Par son émergence aussi inattendue que rapide, le mouvement des gilets jaunes montre toute la puissance des vidéos Facebook.

par Ulyces | 0 min | 21 janvier 2019

Le choix du canal

Au-dessus du cortège jaune qui avance lente­­ment dans Toulouse, ce samedi 19 janvier, une bande­­role noire est hissée comme la voile d’un navire. « Regarde et souviens toi », est-il écrit entre les photos de victimes de violences poli­­cières. Mais il y a une autre tête qui se fait remarquer. C’est un visage fin souli­­gné d’une barbe rousse, dont le teint diaphane prend habi­­tuel­­le­­ment des reflets viola­­cés à la lumière d’un écran d’or­­di­­na­­teur. Aujourd’­­hui suivi par un groupe de 166 120 personnes, Maxime Nicolle s’est fait connaître en parta­­geant des infor­­ma­­tions rela­­tives au mouve­­ment sous le pseudo Fly Rider, grâce à l’ou­­til Face­­book Live. Là, il orga­­nise, digresse et répond aux ques­­tions entre deux ciga­­rettes. « Alors on va commen­­cer », enta­­mait-il deux jours plus tôt sur un ton de respon­­sable syndi­­cal. Ce n’était pas un hasard. L’in­­té­­ri­­maire des Côtes-d’Ar­­mor « joue là le rôle d’un corps inter­­­mé­­diaire – typique­­ment d’un leader syndi­­cal – en cana­­li­­sant la colère popu­­laire, en répon­­dant aux inquié­­tudes des éléments les plus extrêmes de sa base », juge le jour­­na­­liste Vincent Glad.

Maxime Nicolle dans le brouillard lacry­­mo­­gène

À sa façon, Maxime Nicolle exerce le rôle tradi­­tion­­nel­­le­­ment dévolu à des orga­­ni­­sa­­tions de travailleurs aussi démo­­né­­ti­­sées que les partis poli­­tiques ou les chaînes de télé­­vi­­sion grand public. Scru­­tant les commen­­taires en direct, face webcam, le tren­­te­­naire constate ce 17 janvier qu’il est suivi par quelque 4 000 personnes. Elles seront bien plus nombreuses à le regar­­der en différé. « Enfin 3 800 », recti­­fie-t-il, « je ne vais pas gros­­sir les chiffres je ne m’ap­­pelle pas… Enfin BFMTV dimi­­nue les chiffres », sourit-il. D’autres jour­­na­­listes ont sa préfé­­rence. Fly Rider tire sa casquette à l’en­­vers au travail de recen­­sion des bavures poli­­cières effec­­tué par David Dufresne. « Il faut que ces violences soient dénon­­cées, il y a des jour­­na­­listes comme [ceux du] Média qui ont déjà fait des inter­­­views là-dessus », ajoute-t-il en réfé­­rence au site d’ac­­tua­­lité fondé par l’an­­cienne conseillère de Jean-Luc Mélen­­chon, Sophia Chiki­­rou, avec Henri Poulain et Gérard Miller.

À l’image de l’émis­­sion The Young Turks, son modèle améri­­cain, ce média engagé à gauche opère sur Face­­book, où toutes ses vidéos sont direc­­te­­ment parta­­gées. En se prome­­nant sur le réseau social, Maxime Nicolle regarde aussi avec inté­­rêt les directs de Brut. Son repor­­ter vedette, Rémy Buisine, s’en­­tre­­tient ce 17 décembre avec le porte-parole du gouver­­ne­­ment, Benja­­min Griveaux, pendant pas moins d’1 h 20. « Monsieur Griveaux dit qu’il ne faudrait pas nous lais­­ser la parole », fulmine l’in­­té­­ri­­maire. Or, « la dicta­­ture ça commence quand on commence à dire aux gens de se taire », embraye-t-il. « Voilà ce que ce cher jour­­na­­liste de Konbini n’ar­­ri­­vait pas à comprendre. » Une semaine plus tôt, Maxime Nicolle répon­­dait lui aussi aux ques­­tions de la figure de proue d’un média en ligne, en l’oc­­cur­­rence Hugo Clément. N’es­­pé­­rez pas le voir sur le plateau de BFMTV, CNews et LCI, estam­­pillés canaux de « désin­­for­­ma­­tion ». Tout se passe en ligne et souvent en direct.

Ce mode d’or­­ga­­ni­­sa­­tion bous­­cule les mani­­fes­­tants d’hier. Ancienne figure de Mai-68 passée du col Mao au Rotary, le cinéaste Romain Goupil regret­­tait le 29 novembre qu’ « il n’y [ait] aucune élec­­tion, aucune assem­­blée géné­­rale, aucun délé­­gué tiré au sort » chez les gilets jaunes. Le débat au cours duquel il inter­­­ve­­nait était orga­­nisé par LCI et, surprise, Maxime Nicolle était bien présent. « D’où tu sors, d’où tu parles, c’est qui qui t’a élu toi ? » lançait Goupil à une autre figure du mouve­­ment, Eric Drouet, en lui repro­­chant de vouloir « entrer à l’Ély­­sée ». Pour l’heure, ce dernier a dû se conten­­ter du minis­­tère de l’Éco­­lo­­gie, où il était invité par François de Rugy deux jours plus tôt. Les échanges ont été diffu­­sés en direct sur Face­­book, appa­­rem­­ment sans que les services de l’ex-écolo­­giste soient préve­­nus. « Je ne sais pas si je serai convoqué pour aller discu­­ter à l’Ély­­sée mais si c’est le cas, ce sera filmé en direct, sinon ça ne vaut pas la peine », a pour sa part affirmé Maxime Nicolle dans une vidéo.

En plus du gouver­­ne­­ment, beau­­coup de gilets jaunes entendent mettre à nu le système média­­tique. À la messe claus­­trale du 20 heures, il préfèrent l’im­­pro­­vi­­sa­­tion, sans filtre, des vidéos de Brut. Elles ressemblent à celles de Maxime Nicolle et Eric Drouet. Ayant le senti­­ment de ne plus avoir la parole, « ils se sont servis de Face­­book Live comme d’une plate­­forme de reven­­di­­ca­­tions », constate Olivier Ertz­­scheid, maître de confé­­rences en sciences de l’in­­for­­ma­­tion et de la commu­­ni­­ca­­tion à l’uni­­ver­­sité de Nantes. « Ce lieu a phago­­cyté ce qui avant, dans une démo­­cra­­tie fonc­­tion­­nelle, consti­­tuait un espace public », deve­­nant le récep­­tacle d’une colère « qui montait depuis long­­temps ». Si bien que Gabin Fromont, 28 ans, a monté la page « Vécu, le média du gilet jaune » sur un format proche de Brut. Là encore, Face­­book est son habi­­tat natu­­rel. Grâce à ses vidéos, le réseau social est devenu en peu de temps « l’an­­ti­­chambre vibrante » de l’opi­­nion, pour reprendre une expres­­sion d’Oli­­vier Ertz­­scheid.

Le futur de la télé­­vi­­sion

Avec de la chance, une navi­­ga­­tion de lien en lien sur le cane­­vas entor­­tillé des pages des gilets jaunes permet de remon­­ter à la première. Elle date de février 2013. En réac­­tion à la réforme des rythmes scolaires alors esquis­­sée par le ministre de l’Édu­­ca­­tion, Luc Ferry, une ensei­­gnante de 33 ans appelle, sur Face­­book, ses collègues à mani­­fes­­ter en gilet jaune. Dont acte, on se rencarde sur les modèles à « 3 euros chez Ikea » ou « 2,90 chez Norauto ». Ce comité numé­­rique spon­­tané se déroule par écrit. Ni Brut., ni Face­­book Live n’existent. Pendant ce temps, le réseau social prépare la sortie de Graph Search, un moteur de recherche qui fera long feu. Il surveille aussi ses concur­­rents.

Le logo de Face­­book Live

En janvier, son PDG, Mark Zucker­­berg a reçu un e-mail le préve­­nant de la sortie de Vine, un service de vidéos courtes lancé par Twit­­ter. En s’ins­­cri­­vant sur le site, les utili­­sa­­teurs ont la possi­­bi­­lité de suivre des gens qu’ils connaissent déjà. Comment est-ce possible ? Pour les leur suggé­­rer, les équipes de Vine ont déve­­loppé une appli­­ca­­tion char­­gée de collec­­ter les liens amicaux dans l’éco­­sys­­tème de Face­­book. Dans le jargon, cela s’ap­­pelle une API. Beau­­coup d’ap­­pli­­ca­­tions récentes font de cet outil un accé­­lé­­ra­­teur de crois­­sance. En l’oc­­cur­­rence, cela ne plaît pas à la direc­­tion du géant. Justin Osof­sky, qui en est aujourd’­­hui vice-président, propose donc une solu­­tion radi­­cale à Zucker­­berg : « À moins que vous y voyez une objec­­tion, nous allons fermer leur API aujourd’­­hui. » Le patron acquiesce : « Yup, allez-y. »

Dans le secteur des réseaux sociaux vidéo, la concur­­rence pousse partout, pas seule­­ment aux États-Unis. En Israël, le jeune entre­­pre­­neur Ben Rubin lance Yevvo au mois d’août 2013. Riche de 400 000 utili­­sa­­teurs, l’ap­­pli­­ca­­tion dépé­­rit pour­­tant faute d’in­­te­­rac­­tions. En décembre 2014, consta­­tant que « le cœur ne bat plus », ce petit brun, passé de l’ar­­chi­­tec­­ture des bâti­­ments à l’ar­­chi­­tec­­ture numé­­rique, la débranche de manière à pouvoir lancer un nouveau produit sur le même prin­­cipe. Il présente Merkaat à l’oc­­ca­­sion du festi­­val South by South­­west, au Texas, en mars 2015. C’est un tel succès que sa start-up lève 12 millions de dollars. Seule­­ment, dans les semaines qui suivent, Twit­­ter lance Peri­­scope. Le logi­­ciel s’ins­­talle confor­­ta­­ble­­ment à la 4e place sur iOS et la 27e sur Android, tandis que Merkaat est relé­­gué aux 20e et 27e rangs.

Face­­book suit en août 2015, en propo­­sant à son public d’en­­re­­gis­­trer des vidéos en direct. À la diffé­­rence de Twit­­ter, le groupe décide d’in­­té­­grer l’ou­­til à son réseau social. Cela lui procure un avan­­tage déci­­sif. Si Peri­­scope domine le marché une année durant, rassem­­blant 20 000 personnes autour d’une simple scène de déluge à Newcastle, Face­­book grimpe peu à peu. En septembre 2015, le direc­­teur d’Apple, Tim Cook s’avoue persuadé que « les appli­­ca­­tions sont le futur de la télé­­vi­­sion », et Zucker­­berg le rejoint sur ce point. En février 2016, une source bien placée confie au site Recode qu’il est « obsédé » par l’idée de faire fonc­­tion­­ner Live. C’est l’une des choses qui « l’ex­­cite le plus », admet-il lui-même. « Nous avons constaté que les gens aimaient vrai­­ment parta­­ger et inter­­a­gir via des vidéos en direct », abonde un porte-parole. À la faveur de la diffu­­sion des smart­­phones, n’im­­porte qui peut docu­­men­­ter une action en temps réel. Les plate­­formes font de cette nouvelle donne tech­­no­­lo­­gique « un axe stra­­té­­gique de leur déve­­lop­­pe­­ment », note Olivier Ertz­­scheid.

Le premier carton de Face­­book Live

Alors que Merkaat s’avoue vaincu au mois de mars, ne pouvant faire le poids face aux géants, le New York Times souligne que « des ressources et des efforts impor­­tants sont inves­­tis » par Face­­book dans la vidéo. Le quoti­­dien améri­­cain est bien placé pour le savoir. Tout comme BuzzFeed, et plus tard le Guar­­dian, il promet de diffu­­ser des repor­­tages en direct sur la plate­­forme en échange d’une enve­­loppe de trois millions de dollars. Au total, 50 millions de dollars sont déver­­sés sur 140 médias et quelques célé­­bri­­tés. Des tombe­­reaux d’argent partent aussi dans des campagnes publi­­ci­­taires inci­­tant les utili­­sa­­teurs à se servir de leur télé­­phone quand ils « voient passer un animal qui n’est pas un chien » ou lorsqu’ils « traînent simple­­ment avec des amis ».

En mai 2016, la vidéo d’une Texane avec un masque de Chew­­bacca devient virale, glanant la plupart de ses vues après la diffu­­sion. Elle est suivie un mois plus tard par l’en­­re­­gis­­tre­­ment d’une scène de crime : après qu’un poli­­cier a ouvert le feu sur Philando Castile, sa petite amie Diamond Reynolds a saisi son télé­­phone. En docu­­men­­tant ce genre d’évé­­ne­­ments, Face­­book revêt un inté­­rêt poli­­tique. Aussi, en novembre 2016, trois produc­­teurs de télé­­vi­­sion français, Renaud Le Van Kim, Guillaume Lacroix et Laurent Lucas donnent nais­­sance à Brut. Par l’in­­ter­­mé­­diaire de la société Toge­­ther Studio, dont Luc Besson est action­­naire, le premier apporte la plus grosse contri­­bu­­tion finan­­cière.

La guerre des données

Sous le soleil timide de ce mois d’avril 2016, un blond au yeux déla­­vés promène son portable sur la place de la Répu­­blique, à Paris. Au milieu des tentes et des abris, alors que le jour décline, Rémy Buisine inter­­­roge métho­­dique­­ment des mili­­tants de Nuit Debout. Par chance, le commu­­nity mana­­ger de la radio Voltage habite non loin d’ici, dans le 11e arron­­dis­­se­­ment. À travers la caméra de son portable, des dizaines de milliers de personnes suivent le mouve­­ment sur l’ap­­pli­­ca­­tion Peri­­scope. Son succès est tel que BFMTV lui fait passer un entre­­tien. Le jeune homme origi­­naire du nord hésite. Le jour­­na­­liste préféré des gilets jaunes aurait pu finir sur la chaîne qu’ils honnissent. Mais il choi­­sit fina­­le­­ment de rejoindre Brut.

« Face­­book essaye de se posi­­tion­­ner comme une plate­­forme de reven­­di­­ca­­tion sociale »

En quatre mois, les vidéos courtes du média français cumulent 120 millions de vues. « Face­­book nous donne beau­­coup de conseils utiles pour faire décol­­ler l’en­­ga­­ge­­ment sur nos vidéos », explique Guillaume Lacroix à Media­­part en 2017. « Il nous informe égale­­ment sur les formats en vogue dans le monde entier. » Les équipes du réseau social savent comment une marque peut décol­­ler sur leur plate­­forme, mais elles craignent aussi l’usage détourné qu’en font certains. Le scan­­dale Cambridge Analy­­tica, du nom de cette société qui a siphonné les données d’uti­­li­­sa­­teurs pour leur envoyer de la propa­­gande poli­­tique en faveur de Donald Trump, est sur le point d’ex­­plo­­ser.

En juillet, Mark Zucker­­berg annonce donc de grands chan­­ge­­ments. « Nous avons pensé à notre respon­­sa­­bi­­lité dans le monde », déclare-t-il. « Le fait de mettre en rela­­tion des amis et la famille a été assez posi­­tif, mais je pense qu’il est de notre respon­­sa­­bi­­lité de faire plus, d’ai­­der des commu­­nau­­tés à naître et d’ai­­der les gens à se confron­­ter à de nouvelles pers­­pec­­tives et à rencon­­trer de nouvelles personnes – pas seule­­ment leur donner une voix, mais aussi les aider à trou­­ver un terrain d’en­­tente pour qu’ils puissent avan­­cer ensemble. » En résulte un chan­­ge­­ment d’al­­go­­rithme en janvier 2018. « La prio­­rité sera donnée aux conte­­nus et aux partages de votre famille et de vos amis » au détri­­ment des marques, synthé­­tise le PDG.

Ce faisant, le réseau social tente de retrou­­ver la fonc­­tion sociale de ses débuts, abîmée par l’in­­va­­sion des entre­­prises. Mais pas seule­­ment : « De manière réflé­­chie, Face­­book essaye de se posi­­tion­­ner comme une plate­­forme de reven­­di­­ca­­tion sociale, qui ferait notam­­ment le lien entre les citoyens et les élus », observe Olivier Ertz­­scheid. Où que l’on se trouve, les groupes et autres calen­­driers propo­­sés par le site de Mark Zucker­­berg donnent la possi­­bi­­lité d’or­­ga­­ni­­ser rapi­­de­­ment des événe­­ments. Et la colère peut se déployer avec d’au­­tant plus d’aise que les conte­­nus qui s’y démarquent sont ceux qui suscitent le plus « d’en­­ga­­ge­­ment », autre­­ment dit de réac­­tions.

Éric Drouet, une autre figure du mouve­­ment active sur Face­­book Live

En forçant le trait, Vincent Glad remarque qu’ « alors que, parmi les gilets jaunes, plus personne ne croit au discours des médias tradi­­tion­­nels, ces Face­­book Live, et plus large­­ment toutes les vidéos qui circulent sur le réseau, appa­­raissent comme le seul média fiable. » À rebours des grandes chaînes de télé­­vi­­sions qui montent, hiérar­­chisent et édito­­ria­­lisent les infor­­ma­­tions, Maxime Nicolle, Eric Drouet et dans une moindre mesure Brut. offrent un contenu sans arti­­fice, à l’ap­­pa­­rente spon­­ta­­néité. Parce qu’ils ont éprouvé une invi­­si­­bi­­li­­sa­­tion de leurs reven­­di­­ca­­tions et des violences poli­­cières, par les canaux clas­­siques, les gilets jaunes cherchent des alter­­na­­tives. Ils ont trouvé dans Face­­book live une manière redou­­ta­­ble­­ment effi­­cace d’ac­­cé­­der à une autre infor­­ma­­tion. Encou­­ra­­gées par cette percée dans la poli­­tique citoyenne, les équipes de Mark Zucker­­berg viennent de lancer un outil de péti­­tion en ligne.


Couver­­ture : Le mouve­­ment des gilets jaunes retrans­­mis sur Face­­book.


 

Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes Free
online free course
Download WordPress Themes
Download WordPress Themes Free
Download Nulled WordPress Themes
Download WordPress Themes
download udemy paid course for free

Plus de monde