par Ulyces | 0 min | 22 avril 2015

ulyces-dabincity-couv01-2 « On a entendu l’écho d’une bombe au loin, puis un proche nous a appelé et a dit : “Il faut partir, ils arrivent.” On n’a pas réflé­­chi, on a pris quelques affaires dans un sac et on a fui. » Depuis janvier 2014, l’his­­toire s’est répé­­tée, encore et encore. Terro­­ri­­sées à l’idée de finir entre les mains des hommes en noir de l’État isla­­mique, des centaines de milliers de personnes sont parties en direc­­tion du nord de l’Irak. Entre juillet et septembre, alors que les tempé­­ra­­tures dépas­­saient par moment 50°C, elles ont trouvé refuge partout où elles le pouvaient : dans les parcs, les écoles ou encore les innom­­brables bâti­­ments en construc­­tion de la région. C’est notam­­ment le cas à Zakho, à quelques kilo­­mètres des fron­­tières turque et syrienne. Dabin City, du nom de son promo­­teur immo­­bi­­lier, est un groupe d’im­­meubles inache­­vés au cœur de cette ville de 350 000 habi­­tants, où plus de 120 000 personnes se sont réfu­­giées en août dernier. Prin­­ci­­pa­­le­­ment origi­­naires du Sinjar, elles ont fui l’hor­­reur, laissé leur vie derrière elles et mené un incroyable périple à travers la montagne et la Syrie avant de retrou­­ver le sol irakien. Au côté de l’ONG Action contre la Faim, je pars à la rencontre de ces familles quelques jours après leur arri­­vée. Des bâti­­ments en construc­­tion pour des vies détruites, tel est le premier senti­­ment que j’éprouve face à la détresse de ces femmes qui fixent l’objec­­tif de l’ap­­pa­­reil à la recherche de réponses. C’est la première fois que je viens à Dabin City. Une cinquan­­taine de personnes m’en­­tourent et dans leurs regards règne une même angoisse, qui traduit leurs mots que je ne comprends pas.

ulyces-dabincity-01
Des habi­­tants de Zakho viennent distri­­buer des repas chauds
Ils sont pour­­sui­­vis par des enfants gamelles à la main
Crédits : Florian Seriex

Le lieu accueillera jusqu’à 7 000 personnes avant que la majo­­rité d’entre elles ne soient relo­­gées dans des camps en lisière de la ville. En décembre, ils étaient encore plusieurs centaines à ne pas vouloir quit­­ter les lieux, expliquant que les condi­­tions de vie dans les camps sont encore pires. Le récit qui suit relate mois après mois l’his­­toire de Dabin City et de ses occu­­pants, du soula­­ge­­ment des premiers jours à la crainte de l’hi­­ver, autant de moments impor­­tants pour comprendre la crise huma­­ni­­taire et ceux qui la subissent.

Août 2014 : le choc

Mohsen marche d’un pas rapide d’un bâti­­ment à un autre, se fait alpa­­guer par plusieurs personnes, multi­­plie les tapes dans le dos, s’ex­­cuse, repart. Un cahier à la main, il note les noms des nouveaux arri­­vants puis commu­­nique les listes aux auto­­ri­­tés et aux orga­­ni­­sa­­tions huma­­ni­­taires afin que l’aide puisse parve­­nir aux plus dému­­nis. Mohsen fait partie des premiers dépla­­cés yézi­­dis à avoir atteint Zakho au début du mois d’août. Ce jeune profes­­seur a vu les familles arri­­ver à Dabin City, de plus en plus nombreuses et éprou­­vées. En voyant leur désar­­roi, il a décidé de se mettre à leur service. À chacun de mes passages, je l’aperçois de loin, les traits tirés, multi­­pliant les allées et venues. À ma vue, il s’ar­­rête, parle des nouveaux arri­­vants, de cette vieille dame décé­­dée la veille dans une des tours ou d’un employé de la compa­­gnie de construc­­tion qui a fait une chute de plusieurs mètres quelques jours aupa­­ra­­vant. Pendant des semaines, son soutien sera extrê­­me­­ment précieux, au point de deve­­nir lui-même un employé d’Ac­­tion contre la Faim, pas peu fier d’avoir « rejoint ceux qui l’ont aidé ».

~

Au cœur de la ville, cinq immeubles en construc­­tion se font face. Ils abritent depuis plus d’une semaine un nombre crois­­sant de dépla­­cés dans des condi­­tions d’ex­­trême vulné­­ra­­bi­­lité. En péné­­trant dans un des bâti­­ments, une odeur nauséa­­bonde prend le nez au milieu d’un ballet de mouches. Il faut marcher sur des planches bancales pour éviter de mettre les pieds dans l’eau à l’ori­­gine de ces relents. S’en­­suit un esca­­lier sombre aux marches de béton inégales. Du mur dépassent des morceaux de ferraille qui ne manquent pas de lacé­­rer le bras inat­­ten­­tif.

ulyces-dabincity-02
Des centaines de personnes se réunissent auprès des tours pour rece­­voir de l’aide
Crédits : Florian Seriex

Les deux premiers étages sont inoc­­cu­­pés tant l’odeur est forte. Au troi­­sième, des enfants sont assis dans la pénombre à côté d’un trou grillagé qui donne direc­­te­­ment sur le rez-de-chaus­­sée. Des familles se sont aména­­gées de petits espaces à l’aide de briques ramas­­sées ça et là. Certaines ont récu­­péré un mate­­las ou deux, une natte, un bidon d’eau. On trouve rare­­ment davan­­tage que ces quelques effets. Au quatrième et cinquième étage, les murs sont termi­­nés mais des trous béants demeurent un peu partout, un danger perma­nent pour les centaines d’en­­fants qui tentent d’échap­­per à l’en­­nui dans des jeux toujours plus dange­­reux. Ahmed Saoud, un avocat origi­­naire du Sinjar, vit dans l’une de ces pièces avec sa famille. « Nous sommes ici depuis cinq jours main­­te­­nant. Il n’y a rien, pas de toilettes, pas d’eau, il faut descendre à chaque fois. » Au-delà des besoins immé­­diats, une ques­­tion revient sans cesse : « Où pouvons-nous aller ? Nous ne pouvons pas rester ici, il n’y a plus rien pour nous en Irak. » Dans le bâti­­ment d’en face, le même dénue­­ment et encore plus de risques. Il n’y a même pas de mur pour proté­­ger du vide, et de petites paires de jambes se balancent à quinze mètres du sol, insou­­ciantes du danger. Un peu partout, des paillasses éten­­dues au sol sur lesquelles reposent des corps éprou­­vés aux regards las.

Du haut des immeubles, des milliers d’yeux se posent sur le contenu des camions qui se vident au fur et à mesure que les noms sont appe­­lés.

La route a été longue jusqu’ici, et elle n’a fait qu’a­­me­­ner de nouvelles ques­­tions. Mosha, une femme d’une tren­­taine d’an­­nées origi­­naire d’un village à proxi­­mité de Sinjar, raconte sa longue marche jusqu’à Zakho. Elle fond en larmes en évoquant la mort de ses proches, tués par les djiha­­distes de l’État isla­­mique. Elle se retourne et s’en va, inca­­pable de pour­­suivre son récit. À l’ex­­té­­rieur, la foule s’agite. Des distri­­bu­­tions vont commen­­cer. Deux premiers camions déboulent. Une foule d’en­­fants leur court après, assiettes à la main. La géné­­ro­­sité locale a permis d’or­­ga­­ni­­ser la livrai­­son de repas chauds, une aide impor­­tante mais précaire. Un peu plus tard, des rations alimen­­taires fami­­liales et des kits d’hy­­giène sont ache­­mi­­nés et d’énormes boudins d’eau sont instal­­lés au premier étage de l’un des bâti­­ments. Ils vien­­dront suppléer les réser­­voirs métal­­liques dispo­­sés en plein soleil qui délivrent une eau bien trop chaude. Le petit marchand assis sur son congé­­la­­teur à l’en­­trée de cette étrange cité l’a bien compris. Il est devenu un point de ravi­­taille­­ment pour ceux en mesure de s’ache­­ter de l’eau qu’il vend par petites bouteilles de 50 cl. Pour les autres, il faudra attendre encore un peu que l’eau soit ache­­mi­­née jusqu’aux réser­­voirs. Il est 17 heures, la distri­­bu­­tion commence. Les camion­­nettes arrivent dans un tour­­billon de pous­­sière. Deux véhi­­cules s’ar­­rêtent au pied de chaque immeuble. Un réfé­rent a été iden­­ti­­fié à chaque fois afin de recen­­ser les besoins et les béné­­fi­­ciaires. Malgré le nombre, tout s’or­­ga­­nise peu à peu. Du haut des immeubles, des milliers d’yeux se posent sur le contenu des camions qui se vident au fur et à mesure que les noms sont appe­­lés. Des seaux, du savon, des éponges, du thon en boîte, du thé, du sucre, des rations pour cinq personnes et trois jours qui n’ef­­facent pas le désar­­roi et la colère, mais permet­­tront de pallier aux besoins les plus impé­­rieux.

ulyces-dabincity-03
Des occu­­pants de Dabin City regardent arri­­ver l’aide huma­­ni­­taire
Crédits : Florian Seriex

Septembre 2014 : et main­­te­­nant ?

La situa­­tion au nord de l’Irak demeure extrê­­me­­ment confuse. Si l’avan­­cée de l’État isla­­mique a été conte­­nue par les forces kurdes, de nombreuses zones sont occu­­pées. Les acteurs huma­­ni­­taires se sont prin­­ci­­pa­­le­­ment déployés dans les gouver­­no­­rats de Dohuk, Erbil et Sula­­ma­­niyah. Il n’y a plus de dépla­­ce­­ment massif de popu­­la­­tion comme on l’ob­­ser­­vait au mois d’août, où 15 000 personnes arri­­vaient chaque jour dans le gouver­­no­­rat de Dohuk, mais les besoins n’en sont pas moins immenses. À Dabin City aussi, la popu­­la­­tion s’est stabi­­li­­sée. Près de 6 500 personnes occupent les lieux et il n’y a plus beau­­coup de places libres. Alors que je suis encore à une cinquan­­taine de mètres des lieux, je suis frappé par l’odeur qui en émane, l’odeur de milliers de personnes coin­­cées dans des bâti­­ments dépour­­vus de système d’as­­sai­­nis­­se­­ment. À leurs pieds, quelques latrines d’ur­­gence devant lesquelles des dizaines de femmes font la queue. En l’ab­­sence d’ins­­tal­­la­­tions adéquates, les occu­­pants des lieux balancent les déchets et les eaux usées du haut des tours et il vaut mieux éviter de marcher trop près des murs au risque de se faire assom­­mer. Au sommet d’un des bâti­­ments, l’odeur est pesti­­len­­tielle, la cage d’es­­ca­­lier s’est trans­­for­­mée en toilette géante. Mohsen m’ex­­plique que de nuit, femmes et enfants évitent d’al­­ler aux latrines dont l’ac­­cès est diffi­­cile et viennent ici satis­­faire leurs besoins. Il est inquiet de voir à quelle vitesse la situa­­tion se dégrade sur place. Après de longues discus­­sions avec le promo­­teur, celui-ci a accepté qu’ACF construise une cinquan­­taine de latrines, de nouveaux points d’eau et déblaye les tonnes de gravats et d’or­­dures qui trans­­forment peu à peu Dabin City en décharge. Mais s’il a donné son accord pour ces instal­­la­­tions, le proprié­­taire a égale­­ment instauré un ulti­­ma­­tum aux occu­­pants. Ces derniers doivent quit­­ter Dabin City le 15 septembre. L’an­­goisse est palpable dans les tours, les gens veulent savoir où aller. Beau­­coup rêvent d’Eu­­rope, d’Amé­­rique, « comment peut-on obte­­nir un visa ? », rentrer chez eux est exclu. Certains comprennent immé­­dia­­te­­ment qu’ils ne quit­­te­­ront proba­­ble­­ment jamais le sol irakien et se moquent de ceux qui conti­­nuent d’es­­pé­­rer : « Appelle Obama, je suis sûr qu’il va t’ai­­der ! »

ulyces-dabincity-05
Une famille observe le travail des équipes d’ACF
Crédits : Florian Seriex

Les équipes psycho­­so­­ciales des orga­­ni­­sa­­tions huma­­ni­­taires font face quoti­­dien­­ne­­ment à ces mêmes ques­­tions et les récits des dépla­­cés sont terri­­fiants : proches assas­­si­­nés, enfants kidnap­­pés, des histoires toutes plus horribles les unes que les autres. Par binômes, les équipes sillonnent les bâti­­ments, s’as­­soient avec les familles, écoutent et conseillent quand c’est possible, réfèrent les cas néces­­si­­tant une prise en charge spéci­­fique de la part de profes­­sion­­nels de la santé. Parmi les personnes qu’elles rencontrent, il y a Yousef. Je le vois souvent errer dans la pous­­sière de Dabin, il a du mal à commu­­niquer et néces­­site une vraie prise en charge psychia­­trique. Il me suit régu­­liè­­re­­ment quand je rencontre des familles, tout le monde le connaît ici et se moque de son sourire benêt. Vers la fin du mois de septembre, je le croise à nouveau : toujours le même panta­­lon et la même chemise sur laquelle les tâches et la crasse s’ac­­cu­­mulent. Son visage aussi est marqué, et un détail me frappe : Yousef sourit, quelle que soit la situa­­tion. Ses dents blanches des premiers jours ont changé de teinte, elles sont jaunâtres, recou­­vertes d’une épaisse couche de tartre. Elles illus­trent ce que vivent les gens ici : les corps souffrent à Dabin, du manque de soin qui leur est apporté, de la tempé­­ra­­ture, de l’in­­sa­­lu­­brité des lieux et les personnes très vulné­­rables, comme Yousef, sont les premières victimes. Il me tire douce­­ment par la manche et pointe une fenêtre du doigt : sa famille est quelque part là-haut, dans l’im­­mense masse de béton qu’on appelle pudique­­ment tour numéro 5. Il m’en­­traîne dans le dédale d’es­­ca­­liers de sa tour. Passée la puan­­teur maré­­ca­­geuse du rez-de-chaus­­sée, on gravit les marches un peu au hasard. S’en­­suit un long couloir au bout duquel il soulève un drap accro­­ché au mur. Dans la petite pièce qui se trouve derrière, toute la famille est réunie, dix-sept personnes dans une pièce qui n’ex­­cède pas 15 m2. Yousef s’as­­soit entre ses deux frères aînés, Hatou et Ralaf Bro Mrad. Je m’as­­soie avec eux sur un mate­­las fleuri qui détonne au milieu du béton. Les deux frères commencent le récit de leur fuite : « Nous avons quitté Qana­­sour dans le Sinjar. Nous avons marché, sans rien, comme toutes les autres personnes qui se trouvent ici. » À leur arri­­vée, la popu­­la­­tion leur vient immé­­dia­­te­­ment en aide. « Les gens nous appor­­taient de tout, de la nour­­ri­­ture, des mate­­las. On ne les connaît pas bien mais ils tentent de nous aider. Mais voilà, au final, tout ce qu’on a ici vous pouvez le sentir. » Même au cinquième étage du bâti­­ment, l’odeur vous rattrape, un parfum de mort dont seules les mouches semblent s’ac­­com­­mo­­der. « Depuis qu’on est ici, on erre dans la pous­­sière sans savoir de quoi la suite sera faite. Retour­­ner dans le Sinjar et se cacher dans les montagnes ? Attendre que des camps soient ouverts ? Tout ce qu’on voit, c’est le panneau qui nous dit de partir. » D’ici à l’ul­­ti­­ma­­tum, Hatou et sa famille espèrent ne plus être sur place. « Peut-être l’Eu­­rope ? » demande-t-il sans trop se faire d’illu­­sion.

ulyces-dabincity-04
Yousef, un déplacé yézidi
Crédits : Florian Seriex

Yousef est silen­­cieux depuis que nous sommes arri­­vés. Son frère le regarde longue­­ment : « Il ne sait pas quel âge il a, il ne sait pas non plus ce qu’il fait ici. » Selon sa famille, il a un peu plus de 30 ans et le sourire qu’il arbore en perma­­nence ne permet guère de savoir ce qu’il éprouve. « Il est fou », dit un de ses frères en anglais. Personne ne sait vrai­­ment ce qu’il a, mais tout le monde s’oc­­cupe de lui. Yousef fixe le ciel. Ralaf l’ob­­serve et s’ex­­clame : « Quand on est arri­­vés ici, Yousef a regardé par la fenêtre et a dit : “C’est joli l’Al­­le­­magne. ”»

Octobre 2014 : la vie doit reprendre son cours

Dans le gouver­­no­­rat de Dohuk, les orga­­ni­­sa­­tions huma­­ni­­taires s’af­­fairent. Le constat est le même pour tous, ces gens vont rester ici plusieurs mois et les semaines qui viennent seront cruciales. Les prin­­ci­­pales instal­­la­­tions en terme d’as­­sai­­nis­­se­­ment et d’hy­­giène sont termi­­nées à Dabin City. Les distri­­bu­­tions de nour­­ri­­ture en urgence ont été rempla­­cées par des rations mensuelles. Les équipes en santé mentale conti­­nuent de sillon­­ner les lieux entre séances de relaxa­­tion et acti­­vi­­tés pour les enfants. Méde­­cins sans Fron­­tières inter­­­vient égale­­ment sur place et a installé une clinique mobile, une néces­­sité vu les diffi­­cul­­tés d’ac­­cès pour rallier l’hô­­pi­­tal le plus proche. La coor­­di­­na­­tion entre les diffé­­rents acteurs huma­­ni­­taires est une néces­­sité dans un tel envi­­ron­­ne­­ment afin d’évi­­ter que des popu­­la­­tions ne soient lésées. Sur le terre-plein central, quelques étals et de petites tentes ont fait leur appa­­ri­­tion. On peut y ache­­ter des légumes, des chips, des ciga­­rettes et quelques autres denrées de base. Peu à peu, une micro-société précaire se déve­­loppe à Dabin. Un coif­­feur s’est installé dans un coin au pied de la tour 3. Une cagette atter­­rit à quelques mètres de lui, elle est accro­­chée à une corde, moyen le plus simple pour remon­­ter l’eau et les autres produits vers les étages les plus élevés. Souvent, ce sont les enfants, privés d’école, qui restent assis derrière les étals et vont faire les courses. Des enfants à Dabin, il y en a des centaines, souvent livrés à eux-mêmes dans le désar­­roi et l’en­­nui. Pas d’école, peu d’ac­­ti­­vité à l’ex­­cep­­tion de celles orga­­ni­­sées de manière ponc­­tuelle par les orga­­ni­­sa­­tions huma­­ni­­taires. L’ar­­ri­­vée d’une personne exté­­rieure est toujours un événe­­ment et il suffit de quelques minutes pour qu’une dizaine d’en­­fants me courent après et se ruent devant l’objec­­tif. À mon passage, certains répètent le même mot en boucle, mimo. Au début, je n’y prête pas trop atten­­tion, et puis, intri­­gué, je profite de la présence de mon traduc­­teur pour lui en deman­­der le sens. « Ça veut dire “tonton” », me répond-il. Les enfants sont partout : dans la noir­­ceur des cages d’es­­ca­­liers aux marches inégales et dépour­­vus de rampes, sur des tas de briques bran­­lants de plusieurs mètres de haut, courant pieds nus entre bouts de verre brisé et ferraille rouillée. La plupart ont vu des choses qu’au­­cun enfant ne devrait jamais avoir sous les yeux. C’est le cas de Rahat et Mahdi, qui sont assis, graves, au milieu du terre-plein et surveillent leur étal dans l’at­­tente d’un hypo­­thé­­tique client.

ulyces-dabincity-06
Rahat et Mahdi derrière leur étal
Crédits : Florian Seriex

Une planche posée sur quelques briques supporte toute la richesse de Rahat et Mahdi : une ving­­taine de paquets de ciga­­rettes, des chips et quelques confi­­se­­ries. Les deux adoles­­cents, âgés de 13 et 14 ans, ne sont pas à l’école, comme des centaines de milliers d’en­­fants dépla­­cés au nord de l’Irak. Au lieu de cela, ils tentent de survivre mais comme l’ex­­plique Rahat, « le busi­­ness n’est pas très bon ». Diffi­­cile de vendre des choses à des gens qui n’ont rien. Les deux gamins n’ont guère eu le choix et sont deve­­nus les prin­­ci­­pales sources de revenu de leurs familles respec­­tives. « C’est quand même étrange de faire ça ici, au lieu d’al­­ler à l’école. » Rahat aime­­rait deve­­nir profes­­seur, Mahdi docteur. Même s’ils préfé­­re­­raient être dans une salle de classe, les deux adoles­­cents ne se plaignent pas. « On n’est pas si mal ici, on était si tristes dans la montagne, il y avait telle­­ment de morts. »

~

Ane Farhan s’ap­­puie sur l’épaule de sa belle fille. Ensemble, elles gravissent lente­­ment les marches irré­­gu­­lières de l’in­­ter­­mi­­nable esca­­lier de la tour 4. Au quatrième étage, la vieille dame s’ar­­rête, reprend son souffle et termine sa marche voûtée jusqu’à l’es­­pace qu’elle et sa famille se sont appro­­priées. La pièce fait une dizaine de mètres carrés avec un trou béant pour toute fenêtre et un drap en guise de porte. Elle s’as­­soit à côté de son mari Abdal­­lah. À eux deux, ils cumulent 165 années d’une vie de labeur loin des atro­­ci­­tés de ces dernières semaines. Les longs doigts d’Ab­­dal­­lah tracent des lignes sur le sol de ciment, il se souvient de la route vers la montagne et de la faim. « J’ai marché tantôt debout tantôt à quatre pattes, au-delà de la fatigue. D’hor­­ribles histoires nous parve­­naient sans cesse, mais nous avons conti­­nué d’avan­­cer. Je n’avais même pas de vête­­ments, je suis parti en pyjama, ce sont des gens qui m’ont donné ce que j’ai sur les épaules. »

ulyces-dabincity-07
Ane Farhan et son mari
Crédits : Florian Seriex

Arri­­vés à Zakho, quelques échanges avec des proches les conduisent jusqu’à Dabin City et ses tours en construc­­tion. Ils ont échoué là, sans aucune pers­­pec­­tive : « On attend qu’on nous donne du pain, on mange, on dort, c’est tout ce qu’on peut faire », explique Ane Farhan. Toute la famille est rassem­­blée autour des aînés. Ils sont vingt-deux à vivre dans deux pièces où l’in­­ti­­mité n’est plus qu’un loin­­tain souve­­nir. Un nouveau-né dort, il a 26 jours. Sa mère balance machi­­na­­le­­ment le berceau du bout des doigts. « Son nom est Beiji­­man, ça veut dire ‘apa­­tri­­de’, comme nous. » L’en­­fant est né à l’hô­­pi­­tal de Zakho. Le soir même, sa mère était priée de quit­­ter les lieux, son bébé dans les bras. Les autres enfants défilent, jettent un coup d’œil curieux au petit dernier. « Ici, ils ne trouvent rien à faire », explique Abdal­­lah. « Ils ne peuvent pas aller à l’école et leur compor­­te­­ment a changé. Ils ont vu tant de choses que personne ne devrait jamais voir. »

Novembre 2014 : la peur de l’hi­­ver

Plus d’une quin­­zaine de camps doivent ouvrir dans les semaines qui viennent dans le gouver­­no­­rat de Dohuk. Leur construc­­tion prend du temps, les gens s’inquiètent. Comment affron­­ter le froid et la neige avec un tee-shirt sur les épaules ? La plupart des dépla­­cés ont quitté leurs maisons sans rien prendre avec eux et les immenses besoins pour l’hi­­ver qui s’an­­nonce néces­­sitent la mobi­­li­­sa­­tion de la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale. Plus de deux millions de personnes sont dépla­­cées en Irak et près d’un tiers d’entre elles vit dans des habi­­ta­­tions précaires. Si les tempé­­ra­­tures esti­­vales sont cani­­cu­­laires, elles chutent de manière dras­­tique à la fin de l’au­­tomne, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment dans les régions monta­­gneuses du nord du pays.

Il n’y a plus de pous­­sière à Dabin City, elle a été rempla­­cée par une boue épaisse et collante qui s’in­­filtre partout.

J’ai vu Mohsen ce matin, il avait les traits parti­­cu­­liè­­re­­ment tirés. Il est inquiet pour sa femme et ses deux enfants et les jour­­nées sont longues, pour lui encore plus que pour la plupart des employés d’ACF. Chaque matin, Mohsen vient de Zakho en taxi ou en mini­­bus et chaque soir, il effec­­tue le voyage inverse. Un trajet aller-retour de deux heures après de longues jour­­nées qu’il passe à aider des gens qui comme lui ont tout perdu. Heureu­­se­­ment, grâce à son travail, les vête­­ments ou la nour­­ri­­ture ne sont plus une préoc­­cu­­pa­­tion majeure pour sa famille, mais lorsque le vent s’en­­gouffre entre les strates de béton de Dabin City, la préca­­rité de leur situa­­tion se rappelle à lui, vive, humi­­liante. Il n’y a plus de pous­­sière à Dabin City, elle a été rempla­­cée par une boue épaisse et collante qui s’in­­filtre partout. Les sandales que la majo­­rité des occu­­pants ont aux pieds s’en­­foncent dans le sol. Une enfant pleure, les pieds dans la boue. Elle a perdu une de ses sandales et reste là, immo­­bile. Ses sanglots redoublent lorsque je m’avance pour l’ai­­der et son frère vient à la rescousse. Dans les étages, on entasse des briques entre lesquelles on coince des morceaux de carton. L’odeur a changé à Dabin, c’est désor­­mais celle du feu qui domine : bois, carton, plas­­tique, tout y passe. Une fumée grasse colle à la gorge, les gens toussent et des nuages s’échappent par les flancs des bâti­­ments. Hassan Khalaf est assis sur une natte au troi­­sième étage de la tour 1, il me regarde alors que j’ob­­serve le feu dans lequel sa femme jette de petits bouts de cartons. Il m’in­­vite à le rejoindre dans l’es­­pace qu’il a aménagé pour les siens, déli­­mité par quelques morceaux de bois. Elias a 43 ans, son frère aîné, Hassan en a 59 ans. Ados­­sés contre les planches qu’ils ont fixées entre les piliers du quatrième étage, ils regardent leur hori­­zon de béton. Ils sont arri­­vés tard à Zakho, vers le 20 août. Avant ça, ils ont fait le choix de rester près de deux semaines dans les montagnes du Sinjar, atten­­dant qu’un chemin sûr leur permette de fuir. Parents, grands-parents, jeunes et moins jeunes, toute la famille a ensuite pris la route. Pas moins de cinquante personnes à marche forcée.

ulyces-dabincity-08
Hassan Khalaf
Crédits : Florian Seriex

Khalaf caresse machi­­na­­le­­ment sa barbe four­­nie : « Lorsque nous sommes arri­­vés ici, nous nous sommes enfin sentis en sécu­­rité, nous n’étions plus sous la menace des armes, les gens nous sont immé­­dia­­te­­ment venus en aide. Mais main­­te­­nant l’hi­­ver approche, il pleut, il y a du vent, bien­­tôt il va faire froid. On a vu des familles qui ont reçu des vête­­ments, mais ce n’est pas notre cas. Nous n’avons même pas de couver­­tures ! On ne sait pas comment on va survivre quand la tempé­­ra­­ture va bais­­ser. Le gouver­­ne­­ment a promis de l’argent mais là encore nous n’avons rien reçu. Tout ce que nous avons en ce moment provient des distri­­bu­­tions de nour­­ri­­ture. » L’épouse d’Elias partage son inquié­­tude. À quelques mètres de là, elle fait bouillir de l’eau entre des briques. Elle ne dispose pas d’un réchaud à gaz qui lui faci­­li­­te­­rait la vie et part régu­­liè­­re­­ment ramas­­ser du combus­­tible avec les enfants. Plusieurs voisins font de même et la fumée des autres étages s’en­­gouffre par les esca­­liers. Les yeux piquent, l’at­­mo­­sphère devient irres­­pi­­rable jusqu’à ce qu’un coup de vent balaie tout sur son passage. Autour d’Elias et Khalaf, les enfants sont nombreux. Il les regarde longue­­ment avant d’ajou­­ter : « Le plus impor­­tant, c’est de trou­­ver de quoi les habiller pour les mois qui viennent. » Toute la famille espère pouvoir rega­­gner le Sinjar, même si la chose leur paraît encore diffi­­cile pour le moment : « Ce que nous avons vu, nous ne l’ou­­blie­­rons jamais, jusqu’à notre mort. »

Décembre 2014 : départ et retrou­­vailles

J’ai reçu un appel de Mohsen : Dabin City doit être vidée de ses occu­­pants. Nous sommes début décembre, déjà presque quatre mois que des milliers des personnes vivent là. Il est 23 h 46, l’aé­­ro­­port Rania de Jorda­­nie d’Am­­man fonc­­tionne au ralenti. Une femme passe devant la porte vitrée du fumoir dans lequel quelques hommes agitent fréné­­tique­­ment leurs pouces sur leurs télé­­phones portables. Un écran affiche les vols en partance : Beyrouth, Bagdad, Erbil. Erbil, prin­­ci­­pale ville du Kurdis­­tan irakien où des centaines de milliers de personnes ont trouvé refuge en quelques semaines. À deux heures de vol, on flâne entre les flacons de parfum et les fioles de liqueur. Une femme déam­­bule, un télé­­phone couvert de pierres scin­­tillantes collé à l’oreille. Tant de clinquant, tant de misère et entre les deux, juste le temps d’écou­­ter les consignes de sécu­­rité, d’ava­­ler un plateau repas, enre­­gis­­tre­­ment, contrôle, tampon, décol­­lage, atter­­ris­­sage.

ulyces-dabincity-10
Les dernières lueurs du jour sur Dabin City
Crédits : Florian Seriex

La tempé­­ra­­ture a drôle­­ment baissé à Erbil. Sur la route qui mène à Zakho, de grosses gouttes de pluie frappent le pare-brise du pick-up. Les collines sont vertes et le ciel bien sombre. Mohsen m’ex­­plique que plusieurs bâti­­ments ont été vidés de leurs occu­­pants, ils sont désor­­mais dans le camp de Berseve 1, à quelques kilo­­mètres de là. Les lieux ont bien changé ces dernières semaines. Le rez-de-chaus­­sée de la tour 1 a été déserté, lais­­sant place à d’im­­menses flaques d’eau. Des enfants s’amusent dans une carcasse de voiture, des femmes préparent le pain et l’en­­fournent sous la protec­­tion d’un para­­pluie régu­­liè­­re­­ment léché par les flammes. Quelques tentes plan­­tées entre les immeubles conti­­nuent de vendre des produits de base. Mohsen m’em­­mène là où il vit avec ses deux frères. Sa femme et ses enfants sont désor­­mais à Berseve 1. « C’est plus sûr », m’ex­­plique-t-il. J’ai du mal à comprendre pourquoi certaines familles refusent de partir, et il me propose d’en rencon­­trer une. Kazal et l’une de ses amies expliquent leur situa­­tion en quelques phrases. « Nous aime­­rions vivre dans d’autres condi­­tions, mais la situa­­tion dans le camp où les auto­­ri­­tés veulent nous envoyer est très mauvaise. Nous savons qu’ici c’est dange­­reux, mais c’est quand même mieux que le Berseve 2 car au moins nous avons un toit au-dessus de la tête. Si on nous propose un autre camp, on partira. On connaît des gens qui sont là-bas et ils nous ont dit comment c’était. » S’il semble avoir défi­­ni­­ti­­ve­­ment aban­­donné son ulti­­ma­­tum, le promo­­teur n’en a pas moins relancé la construc­­tion de certains bâti­­ments. Ouvriers, dépla­­cés et travailleurs huma­­ni­­taires se croisent dans un étrange ballet. L’at­­mo­­sphère est pesante, la vie grouillante des premières semaines a disparu, les gens se terrent, se calfeutrent derrière des bâches et des couver­­tures. L’oc­­cu­­pa­­tion de Dabin City touche sans doute à sa fin. Mohsen m’ac­­com­­pagne au camp de Berseve 1 où se trouvent désor­­mais de nombreux anciens occu­­pants de Dabin City. Il veut me présen­­ter une famille, il me dit que, malgré tout, « il y a de belles histoires ».

~

« On pensait qu’on ne pour­­rait jamais se marier. » Pendant deux mois, ils ont perdu la trace l’un de l’autre, deux mois de fuite et d’an­­goisse, deux mois de courtes nuits entre immeubles en construc­­tion et camps de fortune. C’est l’his­­toire de Dilven et Sadown, celle d’un amour qui a failli se perdre dans les montagnes du Sinjar à l’été 2014. Dilven a 22 ans mais n’en a que 12 lorsqu’elle fait la connais­­sance de Sadown, son aîné de deux ans. Ils tombent rapi­­de­­ment amou­­reux et les années passent, renforçant leurs senti­­ments. À sa majo­­rité, le jeune homme demande la main de son amie, mais c’est trop tôt pour le père de Dilven, qui attend du futur époux qu’il ait une meilleure situa­­tion. Plutôt que se décou­­ra­­ger, Sadown prend les choses en main et part travailler pour une compa­­gnie pétro­­lière à Sulay­­ma­­niyah, à plusieurs centaines de kilo­­mètres. Il vient en aide à sa famille, met de l’argent de côté et espère bien ne pas essuyer un nouveau refus. Tout bascule le 3 août 2014. Dilven est dans la maison fami­­liale lorsque l’an­­nonce tombe, l’État isla­­mique prend village après village, massacre, enlève. Dans la préci­­pi­­ta­­tion, Dilven ne part qu’a­­vec le strict mini­­mum et lorsque Sadown tente de la joindre, la ligne est coupée. « J’ai essayé par tous les moyens d’avoir de ses nouvelles, car cela fait dix ans que je l’aime et je ne peux pas me faire à l’idée de la perdre. » Sans réponse. Les échos des atro­­ci­­tés défilent sur toutes les chaînes de télé­­vi­­sion et Sadown enrage, ne sachant que faire.

ulyces-dabincity-11
Les mariés dans leur tente
Crédits : Florian Seriex

Mais il n’y a pas que Dilven. Les parents du jeune homme aussi sont obli­­gés de fuir, d’abord dans les montagnes, puis à travers la Syrie pour fina­­le­­ment trou­­ver refuge à Zakho, dans les bâti­­ments en construc­­tion de Dabin City. Leur fils les rejoint immé­­dia­­te­­ment et tente sans succès de retrou­­ver la trace de sa bien-aimée. Personne ne sait où elle se trouve. De son côté, la jeune fille a traversé la fron­­tière turque avec sa famille. C’est là qu’elle va fina­­le­­ment retrou­­ver la trace de Sadown, grâce aux réseaux sociaux, grâce à inter­­­net. Nous sommes début octobre, soit deux mois après qu’ils se soient perdus de vue lorsqu’il reçoit un message sur Face­­book, elle est vivante, elle va bien. Et dans les jours qui suivent, lorsque Sadown réitère sa demande en mariage auprès du père de Dilven, ce dernier y accède enfin. C’est une céré­­mo­­nie singu­­lière qui s’est tenue dans le camp de dépla­­cés de Berseve 2 à quelques kilo­­mètres au nord de Zakho. Dans une des centaines de tentes d’un blanc imma­­culé, Dilven et Sadown se sont enfin dits oui. Pas de grande céré­­mo­­nie ni de repas gargan­­tuesque comme l’ex­­plique la jeune fille : « Pour le mariage, on a fait la cuisine le premier jour et on a appelé quelques personnes pour parta­­ger ce moment, mais dans une telle situa­­tion, c’est très diffi­­cile. » Pour preuve, ses parents n’ont pas assisté à la céré­­mo­­nie, restés de l’autre côté de la fron­­tière turque. Assis l’un à côté de l’autre dans la tente qui accueille égale­­ment la famille du jeune homme, les nouveaux mariés ne perdent que rare­­ment leur large sourire : « On pensait qu’on ne pour­­rait jamais se marier avec tout ce qui arrive aux Yézi­­dis. Main­­te­­nant, nous sommes prêts à faire face car nous sommes réunis. » Et la prochaine étape ? « On va faire notre lune de miel dans cette tente », déclare Sadown dans un éclat de rire.

ulyces-dabincity-09
Hassan Khalaf
Crédits : Florian Seriex

La nuit tombe sur Dabin City. Autour d’un feu de fortune, quelques personnes tentent de se réchauf­­fer. Des ombres longent les murs de béton, se cachent derrière des bâches. Mohsen est parti retrou­­ver ses frères. Ils n’es­­pèrent qu’une seule chose, rega­­gner au plus vite le Sinjar et fermer la paren­­thèse doulou­­reuse de la misère et de la faim. Il est temps de partir. Je regarde une dernière fois Dabin, repré­­sen­­ta­­tion minia­­ture de la terrible crise qui a frappé le pays. La fureur des premiers jours a laissé place à la torpeur, la colère à la lassi­­tude. Je pense aux petits vendeurs, au coif­­feur, à Mohsen et Yousef. Les tas de briques dimi­­nuent de jour en jour. La vie ne s’ar­­rête pas.


Couver­­ture : Dabin City, par Florian Seriex.
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
free down­load udemy course
Download Nulled WordPress Themes
Free Download WordPress Themes
Download WordPress Themes Free
Download Premium WordPress Themes Free
udemy course download free

Plus de monde