L’arrestation du parrain des parrains, Settimo Mineo, montre la fragilité d'une organisation affaiblie par des décennies d'opérations policières.

par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 3 janvier 2019

Le joaillier

Un gant noir saisit Settimo Mineo par la nuque. Avant d’être intro­­duit à l’ar­­rière d’une voiture par deux cara­­bi­­nieri, le bijou­­tier de 80 ans jette un bref regard vers les jour­­na­­listes venus filmer la scène. Sur son visage fermé, dont le front se déplie à l’in­­fini sous l’ef­­fet de la calvi­­tie, passent les reflets du gyro­­phare. À l’aube de ce mardi 4 décembre 2018, le même bleu a envahi les rues encore blan­­chies par les lampa­­daires de Palerme, en Sicile. Une longue file de véhi­­cules escor­­tée par le fais­­ceau d’un héli­­co­­ptère a conduit 46 personnes jusqu’à la gendar­­me­­rie, dans un vacarme de sirènes. La jour­­née n’avait pas encore commencé, mais il était déjà minuit pour la mafia sici­­lienne.

Selon l’enquête diri­­gée par le substi­­tut du procu­­reur, Salva­­tore De Luca, Settimo Mineo est devenu parrain des parrains de la mafia sici­­lienne après la mort en déten­­tion de Salva­­tore « Toto » Riina, le 17 novembre 2017. Ce trépas « marquait la fin d’une ère », juge Fede­­rico Varese, crimi­­no­­logue spécia­­lisé dans la mafia à l’uni­­ver­­sité d’Ox­­ford. Le défunt « était compa­­rable au Colom­­bien Pablo Esco­­bar. Ils avaient tous les deux lancé une attaque directe contre l’État, ce qui a provoqué un retour de flamme. » Depuis, les auto­­ri­­tés ont arrêté quelque 4 000 membres d’or­­ga­­ni­­sa­­tions crimi­­nelles en Sicile, confisquant au passage des centaines de millions d’eu­­ros.

Salva­­tore « Toto » Riina

Pour ne pas perdre pied, les diffé­­rents clans ont réuni une vaste commis­­sion, la Cupola (« Coupole »), le 29 mai dernier. Elle n’avait plus été convoquée depuis l’ar­­res­­ta­­tion de Toto Riina, en 1993. La police en a pris connais­­sance en écou­­tant une conver­­sa­­tion entre le chef du clan de Villa­­bate, Fran­­cesco Colletti, et son chauf­­feur, Filippo Cusi­­mano. D’après une source citée par Reuters, Mineo a été dési­­gné parrain à cette occa­­sion. Crai­­gnant un « retour aux anciennes règles de la Cosa Nostra », dixit le procu­­reur Fran­­cesco Lo Voi, la justice a procédé à l’in­­ter­­pel­­la­­tion de 46 personnes mardi 4 décembre au matin. « Quand vous essayez de ressus­­ci­­ter la Cupola, cela signi­­fie que vous être sur le point de faire quelque chose de très sérieux », ajoute Lo Voi. « Nous devions les arrê­­ter avant qu’il ne soit trop tard. »

Dans la boutique de la rue Corso Tukory, à Palerme, les gendarmes ont retrouvé 473 bijoux et un pisto­­let Smith & Wesson de calibre .38 non déclaré dans un coffre fort. À en croire l’enquête, le lieu a accueilli des réunions de la Cosa Nostra, mafia sici­­lienne qui « vit un moment diffi­­cile », assure Giuseppe Gover­­nale, le géné­­ral des cara­­bi­­nieri. Elle « ne gère même pas complè­­te­­ment le trafic de drogue dans l’île, elle est obli­­gée de s’al­­lier avec la ‘Ndran­­gheta [la mafia cala­­braise] pour le ravi­­taille­­ment », ajoute-t-il. Pire, elle est aujourd’­­hui privée de son patron, qui régne­­rait sur 15 clans. Quatre chefs de clans ont aussi été arrê­­tés lors de l’opé­­ra­­tion « Cupola 2.0 ».

Connu pour ne pas utili­­ser de portable, Settimo Mineo a été appré­­hendé pour la première fois en 1984. Devant le juge Giovanni Falcone, qui sera tué par la mafia huit ans plus tard, il a alors déclaré : « Je ne sais pas de quoi vous parlez, je tombe des nues. » En 2006, il est pour­­tant bien condamné à dix ans de prison. À sa sortie, « Toto » Riina, atteint d’un cancer, agonise dans sa cellule ; et la Cosa Nostra n’est guère en meilleur état. La restau­­ra­­tion de la Cupola en mai 2018 devait donner un nouvel élan à une méca­­nique enraillée. Elle n’a fait que faci­­li­­ter la tache à la police.

L’État dans l’État

Sur la via Roma, à quelques rues du port de Palerme, les portes à colon­­nades du Grand Hotel et des Palmes ouvrent sur un hall de style Belle Époque. Belle, l’époque l’a surtout été pour la Cosa Nostra qui, en 1957, a orga­­nisé sa première Cupola entre les statues de marbres et les miroirs dorés du bâti­­ment. Richard Wagner a composé l’opéra Parsi­­fal ici, et la séquence finale du troi­­sième volet de la saga du Parrain a été tour­­née dans le théâtre Massimo tout proche. L’hô­­tel a lui servi de décor à une vraie rencontre mafieuse en 1957. Le chef d’une famille italienne exilée à New York, Joseph Bonanno, est revenu sur son île, qu’il avait quit­­tée 30 ans plus tôt, chassé par le préfet de Benito Musso­­lini, Cesare Mori. Joey Bana­­nas, comme il était surnommé, est descendu via Roma pour mettre en coupe réglée le trafic de drogues entre les diffé­­rents clans sici­­liens et ceux de New York. La Cupola était née.

La mafia sici­­lienne, quant à elle, avait déjà une longue histoire. Sortie d’un fonc­­tion­­ne­­ment féodal par la promul­­ga­­tion d’une consti­­tu­­tion en 1812, l’île se divise sur la répar­­ti­­tion des terres, que de nouvelles figures bour­­geoises parviennent bon an mal an à s’ap­­pro­­prier. « L’in­­fluence de ces acteurs émer­­gents sur les struc­­tures étatiques est allée crois­­sante – ce qui explique en partie l’op­­po­­si­­tion à l’État », décrit l’his­­to­­rien Paolo Pezzino. En face de classes domi­­nantes peu légi­­times, dont l’em­­prise sur le terri­­toire est faible, des groupes prennent en charge la poli­­tique locale en se faisant les dépo­­si­­taires de la violence légi­­time.

« Il s’agit de confré­­ries, de sortes de sectes qui se disent des partis, sans couleurs ni but poli­­tique, sans réunion, sans autre lien que celui de la dépen­­dance à un chef », indique le fonc­­tion­­naire du royaume des Bour­­bons, Pietro Calà Ulloa, en 1837« Une caisse commune permet de subve­­nir aux besoins : un jour desti­­tuer une fonc­­tion­­naire, un jour le défendre, un jour proté­­ger une accusé, un jour incul­­per un inno­cent. Ce sont autant de petits gouver­­ne­­ment au sein du gouver­­ne­­ment. » Dans le livre Vies de mafia, paru en 2011, les jour­­na­­listes Delphine Sauba­­ber et Henri Haget font aussi le constat de « l’exis­­tence, dans l’État, d’un État-mafia, enkysté dans le corps social ». En près de deux siècles, la pègre locale est toujours là.

Le Grand Hôtel et des Palmes de Palerme

Afin de « s’en­­fon­­cer au cœur du problème », les auteurs proposent d’ « entendre la voix d’un repenti », Fran­­cesco Paolo Anzelmo. Arrêté en 1989 puis en 1993, cet ancien tueur a choisi, en 1996, de coopé­­rer avec la police en pensant à ses trois enfants. Sorti de prison en 1997, il raconte depuis son histoire par bribes. Anzelmo refuse de donner le nombre de ses victimes. Quand un épisode pénible surgit, il froisse nerveu­­se­­ment son mouchoir mais son regard reste fixe.

À la mort de son père, alors qu’il n’a que huit ans, Anzelmo prend en exemple ses oncles, Rosa­­rio, Sava­­tore et Vincenzo, tous trois « hommes d’hon­­neurs ». « J’ai grandi dans cette culture », retrace-t-il. « J’étais le neveu préféré de Rosa­­rio. Et moi je le véné­­rais. Il me deman­­dait : tu es flic ou tu es un homme d’hon­­neur ? Si je répon­­dais que j’étais flic, il me mettait une gifle. Et si je répon­­dais que j’étais un homme d’hon­­neur, il me donnait 10 000 lires. » Malgré les tenta­­tives de sa mère de l’éloi­­gner du milieu crimi­­nel, le jeune homme finit par remplir une mission pour Rosa­­rio. À sa demande, il accom­­pagne Leoluca Baga­­rella dans un bar et ouvre le feu. Sur les deux hommes qui s’écroulent, un seul était visé. « Je n’ai éprouvé aucune émotion, j’ai tiré comme un robot », se souvient-il. Anzelmo a 20 ans.

Sitôt intro­­nisé, en 1980, le nouvel homme d’hon­­neur déjeune avec Toto Riina, qu’il a déjà vu chez son oncle Vincenzo. Né en 1930 à Corleone, près de Palerme, cet autre orphe­­lin de père est entré dans la mafia sous le parrai­­nage de Luciano Liggio, dont il a pris la place de patron en 1974. Mais Riina a des enne­­mis. « Moi je ne voulais pas qu’on te fasse homme d’hon­­neur parce que je ne voulais pas que tu passes dans les mains de Toto Scaglione qui est le plus cocu des hommes d’hon­­neurs de la Cosa Nostra », confie-t-il à Anzelmo. « On doit le tuer. » C’est chose faite deux ans plus tard, en 1982.

Le village de Corleone, à 30 km au sud de Palerme

Un an plus tôt, Riina a fait assas­­si­­ner un autre patron, Stefano Bontate. « Ces Paler­­mi­­tains n’ont pas compris qui sont les Corléo­­nais », cingle-t-il à cette occa­­sion. « Quand ils le feront, nous serons maîtres de la Sicile. » La Cosa Nostra passe ainsi sous sa coupe. Elle « a toujours eu un chef de Palerme et quand les Corléo­­nais ont pris les commandes, cela a été une période de grands conflits », explique le géné­­ral des cara­­bi­­niers, Giuseppe Gover­­nale. Anzelmo est dans le camp des Corléo­­nais. « Chez nous, il n’y a pas eu un seul mort », vante-t-il. « On a fait du tir à la cible et personne n’a réagi. » Sauf la police.

Disso­­lu­­tion

En plus des voitures des cara­­bi­­nieri, des véhi­­cules blin­­dés sillonnent les rues de Palerme en ce mois de février 1986. Grâce au témoi­­gnage d’un ancien mafieux exilé au Brésil, Tommaso Buscetta, les auto­­ri­­tés italiennes réalisent un immense coup de filet afin d’en­­rayer le cycle de violences qui déchire l’île. Depuis 1981, quelque 2 000 hommes d’hon­­neurs ont été liqui­­dés. Leurs corps étaient souvent dissous dans l’acide. « À la fin il ne restait rien, ou une dent en or », témoigne Anzelmo. En 1984, ce sort est réservé à son oncle, Vincenzo. « Riina a ordonné que l’on tue celui qui avait donné sa vie pour lui, son filleul qui l’avait hébergé à la maison. C’est moi qui l’ai accom­­pa­­gné là où il a été étran­­glé. Mais je suis resté dehors. »

À Palerme, le 10 février 1986, 475 préve­­nus enfer­­més dans des cages sont jugés au cours d’un « maxi-procès ». L’an­­née suivante, 360 d’entre eux sont condam­­nés à un total de 2 665 années de prison. Quant à Fran­­cesco Paolo Anzelmo, il est présenté au juge Falcone en 1989 et passe 18 mois dans une cellule à Livourne. C’est en liberté qu’il apprend l’exé­­cu­­tion du magis­­trat, trois ans plus tard. Muté à Rome, le juge était en vacances avec sa femme lorsque sa voiture blin­­dée a été pulvé­­ri­­sée par une demi-tonne d’ex­­plo­­sifs dissi­­mu­­lés dans une cana­­li­­sa­­tion sous la chaus­­sée. Cette réplique comman­­di­­tée par Toto Riina ne reste pas impu­­nie. Le parrain des parrains est arrêté le 15 janvier 1993.

L’ar­­res­­ta­­tion de Toto Riina en 1993

Son succes­­seur, Bernardo Proven­­zano, connaît le même sort. Il est débusqué dans une berge­­rie le 11 avril 2006. L’an­­née est marquée par l’as­­sas­­si­­nat, le jour de Noël, de Maria Stran­­gio, l’épouse du chef de clan Giovanni Nirta. Cela dit, souligne alors le Guar­­dian, « les faits montrent que la mafia sici­­lienne, comme la mafia améri­­caine, est deve­­nue l’ombre d’elle-même [puisque] la ‘Ndran­­gheta, moins connue, est deve­­nue l’en­­nemi public numéro 1 en Italie et a bâti un empire crimi­­nel mondial ». On estime à cette période que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion cala­­braise compte entre 6 000 et 7 000 hommes, contre 5 000 pour la Cosa Nostra.

En 2008, 81 d’entre eux sont arrê­­tés à New York et en Sicile. Selon l’au­­teur Andrea Camil­­leri, c’est « le début de la fin » pour la pègre locale, dont le numéro 2, Dome­­nico Raccu­­glia, passe les menottes l’an­­née suivante. « Il y a eu beau­­coup d’ar­­res­­ta­­tions ces derniers temps. Cela oblige Cosa Nostra à se réor­­ga­­ni­­ser en perma­­nence », déclare à cette occa­­sion Umberto Di Maggio, président pour la région Sicile de l’as­­so­­cia­­tion anti-mafia Libera. Après avoir saisi pour 1,6 milliard d’eu­­ros de biens à la mafia sur l’île, en 2011, les auto­­ri­­tés procèdent à l’in­­ter­­pel­­la­­tion de 11 proches de Matteo Messina Denaro, consi­­déré par certains comme le parrain de la Cosa Nostra en l’ab­­sence de Toto Riina.

« Avec les personnes que j’ai tuées, je pour­­rais remplir un cime­­tière », aurait déclaré Denaro, aujourd’­­hui encore en cavale. « Il a été un élément impor­­tant de la mafia des années 1980 et 1990 », tempère Giuseppe Gover­­nale. « Main­­te­­nant, il doit démon­­trer sa capa­­cité à être impor­­tant d’un point de vue opéra­­tion­­nel. La Cosa Nostra est à des années-lumière d’en­­vi­­sa­­ger Matteo Messina Denaro comme son chef. » Affai­­blie par la mort de Toto Riina et l’ab­­sence de Matteo Messina Denaro, la mafia sici­­lienne a donc vaine­­ment tenté de se donner un nouveau chef par la Cupola de mai 2018. Elle a été déca­­pi­­tée en quelques mois. Mais les hydres ont toujours des têtes prêtes à repous­­ser.


Couver­­ture : Settimo Mineo (AP)


 

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