par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 12 mai 2015

À 03 h 30, je quitte l’aé­­ro­­port, accueilli par l’air sec et frais du Népal. Je prends rapi­­de­­ment conscience de plusieurs compli­­ca­­tions : premiè­­re­­ment, mon télé­­phone ne marche plus ; deuxiè­­me­­ment, je n’ai pas d’argent népa­­lais et le distri­­bu­­teur auto­­ma­­tique est hors-service ; et troi­­siè­­me­­ment, je n’ai pas de voiture. Un autre jour­­na­­liste de l’équipe avec laquelle je suis censé travailler me passe le numéro d’un homme qui pour­­rait venir me cher­­cher, mais il est presque quatre heures du matin, et mon arri­­vée était initia­­le­­ment prévue pour la veille à 19 heures… Mais, même dans le cas où la personne en ques­­tion serait réveillée et dispo­­nible, je n’ai pas d’un télé­­phone en état de marche pour la joindre. Quatrième problème, et pas des moindres : même avec une voiture pour m’em­­me­­ner, je n’ai ni desti­­na­­tion, ni hôtel où me rendre. Tout cela devait être décidé une fois rencon­­tré mon contact.

 Arri­­vée désor­­don­­née

Je tombe sur un ami jour­­na­­liste de Londres, et nous parlons briè­­ve­­ment de nos contacts respec­­tifs : « — T’as quelqu’un ? — Le gars est censé venir, et toi ? — Le mien est parti. Où est le tien ? — Aucune idée. Ton télé­­phone marche ? — Non, et le tien ? — Non, et du coup, je ne peux pas joindre la personne. » Mon ami a une chambre à l’hô­­tel Radis­­son. Peut-être se montrera-t-il assez clément pour me lais­­ser au moins dormir sur le sol, jusqu’à ce que je trouve un arran­­ge­­ment. Je tape sur l’épaule d’un homme au bonnet noir qui se tient près d’une voiture blanche. « — Pouvez-vous nous conduire au Radis­­son ? — Contre quoi ? — Des dollars améri­­cains. — Trente. — Vingt ? — Vingt-cinq. »

Une partie de la vallée de Langtang, au nord de Katmandou, a été enterrée par des éboulementsCrédits : Michael Hamrah
Une partie de la vallée de Lang­­tang, au nord de Katman­­dou, a été enter­­rée par des ébou­­le­­ments
Crédits : Michael Hamrah

Je ne suis pas tota­­le­­ment convaincu d’avoir fait affaire avec un véri­­table chauf­­feur de taxi. Son prix semble élevé, mais il a une voiture, un atout non négli­­geable vu la situa­­tion. Tandis que nous entrons dans Katman­­dou à la sortie de l’aé­­ro­­port, je distingue des immeubles plon­­gés dans le noir qui semblent en ruine, mais rien d’autre. Vivant depuis près de cinq ans à Bombay, la vue de quelques bâti­­ments déla­­brés n’a pour moi rien d’alar­­mant. Arri­­vés au Radis­­son, le récep­­tion­­niste nous chasse. « — Mais quelqu’un nous a réservé une chambre de Londres ! lance mon confrère. — Pas de réser­­va­­tions. Nous avons eu un trem­­ble­­ment de terre. — Mais il a appelé, de Londres ! — Je suis vrai­­ment désolé, monsieur. » Il me faut une heure pour comprendre que l’hô­­tel a été épar­­gné, mais que le risque de répliques à la suite de celle, énorme, qu’a connue la ville durant notre trajet, est trop grand pour qu’ils laissent des gens péné­­trer à l’in­­té­­rieur. Nous remon­­tons dans la voiture, et je demande au chauf­­feur de nous conduire au Yak & Yeti, un hôtel de luxe et le seul autre endroit dont j’ai entendu parler à Katman­­dou. Là-bas, les gens dorment à même le sol dans ce qui devait être à l’ori­­gine un hall chaleu­­reux évoquant un chalet de montagne, mais qui ressemble à présent davan­­tage à la gare routière de Manhat­­tan un soir de réveillon. Comme au Radis­­son, personne n’est auto­­risé à monter à l’étage ou rejoindre les chambres, mais les voya­­geurs peuvent au moins dormir sur le sol, avec ou sans réser­­va­­tion. L’homme à la récep­­tion nous donne ce qu’il leur reste pour dormir : deux oreillers et une couver­­ture. Je porte un pull-over, aussi je laisse la couver­­ture à mon ami.

Des bâtiments endommagés par le séismeCrédits : Krish Dulal
Des bâti­­ments de Katman­­dou endom­­ma­­gés par le séisme
Crédits : Krish Dulal

Voyant un petit homme vêtu d’un blazer bleu et portant une mous­­tache parler au télé­­phone, je me préci­­pite vers lui. Il se plaint à la personne au bout du fil des condi­­tions de vie suite au trem­­ble­­ment de terre. Je le supplie de me lais­­ser utili­­ser son télé­­phone pour appe­­ler ma femme Aadya, à Mumbai, afin de lui dire que je vais bien. C’est la première fois – et j’es­­père la dernière – que je demande à un parfait inconnu de me lais­­ser passer un coup de fil à l’étran­­ger. C’est aussi bizarre que d’al­­ler à la rencontre d’une personne au hasard pour lui deman­­der 100 euros… « — Je suis en vie, dis-je à ma femme. — Qu’est-ce qui se passe ? — Aucune idée. » Nous parlons tout juste assez long­­temps pour que je lui demande de passer chez Voda­­fone le lende­­main matin, afin de régler mon problème de portable. Trente minutes plus tard, lors d’une faible réplique, les gens se mettent à hurler et à courir vers les sorties de l’hô­­tel. Je m’as­­sieds au bureau de rensei­­gne­­ments, où je m’af­­fale en enlaçant mon oreiller au son de « Blue Bell Knoll ». Je dors ainsi presque une heure et demie avant qu’un mous­­tique ne vienne me piquer entre l’in­­dex et le majeur de la main droite, me tirant du sommeil. Je réus­­sis à me bros­­ser les dents, me laver la figure avec une sorte de savon jaunâtre pour les mains, et j’avale après cela trois barres de céréales. Quelqu’un pose un gobe­­let de café noir dans mon champ de vision, je le bois d’un trait. Je n’ai toujours pas de télé­­phone ou de Wi-Fi, mais je me résous malgré tout à partir en quête d’une histoire à racon­­ter. Lorsque la vie repren­­dra son cours, me dis-je, il vaudra mieux avoir quelque chose à propo­­ser à la rédac­­tion. Et c’est à ce moment-là que le pres­­sen­­ti­­ment que j’ai à l’aé­­ro­­port commence à se concré­­ti­­ser.

Carte illustrant le séisme qui a touché le Népal et certains de ses répliquesCrédits
Carte illus­­trant le séisme qui a touché le Népal et certains de ses répliques
Crédits

 Place du Darbâr

J’ima­­gine que peu de moments dans ma vie auront l’air aussi surréa­­liste que ce matin du 27 avril 2015, alors que je regarde sous mes pieds et me rends compte que j’ai grimpé au sommet d’une colline faite des décombres d’un site classé au patri­­moine mondial de l’UNESCO, complè­­te­­ment détruit. J’ai gravi le tas de bois tant bien que mal, afin d’avoir un point de vue privi­­lé­­gié pour prendre avec mon iPhone une photo des dégâts sur la place du Darbâr. N’ayant pas visité ce célèbre site touris­­tique lorsqu’il était encore intact, je ne me rendais pas compte que ces temples anciens occu­­paient quasi­­ment l’in­­té­­gra­­lité de la place avant d’être balayés. À présent, l’his­­toire est écrou­­lée devant moi : une rampe en bois teinte d’un rouge déli­­cat, et sculp­­tée en un genre de motif floral qui lui aurait valu une place au Metro­­po­­li­­tan Museum of Art, repose là, juste sous mes pieds. Je l’étu­­die avec une perplexité déta­­chée, comme dans un rêve, quand les choses ne semblent pas suivre la logique de notre monde habi­­tuel. Tout au long de ma jour­­née d’ex­­plo­­ra­­tion de Katman­­dou, les habi­­tants demeurent éton­­nam­­ment coopé­­ra­­tifs et amicaux. Voir les gens se serrer les coudes au milieu d’une telle tragé­­die est le genre de choses qui m’ont rendu humble au cours de ce voyage. J’étais en train de râler à cause d’un service télé­­pho­­nique lais­­sant à dési­­rer, alors que des gens ayant perdu tous leurs biens se mettaient en rang sans rous­­pé­­ter, à rire les uns avec les autres, faisant la queue pour rece­­voir leur ration de Dal chawal.

De nombreux monuments inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO sont désormais détruitsCrédits : Tina Walsberger
De nombreux monu­­ments inscrits au patri­­moine mondial de l’UNESCO sont désor­­mais détruits
Crédits : Tina Wals­­ber­­ger

Le nombre des centaines de personnes que j’ai d’abord vues dans les tentes ce matin-là semble avoir au moins triplé à la tombée de la nuit. Beau­­coup d’entre elles me racontent des histoires terribles à propos de toits qui s’af­­fais­­saient, avec un calme qui sonne­­rait faux s’il était décrit dans un roman. Autour de 21 h 30, une petite réplique secoue les tentes, provoquant de nouveaux hurle­­ments. À l’ex­­té­­rieur de l’An­­na­­purna, l’un des seuls hôtels de la ville encore doté du Wi-Fi, une jeune femme blanche, dont j’ap­­pren­­drais plus tard qu’elle était invi­­tée à un mariage qui n’a jamais eu lieu, crie dans un français gros­­sier et musi­­cal. « Je vous le promets, sincè­­re­­ment », lui répète quelqu’un en anglais, avec un fort accent indien. « Je vous promets que le pire est passé. » C’est peut-être vrai pour les riches et les étran­­gers, mais pour tous les autres, il est évident que la vie à Katman­­dou ne sera jamais plus comme avant. L’hé­­ri­­tage archi­­tec­­tu­­ral de la ville est en ruines, et avec lui une grande partie de l’in­­dus­­trie touris­­tique népa­­laise. Le nombre de morts que mes collègues et moi avons rapporté dans nos articles n’a cessé d’être révisé à la hausse, et ce pendant près de deux semaines.

D'anciens débris jonchent le solCrédits : Michael Edison Hayden
D’an­­ciens débris jonchent le sol
Crédits : Michael Edison Hayden

Ce matin du 28 avril, j’ai pour ambi­­tion d’al­­ler faire un repor­­tage sur l’Eve­­rest, où une avalanche a presque tout emporté sur son passage. Un homme travaillant à la récep­­tion de l’hô­­tel me dit que j’ai deux options pour m’y rendre : soit je peux prendre l’avion jusqu’à un plus petit aéro­­port et marcher pendant six jours, soit je peux louer un héli­­co­­ptère, ce qui me coûte­­rait près de 5 000 euros à cause de la pénu­­rie de carbu­­rant. N’ayant ni le temps ni le budget pour aucune de ces options, je me mets en quête d’un autre sujet sur lequel écrire. Je tombe sur un article du jour­­nal israé­­lien Haaretz, qui annonce l’ar­­ri­­vée des troupes israé­­liennes au Biren­­dra Mili­­tary Hospi­­tal, situé en péri­­phé­­rie de Katman­­dou. Comme si cela avait été ajouté après coup, l’ar­­ticle mentionne que l’hô­­pi­­tal accueille l’un des centres primaires de trau­­ma­­to­­lo­­gie du pays. C’est là que je dois me rendre.

 Racon­­ter l’hor­­reur

Je ne vois aucun autre jour­­na­­liste à Biren­­dra, ce que je vois, c’est l’hor­­reur. Je vois de jeunes adoles­­centes défi­­gu­­rées, une femme âgée dont les jambes sont à moitié arra­­chées à partir du genou, et un petit garçon qui hurle sans pouvoir s’ar­­rê­­ter. Du sang dégou­­line le long de son torse. Je suis aussi témoin d’actes incroya­­ble­­ment héroïques : des méde­­cins prêts à travailler pendant plusieurs jours sans dormir, et des soldats qui portent sur leurs épaules des enfants bles­­sés pour les emme­­ner dans de grandes tentes de secours vertes. Et quelque chose d’étrange m’ar­­rive à Biren­­dra. Pour la première fois lors d’un repor­­tage, je pleure. Lorsque je rencontre Ronisa – la jeune fille qui sera le person­­nage prin­­ci­­pal de mon histoire –, je suis inca­­pable de m’ima­­gi­­ner vivre ce qu’elle a enduré. Elle était dans une maison quand soudain, tout s’est effon­­dré sur elle. Sa famille entière a été tuée, et elle s’en est sortie avec seule­­ment quelques lésions internes. Elle aurait pu mourir elle aussi, ou avoir des dommages irré­­ver­­sibles au cerveau. Après avoir parlé au docteur, je marmonne quelque chose comme « merci beau­­coup », puis je sors prendre l’air. Je m’ar­­rête sous un arbre pour pleu­­rer. Le lende­­main, je paye un taxi pour m’em­­me­­ner dans le district rural de Sind­­hul­­pal­­chok, à envi­­ron 65 kilo­­mètres en dehors de Katman­­dou, là où Ronisa a été secou­­rue. À en juger par les bles­­sés que j’ai vus à Biren­­dra et qui viennent d’ici, j’ai certai­­ne­­ment trouvé mon histoire.

À deux reprises, j’ai été tenté de donner de l’argent à des gens, et de m’ar­­rê­­ter.

Néan­­moins, après une demi-heure de trajet, reflé­­tant le riche paysage monta­­gneux du pays, j’ai trop d’his­­toires à racon­­ter pour un article de quelques centaines de mots. Toutes les maisons sont détruites. De la plupart d’entre elles, il ne reste que des tas de brique jaune et des fils métal­­liques qui se tordent dans l’air comme des arbres stériles. En dessous de ces amas gisent des corps sans vie. Un bâti­­ment de la Western Union, le seul commerce d’ap­­pa­­rence moderne qui soit toujours debout, a entamé ce qui semble être une lente et inexo­­rable descente au bas d’une falaise. Aucun secou­­riste n’est venu jusqu’ici. Il n’y a personne pour appor­­ter de l’aide. À deux reprises, je suis tenté de donner de l’argent à des gens, de m’ar­­rê­­ter. L’éthique de cette démarche semble alors discu­­table, compte tenu de ma posi­­tion de jour­­na­­liste. Mais avec le recul, je me dis que cela aurait peut-être été la chose la plus louable que j’au­­rais pu accom­­plir durant mon séjour. Aujourd’­­hui cepen­­dant, l’his­­toire qui conti­­nue de me hanter est celle qui, au moment de mon repor­­tage, me semble la moins impor­­tante. En vérité, tout a commencé quand une personne vivant à Katman­­dou a posté une publi­­ca­­tion à propos d’un orphe­­li­­nat ayant été détruit dans le trem­­ble­­ment de terre sur le fil d’ac­­tua­­lité Face­­book d’Aa­­dya, ma femme. Cette personne disait qu’il était scan­­da­­leux que les enfants qui y vivaient soient assis là, à l’ex­­té­­rieur, sous la pluie, avec leurs vête­­ment sales et sans personne pour les proté­­ger, mis à part Dieu. Aadya m’en a informé alors que j’étais toujours en train de travailler sur mon article à propos de l’hô­­pi­­tal. Mon télé­­phone marchait enfin, et j’ai décidé de l’ap­­pe­­ler pour en parler. « — C’est juste que… je ne peux pas là, tout de suite. — Mais ce sont des orphe­­lins. Il faut que tu écrives un article sur eux. — Désolé, je ne sais pas… — Ils n’ont personne. »

Une longue fissure au milieu de la routeCrédits : Krish Dulal
Une longue fissure au milieu de la route
Crédits : Krish Dulal

Lorsque je me rends à l’or­­phe­­li­­nat, le jeudi 30 avril, pour rédi­­ger mon dernier article, il est loin d’être dans un état aussi lamen­­table que la plupart des autres bâti­­ments que j’ai vus au Népal, et tous les orphe­­lins sont sains et saufs. L’édi­­fice, gigan­­tesque, a des airs de palais. Il était lié à la famille royale du Népal, et a tout de même été suffi­­sam­­ment endom­­magé pour être désor­­mais inha­­bi­­table. La plupart des 135 enfants qui y rési­­daient, surtout les tout petits et les filles, ont été emme­­nés vers un autre orphe­­li­­nat, qui est à présent large­­ment surpeu­­plé. Jusque-là, la situa­­tion n’a rien de terri­­fiant. Cepen­­dant, dix-sept adoles­­cents, des garçons, sont en train de dormir dehors, dans le garage d’un bâti­­ment offi­­ciel. Ils sont sales, presque dévê­­tus, frigo­­ri­­fiés et sans abris. C’est une bien triste image, et le genre d’his­­toire qui mérite qu’on la raconte. La première chose qui me choque dans cet orphe­­li­­nat n’a abso­­lu­­ment rien à voir avec le trem­­ble­­ment de terre. En faisant des recherches, j’ap­­prends que deux hommes qui travaillaient ici ont été condam­­nés en décembre 2014 pour viol répété et agres­­sion sexuelle sur des jeunes filles aveugles et autistes. Tous les jours, ces types se soûlaient avec de l’al­­cool frelaté et se prenaient pour des acteurs de Bolly­­wood avant d’abu­­ser de ces enfants sans défense. Cette seule pensée me rend malade et me met hors de moi. À côté de cette histoire, tout le reste me semble presque désuet. Et puis il y a ce garçon de 11 ans, Sagar, dont j’ai fina­­le­­ment dressé le portrait dans mon article. Lorsque je termine l’en­­tre­­tien avec les garçons dans le garage, Sagar me suit dehors et attrape mon avant-bras pendant que je marche. Et quand je dis que ce petit garçon attrape mon avant-bras, c’est qu’il s’ac­­croche vrai­­ment et qu’il m’en­­serre aussi fort que possible. C’est un acte déses­­péré, une façon de me dire : « S’il vous plaît, emme­­nez-moi avec vous, ne me lais­­sez pas ici. »

Place Durbar, beaucoup de bâtiments étaient âgés de plus de cent ansCrédits : Michael Edison Hayden
Place Durbar, beau­­coup de bâti­­ments étaient âgés de plus de cent ans
Crédits : Michael Edison Hayden

Il conti­­nuer à marcher avec moi comme cela, enser­­rant mon avant-bras avec toute la force dont ses petites mains tendres sont capables, sur au moins quinze mètres. Bien­­tôt, le chemin menant à la sortie s’étré­­cit jusqu’à n’être plus qu’une bande de verdure clair­­se­­mée, longeant une cana­­li­­sa­­tion, juste assez large pour lais­­ser passer une personne. Quand nous attei­­gnons cet endroit, il serre mon avant-bras une dernière fois puis, tout douce­­ment, à contrecœur, relâche sa prise. Quand je me retourne, Sagar est toujours là où je l’ai quitté – il me regarde de ses yeux lourds et noirs.

~

Le lende­­main, je suis rentré à Bombay, et je me sens diffé­rent depuis. D’ailleurs, l’autre jour, j’ai heurté par acci­dent un taxi qui roulait. Le soir, quand je suis sorti faire mon footing au parc de Maiden, derrière mon appar­­te­­ment, je me suis arrêté pour faire une pause. Et je vous promets que j’ai senti le toucher invi­­sible des doigts d’un enfant sur mon avant-bras, à l’en­­droit même où Sagar m’avait attrapé jeudi dernier au garage. Cela m’a fait penser au syndrome du membre fantôme que décrivent les patients ampu­­tés. Sagar était là. Pendant ne serait-ce qu’un instant, il était avec moi. J’ai le senti­­ment que je conti­­nue­­rai encore long­­temps à sentir ses doigts sur mon avant-bras de temps à autre. Peut-être que ma femme et moi-même lui enver­­rons de nouveaux vête­­ments ou des jouets, et qu’il s’en ira. Peut-être qu’é­­crire ceci est le premier pas que je dois faire pour me pardon­­ner d’être revenu chez moi, alors que lui est resté là-bas. Peut-être que c’est là ma première tenta­­tive pour lui deman­­der de bien vouloir me lais­­ser partir.


Traduit par Anas­­ta­­siya Reznik et Marine Bonni­­chon d’après l’ar­­ticle « After­­shocks », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Vue du mont Everest.
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