par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 30 juillet 2015

Le Wadi Rum

Une mati­­née d’hi­­ver à l’en­­trée du village de Rum, à l’ex­­trême Sud de la Jorda­­nie. Dernier arrêt du bus en prove­­nance d’Aqaba, la ville qui ne dort jamais. Je me tourne vers la route qui vient de m’ame­­ner, une longue balafre de béton dans un décor lunaire. Surnom­­mée la vallée de la lune, Wadi al Qamar, le Wadi Rum est une zone déser­­tique de plus de 70 000 km², un désordre composé de regs, steppes, tassi­­lis et montagnes dont les sommets percent l’azur à près de 2 000 mètres d’al­­ti­­tude. « Des îles qui atten­­draient l’écrou­­le­­ment défi­­ni­­tif dans l’ar­­rière-cour du monde », comme le poétise l’aven­­tu­­rier et écri­­vain Sylvain Tesson. De tous temps, les nomades bédouins ont parcouru ces boule­­vards de sable et de pierre. Ils se sont recueillis dans ces cathé­­drales de pierre aux couleurs anthra­­cite, ivoire et carmin. Il s’y sont proté­­gés du chant des dunes et de ses djinns, la vie caden­­cée par les étapes du jour et de la nuit.

ulyces-wadirum-01
La route d’Aqaba
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Avant le tour­­nage, à quelques kilo­­mètres de là, du film Lawrence d’Ara­­bie en 1962, le seul bâti­­ment exis­­tant dans la région était un petit fort. Créé pour la Police du Désert, il se trou­­vait à proxi­­mité de Rum, lieu de rassem­­ble­­ment des tribus locales qui venaient y cher­­cher de l’eau dans les sources, les seules qui soient pérennes à une centaine de kilo­­mètres à la ronde. « La région a bien changé », soufflent les anciens. La roche, le sable, mais aussi le béton coha­­bitent ici désor­­mais. Le village de Rum garde aujourd’­­hui l’en­­trée du désert. Antennes et para­­boles percent le ciel de ce village cubiste aux ruelles géomé­­triques, grain de sable dans le désert que des 4×4 sillonnent et inondent de pous­­sière. Aux détours de façades roses, une nuée d’en­­fants qui s’amuse balle aux pieds, quelques jeunes grou­­pés autour d’une vieille Toyota ou le regard placide d’un ancien, assis sur le perron de sa maison inache­­vée. De multiples écri­­teaux tape-à-l’œil et de graf­­fi­­tis inter­­­pellent le touriste, sur les murs ou en surplomb des maisons. Un bien curieux tableau. Qui l’au­­rait cru, un demi-siècle plus tôt ? Plusieurs centaines de personnes vivent ici désor­­mais, entre quatre murs. Le mouve­­ment qui a drainé ces familles des boule­­vards de sable jusqu’aux abords de la Desert High­­way remonte à une tren­­taine d’an­­nées seule­­ment. Aujourd’­­hui, du Nord au Sud, d’Am­­man à Aqaba, l’an­­cienne voie royale déverse des milliers de touristes dans le désert du Wadi Rum. Ce lieu autre­­fois coupé des autres est entré dans la marche du monde. À l’échelle de l’his­­toire de cette popu­­la­­tion, qui a toujours tiré son prin­­ci­­pal revenu des acti­­vi­­tés pasto­­rales et du commerce nomade, le boule­­ver­­se­­ment est soudain, il est profond. Un aban­­don du mode de vie nomade observé non seule­­ment ici mais égale­­ment aux quatre coins du monde, propre à « amol­­lir le cœur et l’âme », d’après les mots d’Odette du Puigau­­deau, l’eth­­no­­logue bretonne.


ulyces-wadirum-02
Le village de Rum
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Tout a commencé avec la séden­­ta­­ri­­sa­­tion des familles, encou­­ra­­gée par les auto­­ri­­tés dans les années 1970. Le déve­­lop­­pe­­ment massif du tourisme est venu appuyer ce nouveau modèle, vers la fin des années 1980, avant que la révo­­lu­­tion appor­­tée par Inter­­net ne modi­­fie la vie du village et de sa popu­­la­­tion en profon­­deur dans les années 2000. Il y a l’his­­toire offi­­cielle de Rum, et il y a celle qui se niche dans ses marges, diffi­­cile à saisir. Celle que l’on perçoit avec le temps. Des marges occu­­pées par une jeunesse pres­­sée, à l’image du chan­­ge­­ment qui touche la société bédouine, alors carac­­té­­ri­­sée par ses dérives : addic­­tions, violence, misère affec­­tive et sexuelle. La moder­­nité subite et d’une certaine manière, subie, a rebattu des cartes tirées depuis des millé­­naires. Amenant la richesse sans toujours la distri­­buer équi­­ta­­ble­­ment, inter­­­ro­­geant une vision du monde qui n’ap­­par­­te­­nait jusqu’a­­lors qu’à un milieu mystique, le désert. Ici, le soleil est le foyer du jour. Il vrille les regards ; à midi, on marche les yeux au sol. Au détour d’une rue, un vieillard me montre une maison : l’homme que je cherche y habite. Attal­­lah Al-Blewi, le gérant de Bedouin Life­­style, gère une entre­­prise locale propo­­sant des séjours dans le désert, sous la tente tradi­­tion­­nelle ou les étoiles, à dos de chameaux ou à bord de véhi­­cules tous terrains. J’y travaille­­rai pendant deux mois, en tant que facto­­tum, homme à tout faire.

La nuit, dans le désert, le silence est écra­­sant.

Je passe­­rai la majeure partie de mon temps dans le désert, au camp d’At­­tal­­lah et en compa­­gnie de ses employés : Ala, Ali, Samir et Moudja­­hid. Nous ne nous quit­­te­­rons pratique­­ment pas pendant deux mois, de jour comme de nuit. Ainsi, compo­­sant la mosaïque écla­­tée d’une incroyable histoire, ces person­­nages auront tous quelque chose à ensei­­gner de ce milieu en muta­­tion. Un vieux proverbe dit que « seuls les Bédouins et les dieux s’amusent dans le désert ». Aujourd’­­hui, cet adage semble avoir fait son temps.

Les premiers hommes

« Les Bédouins sont les premiers hommes. » Au volant d’un pick-up japo­­nais, habi­­tué au tracé chao­­tique des dunes, Ala Moham­­med récite un premier cours magis­­tral sur les vertus bédouines, qu’il n’aura de cesse de creu­­ser lors des semaines suivantes. « Nos ancêtres vivent ici depuis des millé­­naires. Les enfants de ma géné­­ra­­tion ont grandi dans le désert, en appre­­nant des anciens qui sont restés là-bas. La plupart des gens pensent que les Bédouins vivaient une vie roman­­tique, mais c’étaient une vie extrê­­me­­ment diffi­­cile », pour­­suit-il en tritu­­rant son télé­­phone portable, une main ferme posée sur le volant. C’est notre première rencontre. Il m’em­­mène au campe­­ment, situé à quelques kilo­­mètres en aval du village de Rum. Quelques tentes isolées aux flancs d’une paroi verti­­gi­­neuse, à proxi­­mité de la mythique forma­­tion des Sept piliers de la sagesse.

ulyces-wadirum-03
Ala Moham­­med
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Grand, très élancé, Ala porte le keffieh jorda­­nien, blanc et rouge, intro­­duit par les Britan­­niques pour la légion arabe. Élégant, il porte une longue tunique appe­­lée dish­­da­­sha, agré­­men­­tée d’un sweat à capuche. Une lourde cheve­­lure noire tombe en boucle sur ses épaules. Né il y a vingt-quatre ans à Diseh, un village situé à quelques kilo­­mètres, il offi­­cie depuis dix-huit mois à Rum comme guide, cuisi­­nier ou cour­­sier à l’oc­­ca­­sion. Il incarne parfai­­te­­ment la nouvelle géné­­ra­­tion bédouine : fière de ses tradi­­tions, inté­­grée à la dyna­­mique du monde, mais sans véri­­table hori­­zon. Retour en arrière. Indé­­pen­­dance jorda­­nienne, 1949. Après des années de conflits, les steppes sont paci­­fiées. La Jorda­­nie, comme les États arabes voisins, faisait autre­­fois partie d’une seule et même province : la Grande Syrie otto­­mane. Avec la nais­­sance des États modernes, chaque sous-partie de cet ensemble déve­­loppe, au fil des années, un discours iden­­ti­­taire sur lui-même. La Syrie valo­­rise sa tradi­­tion urbaine, quand la Pales­­tine met en avant la classe des paysans, les falla­­hin. En Jorda­­nie, le Roi Abdal­­lah Ier, consi­­déré comme le cheikh suprême du pays, peut comp­­ter sur le soutien des tribus du désert. Dès le milieu des années 1970, cepen­­dant, l’ur­­ba­­ni­­sa­­tion galo­­pante, l’argent de la diaspora et les aides au déve­­lop­­pe­­ment venues des pays du Golfe boule­­versent profon­­dé­­ment la struc­­ture démo­­gra­­phique d’un pays qui se moder­­nise à grande vitesse. Un nouveau pacte social vient favo­­ri­­ser les popu­­la­­tions urbaines et la classe moyenne. Les Bédouins vont rapi­­de­­ment en payer le prix : la moder­­nité ration­­nelle et les théo­­ries de la post-colo­­ni­­sa­­tion et du déve­­lop­­pe­­ment amènent de nouveaux para­­digmes. La tradi­­tion, entrave au déve­­lop­­pe­­ment aux yeux des tech­­no­­crates, doit être dépas­­sée. Les auto­­ri­­tés, fortes de leurs nouveaux modèles, déve­­loppent une atti­­tude pater­­na­­liste à l’en­­droit de tribus relé­­guées du rang de symbole à celui de vestige encom­­brant. Groupe des origines, mais égale­­ment peuplade sous-déve­­lop­­pée, sans éduca­­tion, qu’il convient de sortir de l’obs­­cu­­rité millé­­naire dans laquelle elle végète depuis trop long­­temps. « Les plani­­fi­­ca­­teurs, armés de leur savoir moderne et ration­­nel, réduisent les popu­­la­­tions qu’ils veulent déve­­lop­­per à des igno­­rants passifs », écrit l’an­­thro­­po­­logue française Géral­­dine Chate­­lard. Elle pour­­suit : « La prégnance des stéréo­­types sur les Bédouins n’est pas moins forte en Jorda­­nie – ou dans le monde arabe en géné­­ral – qu’en Occi­dent. Pour le cita­­din et le paysan, le Bédouin peut symbo­­li­­ser tour à tour les valeurs les plus prisées ou l’in­­cu­­rie reli­­gieuse, la sédi­­tion, la néga­­tion de la civi­­li­­sa­­tion. »

Les Bédouins inté­­rio­­risent vite cette nouvelle condi­­tion. Pour autant, loin de voir celle-ci comme une humi­­lia­­tion, ils la valo­­risent : ils sont les derniers gardiens de la tradi­­tion, envers et contre tous. La nuit se consume depuis quelques heures, Ala et moi sommes allon­­gés côte-à-côte dans la grande tente commune. Les seules lumières qui filtrent, grésillantes, sont celle de sa ciga­­rette et du foyer qui s’éva­­nouit. Ala ne s’ar­­rête jamais de fumer, jusqu’à trois paquets par jour. Il s’in­­surge de ma ques­­tion : « Bien sûr que je suis fier d’être Bédouin. C’est la chose la plus impor­­tante que je possède. Je pour­­rais tuer par fierté. Les Bédouins sont comme ça. » La nuit, dans le désert, le silence est écra­­sant. Après quelques secondes, il pour­­suit. « Je suis fier, mais je sens le poids du juge­­ment partout où je passe. Je n’aime pas aller en ville, où on me prend pour un délinquant. Un jour je voya­­geais en car jusqu’à Amman, il ne restait qu’une place de libre, à côté de moi. Eh bien les gens préfé­­raient se tenir debout que de s’as­­seoir. Ma petite amie, qui est chinoise, m’a alors appelé. Nous avons discuté en anglais. Les passa­­gers du bus étaient sidé­­rés de voir un Bédouin parler anglais », s’amuse-t-il. Il se sert à nouveau dans le paquet et ouvre la porte de la tente. Dans le ciel de janvier, les étoiles, si proches du sol, sont pareilles à de gros flocons. Il tranche : « Les Jorda­­niens ont presque tous des origines bédouines, mais notre culture ne les inté­­resse plus. »

ulyces-wadirum-04
La nuit dans le Wadi Rum
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Rapi­­de­­ment, les élites souhaitent inté­­grer les Bédouins au déve­­lop­­pe­­ment qui porte le pays. La déci­­sion est prise de séden­­ta­­ri­­ser la popu­­la­­tion du désert afin de mieux la contrô­­ler. Le gouver­­ne­­ment offre de construire des maisons et des écoles, creuse des puits, multi­­plie les services aux familles et subven­­tionne large­­ment leur instal­­la­­tion à Rum et à Diseh, le prin­­ci­­pal village de la région. Il décou­­rage le mode de vie nomade en régle­­men­­tant toujours plus dure­­ment l’ac­­cès aux zones déser­­tiques. En 1960, une école mili­­taire est ouverte dans la région, suivie par une clinique en 1965, sur le terri­­toire du futur village de Rum. En 1975, la grande tribu des Zala­­byeh est la première à s’y instal­­ler en nombre, ce site faisant parti de sa dira, son terri­­toire coutu­­mier. La vie en garni­­son a aussi préparé le terrain à la séden­­ta­­ri­­sa­­tion ; un phéno­­mène que l’on retrouve dans de nombreux États, qui ont su unifier leurs marges par la conscrip­­tion ou le recru­­te­­ment mili­­taire de popu­­la­­tions cibles. « En plus du pasto­­ra­­lisme, les Bédouins travaillent tradi­­tion­­nel­­le­­ment dans la police ou l’ar­­mée, la Patrouille du désert ou la Légion arabe », m’ex­­plique Ala. Il a lui-même servi deux ans dans les services de rensei­­gne­­ment du pays, consi­­dé­­rés comme les plus effi­­caces du monde arabe. « Les Bédouins vont dans l’ar­­mée car il n’y a pas beau­­coup d’op­­por­­tu­­ni­­tés ailleurs. Puis nos quali­­tés conviennent bien : on est résis­­tants, on est dur, on est loyaux. Mais la vie là-bas est diffi­­cile, quand on vient d’ici. »

Peu à peu, les Bédouins sont obli­­gés d’aban­­don­­ner leur mode de vie itiné­­rant.

Plusieurs axes viennent appuyer cette poli­­tique qui videra le désert en quelques années. La scola­­rité devient obli­­ga­­toire pour les enfants et de grands projets agri­­coles sont soute­­nus, rédui­­sant la super­­­fi­­cie des terres lais­­sées en pâture, donc le pasto­­ra­­lisme. Pour beau­­coup, il devient alors trop coûteux de main­­te­­nir un mode de vie nomade. Passer de la tente à la maison est une déci­­sion facile à prendre, écono­­mique­­ment parlant. Réali­­sée géné­­ra­­le­­ment en filant des poils de chèvres (beit esh-sha’ar en arabe, « la maison en poils ») une tente est à chan­­ger tous les deux ans envi­­ron. Depuis les années 1960, les trou­­peaux s’ame­­nuisent et il y a de moins en moins de bêtes sur lesquels préle­­ver des matières premières. Peu à peu, les Bédouins sont obli­­gés d’aban­­don­­ner leur mode de vie itiné­­rant. Au fil des années, certaines familles parviennent encore, diffi­­ci­­le­­ment, à préser­­ver un mode de vie semi-nomade. Indé­­nia­­ble­­ment, la séden­­ta­­ri­­sa­­tion a eu un impact posi­­tif sur les condi­­tions de vie de la popu­­la­­tion bédouine. Aupa­­ra­­vant, les femmes perdaient en moyenne de deux à six enfants, du fait des condi­­tions non-stériles d’ac­­cou­­che­­ment dans le désert. À partir des années 1980, toutes les nais­­sances ont lieu dans des hôpi­­taux. L’es­­pé­­rance de vie augmente en consé­quence. Les écoles apportent l’édu­­ca­­tion pour tous, les puits révo­­lu­­tionnent la gestion des tâches ména­­gères au quoti­­dien, quand les commerces donnent accès à de nouveaux biens de première néces­­sité. En tout, onze plans sont menés entre 1960 et 1980. Pour autant, diffi­­cile de parler d’un modèle viable sur le long terme pour les popu­­la­­tions locales. Le déve­­lop­­pe­­ment aveugle de ces années-là ne profite pas égale­­ment à tout le monde et les Bédouins, qui font face à une stig­­ma­­ti­­sa­­tion toujours très forte dans le pays, se consi­­dèrent victimes du système : leurs sources de reve­­nus tradi­­tion­­nelles se sont épui­­sées, en raison de leur nouveau mode de vie.

ulyces-wadirum-05
À dos de chameaux
Crédits : Josse­­lin Brémaud

La société bédouine délaisse un modèle basé sur la sobriété et la liberté pour un autre, marqué par la dépen­­dance vis-à-vis d’un État centra­­li­­sa­­teur et ses ressources. Au tour­­nant du siècle, le vent de la révolte souffle dans le désert. Le soulè­­ve­­ment de Ma’an, en 1998, enflamme la région. Le roi Hussein y envoie son armée et place la ville sous couvre-feu. Le mythe de la soumis­­sion des Bédouins au trône s’ef­­fondre pour un temps. Le gouver­­ne­­ment jorda­­nien a néan­­moins plus d’une corde à son arc. Car au tour­­nant des années 1990, le déve­­lop­­pe­­ment expo­­nen­­tiel du tourisme va fina­­le­­ment empor­­ter l’adhé­­sion des popu­­la­­tions locales. Un nouveau modèle est né.

L’es­­sor du tourisme

Avant 1962, le tourisme est presque inexis­­tant en Jorda­­nie. Si l’agence Thomas Cook orga­­nise des séjours à Pétra dès la toute fin du XIXe siècle, avant que des offi­­ciels britan­­niques ne s’aven­­turent dans le désert du Wadi Rum durant le mandat, le phéno­­mène reste margi­­nal. La fin mouve­­men­­tée de la tutelle britan­­nique ne permet pas encore au pays de valo­­ri­­ser son histoire et son patri­­moine. Dans les années 1960, quelques aven­­tu­­riers conti­­nuent de visi­­ter Petra et le Wadi Rum. L’ima­­ge­­rie domi­­nante dres­­sée par ces voya­­geurs est encore celle d’une peuplade aux anti­­podes de la civi­­li­­sa­­tion, qui semble vivre une histoire circu­­laire, immé­­mo­­riale. La moder­­nité tech­­nique s’in­­si­­nue pour­­tant peu à peu dans le désert. Par fulgu­­rances, les esprits s’ac­­cou­­tument au chan­­ge­­ment. En 1968, le Bédouin Sabah Atieg Al-Zala­­bieh intro­­duit le premier truck dans le désert. Cet événe­­ment, qui peut paraître anec­­do­­tique, va ouvrir la voie à une nouvelle façon de penser le lieu et son exploi­­ta­­tion.

ulyces-wadirum-06
La piste du désert
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Le proces­­sus s’en­­clenche véri­­ta­­ble­­ment au début des années 1980. Dans un pays qui confirme sa stabi­­lité sur le plan poli­­tique, le gouver­­ne­­ment décide de déve­­lop­­per des infra­s­truc­­tures à grande échelle. Tradi­­tions millé­­naires, merveilles natu­­relles et stabi­­lité poli­­tique : une asso­­cia­­tion gagnante. Le feu va prendre, il ne manque plus que l’étin­­celle. En 1984, elle vient de la roche : deux grim­­peurs anglais, Tony Howard et Di Taylor, sont invi­­tés par le gouver­­ne­­ment jorda­­nien pour mesu­­rer le poten­­tiel de la région en matière d’es­­ca­­lade. Ils tombent amou­­reux de la région et écrivent un best-seller sur leur aven­­ture, Treks and climbs in Wadi Rum. La Vallée de la lune devient en peu de temps une Mecque de la grimpe, renom­­mée à l’échelle inter­­­na­­tio­­nale. Les deux varap­­peurs font venir trois jeunes Bédouins en Grande-Bretagne pour les former aux tech­­niques modernes d’es­­ca­­lade et leur permettre de travailler comme guides. Les Bédouins, cepen­­dant, n’ont pas attendu l’ar­­ri­­vée des premiers profes­­sion­­nels euro­­péens pour gravir les immenses défi­­lés et canyons du désert. Certaines de ces routes, emprun­­tées alors par des chas­­seurs, des apothi­­caires ou des glaneurs, datent du temps des tribus naba­­téennes. Plus tard, lors de tensions inter-tribales, ces sommets ont servi de postes de guet. Ala connaît diffé­­rents chemins de grimpe par cœur, et s’at­­taque à la roche pieds nus, sans corde. L’es­­ca­­lade est ici complexe, la roche est friable. Il m’em­­mène dans des lieux très recu­­lés, qu’il connaît comme sa poche. Le soleil perce des masses alen­­tours, géants de grès et de granit, coupant la vallée en deux. D’un côté le froid, les teintes rouges et humides, de l’autre le soleil et les éclats dorés du sable tiède. Le Wadi Rum renaît dans la fraî­­cheur mati­­nale. « C’est le plus bel endroit de la Terre », me souffle-t-il du haut d’une immense corniche. Diffi­­cile de le contre­­dire. Le dessin du désert a le chaos pour modèle. Un chaos silen­­cieux, façonné dans le ventre du monde.

ulyces-wadirum-09
« Le plus bel endroit de la Terre »
Crédits : Josse­­lin Brémaud

L’in­­ten­­sité qui règne dans ces lieux fait tour­­ner la tête, et pousse à vouloir s’en­­fon­­cer toujours plus loin. Tout en bas, une petite musique se joue, un écho qui parvient en sour­­dine. « Les grains de sable, pous­­sés par le vent, caressent les dunes », souf­­flait El-Asmat, un chro­­niqueur arabe du VIIIe siècle. Sylvain Tesson, grand amateur d’es­­ca­­lade, a long­­temps parcouru ces « hanches de femmes offertes à la brûlure du ciel », les vires de ces canyons « qui enfoncent leurs plaies dans les flancs de la montagne », comme il le raconte dans un article consa­­cré à l’es­­ca­­lade dans le désert du Wadi Rum. À la fin des années 1980, les struc­­tures d’ac­­cueil pour ces premiers touristes avides de sensa­­tions extrêmes sont rudi­­men­­taires. Une partie des familles bédouines sont restées semi-nomades. Emme­­nés en truck dans le désert, les visi­­teurs sont invi­­tés à visi­­ter les anciens restés sur place. Tout le monde mange et dort sous la tente, sans aména­­ge­­ment parti­­cu­­lier, sinon quelques cous­­sins ou couver­­tures supplé­­men­­taires pour les voya­­geurs. Les années 1990 sont celles de la véri­­table trans­­for­­ma­­tion : jusqu’à 32 000 personnes par an visitent alors le désert. Le 26 octobre 1994, les accords de paix signés par la Jorda­­nie et Israël vont accé­­lé­­rer encore un peu plus la nouvelle dyna­­mique. L’État comme le secteur privé s’in­­té­­ressent de très près au déve­­lop­­pe­­ment de ce terri­­toire. Les Bédouins sont assis sur une mine d’or. Une partie des familles consi­­dère alors que leur inté­­rêt premier est d’al­­ler dans le sens du vent et se lancent dans le déve­­lop­­pe­­ment de struc­­tures d’ac­­cueil pour les touristes. Le village de Rum figure aujourd’­­hui la porte d’en­­trée du désert. La seule route venant d’Aqaba s’ar­­rête à l’en­­trée du bourg, lieu de passage obligé pour les touristes qui veulent visi­­ter le désert. Au fil des années, les cars vont déver­­ser des milliers de visi­­teurs dans ce lieu du bout du monde.

En quelques années, le village comme le désert deviennent des poubelles à ciel ouvert.

Pour­­tant, préservé de toute influence humaine majeure pendant des siècles, le désert du Wadi Rum est une zone natu­­relle extrê­­me­­ment sensible. Dans un contexte de déve­­lop­­pe­­ment préci­­pité et de course à l’argent facile, « les villages de séden­­ta­­ri­­sa­­tion du Sud jorda­­nien touris­­tique, en parti­­cu­­lier dans la région de Diseh et Wadi Rum, offrent un spec­­tacle où se mêlent signes de sous-déve­­lop­­pe­­ment et de moder­­nité tech­­no­­lo­­gique : des cubes de parpaing brut au milieu des paysages les plus gran­­dioses, des rues à peine asphal­­tées et jonchées d’or­­dures, des véhi­­cules à moteur omni­­pré­­sents tout comme, depuis peu, des antennes para­­bo­­liques et des télé­­phones mobiles. Les touristes sont souvent déçus de leur visite chez les habi­­tants du “désert” », explique l’eth­­no­­logue Géral­­dine Chate­­lard, qui est allée faire son terrain de recherche sur place, au début des années 2000. En raison de la beauté natu­­relle et de la fragi­­lité de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment dans la région, une mission écolo­­gique est envoyée sur place dès 1978. Elle recom­­mande alors d’in­­té­­grer le Wadi Rum au réseau des aires proté­­gées du pays. Peu de temps après, le gouver­­ne­­ment jorda­­nien charge la Société Royale pour la Conser­­va­­tion de la Nature (RSCN) de gérer cette zone. Mais face à la crois­­sance expo­­nen­­tielle des acti­­vi­­tés liées au tourisme et à l’in­­ter­­ven­­tion sur la zone d’un panel d’ac­­teurs et d’in­­ves­­tis­­seurs très impor­­tant (dont l’Au­­to­­rité régio­­nale d’Aqaba, véri­­table État dans l’État), la ques­­tion de l’éco­­lo­­gie et de la préser­­va­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment reste au second plan.

~

Ghanem, l’un des nombreux cadets d’At­­tal­­lah, prépare ce jour-là le déjeu­­ner. Il réchauffe le shrak, le pain bédouin, sur les braises du petit feu qu’il vient d’al­­lu­­mer. C’est un jeune homme vif et curieux, qui parle parfai­­te­­ment anglais et un petit peu français. Avec lui, il est possible de discu­­ter d’ab­­so­­lu­­ment tout, y compris de poli­­tique. Il porte un regard sévère sur la monar­­chie, mais concentre sa rancœur sur les membres du Parle­­ment. « Les élec­­tions ont lieu tous les quatre ans, explique-t-il, mais le Roi peut dissoudre l’as­­sem­­blée quand il le souhaite. Ce n’est pas une mauvaise chose. Les élus, dans leur majo­­rité, font le dos-rond en atten­­dant le jour de vote, font des dépla­­ce­­ments multiples, sont toujours joignables, font des promesses infi­­nies… » Il fait danser sa tasse et le liquide brûlant qu’elle contient, puis me regarde avec un sourire railleur. « Une fois élus, ils dispa­­raissent. On les retrouve au Liban, où la fête est reine. Diffi­­cile pour eux d’être vus à Amman. Les scan­­dales multiples, surtout sexuels, détruisent leur carrière. Alors, on ne les voient plus que très rare­­ment. »

ulyces-wadirum-07
Un enfant, dans le village de Rum
Crédits : Josse­­lin Brémaud

En quelques années, le village comme le désert deviennent des poubelles à ciel ouvert. Les niveaux de pollu­­tion atteignent des seuils critiques. Chan­­tier perma­nent, Rum se trans­­forme en un conglo­­mé­­rat de maisons insa­­lubres, aux murs de briques nues. Les infra­s­truc­­tures, souvent dysfonc­­tion­­nelles, sont endom­­ma­­gées ou taguées. À la fois acteurs et victimes d’une situa­­tion qui leur échappe peu à peu, les Bédouins s’in­­surgent. Des destruc­­tions ont lieu. Les murs sont abat­­tus la nuit, le système d’éclai­­rage public vanda­­lisé. Des graf­­fiti appa­­raissent un peu partout sur les murs du village. Il faut dire qu’en 1994, la clinique du village n’était même pas équi­­pée en maté­­riel médi­­cal. Les auto­­ri­­tés moder­­nisent à l’aveugle et demandent rare­­ment l’avis des popu­­la­­tions locales. Faute de système de ramas­­sage des ordures, les détri­­tus jetés à même le sol s’épar­­pillent dans le désert. Sur le site nommé La source de Lawrence, de nombreux sachets en plas­­tiques dorment dans les vieilles cana­­li­­sa­­tions, quand des graf­­fi­­tis appa­­raissent sur des inscrip­­tions naba­­téennes vieilles de plusieurs millé­­naires. L’usage inten­­sif des véhi­­cules moto­­ri­­sés menace la flore du lieu, ainsi que la faune, peu habi­­tuée à un tel remue-ménage. Près de mille véhi­­cules seraient aujourd’­­hui dispo­­nibles à la loca­­tion dans la zone. Le déca­­lage entre les attentes initiales des touristes et la réalité du terrain devient critique. Cet après-midi de janvier, Ala et moi sommes allon­­gés sur un vieux mate­­las posé au sommet d’une grande dune, à quelques dizaines de pas de la tente prin­­ci­­pale. Entre le sable et l’azur, une forme fonce dans le loin­­tain. « Le beau-frère saou­­dien va venir nous rendre visite », avait prévenu Attal­­lah. Le voilà qui arrive du village au volant d’un taxi. La scène est surréa­­liste. Le vieux véhi­­cule, bas de carcasse et fumant, ressemble à une chaloupe perdue dans la tempête. Le conduc­­teur est en train de faire la course avec un truck avalant la pous­­sière un peu plus haut. L’homme qui sort du taxi est un vieux monsieur au visage strié de rides, comme le désert. Un rictus plie la partie gauche de son visage et donne l’im­­pres­­sion qu’il mâche quelque chose. Il annone souvent, s’em­­porte parfois très haut dans des mono­­logues qui font rire tout le monde. Nous parlons d’un peu tout, notam­­ment du plan de dépla­­ce­­ment du village proposé il y a une ving­­taine d’an­­nées par les auto­­ri­­tés. À cette époque, Rum est devenu extrê­­me­­ment ines­­thé­­tique. Plutôt que d’agir à la source du problème, le gouver­­ne­­ment souhaite libé­­rer cette zone qui donne direc­­te­­ment accès au désert, puis recons­­truire un nouveau village plus fidèle au folk­­lore en amont, à sept kilo­­mètres de distance. Les tribus instal­­lées à Rum savent qu’elles jouent là la carte de leur survie écono­­mique. « Refu­­ser obsti­­né­­ment de quit­­ter le village, c’est montrer que nous savions ce qui se tramait dans notre dos, malgré les promesses du gouver­­ne­­ment », explique le vieil homme. Ala me fait la traduc­­tion. Un éco-tourisme de luxe, sur le modèle des grands parcs d’Afrique de l’Est et dont la gestion ne leur sera pas confiée, n’in­­té­­resse pas les Bédouins. Le vieux repart quelques heures plus tard au volant de sa boite caho­­teuse, sous le regard circons­­pect des touristes.

ulyces-wadirum-10
Les pick-ups ont remplacé les chameaux
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Au cours des années 1970 et 1980, de très nombreuses maisons ont été construites sans permis : l’ur­­gence était à la construc­­tion, non à la pape­­rasse. Le gouver­­ne­­ment va faire de ces manque­­ments à la loi une force. À partir de 1997, une poli­­tique de régu­­la­­ri­­sa­­tion du bâti et d’ex­­pul­­sions a lieu. Les pres­­sions se font toujours plus fortes. La tension est palpable, beau­­coup d’an­­ciens sont obli­­gés de quit­­ter le village faute de moyens. Hors-la-loi, ils doivent lais­­ser une partie de leur famille sur place. En 1999, la résis­­tance de la popu­­la­­tion est si impor­­tante, la mobi­­li­­sa­­tion des asso­­cia­­tions si intense que le plan de dépla­­ce­­ment du village est fina­­le­­ment gelé. La Banque Mondiale rédige un docu­­ment qui appelle à « soute­­nir le mode de vie local tout en l’uti­­li­­sant comme facteur de déve­­lop­­pe­­ment des acti­­vi­­tés touris­­tiques ». En 2002, vain­­cues, les auto­­ri­­tés décident de redon­­ner des couleurs aux lieux. Un nettoyage motivé par le million de dollars versé à l’époque par l’agence finan­­cière inter­­­na­­tio­­nale. Les couleurs choi­­sies renvoient aux tona­­li­­tés du désert, certaines routes sont pavées et des systèmes d’éclai­­rage public et de collecte des ordures sont enfin instal­­lés. Créée en 1997, la zone proté­­gée du Wadi Rum est proro­­gée en 2002. Parmi les nouvelles règles de la réserve, nombreuses sont celles qui soulèvent l’in­­com­­pré­­hen­­sion des Bédouins. Leurs familles arpentent ces espaces libre­­ment, depuis toujours. Les auto­­ri­­tés régulent ainsi forte­­ment les courses de chameaux dans le désert, une pratique pour­­tant très ancienne et extrê­­me­­ment popu­­laire. Dans le même temps, les pouvoirs publics auto­­risent le déve­­lop­­pe­­ment de certaines acti­­vi­­tés touris­­tiques au grand dam des popu­­la­­tions locales, comme le Full Moon Desert Mara­­thon, un gigan­­tesque mara­­thon du désert, événe­­ment marke­­ting créé au mépris de toutes les règles en vigueur. La tradi­­tion de porter un fusil en voya­­geant dans le désert devient elle-aussi illé­­gale. Diffi­­cile à accep­­ter pour des Bédouins qui, tradi­­tion­­nel­­le­­ment, se déplaçaient toujours avec une arme à feu.

ulyces-wadirum-11
La rue prin­­ci­­pale de Rum
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Dans les faits, les Bédouins ne respectent pas ces règles qu’ils consi­­dèrent illé­­gi­­times. Attal­­lah se promène souvent avec un vieux fusil Reming­­ton. Il en joue auprès des touristes, braque la pétoire sur eux puis tire à vide, avant d’écla­­ter de rire dans l’in­­com­­pré­­hen­­sion géné­­rale. « Les armes à feux sont omni­­pré­­sentes, confirme Ala. Certains vont chas­­ser des animaux dans le désert avec des grenades. Chaque famille possède des armes. Il y a de tout, surtout de vieux fusils anglais et des Kala­ch­­ni­­kov. » Le site du Wadi Rum est fina­­le­­ment inscrit au Patri­­moine mondial de l’Unesco en 2011. Un événe­­ment qui va mener à une exploi­­ta­­tion accrue du lieu et de ses habi­­tants.

Bedouin Life­­style

Passée l’au­­to­­route du désert, le village de Rum et les premiers kilo­­mètres qui suivent, rien ne semble avoir changé depuis les temps les plus recu­­lés. Figé dans les sables qui bordent l’ho­­ri­­zon, le temps y adopte une mesure singu­­lière. Paysages et tradi­­tions millé­­naires invitent bien à la rêve­­rie, au mythe.

Beau­­coup des jeunes Bédouins aujourd’­­hui aux affaires ont grandi dans le désert.

Logor­­rhée du verbe et délire des sens, le désert jorda­­nien est bien le nouvel avatar d’un orien­­ta­­lisme roman­­tique. Diffi­­cile de se dépar­­tir de cette vision roma­­nesque du lieu, sur les traces du mili­­taire et écri­­vain écos­­sais T. E. Lawrence, alias Lawrence d’Ara­­bie, et de son épopée fonda­­trice contre les Otto­­mans. « Vaste, plein d’échos, à l’image de Dieu », c’est ainsi que le grand blond, surnommé Émir Dyna­­mite par ses chefs de guerre, évoquait les éten­­dues du Wadi Rum. Les auto­­ri­­tés ont rapi­­de­­ment compris les avan­­tages à tirer d’une exploi­­ta­­tion du folk­­lore du désert et de ses habi­­tants. Pour conti­­nuer à béné­­fi­­cier des retom­­bées du tourisme dans un cadre de désaf­­fec­­tion gran­­dis­­sant, elles vont progres­­si­­ve­­ment valo­­ri­­ser l’ima­­gi­­naire des visi­­teurs en le confor­­mant avec leur expé­­rience des lieux. Le mythe prend alors le pas sur le réel. « Il devient déli­­cat de faire coïn­­ci­­der la réalité avec les photos soigneu­­se­­ment sélec­­tion­­nées des brochures touris­­tiques », explique Chate­­lard. « Les Bédouins se trouvent à présent face à de nouvelles demandes qui auraient de quoi rendre schi­­zo­­phrène : ils sont sommés de camou­­fler les chan­­ge­­ments induits par un siècle de moder­­ni­­sa­­tion, voire d’in­­ver­­ser la tendance, pour se confor­­mer à la vision orien­­ta­­liste du désert et de ses habi­­tants. »

~

Beau­­coup des jeunes Bédouins aujourd’­­hui aux affaires ont grandi dans le désert. Une enfance vécue en itiné­­rance, à mener en pâture des trou­­peaux de chèvres et de moutons ou à s’oc­­cu­­per des chameaux en compa­­gnie des anciens. Ils font sûre­­ment partie de la dernière géné­­ra­­tion à si bien connaître les secrets de leurs ancêtres. Des savoirs qui leur sont aujourd’­­hui très utiles pour déve­­lop­­per leur entre­­prise et satis­­faire la curio­­sité des touristes. Aîné d’une fratrie de onze, Ala explique ainsi que, lorsqu’il était enfant, son père l’en­­voyait « vivre en péni­­tence dans le désert, parfois une semaine, sans autre compa­­gnie que celle d’une chèvre. Lorsque je reve­­nais à la maison, il m’ac­­cueillait sans un mot, comme si je venais juste de sortir pour aller cher­­cher de l’eau. » Il en est fier. Il sait que peu d’hommes seraient capables de survivre dans ces condi­­tions. Aujourd’­­hui, c’est lui qui s’oc­­cupe des touristes lors de leur arri­­vée au camp, leur fait décou­­vrir le désert et les spéci­­fi­­ci­­tés de la culture bédouine.

ulyces-wadirum-12
Attal­­lah Alblewi
Crédits : Josse­­lin Brémaud

S’ils ont passé leur enfance à parcou­­rir la mer de sable, la majo­­rité des jeunes Bédouins ne vivent plus du tout dans les mêmes condi­­tions que leurs parents et grands-parents. Le cadre de vie d’At­­tal­­lah, par exemple, montre son adhé­­sion à de nouvelles pratiques, plus en phase avec la moder­­nité et les valeurs occi­­den­­tales. Vêtu d’un T-shirt de marque et de jeans, il m’ac­­cueille plusieurs fois par semaine chez lui, une maison située à l’en­­trée de Rum qu’il partage avec sa femme et son fils de deux ans. Plays­­ta­­tion 3, iPhone, ordi­­na­­teurs, lourds cana­­pés en cuir, carre­­lage doré au sol, cuisine toute équi­­pée… l’in­­té­­rieur mêle mauvais goût osten­­ta­­toire et maté­­riel haut de gamme. Habi­­tué à visi­­ter sa belle famille dans le désert, où près de sept personnes vivent toujours sous la tente, Attal­­lah concède qu’il ne pour­­rait pas décem­­ment « reve­­nir vivre dans ces condi­­tions ». Pour­­tant, le monde bédouin que les jeunes comme Attal­­lah vendent aux touristes est celui dans lequel leurs pères, ou même les pères de leurs pères ont grandi : le Wadi Rum tel qu’il s’of­­frait il y a plusieurs décen­­nies. Les touristes souhaitent de l’exo­­tisme ? À leur arri­­vée, Attal­­lah a l’ha­­bi­­tude de se chan­­ger en un coup de vent, de troquer son jogging contre une tunique noire au col relevé. Habi­­tuel­­le­­ment le chef décou­­vert, il ne quitte plus son keffieh en présence de visi­­teurs, délaisse son télé­­phone portable, et s’amuse même parfois à venir au camp à dos de chameau.

Dans le même temps, dans les marges du désert, de jeunes guides entonnent des chants millé­­naires sous les étoiles pour émer­­veiller les voya­­geurs, le temps d’une soirée. Tradi­­tion­­nel­­le­­ment, l’hos­­pi­­ta­­lité veut que le visi­­teur soit le bien­­venu pendant trois jours et demi, d’où qu’il vienne et quelle que soit son appa­­rence. Des règles immuables pendant des géné­­ra­­tions, qui tranchent avec les rela­­tions entre­­te­­nues aujourd’­­hui par les Bédouins avec leurs visi­­teurs. Qui paye le plus, peut le plus. Les touristes restent en moyenne deux à trois jours dans le désert. Pour­­tant, celui qui décide de rester un peu plus long­­temps, de donner de son temps et de mettre sa résis­­tance, parfois sa fierté à l’épreuve, celui-là sera consi­­déré autre­­ment. Passée la jour­­née de travail, les rapports changent, sous le soleil décli­­nant. Les regards, usés le jour, s’al­­lu­ment dans l’obs­­cu­­rité reve­­nue. Chaque nuit, nous nous retrou­­vons pour chan­­ter de vieilles complaintes ; autour du feu, jeunes et anciens partagent le thé dans la tente prin­­ci­­pale. Le défi est simple : chacun, à tour de rôle, impro­­vise un nouveau couplet sur la même mélo­­die. Où l’on parle du désert, du feu et des étoiles. Des femmes. Si je ne comprends pas tout, je sens que ces chan­­sons nous rapprochent. L’ex­­ploi­­ta­­tion touris­­tique du Wadi Rum est aujourd’­­hui pensée de manière à subli­­mer une tradi­­tion qui dispa­­raît petit à petit du quoti­­dien de ses dépo­­si­­taires. À ce titre, l’uti­­li­­sa­­tion qui est faite de l’image de l’écri­­vain et aven­­tu­­rier T. E. Lawrence est évoca­­trice. Relayé par les guides touris­­tiques et tout ce qui touche de près ou de loin au Wadi Rum, le passage du servi­­teur de l’Em­­pire britan­­nique dans ces éten­­dues sauvages est devenu une mention obli­­ga­­toire, une escale incon­­di­­tion­­nelle dans l’his­­toire du désert.

ulyces-wadirum-08
Le Wadi Rum à l’aube
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Aqaba, aujourd’­­hui pôle touris­­tique de premier plan, a été conquise par Lawrence en 1917 au nom d’Hus­­sein bin Ali, chérif et souve­­rain de La Mecque durant la révolte arabe. Lui et son armée des sables rêvaient d’une confé­­dé­­ra­­tion d’États arabes, contre les Otto­­mans et leurs alliés alle­­mands. Chevau­­chées tribales, sabo­­tages de la ligne du Hedjaz et razzia faisaient partie de leur quoti­­dien. Damas est prise l’an­­née suivante, en 1918. Le rêve confé­­déré est vite brisé par la signa­­ture de l’ac­­cord Sykes-Picot entre la France et la Grande-Bretagne. Le désert du Wadi Rum, Lawrence y est passé six fois en un an et demi. C’est peu, pour­­tant nombre de lieux portent un nom qui y fait réfé­­rence, parfois sans aucun lien logique avec l’his­­toire. La forma­­tion rocheuse la plus célèbre du désert, Les Sept piliers de la sagesse, a ainsi été nommée d’après l’ou­­vrage éponyme de T. E. Lawrence, créant une véri­­table confu­­sion quant aux moti­­va­­tions de l’au­­teur, qui avait choisi cet inti­­tulé sans aucune réfé­­rence au désert. On y trouve aussi La Source de Lawrence et La Maison de Lawrence, deux sites mention­­nés dans son ouvrage prin­­ci­­pal, qui font aujourd’­­hui partie de toutes les excur­­sions propo­­sées. Si beau­­coup des aînés voyaient dans ce mythe moderne une manière de séduire les visi­­teurs occi­­den­­taux, leur soif d’aven­­ture et d’his­­toire, les plus jeunes le prennent désor­­mais au pied de la lettre. L’his­­toire du film Lawrence d’Ara­­bie (1962) va plus loin : le réali­­sa­­teur David Lean, lors du tour­­nage du film, avait exigé l’ar­­ra­­chage des buis­­sons d’épi­­neux, détrui­­sant ainsi les pâtu­­rages des bêtes. Tout cela simple­­ment pour que les plaines du Wadi Rum ressemblent plus à l’image que l’Oc­­ci­dent se fait du désert, à savoir de grande éten­­dues de sable vierges. Autre exemple, plus évoca­­teur encore : les Bédouins ne vivent pas dans le désert. Lorsqu’ils font tradi­­tion­­nel­­le­­ment réfé­­rence aux éten­­dues du Wadi Rum, ils n’uti­­lisent pas le terme sahara, le désert en arabe. Comme les autres Bédouins, Attal­­lah utilise aujourd’­­hui ce terme au contact des touristes. Il s’est appro­­prié leur voca­­bu­­laire par commo­­dité. C’est le terme arabe al-badya, la steppe, qui a donné son nom aux bédouins, el-badou, et qui carac­­té­­rise le mieux ces terres arides, de sable et de terre, parse­­mées de petits buis­­sons épineux. Au Nord et au Sud de l’Ara­­bie Saou­­dite, là se trouvent les vrais déserts.

ulyces-wadirum-13
Attal­­lah lors du tour­­nage
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Alors qu’il y a encore une décen­­nie, seules quelques struc­­tures d’ac­­cueil pour les touristes exis­­taient, plusieurs dizaines de camps proposent aujourd’­­hui leurs services sur Inter­­net, avec ou sans licence. Arrivé à l’âge adulte, chaque garçon du village ne souhaite qu’une chose : se lancer à son propre compte. La ques­­tion du partage des reve­­nus, autre­­fois inexis­­tante, est aujourd’­­hui centrale. La concur­­rence est rude, et tout se joue désor­­mais en ligne. Dans les années 2000, l’offre de circuits touris­­tiques sur Inter­­net connaît une crois­­sance impres­­sion­­nante. Grâce aux retom­­bées écono­­miques, les anciens chame­­liers s’équipent de nouveau maté­­riel, et se lancent dans une course force­­née à la première place sur des sites comme Hostel­­world ou Tripad­­vi­­sor. Un phéno­­mène tombé dans l’oreille d’un géant du web. C’est le coup de maître d’At­­tal­­lah Alblewi, le gérant de Bedouin Life­­style : faire venir une équipe de réali­­sa­­teurs d’Hol­­ly­­wood pour filmer un spot publi­­ci­­taire Google Busi­­ness. L’objec­­tif ? Montrer l’uti­­li­­sa­­tion des nouvelles tech­­no­­lo­­gies et de l’ou­­til Google Adwords dans son quoti­­dien de jeune entre­­pre­­neur bédouin. La cara­­vane de plusieurs véhi­­cules s’al­­longe à la tombée du jour. Une quin­­zaine de personnes en tout se sont dépla­­cées de Los Angeles pour les besoins du film. Sur la route, Jebel Umm al-Ishrin (La mère des vingt) remplit la dernière éclair­­cie du ciel. Une montagne aux vingt dômes dont le nom vien­­drait, selon la légende, d’une femme qui tua ses dix-neuf préten­­dants avant d’épou­­ser le ving­­tième. Ce n’est pas la première fois qu’une équipe de tour­­nage pose son maté­­riel dans le désert : de nombreux films comme Planète rouge, Prome­­theus ou Trans­­for­­mers ont été tour­­nés dans le désert du Wadi Rum. La vallée de la Lune porte bien son nom. Pour­­tant, aux confins du désert, dans des zones à plus de quatre heures de route du village, la nuit n’a pas d’étoiles. Éclai­­rées par des spots monu­­men­­taux, la tren­­taine de personnes qui fait partie de l’ex­­pé­­di­­tion passe la nuit dehors, entou­­rée de véhi­­cules et de maté­­riel. Quelques semaines plus tard, et à des milliers de kilo­­mètres du Wadi Rum, un spot de moins de deux minutes sera fina­­lisé, présen­­tant Attal­­lah comme un digne héri­­tier de la tradi­­tion rompu au numé­­rique.

ulyces-wadirum-14
La nuit sans étoiles
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Le résul­­tat final soulève de nombreuses ques­­tions. Attal­­lah est présenté à la fois comme un homme d’af­­faires en phase avec son temps et comme un Bédouin de la plus pure tradi­­tion. L’équipe de Google Busi­­ness compose un portrait para­­doxal, mettant en scène tous les poncifs du désert (dunes, couché de soleil, feux de camp, droma­­daires, soli­­tude), en refu­­sant à l’en­­tre­­pre­­neur l’ex­­pres­­sion d’une moder­­nité qui carac­­té­­rise pour­­tant son quoti­­dien : l’or­­di­­na­­teur portable n’est pas le sien, les lignes de dialogue sont impo­­sées et des scènes montées de toutes pièces le voient consul­­ter Google Adwords au milieu du désert, là où même les réseaux de télé­­pho­­nie ne fonc­­tionnent pas. L’ar­­ri­­vée d’In­­ter­­net et des nouvelles tech­­no­­lo­­gies n’a ainsi fait qu’ac­­cen­­tuer la prégnance des stéréo­­types et des fantasmes sur le désert et les Bédouins, mêlant de manière invrai­­sem­­blable des éléments de moder­­nité et de tradi­­tion, au mépris d’une réalité autre­­ment plus complexe. Pour les plus jeunes, qui sont nés dans le village voire même en ville, les gestes de la tradi­­tion ne vont plus toujours de soi. Pour autant, cela ne les empêche pas de reven­­diquer leur appar­­te­­nance à la commu­­nauté. Car l’iden­­tité bédouine – du point de vue des Bédouins eux-mêmes et non pas de celui des visi­­teurs – ne se réduit plus aujourd’­­hui au folk­­lore. Recon­­nue et entre­­te­­nue par les struc­­tures de l’État moderne, elle se décline dans un ensemble de pratiques poli­­tiques et sociales qui perpé­­tuent le senti­­ment d’ap­­par­­te­­nance dans la popu­­la­­tion.

Le sang chaud

Après plusieurs semaines passées dans le Wadi Rum, le senti­­ment domi­­nant n’est plus l’émer­­veille­­ment des premiers jours. Si la beauté des lieux reste magné­­tique, on se prend aussi à recon­­naître le prix d’un succès inégal. La colère gronde, dans l’ar­­rière-cour des maisons et à l’ombre des campe­­ments. Le secteur du tourisme a pris le pas sur toutes les autres acti­­vi­­tés, drai­­nant la jeunesse des envi­­rons vers le village de Rum ou les campe­­ments du désert. Diffi­­cile, dans ces condi­­tions, de tirer son épingle du jeu. Nombreux sont les employés qui se plaignent de condi­­tions de travail toujours plus précaires.

« Ma vie ressemble à un cercle. J’ai beau marcher, avan­­cer, je reviens toujours au point de départ. » — Moudja­­hid

Ainsi en est-il d’Ala, payé une misère malgré son omni­­pré­­sence dans les affaires du camp. Ses horaires de travail sont variables, mais il arrive qu’il soit mobi­­lisé de six heures du matin jusqu’à tard dans la nuit, lorsque les contin­­gents de touristes achèvent de se déver­­ser dans le désert. Ce soir-là, il cuisine de l’agneau, des pommes de terres et des oignons dans le zarb, un four creusé dans le sable, origi­­naire du désert égyp­­tien. Un événe­­ment très appré­­cié des touristes. Une fois le service terminé, nous partons nous instal­­ler dans un renfon­­ce­­ment de la roche, au-dessus du camp, pour fumer. Ala ne retient pas ses mots. « Je n’ai pas grand chose à faire d’autre ici. J’ai eu plusieurs employeurs, pour le même travail, le même salaire. C’est pour ça que j’ai­­me­­rais partir, en Italie ou en Espagne. Avoir une belle voiture, parler aux femmes aux terrasses des cafés, souffle-t-il. J’aime le désert mais tout y semble fermé, sans hori­­zon. C’est immense et minus­­cule à la fois. » Moudja­­hid, surnommé « le maître du oud », est dans une situa­­tion iden­­tique. Chauf­­feur, guide, joueur de oud, cuisi­­nier, il porte toutes les casquettes depuis qu’il travaille au camp. Il n’est pour­­tant payé que pour son acti­­vité de musi­­cien, de longues soirées à jouer et chan­­ter au coin du feu, recroque­­villé sur son instru­­ment fétiche. Grave­­ment blessé il y a quelques années lors d’un mariage trop arrosé – sa jambe droite a été trans­­per­­cée de deux balles de Kala­ch­­ni­­kov –, Moudja­­hid s’est vu propo­­ser un seul emploi, dans le camp d’At­­tal­­lah. Il y a enfin Samir, le jeune Égyp­­tien, qui n’a pas de papiers et travaille donc clan­­des­­ti­­ne­­ment. Extrê­­me­­ment jovial et roulant des méca­­niques en coulisse, il reste invi­­sible aux visi­­teurs. Ses jour­­nées, il les passe plongé dans l’épais­­seur de la cuisine, son cambouis et ses graillons. Il trime dur, du petit matin à la tombée de la nuit pour pouvoir envoyer envi­­ron 100 euros à sa famille chaque mois, en Égypte.

ulyces-wadirum-15
Moudja­­hid
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Le soir, lorsque l’un d’entre-eux a pu se procu­­rer une bouteille, tout le monde se retrouve à parta­­ger quelques verres de vodka autour du foyer. Attal­­lah a quitté le camp pour sa maison, dans le village, et les touristes sont partis se coucher, en prévi­­sion de la jour­­née du lende­­main. Moudja­­hid, à son habi­­tude, enchaîne les verres. Il est rare qu’il tienne le coup ; il part alors s’iso­­ler dans un recoin de la tente, le visage défait. « L’al­­cool, c’est le dernier refuge, après avoir tout essayé. Ma vie ressemble à un cercle. J’ai beau marcher, avan­­cer, je reviens toujours au point de départ. Main­­te­­nant, je ne crois plus pouvoir en sortir. » De l’al­­cool est vendu au Rest-House, à l’en­­trée du village, où l’on trouve bière, arak et mauvais vin. Cepen­­dant la vente en est réser­­vée aux touristes ou aux Bédouins « respec­­tables » dont le direc­­teur de l’éta­­blis­­se­­ment sait qu’ils ne l’achètent pas pour leur consom­­ma­­tion person­­nelle. Pour s’en procu­­rer, les employés d’At­­tal­­lah orga­­nisent souvent des expé­­di­­tions dans des lieux recu­­lés, de nuit, à la recherche d’une vodka bon marché écou­­lée dans des bouteilles en plas­­tique. Cette nuit-là, Aoud, l’un des frères d’At­­tal­­lah, est garé entre des buis­­sons à l’is­­sue d’un chemin caho­­teux. Il a réussi à se procu­­rer plusieurs bouteilles, malheu­­reu­­se­­ment sa voiture a surchauffé et il ne peut plus redé­­mar­­rer. Voilà toute l’équi­­pée réduite à boire sous les étoiles, serrée sur le toit de la voiture, à la lumière d’une lampe fron­­tale. Au moment de partir, Aoud offre géné­­reu­­se­­ment un quart de litre du précieux liquide. Le retour se fait au hasard du désert, la bouteille circu­­lant de main en main jusqu’au petit matin.

~

Certains de ces jeunes souhaitent se marier, à l’image de Moudja­­hid. Mais origi­­naires d’une autre région et consi­­dé­­rés comme mauvais partis à Rum, ils n’ont souvent pas d’autre choix que de reve­­nir chez eux pour épou­­ser une femme. La misère affec­­tive est grande dans le désert. Parfois, certains sont mariés par leurs parents contre leur gré, et doivent alors reve­­nir au village, la mort dans l’âme. C’était le cas d’Ala, qui devait épou­­ser une fille du Nord, choi­­sie par son père. Il a pris la nouvelle avec son ironie coutu­­mière, mais le mariage sera fina­­le­­ment annulé. Certaines touristes occi­­den­­tales viennent aussi dans le désert pour nouer des rela­­tions avec de jeunes Bédouins. Des femmes souvent âgées de plus de quarante ans, qui s’aban­­donnent parfois complè­­te­­ment aux exigences de bellâtres locaux peu scru­­pu­­leux. Un commerce de l’af­­fec­­tion et du sexe appelé bezness dans le monde arabe. Les cas sont rares, mais ils ont fait parler de Rum récem­­ment. D’autres fois, les rela­­tions nouées sont désin­­té­­res­­sées. Le grand Ali, par exemple, employé chez Attal­­lah, fréquente une Française, de dix ans son aînée. Chaque année, elle vient passer quelques jours au camp. « Je suis vrai­­ment fou d’elle, me confie-t-il. Elle me permet de m’échap­­per pour un temps de ce vide. Je ne pense qu’à elle, tout le temps. »

ulyces-wadirum-16
Les enfants du village
Crédits : Josse­­lin Brémaud

La frus­­tra­­tion latente ressen­­tie au quoti­­dien pousse parfois les jeunes Bédouins à des compor­­te­­ments extrêmes. Aujourd’­­hui, Ala vient de sortir de prison pour une rixe dans les rues d’Am­­man. Son quatrième séjour derrière les barreaux. Il raconte ses histoires avec fierté : « Je me suis battu très souvent lorsque j’ha­­bi­­tais la capi­­tale. Je faisais de gros dégâts dans les rangs d’en face. Mon père nous a appris à nous battre très jeunes, mes frères et moi. Nous faisions de la lutte, et nous appre­­nions à tirer au fusil. » Il a passé jusqu’à plusieurs semaines dans une cellule pour ces échanges de poli­­tesses. Pas de quoi l’inquié­­ter. « Entre Bédouins, la soli­­da­­rité est immense en prison. C’est nous qui faisons la loi derrière les murs », m’ex­­plique-t-il. La violence court comme une ombre sur les desti­­nées de sa famille. Après un triple meurtre commis du temps de son arrière grand-père, ils ont tous du fuir leur région d’ori­­gine. Son oncle pater­­nel a égale­­ment tué un homme qui l’agres­­sait dans la rue, il y a quelques années à Amman. Son statut de mili­­taire l’a détourné de la case prison. Pour les Bédouins et les soldats, la justice possède des arran­­ge­­ments spéci­­fiques. Des conflits entre tribus ont eu lieu de tout temps. Pour des terres, mais aussi pour des femmes : les Bédouins ont long­­temps pratiqué l’en­­lè­­ve­­ment. Le dernier a eu lieu il y a sept ans. Des querelles menant souvent à des règle­­ments de compte à n’en plus finir. Si un homme tue un membre d’une autre tribu, cette dernière a le droit, selon la coutume, de deman­­der la vengeance par le sang. Le seul moyen de s’ex­­traire de ce jeu macabre, pour la tribu fautive, est l’exil.

ulyces-wadirum-17
Bedouin Life­­style
Crédits : Josse­­lin Brémaud

« Nous avons le sang chaud », recon­­naît Ala. Nous sommes à la fin du mois de janvier, la brume s’est insi­­nuée dans les ruelles du village. il pleut averse. Du haut des sommets enca­­drant le village, des torrents d’eau viennent s’abattre aux pieds des maisons. Beau­­coup d’ha­­bi­­tants se sont dépla­­cés pour obser­­ver le phéno­­mène. Dans ce décor de fin du monde, un attrou­­pe­­ment se forme. Mahdi, le petit frère d’At­­ta­­lah, essaye de s’ex­­traire des bras de son aîné. Marteau à la main, le visage convulsé et la lèvre mouillée de sang, il finit par se ruer sur un autre homme. La lutte est violente, confuse, beau­­coup se battent ou essayent de sépa­­rer la mêlée. Des couteaux et des barres sont sorties, un fusil pointe le bout de son nez. Heureu­­se­­ment, Attal­­lah parvien­­dra à raison­­ner son frère, avant d’em­­me­­ner toute la famille loin des lieux, en invec­­ti­­vant l’autre clan violem­­ment. Mahdi la gueule d’ange est un sanguin. J’ap­­pren­­drai qu’il a tué un autre homme, quelques années aupa­­ra­­vant, d’un jet de pierre au visage. Il n’a pas été condamné, mais sa famille a du quit­­ter le village et partir en exil. Depuis cette époque, ils sont instal­­lés à Rum où leurs affaires pros­­pèrent. Avant de quit­­ter, j’évoque­­rai cette histoire avec Attal­­lah. C’est depuis ce drame qu’il est devenu l’homme qu’il est aujourd’­­hui : intran­­si­­geant, sans affect appa­rent, obnu­­bilé par sa réus­­site person­­nelle. « Ce jour là, j’ai perdu ce qui comp­­tais le plus au monde à mes yeux. J’al­­lais me fian­­cer, j’étais heureux. Nous avons du partir du jour au lende­­main. Je ne l’ai jamais revue. »

~

Une ombre avance sur un fil de lumière, puis se détache pas à pas. Sur le chemin du village, un homme s’ac­­crou­­pit et regarde le soleil se coucher. Dans ma tête, c’est le Petit Prince de Saint-Exupéry qui parle : « Dans le désert au crépus­­cule, on s’as­­soit sur une dune, on ne voit rien, on n’en­­tend rien et cepen­­dant quelque chose rayonne en vous. » Mon séjour dans la vallée de la lune touche à sa fin. Je fais le vide. Moudja­­hid, l’éclopé céleste, me conduira bien­­tôt jusqu’aux lumières de la ville d’Aqaba. Mes senti­­ments sont troubles. Il y a le soula­­ge­­ment de quit­­ter ce désert blanc, ces jours sans fin et le vague à l’âme de ses habi­­tants. La mélan­­co­­lie de lais­­ser derrière moi ce curieux village et plus loin, ces éten­­dues de calme et de lumière. La tris­­tesse de quit­­ter des amis fidèles, pour­­tant encore incon­­nus quelques semaines aupa­­ra­­vant. J’es­­père que ces jeunes pour­­ront aussi un jour avoir leur part de réus­­site dans ce milieu ultra-compé­­ti­­tif, où les gagnants se font toujours plus rares. Sur la route du retour, les éten­­dues claires semblent avaler le ciel blanc ; on est en février, et les dernières neiges dorment sur les flancs de la roche. Des véhi­­cules de loca­­tion défilent en sens inverse, direc­­tion Rum, cul-de-sac du bout du monde. Je ne peux m’em­­pê­­cher de penser à ce que je laisse : quels nouveaux boule­­ver­­se­­ments ce village et sa popu­­la­­tion rencon­­tre­­ront-ils dans les années, les décen­­nies à venir ? Diffi­­cile à dire. Il est une chose, néan­­moins, qui ne laisse pas de place au doute : je revien­­drai. Alors, je pour­­rai conti­­nuer à tirer le portrait de ce drôle de village, qui n’en est fina­­le­­ment qu’au tout début de son histoire.

ulyces-wadirum-18
Le village bédouin
Crédits : Josse­­lin Brémaud

Couver­­ture : Le Wadi Rum, par Josse­­lin Brémaud.

Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load WordP­ress Themes
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
free down­load udemy paid course
Premium WordPress Themes Download
Premium WordPress Themes Download
Download Premium WordPress Themes Free
Download Nulled WordPress Themes
free download udemy course

Plus de monde

Comment Medellín est deve­nue une ville cool

166k 21 mai 2019 stories . monde

L’hu­ma­nité peut-elle survivre à Ebola ?

180k 20 mai 2019 stories . monde

Comment en finir avec le plas­tique ?

171k 16 mai 2019 stories . monde