédits : Mikey Pryvt
Même bien équipé, la zone reste très hostile
Crédits : Mikey Pryvt

Le matin du 21 mars, nous nous arrê­­tons à la librai­­rie de Coober Pedy pour véri­­fier les dernières auto­­ri­­sa­­tions requises. La proprié­­taire nous parle d’une grande tempête de sable qui a eu lieu alors qu’ils étaient en train de tour­­ner Mad Max : Au-dela du dôme du tonnerre. Elle explique que le came­­ra­­man survo­­lait la ville lorsque la tempête a éclaté, et ces images sont deve­­nues emblé­­ma­­tique de la fin du film. La libraire enchaîne ensuite avec une anec­­dote sur les espèces locales de grenouilles, qui hibernent en s’en­­fonçant profon­­dé­­ment dans le sol entre les rares averses orageuses de la région. Les scien­­ti­­fiques, nous dit-elle, étudient actuel­­le­­ment le méta­­bo­­lisme de ces grenouilles pour s’en servir dans l’ex­­plo­­ra­­tion de l’uni­­vers. Le film Pitch Black a lui aussi été tourné ici. Le vais­­seau spatial utilisé dans le film a été aban­­donné par l’équipe de produc­­tion. Il trône là, de plus en plus déla­­bré, à côté des toilettes du parking du musée de l’opale. Mad Max : Fury Road était censé être tourné à quelques centaines de kilo­­mètres de Coober Pedy, dans un endroit appelé Broken Hill, jusqu’à ce que de violentes pluies ne ruinent soudain le paysage déser­­tique. Ils ont fina­­le­­ment tourné en Nami­­bie, mais l’es­­prit de la saga habite les lieux pour toujours. Plus tard dans l’après-midi, nous lais­­sons derrière nous une vaste trai­­née de pous­­sière tandis que nous quit­­tons la ville à vive allure, testant le 4×4 que nous venons de louer. En route pour inspec­­ter la Dingo Fence, une struc­­ture longue de 5 613 km qui traverse le sud-est de l’Aus­­tra­­lie, sépa­­rant les chiens sauvages des zones d’éle­­vage de moutons du pays. Ce n’est que le lende­­main que nous réali­­sons que la jauge d’es­­sence est bien plus basse que prévu. Cet engin, même avec deux jerry­­cans d’es­­sence de secours, ne nous permet­­tra pas de faire l’al­­ler-retour à Emu Fields. Si nous ne nous en étions pas aperçus et que nous n’avions pas changé de véhi­­cule, nous serions restés dans le désert pour toujours – deux cadavres pour­­tant bien équi­­pés. Encore une histoire qui aurait alimenté les légendes locales.

Des obélisques marquent l'emplacement des explosions nucléairesCrédits : Mikey Pryvt
Des obélisques marquent l’em­­pla­­ce­­ment des explo­­sions nucléaires
Crédits : Mikey Pryvt

Stal­­kers

23 mars 2015. À l’aube, les kangou­­rous courent le long de la Dingo Fence à côté de nous tandis que le soleil se lève ; ce sont les seuls autres mammi­­fères que nous verrons pendant les deux prochains jours. Wayne me fait remarquer qu’au­­cune barrière ne pourra jamais empê­­cher ces créa­­tures d’al­­ler où bon leur semble. Len Beadell – prédé­­ces­­seur spiri­­tuel de Mad Max, ce célèbre bush­­man et géomètre qui a rendu prati­­cable de vastes éten­­dues du désert austra­­lien – a ouvert cette voie avec un mini­­mum de soutien logis­­tique. Il s’orien­­tait grâce aux étoiles et utili­­sait des balles à la place des vis pour fabriquer les panneaux de signa­­li­­sa­­tion. Ces routes défon­­cées n’ont pas été entre­­te­­nues depuis des lustres ; irré­­gu­­lières et pleines de bosses, elles ont raison de notre véhi­­cule. Nous chan­­geons un pneu crevé sur une éten­­due de brousse qui servait autre­­fois de piste d’at­­ter­­ris­­sage de fortune pour les avions qui livraient des char­­ge­­ments atomiques. Les barils de pétrole rouillés qui ravi­­taillaient les avions sont toujours alignés sur le bord de la piste. Le lende­­main, nous arri­­vons à Emu Fields. Pas vrai­­ment la desti­­na­­tion touris­­tique rêvée. Les panneaux se comptent sur les doigts d’une main et sont en piteux état. Le GPS nous conduit à quelques kilo­­mètres seule­­ment du péri­­mètre où ont eu lieu les essais nucléaires. Nous nous instal­­lons pour la nuit. Tout ce que nous avons pour nous guider à ce stade, c’est un bref carnet de bord écrit par un précé­dent voya­­geur. Quand le site de Trinity dans le Nevada – là où la première explo­­sion nucléaire au monde a été enre­­gis­­trée – a orga­­nisé une jour­­née portes ouvertes le mois dernier, plus de 5 000 personnes ont fait le dépla­­ce­­ment. Mais pour cet endroit, il n’y a pas de brochures touris­­tiques. Pas d’of­­fice de tourisme non plus.

Un reste du tournage de Pitch BlackCrédits : Wayne Chambliss
Un vestige du tour­­nage de Pitch Black
Crédits : Wayne Cham­­bliss

Sur la route, nous tombons sur les vestiges et les restes épar­­pillés d’un campe­­ment certai­­ne­­ment établi par l’ar­­mée britan­­nique. Des blocs de béton et des tessons de bouteilles sont tout ce qu’il reste de ceux qui sont venus jusqu’ici, au milieu de nulle part, pour prendre le contrôle de la puis­­sance atomique pour leur roi et leur pays. Il y a une raison pour le choix du lieu. Aussi loin que porte le regard, il n’y a que des arbres clair­­se­­més et des rochers. On peut presque sentir la présence des fantômes des sujets invo­­lon­­taires de ces tests. Tandis que les fermes situées à proxi­­mité ont été préve­­nues, la popu­­la­­tion locale abori­­gène, elle, ne l’a pas été… 45 indi­­gènes se sont retrou­­vés piégés dans le brouillard noir haute­­ment radio­ac­­tif qui a recou­­vert la région sur plus de 160 km autour du lieu de l’ex­­plo­­sion. Plus de la moitié d’entre eux sont morts. Ce qui a fait dire à mon compère : « L’ex­­pres­­sion “colo­­nia­­lisme nucléaire” ne m’était jamais venue à l’es­­prit jusqu’à présent. »

~

Le matin du 24 mars, nous fran­­chis­­sons le seuil de la Zone. Ça y est, nous sommes des Stal­­kers. L’en­­droit est marqué par la présence de trini­­tite – un résidu vitreux formé par la vague de chaleur de l’ex­­plo­­sion nucléaire sur le sable. Quelques touffes d’herbe poussent en dessous des obélisques, auprès des vestiges en acier tordu des plate­­formes d’es­­sais nucléaires. La nature, semble-t-il, reprend toujours ses droits. Cela fait main­­te­­nant plus de soixante ans qu’Emu Fields a cessé d’être un péri­­mètre actif d’es­­sais nucléaires. Tout comme Tcher­­no­­byl, c’est toujours une zone d’ex­­clu­­sion. D’après les panneaux les plus récents, on peut à nouveau chas­­ser les kangou­­rous sans risque pour la santé car ces derniers ne font que traver­­ser le terri­­toire. Quant aux animaux des nombreuses garennes, ils vaut mieux les consi­­dé­­rer comme des espèces proté­­gées. Mis à part les obélisques qui marquent l’en­­droit des déto­­na­­tions, et les gravats épar­­pillés des struc­­tures qui soute­­naient les bombes atomiques, il n’y a pas grand-chose à voir à l’in­­té­­rieur de la Zone. Nous vadrouillons sur le site pendant peut-être une heure, pas plus. Ça suffit comme ça. C’est l’apo­­gée de notre aven­­ture, l’abou­­tis­­se­­ment de milliers de kilo­­mètres de route et de mois de prépa­­ra­­tion. Et puis rideau. Il n’y a plus rien à absor­­ber ici si ce n’est un peu plus de radio­ac­­ti­­vité.

Quit­­ter la Zone
Crédits : Mikey Pryvt

Traduit de l’an­­glais par Céline Laurent Santran d’après l’ar­­ticle « Mad Max Ground Zero », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Entrée dans la Zone, par Mikey Pryvt.
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