par Ulyces | 0 min | 10 février 2016

Une femme dispa­­raît

C’était le 27 janvier 2013. La jeune Elisa Lam, 21 ans, est descen­­due d’un train en prove­­nance de San Diego dans le centre-ville de Los Angeles, a rassem­­blé ses affaires et s’est rendue dans un hôtel situé sur Main Street. Comme presque tous les jours au cours de l’hi­­ver à Los Angeles, le temps était enso­­leillé et la tempé­­ra­­ture avoi­­si­­nait les 15°C – le genre de temps qui donne envie aux gens de ne plus jamais repar­­tir. Sous ce chaud soleil d’hi­­ver, dont les rayons étirent les ombres et adou­­cissent le paysage urbain, il est possible de ne pas tout à fait se rendre compte que ce district de 54 pâtés de maisons est l’un des plus trou­­blés de la ville. Mais même ainsi, Elisa a dû passer tout près des signes évidents de son déla­­bre­­ment : de vieilles tentes plan­­tées sous des auvents, des abris faits de toiles atta­­chées à des lampa­­daires, et des hommes avachis dormant sur des cartons apla­­tis. Cette partie du centre-ville, qui abrite une grande partie des toxi­­co­­manes et des citoyens les plus défa­­vo­­ri­­sés de la ville, est connue pour être malfa­­mée. La police la consi­­dère comme une « zone de confi­­ne­­ment » pour les sans-abris. Sur les cartes, la zone est même appe­­lée skid row, un endroit où tout peut déra­­per. Et Main Street se trouve en plein cœur du quar­­tier.

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Un quar­­tier sensible de L.A.
Crédits : Laurie Avocado

Les choses évoluent, pas à pas, à mesure que les promo­­teurs immo­­bi­­liers inau­­gurent de nouvelles rési­­dences, des bars à cock­­tails chics et des menus dégus­­ta­­tions factu­­rés plusieurs centaines de dollars. Mais ces aimants à gentri­­fi­­ca­­tion sont épaule contre épaule avec les camps précaires et les soupes popu­­laires, et les vieilles tours art-déco ainsi que les grands hôtels qui bordent Main Street offrent pour une bonne part des chambres simples, où les auto­­ri­­tés locales entassent et délogent à tour de rôle les rési­­dents misé­­reux. L’hô­­tel de Lam – dont ses proprié­­taires disent qu’il s’agit en réalité d’un hôtel-boutique – était un incon­­tour­­nable de Main Street, et il occupe plusieurs étages d’un de ces bâti­­ments. Il fut un temps, le Cecil Hotel était un endroit pres­­ti­­gieux garni de 700 chambres répar­­ties sur 14 étages,  mais il s’est peu à peu décom­­posé. Cela, Lam n’en savait proba­­ble­­ment rien. Comme beau­­coup d’autres voya­­geurs de passage dans le centre-ville de L.A., elle avait proba­­ble­­ment choisi l’en­­droit d’après de simples photos trou­­vées en ligne : les chambres paraissent décentes et le hall, pavé de marbre et décoré de cuivre, est même plutôt impres­­sion­­nant. Elle prévoyait d’y séjour­­ner quatre nuits : elle arri­­ve­­rait le 31 janvier avant d’en­­chaî­­ner avec ce qu’elle appe­­lait un « tour de la côte ouest ». Ni la taille, ni le stan­­ding exécrable de l’hô­­tel ne semblaient la déran­­ger outre-mesure. Voici ce qu’elle écri­­vait sur Tumblr : Il fut construit en 1928, d’où le thème art-déco. Donc oui, c’est un endroit classe, mais comme il se trouve à L.A., natu­­rel­­le­­ment, il a mal vieilli. Je suis sûre que c’est ici que Baz Luhr­­man devrait filmer Gatsby le Magni­­fique.

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Le Cecil Hotel, sur Main Street
Crédits : Laurie Avocado

Elle avait inti­­tulé ce message : « #youpiiii il fait beau ». Lam était cana­­dienne, et elle avait passé du temps ces trois dernières années comme étudiante à l’uni­­ver­­sité de la Colom­­bie-Britan­­nique à Vancou­­ver, mais à cause de son combat contre la dépres­­sion, elle a manqué plus de cours qu’elle n’en a suivi. Ce voyage en Cali­­for­­nie devait faire office de pause, c’était un séjour prévu de longue date qu’elle surnom­­mait son « aven­­ture éclair ». Ses parents, des immi­­grés origi­­naires de Hong Kong, n’étaient pas vrai­­ment partants, mais Elisa se sentait large­­ment capable de voya­­ger seule. Elle prenait le bus ou le train pour se dépla­­cer, reve­­nait chaque soir de son périple et postait ponc­­tuel­­le­­ment des photos sur Face­­book. À San Diego, elle était allée au zoo et dans un ancien bar clan­­des­­tin, où elle avait perdu le Black­­berry qu’elle avait emprunté à une amie. À Los Angeles, elle a assisté au tour­­nage de l’émis­­sion de Conan O’Brien et a exploré la ville à pied. L’après-midi du 31 janvier, Elisa Lam a traversé quelques pâtés de maison pour se rendre dans une librai­­rie, où elle a acheté des livres ainsi que des CD qu’elle comp­­tait offrir à ses proches une fois rentrée chez elle. « Elle était très extra­­­ver­­tie, très vive, très aimable », rappor­­tait quelques jours plus tard Katie Orphan, la gérante de la boutique. Lam crai­­gnait que ses achats ne soient trop lourds à trans­­por­­ter pendant le reste de son voyage. Ce soir-là, on l’a aperçue dans le hall du Cecil Hotel. Ensuite, Elisa Lam a disparu. Une semaine plus tard, le 6 février, des inspec­­teurs de la divi­­sion homi­­cide du LAPD ont tenu une confé­­rence de presse. Ils deman­­daient l’aide des citoyens pour éclair­­cir la mysté­­rieuse dispa­­ri­­tion d’une touriste cana­­dienne de 21 ans, qui avait été vue pour la dernière fois au Cecil Hotel durant la nuit du 31 janvier. La police a décrit la touriste en ques­­tion, Elisa Lam, comme une « femme asia­­tique d’ori­­gine chinoise » aux cheveux noirs et aux yeux bruns, mesu­­rant 1 m 52 et pesant 52 kg. Dans un commu­­niqué de presse affi­­chant une photo récente de Lam – souriante, portant des lunettes, ses mains enfon­­cées dans les poches d’un sweat­­shirt à capuche en tartan rose et bleu –, le LAPD a déclaré que la dispa­­ri­­tion de Lam était « suspecte et lais­­sait penser à un crime ». Le dépar­­te­­ment a invité quiconque qui possè­­de­­rait un indice à se mani­­fes­­ter. Les parents de Lam ont commencé à se faire du souci pour leur fille après qu’elle ne leur a pas donné de nouvelles le 1er février, stop­­pant leur rituel du coup de fil quoti­­dien. Au moment où le LAPD a annoncé la dispa­­ri­­tion d’Elisa, sa famille s’était déjà rendue en ville pour quelques jours afin de faire avan­­cer les recherches. « Ce qui est inha­­bi­­tuel, c’est qu’elle télé­­pho­­nait à ses parents tous les jours », a déclaré le porte-parole de la police. « Les échanges se sont arrê­­tés net. » Les Lam étaient présents lors la confé­­rence de presse, debouts derrière le lieu­­te­­nant Walter Teague tandis qu’il infor­­mait les repor­­ters. « Il n’y a plus aucune commu­­ni­­ca­­tion », dit-il. « Cela inquiète sa famille et moi-même, aussi pour­­sui­­vons-nous l’enquête. » ulyces-elisalam-03 Malgré la confé­­rence de presse, l’af­­faire n’a pas fait beau­­coup de bruit. On lui a prêté plus d’at­­ten­­tion au Canada qu’à Los Angeles, où la dispa­­ri­­tion d’une jeune femme, bien que n’étant pas monnaie courante, n’est pas non plus un fait excep­­tion­­nel. Et au vu de l’ab­­sence de nouveaux éléments au fil des jours, la couver­­ture média­­tique a simple­­ment cessé. Du moins jusqu’au 13 février, quand le LAPD a solli­­cité une fois de plus l’aide des citoyens. Cette fois, la police a diffusé une vidéo. Ils ne l’ont pas confirmé à l’époque, mais elle avait été enre­­gis­­trée par la caméra de surveillance de l’as­­cen­­seur du Cecil Hotel, au petit matin du 1er février. Il s’agis­­sait du dernier enre­­gis­­tre­­ment dans lequel Elisa Lam appa­­rais­­sait. Et il était si étrange, si effrayant et si inex­­pli­­cable que sa diffu­­sion a cham­­boulé l’af­­faire du tout au tout. La vidéo dure 3 minutes et 59 secondes. On y voit Elisa Lam – et elle seule – entrant dans l’un des ascen­­seurs de l’hô­­tel le 31 janvier, peu après minuit. https://www.youtube.com/watch?v=3TjVB­­pyTeZM La bande débute avec Lam qui entre dans l’as­­cen­­seur. Elle est vêtue de façon décon­­trac­­tée : un sweat­­shirt à capuche rouge, un short noir et des sandales. Elle se penche en avant à l’in­­té­­rieur de la cabine pour exami­­ner les numé­­ros inscrits sur les boutons. Elle appuie sur l’un d’eux, situé en bas à gauche du panneau, et se redresse brusque­­ment avant de se placer dans le coin droit de l’as­­cen­­seur – certai­­ne­­ment en atten­­dant qu’il se mette en marche. Il n’y a rien d’in­­ha­­bi­­tuel à cela. C’est ce que font les gens lorsqu’ils entrent dans un ascen­­seur. De plus, Lam ne portant pas ses lunettes, il est logique qu’elle ait dû s’ap­­pro­­cher des numé­­ros pour parve­­nir à les lire. Toute­­fois, quelques secondes s’écoulent sans que la porte ne se referme. C’est là que Lam fait un pas en avant – à 19 secondes – et se penche vers la porte ouverte avec beau­­coup de précau­­tion. Elle inspecte le hall, d’abord à droite, puis à gauche, et ce d’une manière qui semble exagé­­rée, comme quelqu’un qui sur-joue­­rait son rôle dans un film d’ama­­teurs. Puis elle se préci­­pite à nouveau dans l’as­­cen­­seur. Quoi qu’elle ait vu ou entendu, cela semble l’avoir effrayée, et Lam se terre dans le coin droit à l’avant de l’as­­cen­­seur, où il serait diffi­­cile d’être aperçue par qui que ce soit depuis l’ex­­té­­rieur. Elle ne s’y cache pas bien long­­temps. À la 40e seconde, elle regarde une fois de plus à l’ex­­té­­rieur, obser­­vant cette fois-ci le côté droit du hall, pendant dix secondes. C’est là que son compor­­te­­ment devient très étrange.

Il y a tant d’élé­­ments étranges et déran­­geants dans cet enre­­gis­­tre­­ment qu’il est diffi­­cile de savoir par où commen­­cer.

Lam sort de l’as­­cen­­seur, y retourne, en ressort, fait une série de pas, et dispa­­raît de l’image en sortant de la porte ouverte par la gauche. Son bras droit pend et on l’aperçoit sur l’image à plusieurs reprises : il est donc évident qu’elle se tient debout, à gauche de la porte ouverte de l’as­­cen­­seur. Elle y reste jusqu’à 1 : 30, puis pénètre à nouveau dans l’as­­cen­­seur, les mains levées, et appuie sur plusieurs boutons – et même sur tous, à première vue, en insis­­tant sur les boutons en bas à gauche, où se situe le bouton servant à fermer les portes. Celles-ci ne se fermant pas, Lam regagne le hall, et à envi­­ron deux minutes de vision­­nage, elle exécute les gestes qui ont le plus perturbé le public. Lam regarde atten­­ti­­ve­­ment sur la droite, le long du hall, et commence à agiter ses mains, comme si elle diri­­geait un orchestre ou tentait de dissi­­per un nuage de fumée dans l’air. Elle agite ses bras, les poignets souples, puis se tord les mains. Quiconque regar­­de­­rait cette vidéo pour la première fois et sans son suppo­­se­­rait qu’elle est en train de parler à quelqu’un, à la voir ainsi. Mais personne ne se montre. À 2 : 28, elle sort du cadre pour la première fois, fait une série de petits pas presque titu­­bants, puis dispa­­raît dans le couloir. L’as­­cen­­seur se ferme enfin et part sans elle. La vidéo conti­­nue alors pendant une minute et demie de plus – un simple plan sur un ascen­­seur vide. Il y a tant d’élé­­ments étranges et déran­­geants dans cet enre­­gis­­tre­­ment qu’il est diffi­­cile de savoir par où commen­­cer. Cette vidéo aurait même été pertur­­bante si l’on était tombé dessus par hasard, sans contexte parti­­cu­­lier. Elle est tout bonne­­ment glaçante lorsqu’on sait que la personne qui agit d’une façon si bizarre dans un ascen­­seur qui ne se met pas en marche, a disparu depuis plus d’une semaine d’un hôtel situé dans un quar­­tier peu fréquen­­table de la ville. À y regar­­der de plus près, cepen­­dant, d’autres indices étranges se mani­­festent. Premiè­­re­­ment, l’heure a été reti­­rée de l’en­­re­­gis­­tre­­ment. La vidéo semble égale­­ment avoir été légè­­re­­ment accé­­lé­­rée – mais il est impos­­sible de déter­­mi­­ner de combien de temps sans le time­­code. Enfin, il semble y avoir une coupure, ce qui laisse à penser qu’il manque un bout d’en­­re­­gis­­tre­­ment. Bien entendu, ceci est égale­­ment impos­­sible à prou­­ver. Le LAPD a diffusé la vidéo sans ajou­­ter de commen­­taire ou d’ex­­pli­­ca­­tion. 1-9EtLXYZdUTqxG622nrmd4A Résul­­tat, la vidéo a fait un carton. Elle a fait le buzz aux États-Unis et en Chine, où elle a rassem­­blé  trois millions de vues et plus de 40 000 commen­­taires dès les dix premiers jours. Il existe à présent des dizaines de versions de la vidéo sur YouTube, dont certaines avec des voix-off et des théo­­ries qui viennent s’y ajou­­ter. La version la plus popu­­laire compte presque 12 millions de vues. En quelques heures, des fils de discus­­sion se sont ouverts sur Reddit et Webs­­leuths, deux plate­­formes de discus­­sion en ligne dont la deuxième est expres­­sé­­ment consa­­crée aux crimes non-éluci­­dés. Des détec­­tives amateurs s’y réunissent pour éplu­­cher les indices et échan­­ger des spécu­­la­­tions parfois raison­­nables, mais souvent ridi­­cules. Dans le cas d’Elisa, les premiers commen­­taires se basaient sur deux conclu­­sions. Soit la jeune Cana­­dienne portée dispa­­rue était sous l’in­­fluence d’une substance illi­­cite, soit elle flir­­tait avec quelqu’un qui n’ap­­pa­­raît pas sur l’image. Peut-être même était-ce les deux ? Ces théo­­ries ne sont pas parti­­cu­­liè­­re­­ment concluantes, puisqu’on regarde une vidéo sans son. Mais la façon qu’ont les théo­­ries de partir dans toutes les direc­­tions devient mani­­feste dès les dix premiers commen­­taires sur Reddit, où un utili­­sa­­teur suggère qu’E­­lisa semble avoir consommé de « puis­­santes drogues psyché­­dé­­liques » et observe que sa prochaine escale était Santa Cruz, une ville qui, dit-il, « est bien connue pour son trafic de drogues ». Partant de là, la conver­­sa­­tion en vient à la possi­­bi­­lité (et la plau­­si­­bi­­lité) de droguer quelqu’un au LSD à son insu par contact de peau. Les gens ont imaginé toutes sortes de choses en vision­­nant l’en­­re­­gis­­tre­­ment : qu’E­­lisa hallu­­ci­­nait, qu’elle traver­­sait un épisode psycho­­tique, qu’elle jouait à cache-cache, qu’elle était mena­­cée à l’arme à feu par quelqu’un qui n’ap­­pa­­raît pas sur la vidéo… Et en suivant le mauvais lien, on tombe faci­­le­­ment sur des théo­­ries aber­­rantes : des esprits malveillants, le diable qui la possède, un agres­­seur utili­­sant un dispo­­si­­tif pour se rendre invi­­sible, ou même une expé­­rience du gouver­­ne­­ment pour contrô­­ler l’es­­prit des gens. Clas­­sique.

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700 chambres
Crédits : Laurie Avocado

De nombreux utili­­sa­­teurs ont remarqué, à 2 : 27, ce qui semble être un troi­­sième pied appar­­te­­nant à un indi­­vidu qui n’est pas visible sur l’image. Ce pied est souvent cité lorsqu’on parle d’un mysté­­rieux assas­­sin. Si l’on regarde atten­­ti­­ve­­ment, il s’agit certai­­ne­­ment de l’ombre du pied de Lam. Mais beau­­coup d’in­­ter­­nautes la voient comme la preuve qu’il y avait une autre personne dans le hall qui appe­­lait Elisa et cher­­chait à l’at­­ti­­rer hors de l’as­­cen­­seur. C’est à cette personne que Lam parle lorsqu’elle agite ses bras. C’est la seule conclu­­sion possible. Et le proprié­­taire de ce mysté­­rieux pied, dit-on, a enlevé Elisa, et l’a soit tuée, soit la détient encore quelque part, peut-être même dans l’une des centaines de chambres du Cecil Hotel…

L’eau sombre

Cinq jours après la diffu­­sion de la vidéo, les clients de l’hô­­tel se sont plaint auprès des employés que la pres­­sion de l’eau était plus basse que d’ha­­bi­­tude, et que le peu de liquide qui coulait du robi­­net leur semblait étrange. Un client a parlé d’un « goût bizarre ». Une autre a affirmé que lorsqu’elle allu­­mait la douche, l’eau qui sortait était noire avant de rede­­ve­­nir claire. Comme beau­­coup de bâti­­ments hauts de l’époque, le Cecil Hotel utilise un système d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment en eau par gravité : dans son cas, on trouve quatre réser­­voirs d’eau de 1 000 gallons (envi­­ron 3 800 litres) sur le toit. Et c’est le premier endroit que le répa­­ra­­teur a véri­­fié lorsqu’il a été envoyé pour trou­­ver la cause du problème de l’eau le matin du 19 février. Le jour suivant, on a entendu dire que le répa­­ra­­teur avait trouvé le cadavre d’une femme dans l’un de ces réser­­voirs. La presse a immé­­dia­­te­­ment couché sur papier qu’il pouvait s’agir du corps de Lam, mais le LAPD a refusé de spécu­­ler tant que le légiste n’avait pas fait le travail d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion.

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La centrale du LAPD
Crédits : Daniel Shea

Et deux jours plus tard, le 21 février, la police a confirmé que le corps était bien celui de Lam. Elle avait été retrou­­vée dans le fond d’un réser­­voir rempli d’eau aux trois-quarts, nue, ses vête­­ments gisant à proxi­­mité. Ces derniers – un short (modèle homme, taille M), un t-shirt, des sous-vête­­ments noirs, des sandales et un sweat à capuche rouge de chez Ameri­­can Appa­­rel – corres­­pon­­daient exac­­te­­ment à ceux qu’E­­lisa portait sur la vidéo. La trappe au sommet du réser­­voir étant trop petite pour que les secou­­ristes y entrent, ils ont utilisé des outils élec­­triques pour décou­­per le bas et accé­­der au corps. L’opé­­ra­­tion a duré plusieurs heures. « C’est elle », a annoncé l’agent Diana Figue­­roa aux jour­­na­­listes.« Ils l’ont confirmé grâce aux signes distinc­­tifs sur son corps. » La police a confié à la presse qu’elle envi­­sa­­geait un possible homi­­cide. Le corps de Lam ne présen­­tait aucun signe évident de trau­­ma­­tisme externe, a rapporté un autre porte-parole, qui a ajouté que les inspec­­teurs soupçon­­naient que le corps flot­­tait dans le réser­­voir depuis le début, plutôt que d’avoir été jeté là récem­­ment. La décou­­verte de Lam dans le réser­­voir a été une bien sinistre réso­­lu­­tion de ce mystère qui a duré trois semaines. Mais au lieu de mettre un terme aux spécu­­la­­tions, les circons­­tances n’ont fait que les ampli­­fier. Il n’y avait pas de camé­­ras de surveillance sur le toit, et bien que la porte donnant sur le toit n’était pas fermée à clé, le person­­nel de l’hô­­tel a assuré qu’elle était dotée d’un système d’alarme. S’il s’agis­­sait bien d’un meurtre, quelqu’un aurait dû trafiquer cette alarme, grim­­per en haut d’une échelle de trois mètres à côté du réser­­voir tout en trans­­por­­tant un corps, ouvrir la trappe et le lâcher dedans sans que personne ne voie quoi que ce soit. Et si ce n’était pas meurtre, alors Lam avait dû faire tout cela seule, c’est-à-dire se rendre sur le toit au beau milieu de la nuit pour esca­­la­­der un réser­­voir qu’elle voyait certai­­ne­­ment pour la première fois, ouvrir la trappe et, soit y plon­­ger, soit y tomber. Aucune des deux solu­­tions ne paraît sensée.

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Les pompiers s’af­­fairent autour du réser­­voir
Crédits : ABC

Le fin mot de l’his­­toire dépend en grande partie de la façon qu’a chacun de voir le monde. Pour une personne logique ne jurant que par les faits et la raison, l’his­­toire est toute tracée et rejoint l’hy­­po­­thèse du LAPD. Pour un esprit fantasque, autre­­ment dit quelqu’un de doté d’une imagi­­na­­tion débor­­dante et qui accepte l’exis­­tence d’une réalité paral­­lèle ou bien la véra­­cité des théo­­ries du complot, l’his­­toire sera toute autre. C’est parti pour une virée dans les affres du bizarre. Ce qui est évident, c’est que le contexte et les coïn­­ci­­dences ont influencé la manière dont les gens perçoivent l’af­­faire Elisa Lam. Si une jeune Cana­­dienne avait disparu avant d’être retrou­­vée morte, disons, dans un hôtel Ibis, l’his­­toire aurait certes été notable, mais elle n’au­­rait pas fait long feu. Si la vidéo inex­­pli­­ca­­ble­­ment déran­­geante dans l’as­­cen­­seur a mis le feu aux poudres, le fait que sa mort soit surve­­nue au Cecil Hotel a large­­ment contri­­bué à rendre l’évé­­ne­­ment diable­­ment étrange. Depuis les jours qui ont suivi la dispa­­ri­­tion de Lam, le Cecil Hotel a été un prota­­go­­niste au premier plan de cette histoire, au même titre que la jeune femme qui y a disparu. Et une fois qu’elle a été retrou­­vée morte, beau­­coup d’his­­toires ont sous-entendu, voire ouver­­te­­ment affirmé, que l’éta­­blis­­se­­ment lui-même avait une part de respon­­sa­­bi­­lité dans cette tragé­­die. « L’hô­­tel au cadavre dans son réser­­voir d’eau a un passé trouble », affi­­chait le gros titre d’un article publié sur le site de CNN, rela­­tant les faits sur la décou­­verte du corps de Lam. « Depuis sa construc­­tion en 1927, il a été le théâtre de suicides, de meurtres, de dispa­­ri­­tions étranges, et même le refuge de tueurs en série », rapporte un site d’in­­for­­ma­­tion austra­­lien à propos de l’hô­­tel. « Repaire de meur­­triers, de fous dange­­reux et de fantômes, certains disent que le Cecil Hotel est tout sauf un hôtel lambda : ils disent qu’il est maudit », relate un blog. Un autre le surnomme tout simple­­ment « la centrale des tueurs en série ».

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Richard Rami­­rez à son procès
Crédits : DR

Il est vrai que l’hô­­tel a été le refuge de certains tueurs en série célèbres. Le Cecil Hotel fut notam­­ment le repaire de Richard Rami­­rez, dit le « traqueur de la nuit », qui tua au moins 14 personnes durant une odys­­sée meur­­tière qui terro­­risa Los Angeles durant le prin­­temps et l’été de l’an­­née 1985. Rami­­rez avait pris l’ha­­bi­­tude de retour­­ner au Cecil après un meurtre, et de jeter ses vête­­ments tachés de sang dans les bennes à ordures derrière l’im­­meuble, avant de péné­­trer dans le hall de l’hô­­tel nu ou en sous-vête­­ments. Ce qui n’in­­ter­­pel­­lait personne puisque le Cecil Hotel était dans les années 1980 « un chaos total et constant », d’après les dires du guide touris­­tique et histo­­rien amateur Richard Schave. En 1991, six ans après que Rami­­rez fut attrapé et condamné à mort, un jour­­na­­liste autri­­chien de 41 ans nommé Jack Unter­­we­­ger séjourna au Cecil Hotel tandis qu’il travaillait pour un maga­­zine autri­­chien sur une histoire de crime commis à L.A.. Unter­­we­­ger utili­­sait son travail de jour­­na­­liste pour patrouiller aux côté des poli­­ciers du LAPD, mais ses esca­­pades étaient en réalité de funestes repé­­rages, car on décou­­vrit qu’Un­­ter­­we­­ger était égale­­ment un tueur en série qui étran­­glait des pros­­ti­­tuées. Kim Cooper, la parte­­naire de Schave sur leurs tour­­nées en bus Esotou­­ric, soupçonne qu’il ait choisi le Cecil Hotel pour son lien avéré avec Rami­­rez. Il y eut plusieurs autres morts violentes au Cecil Hotel, dont le viol et le meurtre d’une stan­­dar­­diste en 1964, ainsi qu’au moins trois suici­­dés. Tous se sont défe­­nes­­trés, et l’un d’eux a tué le piéton sur lequel il a atterri. Compte tenu du nombre de rési­­dents qui y ont défilé durant un siècle, cela ne semble pas si extra­­or­­di­­naire pour un hôtel de cette taille situé au cœur de la ville, surtout dans un quar­­tier aussi diffi­­cile. Les rumeurs selon lesquelles Eliza­­beth Short – qu’on connaît sous le nom du « Dahlia noir » –aurait séjourné au Cecil Hotel sont proba­­ble­­ment infon­­dées, d’après Kim Cooper, qui, étant égale­­ment auteure, a fait des recherches appro­­fon­­dies sur Short. Short a séjourné non loin, et elle est peut-être passée dans quelques bars sur Main Street, à quelques pas du Cecil Hotel, la nuit de son meurtre notoire. Mais l’his­­toire s’ar­­rête là. Malgré cela, l’his­­toire d’Eli­­za­­beth Short est étran­­ge­­ment compa­­rable à celle d’Elisa Lam. Comme l’ob­­serve Cooper, toutes deux étaient des femmes d’une ving­­taine d’an­­nées qui voya­­geaient seules à Los Angeles depuis San Diego, vues pour la dernière fois dans un hôtel du centre-ville, et portées dispa­­rues durant plusieurs jours avant d’être retrou­­vées mortes dans d’atroces condi­­tions. Pour finir, Cooper déclare que « les morts de ces deux malheu­­reuses ont généré beau­­coup de spécu­­la­­tion et d’at­­ten­­tion de la part des médias ». ulyces-elisalam-08 L’opi­­nion la plus répan­­due est qu’E­­lisa a été tuée. Cela a aussi été ma première intui­­tion : une jeune femme voya­­geant seule dispa­­raît d’un hôtel douteux au passé tragique dans une rue peu fréquen­­table de L.A., puis elle est retrou­­vée morte deux semaines plus tard, flot­­tant dans un réser­­voir d’eau sur le toit de l’im­­meuble. C’est une suppo­­si­­tion logique. Mais au fil des semaines et sans suspect à l’ho­­ri­­zon, l’his­­toire est deve­­nue plus trouble. Les parents de Lam n’ont jamais dit un mot à la presse et sont retour­­nés sans un bruit à Vancou­­ver pour enter­­rer leur fille. (Ils ont plus tard porté plainte contre le Cecil Hotel pour « mort injus­­ti­­fiée ». C’est toujours en suspens.) Le LAPD n’a plus donné de nouvelles non plus, et faute d’in­­for­­ma­­tions à divul­­guer, la presse locale a aban­­donné l’his­­toire. Le vide laissé par l’ab­­sence de révé­­la­­tions a bien­­tôt été comblé par toutes sortes de para­­sites : Aux yeux d’In­­ter­­net, la mort d’Elisa Lam est un mystère non-élucidé ayant laissé derrière lui un indice indé­­niable :  la vidéo . Les forums sont restés très actifs, leurs utili­­sa­­teurs échan­­geant des idées et des théo­­ries, intro­­dui­­sant toutes sortes de péri­­pé­­ties et repé­­rant des coïn­­ci­­dences trou­­blantes. Tout d’abord, il y avait la tuber­­cu­­lose. Au moment de la dispa­­ri­­tion d’Elisa, le Centers for Disease Control a envoyé une équipe pour arrê­­ter une épidé­­mie de tuber­­cu­­lose dans ce même quar­­tier de L.A.. « C’est l’épi­­dé­­mie la plus impor­­tante depuis une décen­­nie », a annoncé le direc­­teur du Los Angeles County Depart­­ment of Public Health. Mis à part ce détail, toute­­fois, l’épi­­dé­­mie était anodine. Du moins jusqu’à ce qu’In­­ter­­net ne découvre un fait déran­­geant : le nom du test utilisé pour iden­­ti­­fier les victimes poten­­tielles aux alen­­tours de L.A. avait été appelé LAM-ELISA. N’im­­porte quel épidé­­mio­­lo­­giste vous dira que LAM-ELISA est le test stan­­dard pour détec­­ter la tuber­­cu­­lose chez les êtres humains, et ce dans le monde entier. Son nom vient de l’as­­so­­cia­­tion de Lipoa­­ra­­bi­­no­­man­­nan, un marqueur cellu­­laire présent dans la tuber­­cu­­lose, et d’Enzyme-Linked Immu­­no­­sorbent Assay, une forme de test dans lequel l’échan­­tillon change de couleur si une substance parti­­cu­­lière est présente.

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Le tueur en série Jack Unter­­we­­ger

La coïn­­ci­­dence repré­­sente tout de même l’in­­dice de trop pour beau­­coup d’in­­té­­res­­sés. « Qu’est-ce qui peut bien expliquer ce lien complè­­te­­ment fou entre son nom et le test de tuber­­cu­­lose ? » a demandé un utili­­sa­­teur sur le forum « conspi­­ra­­tion » de Reddit, où la discus­­sion sur l’af­­faire Lam s’est répan­­due et a attiré de nouveaux inter­­­nautes. « C’est beau­­coup trop iden­­tique pour être une simple coïn­­ci­­dence », a écrit un autre. « Qu’est-ce qu’il se passe, bordel ? » Ensuite, il y avait les simi­­li­­tudes trou­­blantes entre la mort de Lam et Dark Water, un film d’hor­­reur japo­­nais revu par Holly­­wood en 2005. Dans la version améri­­caine, l’his­­toire tourne autour de Dahlia, une femme qui emmé­­nage dans un vieil immeuble avec sa petite fille, Ceci­­lia, avant de décou­­vrir que le bâti­­ment est hanté. La fantôme se mani­­feste dans un ascen­­seur défec­­tueux, et à travers l’eau sombre qui s’écoule des robi­­nets, de la baignoire et du plafond. Lorsque le répa­­ra­­teur empoté se trouve inca­­pable d’ar­­rê­­ter la fuite, Dahlia essaie de la répa­­rer elle-même et atter­­rit sur le toit de l’im­­meuble, où elle voit le même liquide sombre s’écou­­ler d’un réser­­voir d’eau. Lorsqu’elle l’ouvre, le corps d’une jeune fille portée dispa­­rue y flotte. Les paral­­lèles avec l’af­­faire Elisa Lam – l’his­­toire, le nom des person­­nages, les détails – sont parfai­­te­­ment étranges. À chaque fois que je les passe en revue, j’en ai des fris­­sons. Ajou­­tées au test de tuber­­cu­­loses, les simi­­li­­tudes semblent presque incroyables. Vous pouvez imagi­­ner la vitesse à laquelle cette histoire s’est propa­­gée en ligne… Pendant des mois, l’af­­faire a fait énor­­mé­­ment de bruit sur Webs­­leuths, me confirme Tricia Grif­­fith, qui gère le site depuis son domi­­cile dans l’Utah. C’était égale­­ment l’une des plus évoquées dans le forum Mystères non-éluci­­dés de Reddit. Un reddi­­teur dont le pseudo est maroon­­wave, et le vrai prénom est Elliot, m’a dit que comme beau­­coup de gens, c’est d’avoir vu la vidéo qui l’a fait se plon­­ger dans l’af­­faire. À ce moment-là, dit-il, il imagi­­nait l’his­­toire d’Elisa comme une histoire de fantôme. « C’était un tel casse-tête d’es­­sayer de savoir comment elle avait pu s’in­­tro­­duire dans le réser­­voir. Trou­­ver la clé du mystère semblait impos­­sible », dit-il. « Sans comp­­ter qu’il y avait énor­­mé­­ment d’in­­tox. »


Traduit de l’an­­glais par Margaux Fichant, Audrey Previ­­tali et Marie-Audrey Espo­­sito d’après l’ar­­ticle « Ameri­­can Horror Story: The Cecil Hotel », paru dans Matter. Couver­­ture : L’as­­cen­­seur du Cecil Hotel, par Daniel Shea.

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DANS LES COULOIRS DU CECIL HOTEL EN QUÊTE DE VÉRITÉ

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