par Ulyces | 0 min | 27 août 2014

« Qu’est-ce qu’un million de dollars face à l’amour de huit millions de personnes ? » Voilà comment Teófilo Steven­­son, le deuxième Cubain le plus célèbre après vous-savez-qui, répon­­dait aux propo­­si­­tions de quit­­ter son île pour deve­­nir boxeur profes­­sion­­nel et combattre Moha­­med Ali. À l’époque, Steven­­son était peut-être le seul homme au monde à être non seule­­ment l’égal d’Ali sur le ring, mais pouvait même le surpas­­ser dans ce que le poète Fede­­rico Garcia Lorca appe­­lait le duende. Cette qualité éphé­­mère qui sépare les immor­­tels du reste d’entre nous, qui fait pleu­­rer les femmes et s’éva­­nouir les hommes. Steven­­son était quelqu’un d’au­­then­­tique, un homme dont la fierté et les prin­­cipes ne cédaient devant personne. Vingt ans plus tard, Orlando « El Duque » Hernan­­dez aurait dû travailler un million d’an­­nées à Cuba pour gagner les 105 millions de dollars que les Dodgers ont fini par donner à un lanceur de plus petite enver­­gure, Kevin Brown. Duque a calme­­ment expliqué au jour­­na­­liste Steve Fainaru : « Je sais que le mot le plus beau du monde est “argent”. Mais je crois que des mots tels que “loyauté” et “patrio­­tisme” le sont tout autant. » Plus parlant encore : après que Duque a aidé les Yankees à rempor­­ter la Série mondiale, quelques mois seule­­ment après son évasion, il main­­te­­nait toujours qu’il n’au­­rait jamais quitté son île natale si on ne lui avait pas forcé la main.

Soy Cuba

« Les meilleurs athlètes de Cuba ne restent pas ici par amour de leur île natale », écrit le jour­­na­­liste Dan Le Batard, basé à Miami, dans le récent numéro « Cuba » de ESPN The Maga­­zine, auquel j’ai égale­­ment parti­­cipé. « Si le gouver­­ne­­ment était sur le point de s’ef­­fon­­drer, si les règles chan­­geaient, ces athlètes échoue­­raient sur nos côtes comme autant de vagues, suivis de leurs familles. » Le Batard, né au New Jersey de parents cubains, a étudié les expres­­sions célèbres de Steven­­son et explique : « Cette phrase de Steven­­son est l’une des meilleures cita­­tions du système de propa­­gande, mais aussi un puis­­sant mensonge : de ceux dont on doit se servir lorsque la vérité est inter­­­dite. Steven­­son n’avait aucune idée de ce que ces dollars signi­­fiaient. »

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Séance d’au­­to­­graphes
Teófilo Steven­­son en 1985
Crédits : Archives fédé­­rales alle­­mandes

Alors qui pour­­rait le comprendre ? Un homme qui ne possède rien ou un homme qui a déjà tout ? Teófilo Steven­­son semblait repré­­sen­­ter les deux extrêmes. En mai 2011, lorsque nous discu­­tions dans sa modeste demeure de La Havane, dans le quar­­tier tranquille du Nautico, son état physique était précaire. Au contraire des esti­­ma­­tions de Le Batard, « l’ath­­lète favori » de Fidel semblait porter les cica­­trices qu’une vie loin de son île bien aimée aurait pu lui éviter. Steven­­son était devenu complè­­te­­ment alcoo­­lique, sans même assez d’argent pour rempla­­cer un pneu crevé sur sa voiture. Toute­­fois, tandis que sa vie demeu­­rait une plaie ouverte, je n’ai vu dans ses yeux aucune lueur de regret ou de trom­­pe­­rie alors qu’il évoquait les raisons de cette impos­­sible déci­­sion. De l’autre côté des 145 kilo­­mètres qui séparent Cuba des États-Unis, ce n’est pas comme si Mike Tyson, qui a remporté près d’un demi-milliard de dollars sur le ring, était en meilleure forme. Quand Steven­­son a accepté de parler des millions qu’il a refusé, il m’a demandé de l’argent, envi­­ron 100 dollars. Je suppose qu’on pour­­rait choi­­sir l’une de ces sommes et en faire un symbole pour défi­­nir cet homme, comprendre qui il était et ce pourquoi il s’est battu. Mais encore une fois, si on n’en choi­­sit qu’une, j’in­­cline à penser que ce choix en dirait davan­­tage sur nous que sur lui. Le mois dernier, deux ans après sa mort, j’ai convenu d’un rendez-vous avec sa fille, sur la minus­­cule île mexi­­caine d’Isla Mujeres. Située au large de la côte de Cancún, Helmys y a vécu et travaillé pendant plus de quinze ans, soit la moitié de sa vie. Isla Mujeres venait de défrayer la chro­­nique, révé­­lée comme l’en­­droit où, en 2012, l’ath­­lète cubain Yasiel Puig, dernière super­­s­tar cubaine expa­­triée aux États-Unis et main­­te­­nant volti­­geur pour les Dodgers, avait été retenu en otage dans une chambre d’hô­­tel lugubre, jusqu’à ce qu’une rançon soit versée pour sa libé­­ra­­tion. La nuit était douce lorsque je suis allé cher­­cher Helmys à la gare mari­­time de l’île. Elle était facile à repé­­rer, se frayant un chemin parmi la foule tout comme le faisait son père. Outre sa beauté, elle faisait une tête de plus que la plupart des hommes qui l’en­­tou­­raient, même sans talons. Je l’ai regar­­dée plusieurs fois avant qu’elle ne m’aperçoive et n’agite la main au-dessus de sa tête, à la manière d’une Venus Williams en plein service. C’était une de ces filles dont Cuba abonde, des femmes qui semblent venir au monde d’une boîte à cigares, toutes en courbes et en couleurs. La dernière fois que je me suis rendu sur son île natale parler avec son père, j’étais au beau milieu d’une aven­­ture malavi­­sée avec l’une des petites-filles de Fidel. Cela m’avait mené à un départ mouve­­menté de l’aé­­ro­­port de La Havane. J’ai eu de la chance d’en sortir. J’ai souri, je l’ai saluée en retour et j’ai pris une dernière grande inspi­­ra­­tion avant de traver­­ser la rue à sa rencontre.

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« Dans un hôtel miteux d’Isla Mujeres, à 13 kilo­­mètres de la côte de Cancún, l’éva­­sion de Yasiel Puig avait mal tourné. » Ainsi débu­­tait l’ar­­ticle de Jesse Katz sur l’éva­­sion de Puig, paru le 13 avril dernier dans LA Maga­­zine. « Confiné dans une pièce au bout d’une misé­­rable cour en forme de fer à cheval, il ne pouvait qu’at­­tendre et espé­­rer que sa valeur soit évaluée, sa liberté rache­­tée. » Le lende­­main, le récit de Katz sur Puig et sa pour­­suite du rêve améri­­cain depuis la cale d’un bateau de contre­­bande était l’his­­toire la plus lue de la presse spor­­tive du pays, voire du monde. Puig avait tout risqué pour aban­­don­­ner sa vie à Cuba et avait fait naufrage en chemin vers le Mexique, zone de tran­­sit où il a été incar­­céré. La diffé­­rence était énorme entre les 17 dollars qu’il empo­­chait chaque mois à Cuba et les 42 millions pour lesquels il signe­­rait à Los Angeles. Katz, toujours au centre de l’ou­­ra­­gan média­­tique, m’a décrit les jours qui ont suivi la publi­­ca­­tion de l’ar­­ticle comme « la semaine la plus déli­­rante de ma vie, avec 33 appa­­ri­­tions télé et radio ! » Une suren­­chère d’Hol­­ly­­wood et un accord pour un film ont suivi la même semaine, le mythe façon­­nant déjà la réalité.

D’entre toutes les villes, La Havane ressemble à un coffre au trésor perpé­­tuel, une couleur primaire.

Grâce aux indices four­­nis par Katz, j’ai passé deux semaines à fouiller Isla Mujeres. J’étais à la recherche du motel où Puig avait été détenu après s’être fait jeter par-dessus bord. Il avait nagé jusqu’à la rive, dans l’obs­­cu­­rité et à contre-courant, en évitant les bords tran­­chants des coraux. Avant de s’en­­ri­­chir un peu, Isla Mujeres – l’île des Femmes – n’était connue que par ces trois horribles chan­­sons jouées à la guitare acous­­tique, qui passent en boucle dans le ferry que prennent les touristes au départ de la côte bondée de Cancún. Ma tante a tenu un petit hôtel là-bas pendant cinq années et elle y venait en vacances depuis trente ans, mais je n’avais jamais vu le nom de l’île dans la presse avant l’his­­toire de Puig. Tandis qu’elle poin­­tait un doigt vers la mer en direc­­tion de l’en­­droit où Puig devait être arrivé, elle m’a informé que le gouver­­ne­­ment avait l’in­­ten­­tion de construire un musée de la clan­­des­­ti­­nité sur la côte cari­­béenne de l’île. Certains fonc­­tion­­naires veulent expo­­ser tous les navires dont la marine mexi­­caine s’est empa­­rée à la faveur de trafics de drogues ou d’êtres humains en tous genres. Elle a dési­­gné la plage où le dernier bateau clan­­des­­tin s’est échoué et où trois personnes se sont noyées avant d’at­­teindre le rivage. Une poignée de réfu­­giés ont été arrê­­tés, mais le reste d’entre eux se sont disper­­sés et ont disparu dans les confins de l’île. Une ancienne copro­­priété, dont la construc­­tion a été aban­­don­­née depuis long­­temps, domi­­nait le rivage désert. Le drapeau rouge qui flot­­tait au vent aver­­tis­­sait les touristes du danger mortel que repré­­sen­­taient les courants, et les dissua­­dait de se baigner. Au large, il y avait une dizaine de hors-bords à quais, près de la base navale mexi­­caine, étroi­­te­­ment surveillée. Armés de M-16, des soldats patrouillaient le long des plages touris­­tiques, tandis que les marchands de bijoux parcou­­raient la plage à la recherche d’ache­­teurs. Assez de Cubains ont foulé cette terre pour donner à ce village de pêcheurs, aupa­­ra­­vant tranquille, un étrange arrière-goût de Havane, qui vous saute aux yeux à peine arrivé à quai. Des effluves de musique cubaine émanent des restau­­rants tandis que des murmures répandent les volutes de fumée des cigares au fond des ruelles sombres. L’île est infes­­tée de voitu­­rettes de golf, terro­­ri­­sant les iguanes qui surgissent sur les routes, dont la plupart s’ef­­forcent de ressem­­bler aux voitures améri­­caines des années 1950, aban­­don­­nées là-bas mais toujours en circu­­la­­tion à Cuba. Même si Isla Mujeres a la forme d’un croco­­dile sur les cartes, à la lumière du jour les plages touris­­tiques de la côte ouest évoquent plus volon­­tiers une version minia­­ture et bas de gamme de Miami Beach. Mais une fois que le crépus­­cule embrase le ciel, des lumières couleur de rouille s’élèvent de la ville et parent les rues étroites d’un voile cuivré. Alors, Isla Mujeres s’anime et s’ouvre comme un calen­­drier de l’Avent, tout comme le fait La Havane.

D’entre toutes les villes, La Havane ressemble à un coffre au trésor perpé­­tuel, une couleur primaire. Si les camaïeux d’Isla Mujeres sont plus frais, la ville est pour­­tant loin d’être aussi lumi­­neuse. Il y a beau­­coup de villes dans le monde capables de vous couper le souffle, mais aucune ne vous lais­­sera au cœur une plaie à vif comme La Havane. L’écorce de votre peau se détache et ne cica­­trise jamais. À peine arrivé là-bas, tout le monde vous dira que chacun mérite d’avoir La Havane comme lieu de nais­­sance. Je vais écrire quelque chose de terrible, que j’ai du mal à confes­­ser : j’ai le mal d’une ville où je ne suis pas né.

La façon dont les gens qui n’ont rien sont prêts à parta­­ger des choses si précieuses avec les étran­­gers m’im­­pres­­sionne toujours. C’est la raison pour laquelle j’ai passé douze ans à tout faire dans le seul but de passer autant de temps que possible à La Havane, explo­­rant prin­­ci­­pa­­le­­ment l’en­­vers de l’his­­toire de Puig. L’une des raisons qui m’a fait y reve­­nir était le tour­­nage d’un docu­­men­­taire. Et para­­doxa­­le­­ment, la réali­­sa­­tion de ce film m’a privé de l’op­­por­­tu­­nité d’y retour­­ner un jour. Des paco­­tilles comparé à celui pour qui La Havane compte véri­­ta­­ble­­ment, je le sais bien. Mais 42 millions de dollars, le montant du contrat signé par Puig, me semble suffi­­sam­­ment convainquant pour inci­­ter quiconque à risquer sa vie, et même à aban­­don­­ner sa famille et son pays pour les encais­­ser. Les gens vendent leur âme tous les jours pour bien moins que cela à New York, où je vis désor­­mais, et cela ne fait ni haus­­ser les sour­­cils, ni tour­­ner les têtes.

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Base­­ball
Un mur de La Havane
Crédits

J’ai bien saisi la raison pour laquelle tant de Cubains s’en retour­­naient chez eux cinq minutes après leur arrivé. Qui ne l’au­­rait pas fait ? Ce que je voulais savoir, c’était pourquoi autant de Cubains restaient. Et je voulais connaître le prix de cette déci­­sion, le prix de ce départ, et comprendre pourquoi tant de ces gens qui choi­­sissent une vie de réfu­­gié, comme Puig – malgré le fait qu’il a empo­­ché le magot améri­­cain –, restent si drama­­tique­­ment incom­­plets sans un foyer. En 1956, alors que les tanks russes roulaient aux pieds de son appar­­te­­ment, ma mère a aban­­donné la majeure partie de sa famille et a quitté Buda­­pest en tant que réfu­­giée de la Hongrie commu­­niste pendant la révo­­lu­­tion. Elle était satis­­faite de sa nouvelle vie et n’a jamais éprouvé de nostal­­gie pour ce qu’elle avait laissé derrière elle. Pour bien des raisons, il en va complè­­te­­ment diffé­­rem­­ment des Cubains. Tout semble atteindre ces gens plus profon­­dé­­ment. Les yeux des Cubains ne sont jamais loin des larmes, qu’elles soient de joie ou de douleur.

Se fue ou se quedo

J’ai la mauvaise habi­­tude d’in­­car­­ner toutes les villes que j’ai traver­­sées dans la personne que j’y ai le plus voulu rencon­­trer, et avec qui j’au­­rais rêvé de parta­­ger une ciga­­rette. Dès la première seconde où j’ai posé le pied à La Havane, mon rêve était de parler à Teófilo Steven­­son, la réponse tordue de Cuba à Vincent van Gogh. Si l’ima­­gi­­naire mondial a été frappé par la manière dont Van Gogh était inca­­pable de vendre des chefs-d’œuvres, il en a été de même avec Steven­­son, qui lui a refusé toutes les offres qui lui ont été faites. Tout le monde savait que c’était un homme bon, mais personne ne savait à quel point. Peu après la mort de Steven­­son, George Fore­­man m’a dit que Steven­­son était de loin le meilleur poids lourd de son époque. Il était convaincu que s’il avait quitté Cuba et était devenu profes­­sion­­nel, il aurait pu être le plus grand. Et bien sûr, Steven­­son avait eu cette oppor­­tu­­nité avec Moha­­med Ali, qu’il n’avait pas seule­­ment refu­­sée, mais qu’il avait conquise. Mais il est ques­­tion de bien plus que cela. Ne nous deman­­dons pas s’il aurait été capable de battre Ali. Steven­­son aurait pu être Ali. Cela valait-il la peine ? Quel prix a-t-il payer en refu­­sant une telle oppor­­tu­­nité ? Une simple ques­­tion de prin­­cipe peut-elle justi­­fier un tel refus ? La réponse à ces ques­­tions dépend de la personne à qui vous les posez.

Si, à sa grande époque, il avait été le héros emblé­­ma­­tique de tout ce que la révo­­lu­­tion avait accom­­pli de meilleur, sa déca­­dence attes­­tait avec la même force de tout ce qu’elle avait détruit.

J’ai tenté pendant des années de poser ces ques­­tions de vive voix à Steven­­son. Quand j’ai enfin entendu sa voix au télé­­phone, quand j’ai appris qu’il accep­­tait de me rencon­­trer et d’être filmé, je savais que mes jours à Cuba étaient comp­­tés. Je savais que révé­­ler au yeux du monde l’état dans lequel vivait Steven­­son dépas­­se­­rait de loin les fron­­tières de l’île et aurait le même impact que la diffu­­sion d’une sex tape de Michelle Obama pour­­rait avoir aux États-Unis. Si, à sa grande époque, il avait été le héros emblé­­ma­­tique de tout ce que la révo­­lu­­tion avait accom­­pli de meilleur, sa déca­­dence attes­­tait avec la même force de tout ce qu’elle avait détruit. Cela ne me plai­­sait pas. Exami­­ner les pions de Castro à Cuba et mettre en exergue quoi que ce soit de néga­­tif à leur propos fait immanqua­­ble­­ment de vous le pion de ses enne­­mis à plus de 100 kilo­­mètres à la ronde. Et les deux camps ne sont pas connus pour faire preuve de nuance dans leurs opinions. Bien sûr, il n’y avait rien d’ori­­gi­­nal dans l’his­­toire de Puig, non plus que dans celle de Steven­­son. « Se fue » (il est parti) et « se quedo » (il est resté) sont des déci­­sions qui ont circons­­crit et défini l’iden­­tité de chaque famille cubaine, que Fidel Castro et la révo­­lu­­tion ont divisé pour la plupart. C’est la réponse de Cuba au Choix de Sophie. On estime que 10 000 Cubains — hommes, femmes et enfants — quittent l’île de façon clan­­des­­tine chaque année en direc­­tion du Mexique. Les bateaux trans­­por­­tant de la drogue que la Navy arrête viennent prin­­ci­­pa­­le­­ment de Colom­­bie, mais la majo­­rité bateaux trans­­por­­tant des êtres humains à leur bord ayant été saisis à Isla Mujeres sont imma­­tri­­cu­­lés Floride et appar­­tiennent à des expa­­triés cubains. Avec les contre­­ban­­diers cubains, il est toujours ques­­tion de gens, cette marchan­­dise fragile qui respirent et qui pleure — leurs propres frères ont la main­­mise sur cette indus­­trie. L’un des contre­­ban­­diers dont je parle dans mon docu­­men­­taire, la Reine des Caraïbes, a écopé de ce surnom car il se traves­­tit lorsqu’il trans­­porte des gens clan­­des­­ti­­ne­­ment – un person­­nage qu’il a inventé car les auto­­ri­­tés cubaines ont l’in­­ter­­dic­­tion de tirer sur des femmes. Castro a prévenu que si jamais il l’at­­tra­­pait, il lui coupe­­rait les couilles. La Reine a amassé des millions sur le dos de ce flagrant déses­­poir. « L’hu­­ma­­ni­­taire à risque », comme l’a décrit Steve Fainaru lorsqu’il écri­­vait sur l’éva­­sion d’El Duque. Isla Mujeres, une bande de sable de seule­­ment 7 kilo­­mètres de long, est deve­­nue une desti­­na­­tion plus prisée encore pour les passeurs que les 5 kilo­­mètres à parcou­­rir jusqu’aux rives de Cancún. Près de 500 kilo­­mètres séparent la digue d’Isla Mujeres, Male­­con, de La Havane, tandis que 155 kilo­­mètres seule­­ment la séparent du rivage ouest de Cuba — envi­­ron la même distance qu’entre Cuba et Miami. On m’a raconté qu’a­­vec certains navires, la traver­­sée pouvait durer dix-huit jours. Durant la traver­­sée, des bateaux chavirent, des gens se noient, des enfants meurent de faim et de soif — des gens sont parfois jetés à la mer si les bateaux sont pris en chasse. J’ai revu l’en­­re­­gis­­tre­­ment granu­­leux de la Garde Côtière améri­­caine, des atro­­ci­­tés faites aux humains, qui semblent tout droit sorties du recoin le plus sombre de l’ima­­gi­­na­­tion de Goya. Beau­­coup pensent que l’océan qui sépare Cuba des États-Unis repré­­sente le plus grand cime­­tière du monde. En arri­­vant à Cuba, l’une des premières plai­­san­­te­­ries que j’ai enten­­dues à ce propos était : « Quelle est la prin­­ci­­pale source de nour­­ri­­ture pour les requins dans le détroit de Floride ? » La réponse ? Cuba­­nos. Ja, ja, ja… Au Mexique, les cartels de la drogue qui soutiennent ce commerce voient le trafic d’êtres humains comme un bon moyen de diver­­si­­fier leurs acti­­vi­­tés. À raison de 10 000 dollars par tête, le tarif en vigueur pour se rendre au Mexique repré­­sente un dixième du prix demandé pour un trajet direct pour la Floride. Ils maquillent alors cette diffé­­rence de profit en augmen­­tant les volumes. Avec une moyenne de trente Cubains trans­­por­­tés par voyage, l’af­­faire est juteuse pour toutes les personnes impliquées : 100 millions de dollars par an au mini­­mum, dans un endroit où une telle somme repré­­sente un milliard. « COD » ne veut pas dire « cash on deli­­very » (payé à la livrai­­son) dans cette tran­­sac­­tion, ça signi­­fie « cash or death » (paye ou meurs). Les véri­­tables « béné­­fi­­ciaires » de cette sordide entre­­prise, la marchan­­dise, comme Puig, sont enchaî­­nés et rete­­nus prison­­niers pendant des jours. Parfois, ils meurent en atten­­dant que le paie­­ment soit effec­­tué, pendant que des poli­­ti­­ciens corrom­­pus des deux bords des 145 kilo­­mètres de la mer infes­­tée de requins ne font qu’en­­cou­­ra­­ger ce commerce pervers et déjà pros­­père à s’agran­­dir et deve­­nir plus rentable encore. Comme l’a dit Joe Kehos­­kie, ami et agent de base­­ball spécia­­lisé dans les opéra­­tions impliquant des déser­­teurs cubains depuis des années : « Comme ce commerce devient de plus en plus lucra­­tif, cela ne fera qu’at­­ti­­rer davan­­tage de crimi­­nels qu’il n’y en a déjà, et la situa­­tion va empi­­rer. »

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Le volti­­geur
Yasel Puig chez les Dodgers de Los Angeles
Crédits : Ron Reiring

Les athlètes cubains valent des milliards partout ailleurs que chez eux. Tandis que moins d’1 % des talents de Cuba ont quitté leur île depuis le « triomphe » de la révo­­lu­­tion, ces dernières années, plus de joueurs de base­­ball et de boxeurs que jamais ont embarqué sur ces bateaux de contre­­bande, deve­­nant ainsi perver­­se­­ment le commerce d’êtres humains le plus coûteux au monde. Même après avoir payé pour la traver­­sée de l’ath­­lète, une somme consi­­dé­­rable est rete­­nue sur les contrats que les spor­­tifs ont signé aux États-Unis et doit être expé­­diée sous la menace de meurtre ou d’agres­­sion des membres de la famille restés au pays. Et pendant que la presse ergote sur le pactole que repré­­sentent ces athlètes pour le commerce d’êtres humains, cela nous invite à recon­­naître ces agis­­se­­ments comme une chose plus terrible encore : un trafic d’es­­claves moderne. Les athlètes comme Puig, malgré leurs contrats améri­­cains de plusieurs millions de dollars, restent des assujet­­tis à une dette qu’ils payent au prix fort. Mais malgré cela, l’en­­vie de partir ne va faire que gran­­dir, de concert avec les offres de trans­­fert, de plus en plus impor­­tantes. Kehos­­kie estime qu’il existe au moins une demi-douzaine de contrats du calibre de celui Puig qui attendent des joueurs, qui se sont montrés jusqu’à main­­te­­nant être de « vrais croyants », comme on dit dans le jargon des affaires. Il en va ainsi depuis bien long­­temps. Déjà en 1492, en décou­­vrant Cuba pour la première fois, Chris­­tophe Colomb déclara : « Jamais homme ne vit plus belle terre. » Bien sûr, ce n’était là qu’une halte inat­­ten­­due sur la route de sa véri­­table desti­­na­­tion. Mais les Taïnos rame­­nèrent bien vite l’at­­ten­­tion sur eux en accueillant leurs visi­­teurs avec des offrandes en or (qui n’avait aucune valeur dans leur société) et en leur montrant avec joie d’autres endroits où il était possible d’en trou­­ver. Colomb et ceux qui le suivirent rédui­­sirent immé­­dia­­te­­ment les habi­­tants de l’île en escla­­vage et les envoyèrent travailler dans des mines, où tout ce qui s’ap­­pa­­ren­­tait à de l’or serait saisi et rapa­­trié en Europe. Colomb et ses hommes rassem­­blèrent égale­­ment les femmes et les filles des Taïnos, et après leur avoir fait endu­­rer d’in­­sou­­te­­nables martyrs, les vendirent en tant qu’es­­claves en Espagne. Une fois que les derniers natifs de Cuba comprirent que la seule raison de la présence inin­­ter­­rom­­pue de Colomb et ses hommes était leur insa­­tiable appé­­tit pour les ressources natu­­relles de l’île, ils jetèrent tout l’or qu’il leur restait dans la mer, dans l’es­­poir de débar­­ras­­ser l’île de ses enva­­his­­seurs. À l’in­­té­­rieur des terres, les Taïnos jetaient leur or dans les rivières. Dans les années 1530, la plupart des Taïnos avaient été déci­­més par une asso­­cia­­tion de géno­­cide, d’es­­cla­­vage, de famine, de suicide et de mala­­die. Près de 500 ans plus tard, les athlètes comme Puig ont à présent remplacé l’or et sont le trésor ines­­ti­­mable de Cuba. De nos jours, l’his­­toire se répète : le butin de Cuba s’abîme à nouveau dans l’océan en signe de protes­­ta­­tion, à ceci près que cette fois, c’est en oppo­­si­­tion avec les valeurs origi­­nelles des Taïnos — qui accor­­daient moins de valeur à l’or qu’à autrui. Aujourd’­­hui, le trésor de Cuba se jette volon­­tiers à la mer un paquet de dollars.

Campeon

J’ai inter­­­viewé Teófilo Steven­­son chez lui en mai 2011, la semaine durant laquelle Oussama ben Laden a été abattu. Sur le trajet de la maison de Steven­­son, j’ai croisé la route d’une dizaine de panneaux publi­­ci­­taires à l’ef­­fi­­gie de Che Guevara, le héros de la révo­­lu­­tion le plus vénéré de tout Cuba. J’avais déjà trop pris de risques, en inter­­­vie­­want des boxeurs célèbres sous la surveillance du gouver­­ne­­ment. Doublé de mon aven­­ture avec la petite-fille de Fidel, les choses deve­­naient risquées pour moi à La Havane. À Cuba, on ne sait jamais si on est arrivé au mauvais endroit au bon moment, au bon endroit au mauvais moment, ou — la possi­­bi­­lité la plus sinistre de toutes — simple­­ment pour la dernière fois. Des étran­­gers en voiture passaient en poin­­tant joyeu­­se­­ment du doigt les camé­­ras de sécu­­rité. Si la police rappliquait, il n’y avait pas de retour possible. J’ai rappelé Steven­­son depuis une cabine télé­­pho­­nique et il a accepté avec réti­­cence que nous nous rencon­­trions.

Ce qui passe pour un quar­­tier luxueux à Cuba est, selon les stan­­dards améri­­cains, triste, terne et anodin. Des couches de pein­­ture fraîche et de vieilles voitures russes sont les seuls signes d’une quel­­conque richesse.

Très bien, qu’ils aillent se faire voir. De toute manière, je n’au­­rais jamais d’autre occa­­sion. J’ai pris mon courage à deux mains avant de me rendre en ville. Douce­­ment, mais sûre­­ment. Accom­­pa­­gné de mon traduc­­teur, j’ai hélé un taxi gitan et lui ai offert le salaire d’une jour­­née pour nous faire traver­­ser la ville jusqu’à la rési­­dence de Steven­­son à Nautico, près de Marina Heming­­way. Le traduc­­teur m’a expliqué que le meilleur moyen de convaincre Steven­­son de parler devant la caméra était de lui appor­­ter en cadeau une « respec­­table » bouteille de vodka. Steven­­son est réputé pour avoir abusé bon nombre de jour­­na­­listes en leur impro­­vi­­sant une petite fête avec n’im­­porte quels gars du coin puis, lorsque venait le moment de tour­­ner, il mettait sèche­­ment un terme à la soirée. Mon ami Bobby Cassidy, un écri­­vain new-yorkais, avait été dupé de cette même manière. Quand nous sommes arri­­vés à Nautico, nous avons acheté une bouteille chez un marchand et nous avons marché jusqu’à la maison. Le quar­­tier était vert et luxu­­riant, bien plus gai que celui de Felix Savón (la réponse de Cuba à Mike Tyson, un boxeur ayant refusé les 20 millions de dollars qui lui étaient offerts pour reprendre son titre à Iron Mike), mais les repor­­tages disant que Fidel avait fait don d’ « un manoir » à Steven­­son n’étaient rien de plus que de la propa­­gande. Ce qui passe pour un quar­­tier luxueux à Cuba est, selon les stan­­dards améri­­cains, triste, terne et anodin. Des couches de pein­­ture fraîche et de vieilles voitures russes — des Lada garées derrière les portails — sont les seuls signes d’une quel­­conque richesse. La plupart des Cubains, partout ailleurs, n’ont bien sûr pas les moyens de s’of­­frir une voiture ou de repeindre les murs. Mon traduc­­teur était de plus en plus silen­­cieux à mesure que nous nous appro­­chions de la maison de Steven­­son. Il était clair qu’il remet­­tait sa déci­­sion de m’ac­­com­­pa­­gner en ques­­tion. Il avait déjà passé du temps avec Steven­­son aupa­­ra­­vant, tradui­­sant pour des diplo­­mates qui voulaient le rencon­­trer, et l’ex­­pé­­rience ne lui avait pas laissé un bon souve­­nir. « C’est si terrible ? lui ai-je demandé. — Lui avez-vous déjà parlé au télé­­phone lorsqu’il est sobre ? — Je ne crois pas, non, ai-je répondu. — Exac­­te­­ment », a-t-il conclu en secouant la tête. Durant notre conver­­sa­­tion, il arri­­vait souvent qu’il ne sache pas quel jour ou quel mois nous étions. Et je ne savais jamais s’il était sérieux. Il passait de l’an­­glais à l’es­­pa­­gnol et au russe. Si la carrière d’Ali lui avait valu de se retrou­­ver fina­­le­­ment prison­­nier de son corps, quel prix Steven­­son avait-il payé pour ses vices et ses idéaux ? « Je pense qu’il est évident qu’il va mal, non ? se lamen­­tait mon traduc­­teur. Il n’a pas accepté de parler avec vous pour le plai­­sir de rencon­­trer un jour­­na­­liste étran­­ger. Il a besoin de cet argent. Et moi aussi. Comme tout le monde dans ce putain de pays. Cet homme est un grand héros pour moi et pour beau­­coup de gens à travers le monde, et le voir réduit à cela me fait me fait terri­­ble­­ment honte. — Pensez-vous qu’il nous parlera malgré tout ? — Devant la caméra, je ne pense pas. Il ne se sent pas bien. C’est sa voiture là-haut, regar­­dez. » Il a pointé du doigt une Toyota verte et rouillée du début des années 1990, derrière un portail. « C’est la sienne. Il a refusé 5 millions de dollars et il roule avec ça. Vous pensez que je suis fier de mon pays pour ça ? C’est la maison de Teó. Selon les stan­­dards cubains, c’est très bien, mais à Miami, il aurait vécu dans un palace. Vous voulez savoir combien les choses sont deve­­nues diffi­­ciles ? Il n’a même pas assez d’argent pour chan­­ger les roues de cette voiture. »

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Cuba sur le ring
Felix Savón affronte Michael Bent en 1987
Crédits : Rose Reynolds

En 1987, Steven­­son a été impliqué dans un acci­dent de voiture, que beau­­coup pensent lié à l’al­­cool, et qui a coûté la vie d’un motard. Le crime, si c’en était vrai­­ment un, a été discrè­­te­­ment étouffé afin de préser­­ver le statut d’icone de Steven­­son. Il n’a jamais été accusé ou condamné pour un quel­­conque écart de conduite, et même si il a douce­­ment baissé dans l’es­­time de son public, il est resté symbo­­lique­­ment une réfé­­rence pour les Cubains. Beau­­coup prennent encore Steven­­son pour modèle, et même ceux qui s’op­­posent à ses prin­­cipes socia­­listes admirent le courage et la convic­­tion de cet homme. Je ne ressen­­tais aucune impa­­tience à l’idée de saper ce senti­­ment. Gali­­lée n’avait pas été mis en prison car ses décou­­vertes étaient fausses, mais simple­­ment parce qu’il a révélé au monde ce que d’autres refu­­saient de voir. Une fois arri­­vés devant chez Steven­­son, nous pouvions voir à travers la serrure du portail que sa porte d’en­­trée était ouverte. Mon traduc­­teur s’est mis à donner de la voix et, après quelques secondes de tension, Steven­­son, unique­­ment vêtu d’un bas de survê­­te­­ment bleu, une ciga­­rette au bout des lèvres, est apparu dans l’en­­ca­­dre­­ment de la porte. Je ne savais pas si la fragi­­lité de ses mouve­­ments était due à sa carrière de boxeur ou à la bois­­son. Néan­­moins, il venait de fêter son 59e anni­­ver­­saire et avait toujours l’air mince et beau. Steven­­son s’est appro­­ché de nous, les clés du portail à la main, tandis que mon traduc­­teur se tour­­nait vers moi avec un regard mal-assuré. Teófilo Steven­­son a décro­­ché sa première médaille d’or olym­­pique en 1972 et son dernier cham­­pion­­nat du monde amateur en 1986. Il est sorti victo­­rieux de 302 combats et il est arrivé qu’onze années se succèdent sans qu’il essuie la moindre défaite. La propo­­si­­tion d’af­­fron­­ter Moha­­med Ali est surve­­nue après que Steven­­son a gagné sa deuxième médaille d’or olym­­pique à Montréal en 1976. 5 millions de dollars étaient sur la table lorsque Steven­­son, se riant du capi­­ta­­lisme, a demandé : « Qu’est-ce qu’un million de dollars face à l’amour de huit million de personnes ? » Ali, avait pour habi­­tude de traquer la faiblesse chez son adver­­saire afin de l’ex­­ploi­­ter cruel­­le­­ment à son avan­­tage, n’a jamais vu la moindre faiblesse chez Steven­­son, pas même dans son refus de passer profes­­sion­­nel et de l’af­­fron­­ter sur le ring. Il avait de n’éprou­­vait qu’ad­­mi­­ra­­tion pour un homme qui se battait pour ce en quoi il croyait, tout comme il l’avait fait lui-même en refu­­sant de s’as­­seoir sur ses convic­­tions pour aller combattre au Viet­­nam. En 1996 et 1998, Ali a fait un don d’une valeur d’1,7 millions de dollars d’aide médi­­cale à Cuba, sa façon de s’op­­po­­ser à l’em­­bargo écono­­mique contre l’île-nation, qui avait tant contri­­bué à la crise écono­­mique brutale de la décen­­nie précé­­dente. Steven­­son a salué Ali à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de La Havane et ils ont été insé­­pa­­rables durant chacune des deux visites d’Ali à La Havane. Égaux. Steven­­son a fait sauter le verrou et nous a lais­­sés entrer avant de refer­­mer à clés derrière nous. Certaines rumeurs couraient selon lesquelles il gardait un pisto­­let que Fidel en personne lui avait remis pour se proté­­ger. Il m’a offert une chaleu­­reuse poignée de main et a souri, mais ses yeux injec­­tés de sang se sont assom­­bris lorsqu’il a vu ma caméra. « Je vous en prie, entrez, a-t-il dit en anglais. — Vous souhai­­tez parler anglais ? lui ai-je demandé. — Tant qu’il ne finit pas en russe… » Mon traduc­­teur a souri en direc­­tion de Steven­­son.

Steven­­son était dans une situa­­tion impos­­sible. Il ne s’était pas contenté de refu­­ser les millions améri­­cains, il devait main­­te­­nant prétendre que cela n’avait aucune consé­quence.

Une fois à l’in­­té­­rieur de sa maison — remplie de photos, de souve­­nirs et de trophées — Steven­­son a dési­­gné une chaise sur laquelle je me suis assis tandis qu’il s’ins­­tal­­lait face à moi, de façon à obser­­ver la rue par la porte restée ouverte. J’ai vite compris pourquoi : chaque personne qui passait et aper­­ce­­vait Steven­­son chan­­tait son nom, levait le poing en le couvrant d’éloges, et cela lui redon­­nait des forces. J’ai tendu la bouteille de vodka à Steven­­son, qui m’a remer­­cié d’un signe de tête, en deman­­dant au traduc­­teur d’al­­ler nous cher­­cher des verres dans la cuisine, ainsi que du jus d’orange. Même si à l’époque je ne me doutais pas qu’il s’agi­­rait de la toute dernière inter­­­view de Steven­­son avant sa mort soudaine un an plus tard en juin 2012, je savais que les choses n’al­­laient pas être faciles. Et elles se sont soudai­­ne­­ment enve­­ni­­mées. Je me suis détourné pour commen­­cer à fixer ma caméra à un petit trépied. J’étais en train de l’ou­­vrir et le déplier lorsque Steven­­son s’est allumé une autre ciga­­rette, s’est tourné vers le traduc­­teur et a dit en espa­­gnol : « Dis-lui qu’il doit payer, ou il n’y a pas d’in­­ter­­view. Fais-le donner quelque chose. — Combien est-ce qu’on demande ? a inter­­­rogé le traduc­­teur à Steven­­son. — À toi de me le dire, a grogné Steven­­son. Tu as de l’ex­­pé­­rience là-dedans. Donne-lui un prix. — Deman­­dons 80, ou 100. Je suis fauché. — OK, a répondu Steven­­son en haus­­sant les épaules. Mais je suis plus fauché que toi. Et si je dis qu’il n’y a pas d’in­­ter­­view… » À ce moment précis, il a remarqué la caméra poin­­tée sur lui. « Ne me filmez pas main­­te­­nant. Pas de caméra ! Enle­­vez-moi cette caméra de là. » J’ai tourné la caméra vers le sol. Steven­­son était dans une situa­­tion impos­­sible. Il ne s’était pas contenté de refu­­ser les millions améri­­cains, il devait main­­te­­nant prétendre que cela n’avait aucune consé­quence. Steven­­son se devait d’être aussi défiant dans son choix que l’avait été Puig en préten­­dant qu’il avait atteint le salut en entrant dans la peau d’un Améri­­cain, et ce sans douleur chro­­nique. D’un côté et de l’autre de la barrière, chacun était d’ac­­cord sur le fait de ne pas tran­­si­­ger. La vérité émotion­­nelle doit rester cachée. « C’est éteint ? » a grogné Steven­­son. J’ai éteint l’ap­­pa­­reil. Le traduc­­teur a disposé trois gobe­­lets devant Steven­­son et a posé une grande bouteille de jus d’orange à côté de la vodka. « — On peut parler, mais je ne veux pas être filmé. — Si vous accep­­tez de m’ac­­cor­­der une inter­­­view, je dois filmer. C’est pour cela que je suis là. — Pour 100 dollars, vous pouvez filmer les photos sur mon mur et garder la bande-son de l’in­­ter­­view. — Je suis désolé, ai-je ri. Au télé­­phone, j’ai requis une inter­­­view filmée. C’est pour cela que je suis venu. C’est mon travail. » Steven­­son a jeté sa ciga­­rette par terre et a fouillé un paquet vide à la recherche d’une autre. Je lui ai offert l’une des miennes. « Qu’est-ce que c’est ? — Ameri­­can Spirit. — Vous voulez que Teófilo Steven­­son fume une Ameri­­can Spirit ? » Il avait craché ces mots. « Pourquoi est-ce que je vous ai même laissé rentrer chez moi ? » Là-dessus, Steven­­son s’est mis à prépa­­rer trois verres dans les grands gobe­­lets en cartons. Il les a rempli à ras bord, mais deux d’entre eux conte­­naient neuf volumes de jus d’orange et un de vodka, tandis que le dernier conte­­nait neuf volumes de vodka pour une quan­­tité infime de jus d’orange. La bouteille de vodka était déjà à moitié vide. « OK, a dit Steven­­son en riant. De combien de temps avez-vous besoin pour votre inter­­­view ? — D’une heure ? » ai-je tenté. Steven­­son a hoché la tête pensi­­ve­­ment et s’est penché pour prendre son screw­­dri­­ver suici­­daire, avant de le lever dans ma direc­­tion. « Je ne veux pas de cette merde, ai-je dit avec un revers de main. Je ne bois même pas d’al­­cool. » Je connais­­sais le système. J’avais vu mon propre père essayer de boire à en crever, exac­­te­­ment comme Steven­­son était en train de le faire. « Mon ami, a ricané Steven­­son, voilà le marché : si vous payez 130 dollars, vous pouvez avoir une heure avec l’image et filmer mes murs de trophées et mes photos avec Fidel et Ali. — Marché conclu. » J’ai tendu la main vers ma caméra. « Eeeet…, a ajouté Steven­­son, le compte à rebours commence main­­te­­nant, mais vous ne pour­­rez commen­­cer à filmer que lorsque vous aurez fini votre verre. Voici mes condi­­tions. — Ce sont vos condi­­tions ? — Oui, a-t-il dit avec un grand sourire. Vous les accep­­tez ? — Marché conclu. »

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Teófilo Steven­­son chez lui en 2011
Crédits : Brin-Jona­­than Butler

J’ai pris le verre de vodka, l’ai descendu en cinq ou six gorgées immondes, en luttant pour ne pas vomir dans le salon de Steven­­son durant les instants qui ont suivi, et lorsque le liquide s’est fina­­le­­ment tranquillisé dans mon esto­­mac, j’ai allumé la caméra pour enre­­gis­­trer la réac­­tion de Steven­­son. « Nooooon ! — Un marché est un marché, campeon. » Le traduc­­teur a secoué la tête. « Vous êtes tous les deux des grands malades. Qu’est-ce que je fous là ? — OK, juste une minute, a imploré Steven­­son. Une petite minute. » Il s’est mis sur ses pieds en titu­­bant, a trem­­blé tout le long du trajet jusqu’à la salle à manger et a mis la main sur une chemise et une casquette après avoir balayé de la main quelques domi­­nos jonchaient la table à manger. Il est revenu avec un t-shirt à l’ef­­fi­­gie de Che Guevara et une casquette grise pour armure, et m’a fixé dans les yeux comme le ferait un vieux lion. J’ai commencé à filmer. « Êtes-vous satis­­fait de votre vie à Cuba ? lui ai-je demandé d’une voix trem­­blante. Êtes-vous heureux de la vie que vous avez eue ? — Heureux ? Oui je suis heureux. Je suis très heureux. — Aucun regret ? — Non. — Pourquoi est-ce si diffi­­cile à croire pour les gens ? — Certaines personnes deviennent immo­­rales. Je ne ferais jamais cela. J’en­­du­­re­­rai jusqu’à la fin. — Je reviens juste d’Ir­­lande, où Guillermo Rigon­­deaux (un boxeur cubain) a disputé son dernier combat. Il m’a dit que vous aviez pris sa défense après qu’il a voulu de tout plaquer. — Le système cubain l’a aidé. Où il a grandi, à Santiago de Cuba ? Ils ne dispo­­saient pas des condi­­tions que la révo­­lu­­tion a créé aujourd’­­hui. Il aurait dû respec­­ter cela. — Félix Savón m’a dit qu’il avait l’im­­pres­­sion que Rigon­­deaux avait trahi le peuple cubain, ai-je conti­­nué. — J’ai refusé tout cet argent parce qu’ils voulaient que je reste aux États-Unis, comme Rigon­­deaux et tous les autres. Rigon­­deaux a décidé de partir. Il n’avait plus le droit de boxer à Cuba. Il a trahi le peuple cubain… et il est parti. — Pourquoi ce choix se ferait forcé­­ment entre partir ou rester ? Est-ce une déci­­sion du cœur ou de la raison ? — Il y a des déci­­sions qui émanent de votre cœur et de votre âme, des déci­­sions qui ne peuvent être trahies. Main­­te­­nant, arrê­­tez la caméra un moment s’il vous plaît. Je ne veux pas que les enfants voient le cham­­pion en train de fumer. C’est un mauvais exemple. »

La Panthère

Helmys portait une longue robe blanche et ses cheveux bouclés retom­­baient sur ses épaules. Malgré son corps long et souple comme celui d’une nageuse olym­­pique, ses bras étaient aussi larges et dessi­­nés que ceux de n’im­­porte quel poids moyen. « Vous soule­­vez des camions pour gagner votre vie à Cancún ou quoi ? lui ai-je demandé. — Je ne fais pas d’exer­­cice, a-t-elle répondu en rougis­­sant. J’ai la chance d’avoir de bons gènes. — Vous savez, les femmes boxent aux Jeux olym­­piques main­­te­­nant. — Il paraît. — Peut-être que pour régler le conflit entre votre père et Moha­­med Ali, je pour­­rais orga­­ni­­ser un combat entre vous et l’une des filles d’Ali. — Laila Ali était cham­­pionne du monde ! — Son père aussi quand on a proposé à Teófilo de l’af­­fron­­ter. — Je vais y songer. » Tout comme Ali et Steven­­son se ressem­­blaient étran­­ge­­ment, Helmys aurait faci­­le­­ment pu passer pour une des filles d’Ali. Mais je me demande combien sa vie aurait été diffé­­rente si elle avait béné­­fi­­cié des avan­­tages dont les enfants d’Ali ont profité, grâce à sa célé­­brité et sa fortune. Teófilo Steven­­son était un héros natio­­nal, mais il n’au­­rait jamais pu offrir à ses deux enfants le confort et la sécu­­rité de l’hé­­ri­­tage qu’Ali lais­­sera derrière lui. Pour­­tant, la jeune femme ne semblait pas atteinte par cela. Après avoir informé Helmys de la distance à laquelle se trou­­vait l’en­­droit où je comp­­tais l’em­­me­­ner dîner, elle a échangé ses talons contre une paire de tongs.

« Après ma nais­­sance, mon père m’a présen­­tée à Fidel et, appa­­rem­­ment, j’au­­rais violem­­ment tiré sur sa barbe pendant qu’il me tenait dans ses bras. »

Je l’ai emme­­née dans le même hôtel où Yasiel Puig avait été retenu prison­­nier, menacé de voir son bras découpé à la machette jusqu’à ce que la rançon soit payée inté­­gra­­le­­ment. C’était le seul hôtel qui rassem­­blait tous les détails que Katz m’avait fourni : en forme de U, avec une piscine, ayant vue sur la mer et au-delà sur l’im­­mense drapeau mexi­­cain flot­­tant sur Cancún, et situé à deux pas d’ivrogne du club de strip-tease. Katz avait essayé pendant des semaines de l’iden­­ti­­fier sur Google images, sans succès. Depuis que Puig a été fait captif, l’hô­­tel a subi une réno­­va­­tion massive. Ma tante est persua­­dée que l’an­­cien bâti­­ment était le boui-boui dont Katz fait mention dans son article. Nous avons marché dans l’obs­­cu­­rité le long de la route, cette bande de terre sépa­­rant deux mers valant bien une avenue new-yorkaise. Helmys ne portait pas de parfum, mais l’odeur qui émanait de ses cheveux, ravi­­vés par l’éclat de la lune, était remarqua­­ble­­ment trou­­blante. « Comment avez-vous quitté Cuba ? lui ai-je demandé. — J’ai étudié le tourisme inter­­­na­­tio­­nal au Mexique. J’ai postulé pour un visa qui permet­­trait de vivre et de travailler à Mexico. Je retourne chez moi à Cuba aussi souvent que je le peux. — Et où avez-vous grandi à La Havane ? — La maison que vous avez visi­­tée, où mon père a fini par s’ins­­tal­­ler, était à Nautico. On avait la seule piscine de tout le quar­­tier, mais on ne l’uti­­li­­sait pas pour se baigner. Il aimait les tortues et les canards et les lais­­sait l’uti­­li­­ser. Mais avant cela, Fidel nous avait fait don une maison près de la Plaza de la Revo­­lu­­ción, d’où il s’adres­­sait au peuple cubain. En fait, notre maison était juste à côté de celle de la veuve de Che Guevara. Les enfants du Che étaient mes seuls amis d’en­­fance. — Et Fidel était-il proche de votre père ? —Très proche », elle m’a donné une tape sur l’épaule pour insis­­ter sur ce qu’elle venait de dire, comme seule la fille d’un triple cham­­pion olym­­pique le ferait. « Après ma nais­­sance, mon père m’a présen­­tée à Fidel et, appa­­rem­­ment, j’au­­rais violem­­ment tiré sur sa barbe pendant qu’il me tenait dans ses bras. — Donc vous le connais­­sez depuis toute petite ? — Bien sûr. Mais je n’avais pas… peur de lui. Je n’ai jamais pu lui parler. C’était Fidel ! Mais je deman­­dais toujours à mon père où il était. “S’il te plaît, est-ce que je peux lui parler ?” Mon père s’ap­­prê­­tait à deman­­der à Fidel de venir et alors je perdais tous mes moyens. Ça agaçait mon père. Mais je ne pouvais tout simple­­ment pas lui parler. — Pensez-vous à la vie que vous auriez pu avoir si votre père avait pris tout cet argent pour partir ? — C’est bien d’avoir de l’argent », a-t-elle souri, cares­­sant l’épaule qu’elle avait frap­­pée juste avant. « Mais je n’ai pas été élevée de cette manière. Je menais une vie agréable à Cuba et je suis très heureuse de la vie que j’ai main­­te­­nant. — Vous ne pensez pas que votre père a pu regret­­ter sa déci­­sion ? — Était-ce une déci­­sion facile ? Non. Et pour personne. Mon père a vécu la vie qu’il a toujours voulu vivre, et selon ses critères. Peut-être l’a-t-il trop vécue, et cela lui a coûté sa vieillesse. Mais on a eu une vie heureuse. Il était exac­­te­­ment celui qu’il voulait être. » Helmys et moi sommes passés devant Casa­­blanca, le club de strip-tease que Katz avait mentionné. Des mégots de ciga­­rette et des capsules de bières jonchaient le sol devant l’en­­trée cras­­seuse. On pouvait entendre Brit­­ney Spears chan­­ter à l’in­­té­­rieur, mais aucune lumière n’en sortait. Le club était protégé de la petite route par une haie, comme un double-menton caché par une barbe. « Vous êtes au courant pour Yasiel Puig ? ai-je demandé. Le joueur de base­­ball qui est devenu célèbre à Los Angeles. — Bien sûr. Beau­­coup de Cubains viennent sur cette île ou à Cancún chaque année. Certains, comme lui, sont des athlètes venus pour toucher tout cet argent qui n’at­­tend qu’eux aux États-Unis. — Vous n’avez aucun parti pris sur ce choix ? — Il doit vivre avec ce choix et savoir s’il est bon pour lui ou pas. Je ne juge personne. Ce ne sont pas mes affaires. — Qu’en est-il des gens qui jugent le choix de votre père ? De ceux qui ne croient personne capable de faire ce qu’il a fait ? » Elle a haussé les épaules. « Ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas d’ac­­cord avec lui ou avec ses prin­­cipes qu’ils doivent l’ac­­cu­­ser d’être un menteur. »

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La panthère
Steven­­son, victo­­rieux face au Sovié­­tique Pyotr Zaev
Jeux olym­­piques de 1980

Je n’ai eu la chance de rencon­­trer le père d’Hel­­mys qu’une fois et j’étais navré dès le premier instant que notre échange ait blessé la fierté d’un grand homme, et qu’il terni­­rait son éclat aux yeux de certains. Sa fille a elle aussi mis du temps à réali­­ser qu’il devait être aussi fier de sa descen­­dance, de l’avoir élevée, que de tout ce qu’il avait accom­­pli sur le ring ou en dehors en faveur de la révo­­lu­­tion. « J’ai apporté quelques photos de mon père pour vous les montrer. Elles sont sur mon portable. J’ai pensé que vous appré­­cie­­riez. Fidel et mon père. Mon père et moi. Beau­­coup n’ont jamais été publiées. Vous voulez les voir ? » Elle s’est levée pour se tenir près de moi, ses cheveux contre mon visage, et elle a fait défi­­ler les photos de la vie de son père. Il n’y avait pas de photos de boxe, mais chaque image qu’elle me montrait éclai­­rait tout ce que j’avais pu imagi­­ner être ses convic­­tions. De sa lune de miel aux moments intimes parta­­gés en famille, en passant par sa rencontre avec Nelson Mandela, le salut offi­­ciel avec Fidel aux Pan Am Games — le tout avec un rictus élégant digne d’une star holly­­woo­­dienne. « Ciel, votre père était bel homme », ai-je remarqué. Tandis qu’elle fixait le visage de son père sur l’écran, elle m’a corrigé : « Il n’était pas beau. Mon père était magni­­fique. » Deux ans aupa­­ra­­vant, j’avais vu Helmys aux funé­­railles de son père, au milieu d’un millier de Cubains effon­­drés. Je l’ai vue récon­­for­­ter son frère pendant que le cercueil descen­­dait dans la terre et que tous pleu­­raient leur héros bien aimé. J’ai inclus l’en­­re­­gis­­tre­­ment de cet événe­­ment dans mon film, comme un moyen de le compa­­rer avec d’éven­­tuelles obsèques de cham­­pions de boxe cubains expa­­triés en Amérique, ainsi privés de leurs amis et de leur famille. Je ne cher­­chais pas à diffa­­mer ou à juger l’une ou l’autre déci­­sion, ce que je voulais mettre en évidence a toujours été ce choix insi­­dieux en lui-même, quelque chose que Puig, Steven­­son et tant d’autres connaissent si bien. Afin d’es­­sayer de comprendre la vie et la mort de Steven­­son, j’ai demandé à mon père de regar­­der l’in­­ter­­view. Ça a été un moment intense. Il a reconnu un peu de lui-même en Steven­­son, et moi aussi. À la fin du film, mon père a fait réfé­­rence à un poème de Rainer Maria Rilke. En 1905, Rilke travaillait comme secré­­taire pour le sculp­­teur Rodin, et lui avait confié avoir arrêté d’écrire. L’ar­­tiste l’en­­voya au zoo et lui dit de regar­­der un animal jusqu’à ce qu’il le voie. Rilke imagina un point de vue de l’in­­té­­rieur, depuis la capti­­vité. Pour moi, « La Panthère » repré­­sente ce qui se rapproche le plus de Steven­­son et de Cuba :

« La Panthère »

Son regard du retour éter­­nel des barreaux s’est telle­­ment lassé qu’il ne saisit plus rien. Il ne lui semble voir que barreaux par milliers et derrière mille barreaux, plus de monde.

La molle marche des pas flexibles et forts qui tourne dans le cercle le plus exigu paraît une danse de force autour d’un centre où dort dans la torpeur un immense vouloir.

Quelque­­fois seule­­ment le rideau des pupilles sans bruit se lève. Alors une image y pénètre, court à travers le silence tendu des membres – et dans le cœur s’in­­ter­­rompt d’être.

(Traduc­­tion : Claude Vigée)


Traduit de l’an­­glais par Barbara Pele­­rin d’après l’ar­­ticle « Héroes for Sale », paru dans SB Nation. Couver­­ture : Boys playing stick­­ball, Havana, Cuba, 1999.
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