par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 29 juin 2015

Une guerre d’EEI

Tout à coup, je n’en­­tends plus rien. Je ne vois plus rien. Mais cela ne dure que six ou sept secondes. Et puis soudain, tout rede­­vient comme avant. Les pièces de métal déchique­­tées, les câbles élec­­triques. Et ce goudron défoncé, jonché d’éclats de verre, de morceaux épars, de seuils sans portes, de cadres de fenêtres béants. Parce qu’à Bagdad, parmi les bâti­­ments dévas­­tés par trente années de guerre, de TNT, une bombe explose sans marquer d’avant et d’après. Seule­­ment, main­­te­­nant, disper­­sés ça et là, il y a des restes humains. Des lambeaux de chair. Et cette voiture piégée qui flambe.

ulyces-carbombs-03
Atten­­tat à la voiture piégée à Bagdad
Crédits : US Navy

Ici, la vie a cette étrange faculté de reprendre son cours dans l’ins­­tant – ou, peut-être, de ne jamais s’ar­­rê­­ter. Il est 18 h 17 lorsque nous nous retrou­­vons proje­­tés au sol, dans Saadoun Street où se tient un grand pèle­­ri­­nage chiite annuel. Dans les haut-parleurs pour­­tant, le chant du Coran se pour­­suit et se mêle aux cris des sirènes d’am­­bu­­lances. Aux cris d’un père. Tout est rapi­­de­­ment nettoyé. Sur les étals à ma droite, on recom­­mence à vendre du jus d’orange. Très vite égale­­ment, le reste du monde détourne le regard. Sur Inter­­net, deux ou trois tweets. Bombe à Bagdad, quatre victimes. Non sept. Neuf. Bilan final à Bagdad, 12 morts et 25 bles­­sés. En dix minutes, tout est fini. Dix minutes, et on attend déjà le prochain atten­­tat. Des tran­­chées de la Première Guerre aux camps de concen­­tra­­tion de la Seconde Guerre mondiale, chaque conflit a son propre symbole de l’hor­­reur. Le napalm au Viet­­nam. Les machettes au Rwanda, les attaques au mortier et les tireurs embusqués en Bosnie. Les bombes barils en Syrie. La guerre en Irak est une guerre d’EEI, d’en­­gins explo­­sifs impro­­vi­­sés. Une guerre faite de bombes de fortune. À Bagdad, depuis des années, il y a une attaque à la voiture piégée par jour. D’or­­di­­naire même, plus d’une par jour. Et elles ont lieu partout.


ulyces-carbombs-02
Des EEI désa­­mor­­cés
Crédits : US mili­­tary

Il y a peu, elles visaient prin­­ci­­pa­­le­­ment les chiites, qui sont venus de tout le pays pour se rassem­­bler ici en l’hon­­neur de Moussa al-Khadim, leur septième Imam, mais avant cela ils ont frappé cafés et restau­­rants, quar­­tiers riches comme banlieues pauvres, et ils feront sans doute de même dans les prochaines semaines. C’est la raison pour laquelle ces attaques sont le symbole de l’Irak d’aujourd’­­hui : ce ne sont plus des camions qui viennent s’écra­­ser contre les murs de la Green Zone ou contre les étran­­gers, non, le but n’est pas de chas­­ser les Améri­­cains. Ni de reprendre le contrôle du pays. Aujourd’­­hui, le but est simple­­ment de le désta­­bi­­li­­ser. De le prendre en otage.

Bagdad en flammes

Car les conflits d’aujourd’­­hui n’ont plus de première ligne. Les combats et les attaques aériennes sont partout. Il n’y a plus de distinc­­tion entre civils et combat­­tants. Sauf qu’en Irak, non seule­­ment il n’y a pas de première ligne, mais il n’y a pas non plus de ligne direc­­trice, de défi­­ni­­tion claire des mots « victoire » et « défaite ».

Des carcasses de bus piégésCrédits : U.S. Army
Des carcasses de bus piégés
Crédits : US Army

Ici à Bagdad, il n’y a pas les pro et les anti-Assad. Pas non plus de pro-Russes ou de pro-Ukrai­­niens. À bien y regar­­der, il n’y a pas non plus « les sunnites contre les chiites ». Il y a juste un nombre incal­­cu­­lable de groupes armés. Et des gangs à n’en plus finir. Et il y a les EEI. Toujours. En théo­­rie, la sécu­­rité devrait être assu­­rée par l’ar­­mée. L’an­­née dernière pour­­tant, cette dernière s’est effon­­drée face à l’avan­­cée de l’État isla­­mique, 60 000 soldats aban­­don­­nant fusils et chars d’as­­saut sur leur chemin face à 2 000 djiha­­distes. Les Améri­­cains tentent de réor­­ga­­ni­­ser l’ar­­mée, mais ce n’est pas une ques­­tion de savoir-faire mili­­taire : il s’agit plutôt de convaincre des soldats de risquer leur vie pour un État comme l’Irak. Un État corrompu qui fonc­­tionne si mal que les équi­­pe­­ments pour les 5 000 premières recrues ne sont jamais arri­­vés à bon port. À Camp Taji, à une tren­­taine de kilo­­mètres d’ici, ils s’en­­traînent à tirer en faisant « Pan ! Pan ! ». Pour­­tant, dans le budget de l’État, la sécu­­rité est mieux lotie que l’édu­­ca­­tion, la santé et l’en­­vi­­ron­­ne­­ment réunis. Les Améri­­cains ont intro­­duit une nouvelle notion : la volonté de combattre. Jusqu’à présent, ils ont injecté 25 milliards de dollars dans l’ar­­mée irakienne.

De ma fenêtre, tandis que j’écris, je regarde Adha­­miya brûler.

Les vrais seigneurs ici, ce sont les milices chiites. À Bagdad, il y a deux groupes prin­­ci­­paux. La Brigade Badr, menée par Hadi al-Amiri, et Asaïb Ahl al-Haq, la « ligue des vertueux ». Beau­­coup de chefs occupent en outre des fonc­­tions gouver­­ne­­men­­tales. Hakim al-Zamili, par exemple, est le chef du comité de défense parle­­men­­taire. On m’ex­­plique vague­­ment qu’il est expert en orga­­ni­­sa­­tion terri­­to­­riale. Un urba­­niste en somme, me dis-je. Ou peut-être un socio­­logue. Ou comme l’in­­diquent certaines sources : l’une des têtes pensantes de la campagne d’épu­­ra­­tion ethnique orga­­ni­­sée contre les sunnites de Bagdad. Ils font partie de ceux qui sont censés proté­­ger le pays contre l’État isla­­mique. De ma fenêtre, tandis que j’écris, je regarde Adha­­miya brûler. C’est un quar­­tier sunnite. Des mili­­ciens chiites en ont bloqué l’en­­trée – c’est-à-dire aussi la sortie – avant de mettre le feu. C’est leur réponse au dernier atten­­tat à la voiture piégée. Mais aucun d’entre nous, les jour­­na­­listes, n’a accès à la véri­­table ligne de front. Aucun d’entre nous ne peut parti­­ci­­per à des recherches. Ni à un rassem­­ble­­ment. Ou à une opéra­­tion de police – parce que c’est bien de cela, offi­­ciel­­le­­ment, que ces hommes sont char­­gés : de restau­­rer la loi et l’ordre. Un géné­­ral qui demande à mon traduc­­teur ce que j’en­­tends par « recherche » et ce que j’ai­­me­­rais voir exac­­te­­ment me révèle sans le vouloir la réalité, lorsqu’il déclare, sans savoir que je comprends l’arabe : « Si on veut quelqu’un on le prend, tout simple­­ment. » C’est ça, Bagdad. À un moment donné, on dispa­­raît. À un moment donné, on meurt.

Vivre à couvert

Nous vivons calfeu­­trés. Et loin des fenêtres, au cas où les vitres explo­­se­­raient. Nous nous déplaçons furti­­ve­­ment, dans Bagdad, et unique­­ment en voiture, rapi­­de­­ment, d’un immeuble à un autre. Si possible d’un étage élevé à un autre : les voitures piégées ne détruisent que les étages infé­­rieurs. Ici, chaque cris­­se­­ment de pneus téta­­nise. Une voiture qui freine au dernier moment. Une voiture qui roule trop vite, ou trop lente­­ment. Qui s’ar­­rête. Qui tourne.

La vie continue dans les rues de Bagdad en dépit du danger permanentCrédits : U.S. Department of Defense
La vie conti­­nue dans les rues
Crédits : US Depart­­ment of Defense

Toutes les voitures donnent l’im­­pres­­sion d’être garées bizar­­re­­ment. Le moindre câble, le moindre monti­­cule de déchets, une épave de voiture, la moindre brique dépla­­cée semblent cacher un EEI. On comprend sans peine d’où vient ce regain de ferveur reli­­gieuse : la seule manière de résis­­ter, ici, est de s’en remettre au Coran. Ou à la Bible, à un talis­­man, ou même à un chaman – peu importe : à tout sauf à la raison, sans quoi la panique vous consume. Parce qu’il n’y a pas de logique dans cette guerre : personne ne se bat pour vaincre ou pour gouver­­ner l’Irak. Tout n’est que violences et pillages. On compte les points, c’est tout. Tout n’est qu’af­­faire d’EEI. Partout. Au premier pied dehors, on se sent vulné­­rable. Lamen­­table, aussi, lorsqu’on entend l’ex­­plo­­sion et qu’on ressent ce soula­­ge­­ment instinc­­tif et sans pitié : « Cette fois encore, ce n’était pas pour moi. » Et terri­­ble­­ment coupable, tandis qu’on respire : c’est fini. Et puis une autre vague vous submerge, alors que vous parviennent les cris d’un père. Avoir conscience qu’on est sauf, mais pas intou­­chable. Pendant que la vie reprend son cours. Sauf pour les morts.

Un impact d'EEI à BagdadCrédits
Un impact d’EEI
Crédits

Traduit de l’an­­glais par Céline Laurent Santran d’après l’ar­­ticle « Car Bombs in Bagh­­dad ». Couver­­ture : Un héli­­co­­ptère survole le site d’un atten­­tat à la bombe à Bagdad

Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Free Down­load WordP­ress Themes
free online course
Premium WordPress Themes Download
Download Premium WordPress Themes Free
Download Best WordPress Themes Free Download
Premium WordPress Themes Download
download udemy paid course for free

Plus de monde

Comment Medellín est deve­nue une ville cool

170k 21 mai 2019 stories . monde

L’hu­ma­nité peut-elle survivre à Ebola ?

165k 20 mai 2019 stories . monde

Comment en finir avec le plas­tique ?

184k 16 mai 2019 stories . monde