par Ulyces | 0 min | 1 juin 2015

Une épidé­­mie mysté­­rieuse

L’hor­­reur était tapie au creux de son esto­­mac, une douleur épui­­sante et lanci­­nante. Tout le long du trajet, Rose­­mond Lorimé pouvait la sentir se répandre hors de lui, semblable à une rivière s’écou­­lant davan­­tage à chaque tour­­nant de la route monta­­gneuse. Rose­­mond habi­­tait une cabane faite de boue et de chaume à Meille, un petit village du plateau central d’Haïti qui s’étend le long de la rivière du même nom. Au milieu des plants de hari­­cots et de bananes, les occu­­pa­­tions y sont rares pour un homme de 21 ans. On peut nager ou se baigner dans la rivière. On peut aussi aider ses aînés à élever les cochons et les poulets, ou encore à plan­­ter du manioc. Rose­­mond et son cousin avaient aussi l’ha­­bi­­tude de vendre du rhum et du kleren – un alcool de contre­­bande fabriqué à partir de la canne à sucre – aux soldats de la base de l’ONU, ou de leur présen­­ter des filles de la région en échange de quelques dollars. C’était tout. À Meille, même le trem­­ble­­ment de terre avait été ennuyeux. Le sol avait trem­­blé, grondé, et le silence était revenu.

Port-au-Prince, capitale d'HaïtiCrédits
Port-au-Prince, capi­­tale d’Haïti
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La mala­­die est appa­­rue neuf mois après le séisme. Le père de Rose­­mond est tombé malade le premier. Une douleur sourde et lanci­­nante irra­­diait dans tout son corps. Puis s’est mani­­fes­­tée la diar­­rhée, suivie de vomis­­se­­ments, en jets conti­­nus, pareils à une averse autom­­nale. Très vite, toute la famille en a été victime : Rose­­mond, ses quatre frères et sœurs, ainsi que sa mère. La mala­­die s’est ensuite propa­­gée aux maisons voisines. La famille a rassem­­blé ses écono­­mies pour envoyer le père de Rose­­mond se faire soigner à l’hô­­pi­­tal voisin de Mire­­ba­­lais. Mais il est vite apparu évident que Rose­­mond était le plus dure­­ment atteint. La souf­­france lui vrillait les entrailles, la fièvre le prenait et son intes­­tin le faisait souf­­frir comme s’il avait avalé un bois­­seau d’épines. Son esto­­mac reje­­tait instan­­ta­­né­­ment tout ce qu’il ingé­­rait. L’eau qu’il buvait était aussi­­tôt vomie ou évacuée. Même chose pour le riz. Même le thé à l’ail et les feuilles de coton que les femmes du village lui avaient donnés pour apai­­ser ses douleurs avait fini par être vomis ou empor­­tés par les diar­­rhées. Ces dernières n’en finis­­saient plus : Rose­­mond avait de plus en plus soif. Les voisins ont commencé à parler de mauvais sort. La famille de Rose­­mond s’est alors mise à cher­­cher l’argent néces­­saire pour l’en­­voyer à son tour à l’hô­­pi­­tal, mais il leur a fallu des jours pour en rassem­­bler suffi­­sam­­ment. Le jour où son père est revenu, ébranlé mais vivant, les frères de Rose­­mond ont hissé le jeune homme coma­­teux sur la selle arrière d’une moby­­lette, avant de prendre la direc­­tion de Mire­­ba­­lais. Sous un ciel aride, des bras ont porté Rose­­mond à travers les corri­­dors du petit hôpi­­tal aux murs verts. Un cri a résonné dans la pièce. Asphyxié, Rose­­mond a fermé ses yeux dessé­­chés pour ne plus jamais les rouvrir. C’était le 17 octobre 2010.

Les premiers cas sont apparus dans le département d'Artibonite, comme ici aux GonaïvesCrédits
Les premiers cas sont appa­­rus dans le dépar­­te­­ment d’Ar­­ti­­bo­­nite, comme ici aux Gonaïves
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Le mercredi 20 octobre marquait pour moi, une fois n’est pas coutume, la fin de la semaine. L’in­­té­­rêt de la presse inter­­­na­­tio­­nale pour Haïti avait dimi­­nué au fil des jours et j’étais prêt à prendre des vacances. Je chemi­­nais péni­­ble­­ment le long de la route de Delmas en compa­­gnie de mon guide, Evens Sanon, en direc­­tion des locaux d’As­­so­­cia­­ted Press. Nous louvoyions entre les camions citernes à eau, les chèvres errantes et les taxis surchar­­gés quand la nouvelle nous est parve­­nue à la radio : « … à l’hô­­pi­­tal de Saint-Marc. Le minis­­tère de la Santé publique et de la Popu­­la­­tion signale 41 décès. La plupart sont des enfants. Les patients présentent des vomis­­se­­ments, de la fièvre et d’im­­por­­tantes diar­­rhées. Le minis­­tère de la Santé publique et de la Popu­­la­­tion encou­­rage tous les citoyens du dépar­­te­­ment de l’Ar­­ti­­bo­­nite à guet­­ter ces symp­­tômes et à les signa­­ler… » Tout à coup, je me suis moi aussi senti malade. Même si les experts de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale de la santé (OMS), les ONG médi­­cales et le Centre pour le contrôle et la préven­­tion des mala­­dies (CDC) avaient insisté sur le risque mineur qu’une grave épidé­­mie se propage, ils avaient ensuite conduit des campagnes actives de vacci­­na­­tion contre la diph­­té­­rie, le téta­­nos, la rougeole et d’autres affec­­tions conta­­gieuses du même type. Mais là, au vu du nombre de personnes, de la spéci­­fi­­cité des symp­­tômes et du carac­­tère très loca­­lisé de l’in­­fec­­tion, c’était diffé­rent.

Des victimes du choléraCrédits
Des victimes du choléra à Port-au-Prince
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On a sorti nos télé­­phones. Evens a contacté le minis­­tère de la Santé pour confir­­mer l’an­­nonce. Moi, j’ai fait ce que je fais toujours lorsqu’une infor­­ma­­tion capi­­tale arrive d’une région d’Haïti qui ne m’est pas direc­­te­­ment acces­­sible. J’ai appelé les Nations Unies. « Oui, c’est exact », m’a affirmé le porte-parole. Une équipe inter­­­na­­tio­­nale était déjà en route sur le trajet d’une centaine de kilo­­mètres qui sépare Port-au-Prince de Saint-Marc pour enquê­­ter. Et oui, il y avait des morts : 19 confir­­més. Saint-Marc se trouve le long de la côte, à une heure de route de Port-au-Prince, juste en dessous du delta de la rivière Arti­­bo­­nite. L’hô­­pi­­tal prin­­ci­­pal était submergé par les patients : plus d’un millier, origi­­naires de tout le delta de la rivière. Les malades et les mourants gisaient sur des serviettes souillées, à même le parking. Des infir­­mières affai­­rées mettaient les malades sous intra­­vei­­neuse. La police avait barri­­cadé l’en­­trée prin­­ci­­pale de l’hô­­pi­­tal pour ne lais­­ser passer que les urgences. Les gens regar­­daient leurs proches mourir, tota­­le­­ment impuis­­sants. Les poli­­ciers avaient le nez et la bouche couverts de banda­­nas et de masques chirur­­gi­­caux, au cas où cette mysté­­rieuse mala­­die se trans­­met­­trait par les voies respi­­ra­­toires. En fin de semaine, plusieurs cas de diar­­rhées, la plupart en phase termi­­nale, se mani­­fes­­taient déjà dans les hôpi­­taux dans toute la vallée de l’Ar­­ti­­bo­­nite et sur le Plateau Central voisin. Les enquê­­teurs sani­­taires ont alors prélevé huit échan­­tillons de selles pour les analy­­ser au labo­­ra­­toire natio­­nal de Port-au-Prince. Tous ont confirmé la présence de choléra. Les télé­­phones des respon­­sables de la santé se sont mis à sonner partout dans la capi­­tale, au Centre pour le contrôle et la préven­­tion des mala­­dies à Atlanta au bureau du dépar­­te­­ment chargé des affaires haïtiennes à Washing­­ton, ainsi qu’au siège de l’OMS, à Genève. Tout le monde le savait : le choléra est un meur­­trier impi­­toyable à la propa­­ga­­tion rapide. D’ici la fin de la semaine suivante, 200 personnes en mour­­raient. Les camé­­ras étaient à nouveau braquées sur Haïti. Brian Williams donnait le ton sur NBC : « Au-delà des pertes humaines, la propa­­ga­­tion inévi­­table d’une épidé­­mie consti­­tuait notre pire crainte en arri­­vant sur place dans les heures qui ont suivi le séisme à Haïti. À présent, c’est arrivé, le choléra s’est déclaré dans ce pays qui lutte encore chaque jour pour sa survie. » Cepen­­dant, un détail clochait. Si le choléra était la consé­quence inévi­­table du trem­­ble­­ment de terre, dont l’épi­­centre se situait à une ving­­taine de kilo­­mètres au sud-ouest de la capi­­tale, comment expliquer que les cas soient appa­­rus à l’in­­té­­rieur des terres, à 70 kilo­­mètres plus au nord ? Et pourquoi neuf mois plus tard ?

L’hôpital universitaire de MirebalaisCrédits
L’hô­­pi­­tal univer­­si­­taire de Mire­­ba­­lais
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La souche du problème

Après une catas­­trophe natu­­relle, jour­­na­­listes, secou­­ristes et survi­­vants consi­­dèrent géné­­ra­­le­­ment qu’une épidé­­mie est immi­­nente, soit parce qu’ils supposent que les instal­­la­­tions sani­­taires seront détruites, soit parce qu’ils ont la convic­­tion qu’un ennui ne vient jamais seul. Juste après le séisme, des milliers de cadavres en décom­­po­­si­­tion jonchaient les rues d’Haïti, leur puan­­teur emplis­­sant l’air. La peur des survi­­vants était infon­­dée mais, terro­­ri­­sés, ils s’ima­­gi­­naient déjà que l’odeur de putré­­fac­­tion était porteuse de mala­­dies. C’est en profi­­tant de cette peur qu’un prêcheur est parvenu à convaincre des habi­­tants d’un bidon­­ville de Port-au-Prince de confier leurs enfants à un groupe de mission­­naires baptistes améri­­cains, qui ont été rapi­­de­­ment arrê­­tés à la fron­­tière pour trafic d’êtres humains… Si les auto­ch­­tones crai­­gnaient alors les morts, les étran­­gers, eux, vivaient terri­­fiés par les vivants. Les camps sordides de réfu­­giés abri­­tant des millions d’Haï­­tiens sans abris étaient dépeints par les médias comme des bouillons de culture : la distri­­bu­­tion d’eau saine et les campagnes de vacci­­na­­tion sont vite deve­­nues des prio­­ri­­tés pour les secours. Sean Penn, acteur et mili­­tant le plus célèbres de la campagne huma­­ni­­taire, a déclen­­ché un vent de panique en parlant d’une épidé­­mie de diph­­té­­rie suite à la décou­­verte d’un cas mortel en mai. Une fois l’aver­­tis­­se­­ment démenti, toute peur s’est presque dissi­­pée. Beau­­coup d’in­­ter­­ve­­nants ont alors souli­­gné que l’ab­­sence d’épi­­dé­­mie était une rare victoire pour les efforts huma­­ni­­taires. D’autres parlaient même de miracle. En effet, des recherches ont démon­­tré que les risques d’une pandé­­mie post-catas­­trophe natu­­relle sont très large­­ment sures­­ti­­més. Une équipe de cher­­cheurs français a d’ailleurs remarqué que sur plus de six cents catas­­trophes surve­­nues entre 1985 et 2004, seules trois d’entre elles ont engen­­dré une épidé­­mie. La préva­­lence est à peine plus élevée qu’en cas de large migra­­tion de popu­­la­­tion. Sachant cela, l’OMS et les autres orga­­ni­­sa­­tions sani­­taires n’ont pas ménagé leurs efforts pour combattre, à la moindre occa­­sion, le catas­­tro­­phisme engen­­dré par Sean Penn et par les médias.

Sean Penn, acteur et militant le plus célèbres de la campagne humanitaireCrédits
Sean Penn, acteur et mili­­tant le plus célèbre de la campagne huma­­ni­­taire
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De plus, si une épidé­­mie devait se décla­­rer, la mala­­die était déjà proba­­ble­­ment présente avant le séisme. Le choléra se répand via la conta­­mi­­na­­tion de la nour­­ri­­ture ou des eaux par les selles humaines, un phéno­­mène révé­­la­­teur d’une mauvaise hygiène. Il est le plus souvent asso­­cié à un faible niveau de vie. Vous pouvez avoir affaire à la popu­­la­­tion la plus pauvre du monde, frap­­pée par des oura­­gans, des séismes ou même une pluie de grenouilles : en l’ab­­sence de Vibrio chole­­rae, la bacté­­rie respon­­sable du choléra, il n’y aura pas d’épi­­dé­­mie. La première pandé­­mie de choléra s’est décla­­rée en 1817 : la mala­­die, endé­­mique en Inde, a rapi­­de­­ment ravagé toute l’Asie. Cinq pandé­­mies impor­­tantes ont alors suivi, la dernière d’entre elles datant de 1923. En 1961, une septième est appa­­rue. Véhi­­cu­­lée par un autre type de bacté­­rie, elle a débuté en Indo­­né­­sie. Alors que les six premières épidé­­mies étaient le fait du clas­­sique Vibrio chole­­rae, la septième était causée par une souche bapti­­sée « El Tor ».

Vibrio cholerae, la bactérie responsable du choléraCrédits
Vibrio chole­­rae, la bacté­­rie respon­­sable du choléra
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En 1991, la souche de choléra El Tor est appa­­rue dans des plats de ceviche au Pérou. Elle a sévi dans toute l’Amé­­rique du Sud, sans épar­­gner l’Amé­­rique centrale et le Mexique, avec égale­­ment des cas signa­­lés dans le nord aussi loin qu’au Canada. Pour­­tant, El Tor a épar­­gné les Caraïbes. Pas un seul cas ne s’est mani­­festé dans les îles, y compris à Haïti. À tel point qu’en février 2010, un mois après le trem­­ble­­ment de terre, le CDC décla­­rait, plein d’as­­su­­rance : « Le choléra est absent des Caraïbes […], son appa­­ri­­tion y est extrê­­me­­ment impro­­bable. » Le lundi 25 octobre, Jon Andrus, le direc­­teur adjoint de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion panamé­­ri­­caine de santé (en colla­­bo­­ra­­tion avec l’OMS) a signalé pendant une confé­­rence de presse que cette épidé­­mie était la première du genre à Haïti depuis « peut-être plus d’un siècle ». Un murmure de stupeur a parcouru la salle. Un jour­­na­­liste du British Medi­­cal Jour­­nal, qui suivait la confé­­rence à distance, a alors demandé pourquoi, « malgré les condi­­tions de vie épou­­van­­tables des habi­­tants de la capi­­tale », l’épi­­dé­­mie de choléra ne s’était pas mani­­fes­­tée plus tôt en Haïti. Andrus a ri d’éton­­ne­­ment, avant de répondre : « C’est la ques­­tion à un million de dollars. »

Le teledjol

Haïti a toujours été un pays où les rumeurs vont bon train. Les nouvelles circulent à la croi­­sée des chemins de montagne, au stand de lote­­rie du coin de la rue et entre voya­­geurs compri­­més, épaule contre épaule, à l’ar­­rière d’un bus bondé. Il y a bien des chaînes de télé­­vi­­sion et des stations de radio, qui portent des noms tels que Télé Ginen et Télé Caraïbes, mais aucune d’entre elles ne peut riva­­li­­ser avec la célé­­rité, l’ex­­haus­­ti­­vité et la capa­­cité d’an­­ti­­ci­­pa­­tion du teledjol, « la chaîne orale ». Parfois, le teledjol trans­­met des infor­­ma­­tions impor­­tantes comme les prémisses d’une émeute ou bien la démis­­sion d’un poli­­ti­­cien de haut rang. D’autres fois, tout le monde jure­­rait qu’une fermière du sud-ouest a donné nais­­sance à un pois­­son. On ne peut pas faire son travail de jour­­na­­liste sérieu­­se­­ment à Haïti si on ignore le teledjol. Et la meilleure façon de juger de la véra­­cité d’une rumeur parti­­cu­­lière est d’al­­ler la véri­­fier soi-même. Le teledjol a battu son plein dès que la nouvelle d’une épidé­­mie de choléra s’est répan­­due. Certaines personnes avaient entendu dire que la mala­­die avait commencé lorsqu’un soldat de l’ONU avait vidé des latrines dans un cours d’eau. D’autres affir­­maient qu’un héli­­co­­ptère blanc de l’ONU avait était aperçu en train de répandre une poudre noire dans l’Ar­­ti­­bo­­nite. Il s’agit là d’un clas­­sique du folk­­lore haïtien, où le kou d’poud – ou « attaque à la poudre » – provoque la mort ou la zombi­­fi­­ca­­tion. Le 25 octobre 2010, un ami m’a envoyé un lien vers un blog d’épi­­dé­­mio­­lo­­gie. Son cour­­riel s’in­­ti­­tu­­lait : « Épidé­­mie de choléra à Katman­­dou, au Népal ». Le lien menait à un article de l’Hima­­layan Times datant du mois précé­dent. Le Népal est un pays où le choléra est endé­­mique. Néan­­moins, des regains d’ac­­ti­­vité de la mala­­die avaient été récem­­ment signa­­lés. Les méde­­cins de l’hô­­pi­­tal de Katman­­dou avaient donc prévu qu’une épidé­­mie était à craindre. Les soldats de l’ONU, station­­nés près de la rivière Arti­­bo­­nite, étaient origi­­naires du Népal.

L'ONU fortement présent en Haïti depuis le séisme de 2010Crédits
L’ONU forte­­ment présent en Haïti depuis le séisme de 2010
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Le lende­­main, un commu­­niqué de presse de l’ONU est arrivé dans ma boîte mail. Il était rédigé dans ce français très formel habi­­tuel­­le­­ment adopté pour toutes les décla­­ra­­tions de l’ONU concer­­nant Haïti, mais à la lecture, je m’ima­­gi­­nais bien l’ac­cent sautillant de Vincenzo Pugliese, son expé­­di­­teur domi­­nico-italien. Le bureau de presse de la MINUSTAH était en plein mouve­­ment : le dernier porte-parole était parti au Darfour et sa remplaçante n’était pas encore arri­­vée, lais­­sant la respon­­sa­­bi­­lité à Pugliese, l’adjoint. C’était un homme à la carrure d’ours avec un crâne dégarni clair­­semé de cheveux bruns, courts et bien coif­­fés, mais son dyna­­misme et son affa­­bi­­lité masquaient mal son mépris sans borne pour la presse. Le commu­­niqué N°PIO/PR/423/2010 indiquait : « La mission des Nations Unies pour la stabi­­li­­sa­­tion en Haïti (MINUSTAH) entend démen­­tir les rumeurs circu­­lant dans certains médias, selon lesquelles des déjec­­tions humaines qui auraient été versées dans une rivière à Mire­­ba­­lais par la MINUSTAH seraient respon­­sables de l’épi­­dé­­mie de choléra en Haïti. » Pourquoi l’ONU se donnait-elle la peine de démen­­tir des rumeurs ? Avaient-elles un fonde­­ment de vérité ? Le commu­­niqué conti­­nuait comme suit : la base népa­­laise compor­­tait « sept réser­­voirs scep­­tiques » construits selon les « normes de construc­­tion de l’agence pour la protec­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment des États-Unis », vidés « chaque semaine par quatre camions d’une entre­­prise privée ». Les sept réser­­voirs étaient situés à « 250 mètres de la rivière […] soit plus de vingt fois la distance requise au niveau inter­­­na­­tio­­nal ». La gestion des déchets était « conforme aux stan­­dards inter­­­na­­tio­­naux ». C’était une tenta­­tive de gestion de crise bien médiocre. Avec ce commu­­niqué, l’ONU légi­­ti­­mait les rumeurs, voire les renforçaient en donnant des éléments que tout un chacun pour­­rait véri­­fier en se rendant simple­­ment sur place.

Une des bases de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH)Crédits
Une des bases de la Mission des Nations Unies pour la stabi­­li­­sa­­tion en Haïti (MINUSTAH)
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Le village de Meille est un regrou­­pe­­ment de maisons de béton et de chau­­mières aux toits de chaume, installé le long de la route natio­­nale n°3. Les habi­­ta­­tions s’étendent derrière les talus qui longent la route : on les distingue derrière les arbres. L’ONU, elle, a construit sa base de manière à être bien visible. Dans une clai­­rière, entre l’au­­to­­route et la rivière Meille, des soldats ont érigé une haute porte blanche et une série de tours de guet encore plus hautes, jalon­­nant un mur d’en­­ceinte coiffé de barbe­­lés. Sur la porte, on pouvait lire : ONU. BATAILLON NÉPALAIS. MINUSTAH HAÏTI. CAMP ANNAPURNA. De jeunes hommes du village se tenaient devant les portes. Ils portaient des sacs à dos et des casquettes de base­­ball. Evens les a salués en s’ap­­pro­­chant d’eux les bras ouverts : « On a entendu dire que quelqu’un versait du kaka dans la rivière. Vous en savez quelque-chose ? » Ils ont acquiescé. « Vous pouvez nous montrer l’en­­droit ? » Comme un seul homme, ils se sont retour­­nés pour marcher droit vers la base. Nous leur avons emboîté le pas. Des soldats népa­­lais en tenue de camou­­flage brun et vert, coif­­fés de casques bleus, nous obser­­vaient depuis une tour de garde. Juste avant d’at­­teindre la porte, les jeunes ont bifurqué à droite pour se diri­­ger à l’ar­­rière de la base, où seule une étroite crête de boue sépa­­rait l’en­­ceinte du camp de la rivière. Alors qu’on s’ap­­pro­­chait, les hommes se sont couverts le nez et la bouche. Une seconde plus tard, j’ai compris pourquoi. L’odeur d’ex­­cré­­ments était abomi­­nable. En rete­­nant notre souffle, nous avons traversé un talus de béton qui suivait la rive. Un soldat de l’ONU, une femme avec une queue de cheval blonde sortant de sous son casque bleu, était en faction au bout du talus. Son épaule arbo­­rait un drapeau guaté­­mal­­tèque. Une épaisse valise en plas­­tique noir, scel­­lée par des attaches sécu­­ri­­sées, se trou­­vait à ses pieds. ulyces-cholera-09 « — Ça sent pas bon, pas vrai ? lui ai-je demandé en espa­­gnol. — Non », a-t-elle répondu. Elle a ouvert la bouche pour ajou­­ter quelque chose, avant de regar­­der ailleurs. Au bas de la crête, on pouvait voir à l’air libre un tuyau de PVC cassé. Il semblait prove­­nir de latrines situées dans le péri­­mètre du campe­­ment. Un liquide noir s’en déver­­sait direc­­te­­ment dans la rivière. Ça empes­­tait d’ici, à plusieurs mètres. Un peu plus bas, un groupe d’of­­fi­­ciers de la police mili­­taire guaté­­mal­­tèque étaient en train de préle­­ver un échan­­tillon du liquide : ils l’ont placé dans un pot, puis scellé avec un couvercle bleu ciel. Ils sont ensuite partis, passant près de nous sans un regard. Les soldats népa­­lais nous scru­­taient à travers le grillage de la base. L’un d’entre eux s’est penché pour reti­­rer le couvercle de béton d’un réser­­voir souter­­rain, et une odeur atroce s’est répan­­due d’un seul coup. « Whao ! Kaka ! » s’est écrié un des villa­­geois. Ils ont tous éclaté de rire. Un autre villa­­geois, un peu plus âgé que les autres, a tapé sur l’épaule d’Evens. Il était vêtu d’un polo, d’un short bleu et de galoches toute mouche­­tées de ce que j’es­­pé­­rais être de la boue. « Toi et le blanc vous devriez venir avec moi de l’autre côté de la route », lui a-t-il lancé. Le fermier nous a alors emme­­nés à l’ar­­rière de la maison de béton qu’il parta­­geait avec sa femme et ses cinq enfants. Son épouse tenait le plus jeune dans ses bras sous le porche. Au sommet d’une petite colline, après avoir croisé une mule efflanquée et quelques cochons, l’odeur était de retour. Nous avions sous les yeux deux mares luisantes de fèces, repo­­sant dans des fosses d’ai­­sance creu­­sées à même le sol. « C’est là que la MINUSTAH laisse son kaka », nous a confié le fermier.

Était-il possible alors que les fosses d’ai­­sances de la base aient fini par débor­­der parce qu’elles n’avaient pas été vidées assez régu­­liè­­re­­ment ?

Il nous a raconté qu’un camion de SANCO, une entre­­prise haïtienne, passait une fois toutes les quelques semaines : c’était l’en­­tre­­prise que Pugliese avait citée. Le camion se rendait à la base pour y siphon­­ner les fosses septiques, puis traver­­sait la route pour dépo­­ser sa cargai­­son dans les fosses derrière sa maison. Quand il pleu­­vait, les fosses débor­­daient. Parfois, le liquide s’écou­­lait dans la rivière. D’autre fois, il prenait le chemin inverse, vers la maison du fermier, et l’odeur était si forte que sa famille en perdait le sommeil. Il nous a ensuite menés en bas de la colline, vers ce qui ressem­­blait à une fosse pleine de déjec­­tions humaines. Des canards et des porcs s’y baignaient. Quelques semaines aupa­­ra­­vant, un nouveau conduc­­teur de SANCO s’était montré et avait déversé les déchets de la base au mauvais endroit. Une partie de ces déchets avait coulé jusqu’ici. Le fermier ne se souve­­nait pas du jour exact où cela s’était produit : les jour­­nées avaient tendance à toute se ressem­­bler à la campagne. Il n’a pas fallu long­­temps pour confir­­mer ses dires : peu de temps après, un camion-citerne vert avec une inscrip­­tion SANCO Enter­­prises S.A a fait son appa­­ri­­tion à la base. La vice-prési­­dente de l’en­­tre­­prise le suivait dans un luxueux pick-up blanc. J’ai vu le conduc­­teur siphon­­ner le contenu des réser­­voirs souter­­rains, traver­­ser la route, descendre la colline, s’ar­­rê­­ter devant la fosse, aller ouvrir une valve à l’ar­­rière du véhi­­cule et se recu­­ler en toute hâte alors qu’un torrent de liquide noir jaillis­­sait dans les fosses ouvertes. Sa tâche accom­­plie, il a aspergé la surface de la nouvelle mare avec de la javel conte­­nue dans un réci­­pient orange équipé d’un vapo­­ri­­sa­­teur. SANCO est une des prin­­ci­­pales socié­­tés de trai­­te­­ment des déchets de Port-au-Prince : le dépar­­te­­ment de la Défense des États-Unis a signé des contrats auprès de cette entre­­prise pour gérer une partie des détri­­tus lais­­sés par le séisme. J’ap­­pren­­drais plus tard que SANCO avait décro­­ché le contrat de la base népa­­laise en propo­­sant une offre moins chère que son prédé­­ces­­seur. Seule­­ment, le conduc­­teur du camion nous a confié que la MINUSTAH ne lui avait pas demandé de venir depuis plus d’un mois.

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Le choléra s’est propagé en Haïti par des rivières comme celle-ci
Crédits : CDC Global

Était-il possible que les fosses d’ai­­sances de la base aient fini par débor­­der parce qu’elles n’avaient pas été vidées assez régu­­liè­­re­­ment ? J’ai essayé de parler à la respon­­sable de la SANCO dans son pick-up, mais elle refu­­sait d’en descendre. Elle a fini par bais­­ser sa vitre juste assez long­­temps pour nous dire que la MINUSTAH était « un client très exigent ». J’ai demandé au fermier si des gens étaient tombés malades après avoir bu de l’eau de la rivière. « Certains, oui, il y a quelques jours », nous a-t-il dit. Beau­­coup d’ha­­bi­­tants de Meille avaient arrêté d’uti­­li­­ser cette eau. « On ne peut même pas se laver avec », nous a expliqué le fermier – un détail qu’i­­gno­­raient des millions de personnes rési­­dant en aval. « Excu­­sez-moi », ai-je appelé en toquant à la porte de la base. « Je suis jour­­na­­liste à Asso­­cia­­ted Press. Je voudrais parler au comman­­dant de la base. » Je pouvais voir les soldats népa­­lais à travers les inter­­s­tices du métal. Evens est revenu à la voiture pour se mettre à klaxon­­ner. Fina­­le­­ment, un judas s’est ouvert et un soldat m’a demandé mes papiers. On a attendu une éter­­nité. L’un des villa­­geois a entonné une chan­­son, provoquant l’hi­­la­­rité de ses amis : « Cho-Cho-Choléra. Choléra MI-NU-STAH. » Enfin, une porte s’est ouverte et un soldat nous a faits entrer. Le comman­­dant de la base, un homme légè­­re­­ment plus âgé, en treillis, les cheveux noirs, nous atten­­dait sous un pavillon. Je lui ai demandé depuis quand son unité était stationné ici. Il a marqué une pause avant de répondre. « Nous sommes arri­­vés en trois rota­­tions. La première, c’était le 9 octobre. Puis le 12. Enfin, le 16. »

Des soldats de l'ONU présents en HaïtiCrédits
Des soldats de l’ONU présents en Haïti
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L’unité était là depuis moins d’un mois, ce qui voulait dire que ses membres étaient présents au Népal pendant l’épi­­dé­­mie de choléra. La base devait d’ailleurs être en pleine rota­­tion – avec plus de soldats que d’ha­­bi­­tude – juste avant l’ar­­ri­­vée de l’épi­­dé­­mie haïtienne. « — Vous pouvez nous faire visi­­ter la base ? — Ce n’est pas possible aujourd’­­hui. Vous devez partir, a-t-il lancé en montrant du doigt le magné­­to­­phone numé­­rique que je tenais avec mon carnet. Rangez-moi ça. — Il est éteint » lui ai-je dit. Il l’était vrai­­ment. Du coup, je l’ai allumé. Le comman­­dant avait de bonnes raisons d’être nerveux. Le main­­tien de la paix de l’ONU est une pierre angu­­laire du budget de la Défense népa­­laise. L’ONU paie chaque soldat servant sous ses ordres 1 000 dollars le mois, soit huit fois le salaire moyen d’un soldat au Népal. Ils sont si bien payés que le gouver­­ne­­ment népa­­lais exige que le quart de leur salaire soit reversé à un fond social pour les soldats du pays et leurs familles. Evens et moi argu­­men­­tions à tour de rôle. Le comman­­dant se faisait, lui, de plus en plus pres­­sant. Je lui ai dit que nous avions des photos et une vidéo des fosses sauvages et des tuyaux fuyants, et qu’une équipe anglaise d’Al Jazeera, arri­­vée après nous, les filmait égale­­ment. Evens n’y est pas allé par quatre chemins :

Souche de choléra vue au microscopeCrédits
Souche de choléra vue au micro­­scope
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« — Vous allez avoir le mauvais rôle dans l’af­­faire. Dîtes-nous la vérité. Nous la racon­­te­­rons. — Qu’est-ce que j’y peux ? a marmonné le comman­­dant, après avoir secoué la tête. — Est-ce que vous avez eu des cas dans la base ? lui ai-je demandé. — Non. Vous devez partir. — Est-ce qu’il y a des malades ici ? Y a-t-il eu des cas de choléra dans la base ? » Le comman­­dant s’est levé subi­­te­­ment : « — Jamais entendu parler de choléra. — Vous connais­­sez le choléra. Il y a le choléra au Népal, pas vrai ? À Katman­­dou ? » Je ne pour­­rai jamais vous en appor­­ter la preuve, mais je vous jure qu’il avait les larmes aux yeux. « Non. Il n’y a pas de choléra », nous a-t-il dit. « Seule­­ment la dengue. »

Conta­­mi­­na­­tion

Haïti n’ayant jamais été en proie au choléra, sa popu­­la­­tion n’y présente aucune immu­­nité. Au soir de notre visite à Meille, le 27 octobre, au moins 303 personnes en étaient mortes, et 4 722 autres avaient été hospi­­ta­­li­­sées. Pour la seconde fois en une année, les corps s’en­­tas­­saient dans les fosses communes, neuf mois après le trem­­ble­­ment de terre qui avait fait envi­­ron 316 000 victimes. La rivière la plus impor­­tante du pays était conta­­mi­­née et, tandis que les gens fuyaient la vallée, l’in­­fec­­tion se répan­­dait aux quatre coins du pays. Pendant que l’in­­fec­­tion progres­­sait, les ONG se sont lancées dans la bataille, en menant des campagnes de dons et en instal­­lant des dispen­­saires. Cepen­­dant, les habi­­tants ne leur faisaient pas confiance. Ces dispen­­saires avaient été instal­­lés juste avant que des familles tombent malades, et nombreux étaient ceux qui les accu­­saient de répandre la mala­­die. Des habi­­tants furieux lançaient des pierres et des cock­­tails Molo­­tov sur ces instal­­la­­tions. Ils brûlaient égale­­ment les pneus des véhi­­cules et lacé­­raient les tentes. Des soldats de l’ONU ont alors été envoyés pour disper­­ser les foules. Le lende­­main de la publi­­ca­­tion de notre repor­­tage, CCN.com a publié un droit de réponse en citant Pugliese, qui affir­­mait qu’au­­cun soldat népa­­lais n’avait été déclaré posi­­tif au choléra avant sa prise de poste. Il m’a fallu une jour­­née entière pour joindre Pugliese. « Quand les tests ont-ils eu lieu ? » lui ai-je demandé. « Combien en avez-vous testé ? Comment les résul­­tats ont-ils été véri­­fiés ? »

Une manifestation contre l'ONUCrédits
Une marche contre l’ONU en Floride en 2011
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Il m’a alors expliqué… que CNN n’avait pas compris ses propos. Il n’avait pas dit que les soldats avaient obtenu un résul­­tat néga­­tif au choléra. Juste qu’au­­cun d’entre eux n’avait obtenu de résul­­tat posi­­tif au test. Car personne n’avait été testé. Ce n’était pas vrai­­ment une surprise. Selon le manuel de soutien sani­­taire pour les opéra­­tions de main­­tien de la paix des Nations Unies, être atteint de la dysen­­te­­rie ou du choléra n’est pas un critère rédhi­­bi­­toire pour le service. Pire encore, un seul examen médi­­cal stan­­dard doit avoir lieu dans un délai de trois mois avant le déploie­­ment sur le terrain, ce qui laisse bien assez de temps au soldat pour être conta­­miné. Le 29 octobre, soit douze jours après le premier décès d’une personne hospi­­ta­­li­­sée porteuse du choléra, et deux jours après mon premier repor­­tage à la base, des mani­­fes­­tants ont marché sur les instal­­la­­tions népa­­laises. « Les Népa­­lais ont apporté la mala­­die au centre de Mire­­ba­­lais ! » hurlait un étudiant dans un méga­­phone. « L’ONU, on n’en veut plus ! » scan­­dait la foule. Les cousins de Rose­­mond Lorimé se trou­­vaient parmi les mani­­fes­­tants.

Il nous est immé­­dia­­te­­ment apparu que les soldats avaient dissi­­mulé les preuves les plus incri­­mi­­nantes, à commen­­cer par l’odeur.

L’ONU et ses alliés se sont mis sur la défen­­sive. La mission de main­­tien de la paix en Haïti se heur­­tait à une série de scan­­dales : étant arri­­vée à la suite d’un coup d’État, bon nombre d’Haï­­tiens la consi­­dé­­raient comme une force d’oc­­cu­­pa­­tion. Mais malgré tous ses défauts, la MINUSTAH était l’avant-garde de l’aide inter­­­na­­tio­­nale à Haïti, et un inves­­tis­­se­­ment majeur des grandes puis­­sances mondiales. De 2004 à 2012, l’ONU aura déboursé plus de 4,75 milliards de dollars dans cette mission. Plus du quart de cette somme prove­­nait des États-Unis. Le Conseil de sécu­­rité consi­­dé­­rait que la mission haïtienne consti­­tuait un modèle posi­­tif de son travail. Si on décou­­vrait que l’ONU était respon­­sable de l’épi­­dé­­mie, sa crédi­­bi­­lité s’en trou­­ve­­rait compro­­mise de manière irré­­mé­­diable : la vie des Haïtiens auraient été détruite par les personnes envoyées préci­­sé­­ment pour les proté­­ger. « C’est n’est pas impor­­tant pour le moment. » Telle a été la réponse d’un porte-parole de l’ONU suite à une ques­­tion sur l’ori­­gine de l’épi­­dé­­mie. Ce n’est pas « une prio­­rité », a rétorqué un autre. Mais si déter­­mi­­ner l’ori­­gine d’une épidé­­mie n’est pas une infor­­ma­­tion cruciale pour conte­­nir sa propa­­ga­­tion, alors quelle infor­­ma­­tion l’est ? Après la vague de protes­­ta­­tions, l’ONU a invité notre équipe à une visite guidée de la base. Nous étions le 31 octobre, deux semaines après l’épi­­dé­­mie. La manœuvre avait pour but de décré­­di­­bi­­li­­ser défi­­ni­­ti­­ve­­ment les rumeurs, et notre repor­­tage. Pugliese nous a accueillis au portail, accom­­pa­­gné de l’of­­fi­­cier de la garni­­son népa­­laise. De jeunes soldats fraî­­che­­ment arri­­vés de l’Hi­­ma­­laya, en short de poly­es­­ter et en t-Shirt, faisaient de l’exer­­cice. Aucune trace du comman­­dant Dengue.

L'ONU a été pris à partiCrédits
L’ONU a été pris à parti
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Il nous est immé­­dia­­te­­ment apparu que les soldats avaient dissi­­mulé les preuves les plus incri­­mi­­nantes, à commen­­cer par l’odeur. Ils ont admis avoir procédé à des répa­­ra­­tions : le tuyau de PVC cassé à l’ar­­rière de la base avait été changé et le canal de drai­­nage qui se vidait à même la rivière avait disparu. Néan­­moins, les répa­­ra­­tions demeu­­raient des plus super­­­fi­­cielles. Une série de tuyaux, affleu­­rant au niveau du sol, en prove­­nance des latrines, passait toujours au-dessus du canal de drai­­nage, et ils étaient visi­­ble­­ment fissu­­rés. L’un des tuyaux avait été rafis­­tolé avec du chat­­ter­­ton. Dans la rivière en contre­­bas, au niveau du relâ­­che­­ment du canal, une mixture brunâtre bouillon­­nait le long de la berge. Elle était couverte de mouches. « — Qu’est-ce que c’est, ça ? ai-je demandé à Pugliese. — Oh, ça ? Ce n’est rien. » Un villa­­geois se baignait à quelques mètres de là. « Ça… ça ne provient pas forcé­­ment de la base », a-t-il affirmé. « Les gens d’ici, ils nagent dans la rivière. Ils s’y baignent. » Il a alors dési­­gné le nageur. « Vous savez comment ils sont ! » Cette remarque a marqué la fin de la visite. L’équipe de l’ONU a refusé de traver­­ser la rue avec nous pour voir les fosses. Le lende­­main, moins de deux semaines après la confir­­ma­­tion de l’épi­­dé­­mie, le CDC a livré les résul­­tats des analyses : la souche du choléra présente en Haïti était iden­­tique à celle qui sévis­­sait dans le sud de l’Asie, et au Népal. Cepen­­dant, l’enquête n’al­­lait pas plus loin. On était passé à plus de 400 victimes.

Impliqués jusqu’au cou

Les auto­­ri­­tés ont justi­­fié leur refus d’enquê­­ter sur la source de l’épi­­dé­­mie en soute­­nant que ces efforts seraient faits au détri­­ment du combat contre l’épi­­dé­­mie. Le 3 novembre, j’ai appelé l’un des experts en santé publique les plus en vue du monde : Paul Farmer, de l’ONG médi­­cal Part­­ners of Health. Il avait pris la tête dans la campagne contre le choléra. Je lui ai demandé s’il y avait des raisons, sur le plan sani­­taire, de ne pas enquê­­ter. « Sur le plan poli­­tique oui, pas sur le plan scien­­ti­­fique », m’a-t-il répondu. Les auto­­ri­­tés de santé recherchent systé­­ma­­tique­­ment la source d’une épidé­­mie de choléra. En vérité, la pratique de l’épi­­dé­­mio­­lo­­gie moderne est appa­­rue en 1854, lorsqu’un méde­­cin nommé John Snow s’est éver­­tué à déter­­mi­­ner l’ori­­gine d’une des pires épidé­­mies de choléra ayant jamais frappé Londres. Ses méthodes d’in­­ves­­ti­­ga­­tion sont toujours en vigueur. Dans un guide de 2004, l’OMS recom­­mande d’enquê­­ter sur l’ori­­gine de chaque épidé­­mie « afin d’adop­­ter les mesures de confi­­ne­­ment appro­­priées ».

Le direc­­teur de l’ONU, Ban Ki-moon a annoncé qu’une enquête complète sur la source de l’épi­­dé­­mie allait être lancée.

Ceux qui cher­­chaient à couvrir l’ONU (l’OMS, le Centre pour le contrôle et la préven­­tion des mala­­dies, les jour­­na­­listes complai­­sants, les travailleurs sociaux et les diplo­­mates dépen­­dants des Nations Unis pour assu­­rer leur sécu­­rité sur place) répé­­taient les trois mêmes mots : « distri­­bu­­tion des blâmes ». Le maga­­zine Science remarquera plus tard que l’ob­­ses­­sion des experts du choléra pour les bases de l’épi­­dé­­mio­­lo­­gie tradi­­tion­­nelle avait été tempé­­rée par des préoc­­cu­­pa­­tions diplo­­ma­­tiques et stra­­té­­giques. La majo­­rité des jour­­na­­listes, surtout ceux basés à Haïti, semblait parta­­ger cet avis. Ne se mêlant pas à l’his­­toire jusqu’à ce qu’il y ait trop de preuves pour qu’on puisse l’igno­­rer, ils ont ensuite fait de leur mieux pour la démen­­tir. Trois semaines après notre visite de la base népa­­laise, quand le New York Times a publié un article au sujet de la posture anti-enquête adop­­tée par les Nations Unies, le jour­­na­­liste santé Donald G. McNeil Jr. a écrit dans son « bilan de la semaine » un article inti­­tulé : « La deuxième fièvre du choléra : de l’ur­­gence de trou­­ver un coupable ». Il a alors donné plusieurs exemples histo­­riques de distri­­bu­­tion du blâme, comme les New-Yorkais accu­­sant les Cana­­diens et les Irlan­­dais au XIXe siècle. Il en a signalé le danger : « La dési­­gna­­tion des boucs émis­­saires engendre de la violence. » Mais l’ONU n’était pas une mino­­rité mena­­cée, mais plutôt la puis­­sance mili­­taire la plus impor­­tante du pays. En refu­­sant de trai­­ter le problème sérieu­­se­­ment, les enquê­­teurs ouvraient un boule­­vard aux déma­­gogues et aux xéno­­phobes qu’ils redou­­taient tant. Tout le monde a raté l’op­­por­­tu­­nité d’ob­­te­­nir une réponse scien­­ti­­fique qui aurait pu apai­­ser les peurs et renfor­­cer le combat contre la mala­­die, et les puis­­santes nations qui œuvraient en Haïti ont laissé passer une chance de démon­­trer aux Haïtiens qu’ils prenaient leur santé avec autant de sérieux que celle de leurs propres citoyens. Mi-novembre, alors que le nombre des victimes dépas­­sait le millier, le temps était venu de dres­­ser des barri­­cades. Des émeu­­tiers caillas­­saient les soldats népa­­lais et mettaient le feu à des voitures au Cap-Haïtien. Certains bloquaient les rues avec des cercueils, tandis que l’in­­sur­­rec­­tion s’éten­­dait au centre de l’île et à la capi­­tale. Au moins trois émeu­­tiers ont trouvé la mort.

Plusieurs patients traités dans un hopital de fortuneCrédits
Plusieurs patients trai­­tés dans un hôpi­­tal de fortune
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Discrè­­te­­ment, le président haïtien René Préval a demandé à l’am­­bas­­sade de France de manda­­ter un épidé­­mio­­lo­­giste. Pendant vingt jours au mois de novembre, une équipe menée par le docteur Renaud Piar­­roux de l’uni­­ver­­sité de la Médi­­ter­­ra­­née à Marseille, a mené l’enquête. L’équipe a conclu que la base de Meille était à l’ori­­gine de l’in­­fec­­tion. Ce rapport était censé être confi­­den­­tiel, du moins initia­­le­­ment, mais alors que je finis­­sais mon second article sur le sujet, j’ai appris que Piar­­roux avait parlé de sa décou­­verte au secré­­taire géné­­ral des Nations Unies, Edmond Mulet. Le 17 décembre, l’af­­faire est remon­­tée jusqu’au sommet de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Le secré­­taire géné­­ral de l’ONU, Ban Ki-moon, a annoncé qu’une enquête complète sur la source de l’épi­­dé­­mie allait être lancée. « L’épi­­dé­­mie de choléra à Haïti a beau­­coup préoc­­cupé le secré­­taire géné­­ral depuis la décou­­verte des premiers cas », a fait savoir son porte-parole. L’ONU a rendu son rapport en mai 2011, soit sept mois après le début de l’épi­­dé­­mie. Le docu­­ment écar­­tait la possi­­bi­­lité des courants océa­­niques, d’un bacille présent dans les sols haïtiens ou de l’épi­­dé­­mie au Pérou de 1991. La mala­­die prove­­nait du sud de l’Asie : en fait, d’après le rapport, la souche présen­­tait une « corres­­pon­­dance parfaite » avec les échan­­tillons népa­­lais. Les experts confir­­maient que les sani­­taires de la base n’étaient pas aux normes et que la mala­­die était appa­­rue dans la rivière, juste à côté de la base de l’ONU. Toute­­fois, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion huma­­ni­­taire la plus impor­­tante du monde persis­­tait à nier les faits. Plusieurs cadres inter­­­mé­­diaires conti­­nuaient égale­­ment d’af­­fir­­mer que le rapport n’écar­­tait pas la possi­­bi­­lité d’une corres­­pon­­dance entre la souche haïtienne et celle d’Amé­­rique latine et d’Afrique. En 2013, face au refus des États membres de four­­nir une aide finan­­cière qui aurait permis de déve­­lop­­per les infra­s­truc­­tures sani­­taires et hydriques néces­­saires à l’éra­­di­­ca­­tion de l’épi­­dé­­mie, des milliers de victimes et leurs familles ont lancé un procès contre l’ONU par le biais du tribu­­nal fédé­­ral des États-Unis, pour forcer l’or­­ga­­ni­­sa­­tion à répa­­rer ses torts. Le gouver­­ne­­ment d’Obama a néan­­moins défendu l’ONU et, fin 2014, le juge a classé l’af­­faire sans suite. Suite à la mort de Rose­­mond, la famille Lorimé a quitté les envi­­rons de la base de l’ONU. Des voisins ont mis le feu à leur maison. Plus de 8 800 Haïtiens sont morts du choléra depuis le début de l’épi­­dé­­mie, et 700 000 personnes au bas mot sont tombées malades. La conta­­gion s’est propa­­gée en Répu­­blique domi­­ni­­caine et au-delà. Les scien­­ti­­fiques craignent que le choléra ne soit devenu endé­­mique en Haïti. Et il le restera proba­­ble­­ment pour toujours.

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Des habi­­tants de Tria­­non récoltent l’eau pour la tester
CDC Global

Traduit de l’an­­glais par Cédric Stome et adapté du livre de Jona­­than M. Katz, The Big Truck That Went By, publi­­shed by Palgrave Macmil­­lan. Couver­­ture : Une rue de Port-au-Prince, après le séisme de 2010. Crédits.
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