par Ulyces | 0 min | 11 mars 2015

Le 7 mars 1965 eut lieu l’une des trois marches de Selma à Mont­­go­­mery, qui jalon­­nèrent la lutte pour les droits civiques aux États-Unis et marquèrent le point culmi­­nant du mouve­­ment pour le droit de vote. Ce jour-là, six cents défen­­seurs des droits civiques quit­­tèrent Selma pour une marche paci­­fique, en signe de protes­­ta­­tion. Quelques kilo­­mètres plus loin, sur le pont Edmond Pettus, la police les atten­­dait. Les mani­­fes­­tants furent bruta­­le­­ment repous­­sés par les agents armés, et ce dimanche est depuis connu sous le nom de Bloody Sunday.

Le 7 mars 2015, cinquante ans après ces événe­­ments tragiques, le président Barack Obama s’est rendu sur les lieux, en Alabama, pour adres­­ser à ses conci­­toyens un discours dont voici la traduc­­tion inté­­grale.

Suivre l’un de ses héros est un honneur rare dans une vie. Et John Lewis est un de mes héros. Je dois à présent m’ima­­gi­­ner qu’il y a cinquante ans, le jeune John Lewis s’est réveillé un matin et s’est rendu à la Brown Chapel de Selma. Ce jour-là, il ne pensait pas faire preuve d’hé­­roïsme. Ce jour-là, il ne pouvait guère s’ima­­gi­­ner ce qui allait se dérou­­ler. Des jeunes gens s’af­­fai­­raient dans le coin, affu­­blés de sacs à dos et de sacs de couchage. Les vété­­rans du mouve­­ment entraî­­naient les nouveaux venus aux tactiques de non-violence. Ils leur ensei­­gnaient la bonne façon de se défendre face aux attaques. Un méde­­cin leur décri­­vait les effets du gaz lacry­­mo­­gène sur le corps humain, pendant que les mani­­fes­­tants gribouillaient sur papier des instruc­­tions pour contac­­ter leurs proches. L’air était étouf­­fant, saturé de doutes et de la crainte de ce qui allait adve­­nir. Ils se rassé­­ré­­naient en chan­­tant le dernier vers de l’hymne de Civilla D. Martin, « God Will Take Care of You » :

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John Lewis

« Qu’im­­porte l’épreuve, Dieu pren­­dra soin de toi ; Toi qui est las, repose sur Sa poitrine, Dieu pren­­dra soin de toi. » Après qu’il eût glissé dans son sac à dos une pomme, une brosse à dents et un livre sur l’art de gouver­­ner – le strict néces­­saire pour une nuit à passer derrière les barreaux –, John Lewis les a guidés hors de l’église. Ils avaient pour mission de chan­­ger l’Amé­­rique. Président Bush, Mme Bush, gouver­­neur Bent­­ley, maire Evans, Mme Sewell, abbé Strong, membres du Congrès, élus, fantas­­sins, amis, conci­­toyens : Comme John l’a remarqué, il existe certains lieux, certaines heures où l’on a décidé du destin de l’Amé­­rique. Beau­­coup sont les sites de batailles : Lexing­­ton et Concord, Appo­­mat­­tox, Gettys­­burg. Ces autres endroits symbo­­lisent l’au­­dace du carac­­tère améri­­cain : l’In­­de­­pen­­dence Hall, Seneca Falls, Kitty Hawk, cap Cana­­ve­­ral. Selma fait partie de ces endroits. Lors d’un après-midi, il y a cinquante ans, les turbu­­lences de l’his­­toire améri­­caine – de la cica­­trice de l’es­­cla­­vage à l’an­­goisse de la guerre civile, du joug de la ségré­­ga­­tion à la tyran­­nie des lois Jim Crow, la mort de quatre jeunes filles à Birmin­­gham, ainsi que le rêve d’un pasteur baptiste –, tous ces événe­­ments se sont réunis sur ce pont. Il ne s’agis­­sait pas d’un affron­­te­­ment d’ar­­mées, mais d’un affron­­te­­ment de volon­­tés. Il s’agis­­sait d’une lutte pour déci­­der de ce qu’é­­tait véri­­ta­­ble­­ment l’Amé­­rique. Et grâce à des hommes et femmes comme John Lewis, Joseph Lowery, Hosea Williams, Amelia Boyn­­ton, Diane Nash, Ralph Aber­­na­­thy, C.T. Vivian, Andrew Young, Fred Shut­t­les­­worth, Martin Luther King Jr et beau­­coup d’autres, l’idée d’une Amérique juste, équi­­table, ouverte et géné­­reuse a fina­­le­­ment triom­­phé. Comme nous le montre le paysage que dessine l’his­­toire des États-Unis, nous ne pouvons pas exami­­ner isolé­­ment ce moment. La marche de Selma s’ins­­cri­­vait dans une épopée bien plus vaste, s’éten­­dant sur plusieurs géné­­ra­­tions. Et ceux qui l’ont menée font à présent partie d’une longue lignée de héros. Nous nous sommes réunis en ce lieu pour les célé­­brer. Nous sommes ici aujourd’­­hui pour rendre hommage au courage d’Amé­­ri­­cains ordi­­naires prêts à endu­­rer les coups de matraque et cent autres coups, des gaz lacry­­mo­­gènes aux piéti­­ne­­ments des sabots. Le courage d ces hommes et de ces femmes, qui malgré le sang répandu et les os brisés, sont restés fidèles à leur étoile polaire et ont conti­­nué à marcher pour la justice. Ils ont agi selon les Saintes Écri­­tures : « Soyez joyeux dans l’es­­pé­­rance, patients dans la détresse, persé­­vé­­rants dans la prière. » Et dans les jours à venir, ils y sont retour­­nés, encore et encore. Quand les trom­­pettes ont résonné, les gens sont venus – noirs et blancs, jeunes et vieux, chré­­tiens et juifs, ils agitaient tous le drapeau améri­­cain et chan­­taient les mêmes hymnes de foi et d’es­­pé­­rance. Un jour­­na­­liste blanc, Bill Plante, qui couvrait les marches à l’époque et qui est parmi nous aujourd’­­hui, a déclaré avec malice que plus il y avait de blancs, plus le chant sonnait faux… Mais aux oreilles de ceux qui défi­­laient, ces vieux morceaux de gospel n’ont jamais été si mélo­­dieux.

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Bloody Sunday

Avec le temps, leurs chants se sont élevés et ont touché le président John­­son. Il leur a envoyé des renforts, puis s’est adressé à la nation et s’est fait l’écho de leur mission, pour que les États-Unis et le monde entier l’en­­tende : « Nous triom­­phe­­rons. » Par quelle foi prodi­­gieuse ces hommes et ces femmes étaient portés ! Foi en Dieu, mais aussi foi en l’Amé­­rique. Les Améri­­cains qui ont traversé ce pont n’étaient pas impres­­sion­­nants par leur force physique. Mais ils ont donné du courage à des millions de leurs conci­­toyens. Ils n’étaient pas élus, mais ils ont soulevé une nation. Ils défi­­laient pour ceux qui ont enduré pendant des siècles des actes de violence brutaux, d’in­­nom­­brables affronts quoti­­diens… mais ils ne récla­­maient pas un trai­­te­­ment spécial, ils dési­­raient simple­­ment être trai­­tés comme on le leur avait promis près d’un siècle plus tôt. Ce qu’ils ont accom­­pli ici se réper­­cu­­tera à travers les âges. Non pas parce que le chan­­ge­­ment qu’ils ont conquis était prédes­­tiné, non pas parce que leur victoire était totale, mais parce qu’ils ont prouvé qu’il était possible de chan­­ger les choses sans violence, et que l’amour et l’es­­pé­­rance pouvaient l’em­­por­­ter sur la haine.

À l’oc­­ca­­sion de la commé­­mo­­ra­­tion de leur triomphe, nous nous devons de nous rappe­­ler qu’à l’époque, de nombreux hommes et femmes au pouvoir ont condamné ces marches au lieu de les encen­­ser. En ce temps-là, on les taxait de « commu­­nistes », de « sang-mêlés », d’ « agita­­teurs », de « dégé­­né­­rés sexuels et moraux », et pire encore – on les appe­­lait par tous les noms, sauf ceux que leur avaient donné leurs parents. On doutait de leur foi. On menaçait leurs vies. On contes­­tait leur patrio­­tisme. Et pour­­tant, qu’y a-t-il de plus améri­­cain que ce qui s’est produit dans ces lieux ? Qu’est-ce qui pour­­rait plus profon­­dé­­ment justi­­fier cette idée de l’Amé­­rique qu’un humble peuple : les anonymes, les oppri­­més, les rêveurs qui n’oc­­cupent pas de hautes fonc­­tions, qui ne sont nés ni dans la richesse, ni dans le privi­­lège, qui n’ont pas une tradi­­tion reli­­gieuse mais plusieurs, et qui s’unissent pour façon­­ner le cours de l’his­­toire de leur pays ?

Cet instinct de liberté a incité ces jeunes hommes et ces jeunes femmes à reprendre le flam­­beau et traver­­ser ce pont.

Comment peut-on mieux expri­­mer sa foi en l’Amé­­rique et l’ex­­pé­­rience qu’elle repré­­sente qu’en agis­­sant ainsi ? Quelle plus grande forme de patrio­­tisme existe-t-il que de croire que l’Amé­­rique n’est pas encore termi­­née ? Que nous sommes assez forts pour nous auto-critiquer ? Que chaque géné­­ra­­tion peut voir les imper­­fec­­tions de la précé­­dente et déci­­der qu’il est en notre pouvoir de refondre cette nation pour coller au plus près de nos idéaux les plus élevés ? Voilà pourquoi Selma ne fait pas figure d’ex­­cep­­tion dans l’ex­­pé­­rience améri­­caine. Voilà pourquoi il ne s’agit pas d’un musée ou d’un monu­­ment statique à obser­­ver à une distance confor­­table. Il s’agit plutôt de la mani­­fes­­ta­­tion d’une croyance venant de nos docu­­ments fonda­­teurs : « Nous, le Peuple des États-Unis… en vue de former une Union plus parfaite. » (Préam­­bule de la Cons­­ti­­tu­­tion des États-Unis, ndt) « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les véri­­tés suivantes : tous les hommes sont créés égaux. » (Décla­­ra­­tion d’in­­dé­­pen­­dance des États-Unis, ndt) Ce ne sont pas que des mots. Ce sont des paroles vivantes, un appel à l’ac­­tion, un plan détaillé qui mène à la citoyen­­neté. Ces mots insistent sur le fait que des hommes et des femmes libres sont capables de mode­­ler notre desti­­née. Pour des fonda­­teurs comme Frank­­lin et Jeffer­­son, des chefs comme Lincoln et Roose­­velt, le succès de notre expé­­rience de self-govern­­ment repo­­sait sur la parti­­ci­­pa­­tion de tous nos conci­­toyens à ce grand projet. Et c’est ce que nous célé­­brons aujourd’­­hui à Selma. Ces idées ont poussé le mouve­­ment se rassem­­bler, une étape dans notre long chemi­­ne­­ment vers la liberté. Cet instinct de liberté a incité ces jeunes hommes et ces jeunes femmes à reprendre le flam­­beau et traver­­ser ce pont. Ce même instinct a aidé les patriotes à choi­­sir la révo­­lu­­tion plutôt que la tyran­­nie. Il a amené ici les immi­­grants d’au-delà des océans et du Rio Grande. Il a poussé les femmes à tendre la main vers les urnes et les ouvriers à s’or­­ga­­ni­­ser dans la lutte contre l’injus­­tice de leurs situa­­tions. Cet instinct nous a conduits à plan­­ter notre drapeau sur Iwo Jima et à la surface de la lune. Cette idée a été émise par des géné­­ra­­tions de citoyens convain­­cues que l’Amé­­rique est en constante évolu­­tion, persua­­dées qu’ai­­mer leur pays ne s’ar­­rête pas à en chan­­ter ses louanges ou éviter les véri­­tés déran­­geantes. Les boule­­ver­­se­­ments occa­­sion­­nels sont néces­­saires, la volonté de défendre ce qui est juste, de rema­­nier le statu quo. Voilà ce qu’est l’Amé­­rique.

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Marche de soutien aux événe­­ments de Selma

Voilà ce qui nous rend uniques, ce qui conso­­lide notre répu­­ta­­tion en tant que symbole d’op­­por­­tu­­ni­­tés. Les jeunes d’au-delà du rideau de fer ont entendu parler de ce qui s’est passé à Selma et ont abattu ce mur. Les jeunes de Soweto ont écouté Bobby Kennedy parler de vagues d’es­­poir et ont fini par bannir le fléau de l’apar­­theid. Les jeunes de Birma­­nie ont préféré être envoyés en prison plutôt que de se soumettre au régime mili­­taire. Ils ont vu ce qu’a­­vait fait John Lewis. Des rues de Tunis à Maidan en Ukraine, cette géné­­ra­­tion de jeunes peut tirer sa force de ces lieux, où des gens impuis­­sants sont parve­­nus à chan­­ger la face de la plus grande puis­­sance du monde et poussé leurs chefs à étendre les fron­­tières de la liberté. Ils ont vu cette idée se maté­­ria­­li­­ser ici, à Selma, en Alabama. Ils ont vu cette idée se mani­­fes­­ter d’elle-même ici, aux États-Unis. Grâce à des campagnes comme celle-ci, le Voting Rights Act a été adopté. Les barrières poli­­tiques, écono­­miques et sociales sont tombées. Et le chan­­ge­­ment que ces hommes et ces femmes ont provoqué est encore visible de nos jours : des Afro-Améri­­cains dirigent des salles de confé­­rence, siègent dans les tribu­­naux, sont élus pour repré­­sen­­ter petites et grandes villes. Du Caucus noir du Congrès au Bureau ovale. Grâce à ce qu’ils ont accom­­pli, des portes sur de nouvelles pers­­pec­­tives se sont ouvertes non seule­­ment pour le peuple noir, mais pour chaque citoyen améri­­cain. Les femmes ont emprunté ces portes. Les Latino-Améri­­cains ont emprunté ces portes. Les Asio-Améri­­cains, les Améri­­cains homo­­sexuels, les Améri­­cains handi­­ca­­pés ; ils ont tous emprunté ces portes. Leurs efforts ont donné au Sud tout entier l’oc­­ca­­sion de se redres­­ser, non pas en réaf­­fir­­mant le passé, mais en le trans­­cen­­dant. « Quel exploit ! » dirait peut-être Martin Luther King à ce sujet. Nous avons une dette solen­­nelle envers eux. Ce qui nous mène à cette ques­­tion : comment pour­­rions-nous la rembour­­ser ?

Tout d’abord, il nous faut recon­­naître qu’un seul jour de commé­­mo­­ra­­tion, aussi spécial soit-il, n’est pas assez. Si Selma nous a ensei­­gné une chose, c’est que nous ne devons jamais cesser d’évo­­luer. L’ex­­pé­­rience améri­­caine en matière de self-govern­­ment donne du travail et un but à chaque géné­­ra­­tion. Selma nous enseigne aussi que pour passer à l’ac­­tion, nous devons nous dépar­­tir de notre cynisme. Lorsqu’il est ques­­tion d’une quête de justice, nous ne pouvons nous permettre ni suffi­­sance, ni déses­­poir.

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Martin Luther King

Cette semaine encore, on m’a demandé si le rapport du minis­­tère de la Justice de Fergu­­son prou­­vait, en ce qui concerne les origines ethniques, que peu de choses ont changé dans ce pays. J’ai bien compris le sens de cette ques­­tion : ce que révèle ce rapport se produit malheu­­reu­­se­­ment trop souvent. Ces genres d’abus et de mépris envers les citoyens ne sont pas sans rappe­­ler ceux qui ont donné nais­­sance au Mouve­­ment des droits civiques. Mais quand on dit que rien n’a changé, je ne suis pas d’ac­­cord. Les mani­­fes­­ta­­tions de Fergu­­son n’étaient peut-être pas uniques, mais ce n’est plus endé­­mique. Ce n’est plus sanc­­tionné par la loi ou la coutume. Avant le Mouve­­ment des droits civiques, je vous assure que ça l’était. Nous ne rendons pas service à la cause de la justice en insi­­nuant que les préju­­gés et la discri­­mi­­na­­tion sont immuables, et que la divi­­sion ethnique est inhé­­rente aux États-Unis. Si vous pensez que rien n’a changé au cours de ces cinquante dernières années, deman­­dez aux personnes qui habi­­taient Selma, Chicago ou Los Angeles dans les années 1950. Deman­­dez aux femmes PDG qui n’au­­raient autre­­fois pas pu viser plus haut qu’un poste de secré­­taire. Deman­­dez à vos amis homo­­sexuels s’il est plus facile de s’as­­su­­mer et d’en être fier aujourd’­­hui aux États-Unis qu’il y a trente ans. Déni­­grer cette évolu­­tion des menta­­li­­tés, cet avan­­ce­­ment si chère­­ment acquis, serait comme nous dépos­­sé­­der de notre capa­­cité et de la respon­­sa­­bi­­lité qui nous incombe de faire de tout ce qui est en notre pouvoir pour rendre l’Amé­­rique meilleure. Bien sûr, suggé­­rer que Fergu­­son est un inci­dent isolé serait une erreur, tout comme de croire que toute trace de racisme a été bannie, que la mission des hommes et femmes de Selma est à présent accom­­plie, et que les tensions ethniques qui subsistent sont dues à ceux qui jouent ce jeu à leurs propres fins. Nous n’avons pas besoin du rapport de Fergu­­son pour savoir que c’est faux. Il nous faut simple­­ment ouvrir nos yeux, nos oreilles et nos cœurs pour réali­­ser que l’his­­toire ethnique de cette nation a encore une influence sur chacun. Nous savons que la marche n’est pas encore termi­­née. Nous savons que la course vers l’éga­­lité n’est pas encore gagnée. Nous savons que pour atteindre cette desti­­na­­tion bénie où chacun d’entre nous sera jugé selon la valeur de son carac­­tère, il nous faut admettre et regar­­der la vérité en face. « Nous sommes capables de porter un lourd fardeau », écri­­vit jadis James Bald­­win, « dès que nous réali­­sons que ce fardeau est la réalité et que nous parve­­nons à y faire face. » Il n’y a en réalité rien que les États-Unis ne puissent affron­­ter si nous regar­­dons les problèmes en face. Cela néces­­site que tous les Améri­­cains fassent des efforts, tous. Ce ne sont pas qu’aux blancs d’en faire. Ce ne sont pas qu’aux noirs non plus. Si nous voulons faire honneur au courage de ceux qui ont défilé ce jour-là, nous devons tous nous empa­­rer de la même imagi­­na­­tion morale qu’eux. Nous devons tous ressen­­tir l’ur­­gence extrême du présent. Nous devons recon­­naître, comme ils l’ont fait avant nous, que le chan­­ge­­ment dépend de nos actions, de nos atti­­tudes et de ce que nous ensei­­gnons à nos enfants. Si nous faisons ces efforts, aussi diffi­­ciles qu’ils puissent paraître parfois, nous pouvons promul­­guer des lois, agiter les consciences et parve­­nir à un consen­­sus.

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Mani­­fes­­ta­­tions de Fergu­­son, août 2014

Si nous réali­­sons ces efforts, nous pouvons nous assu­­rer que notre système de justice pénale desserve tous les citoyens et non pas qu’une mino­­rité d’entre eux. Ensemble, nous pouvons rehaus­­ser le niveau de confiance mutuelle sur laquelle le main­­tien de l’ordre est basé ; l’idée que les agents de police sont des membres de la commu­­nauté qui risquent leurs vies pour la proté­­ger. Les citoyens de Fergu­­son, de New York, de Cleve­­land dési­rent tous la même chose que les jeunes qui ont défilé cinquante ans plus tôt à Selma : la protec­­tion de la loi. Ensemble, nous pouvons nous occu­­per des condam­­na­­tions injustes et des prisons surpeu­­plées, ainsi que des circons­­tances qui privent trop de garçons de pouvoir deve­­nir des hommes, qui privent la nation de trop d’hommes qui auraient été de bons pères, de bons travailleurs, et de bons voisins. Au prix de ces efforts, nous pouvons faire recu­­ler la pauvreté et les obstacles aux oppor­­tu­­ni­­tés. Les Améri­­cains n’ac­­ceptent pas de faire monter n’im­­porte qui dans leur voiture, non plus qu’ils ne croient en l’éga­­lité des résul­­tats. Mais nous comp­­tons sur l’éga­­lité des chances. Et si nous le pensons vrai­­ment, si ce n’est pas qu’un inté­­rêt de façade, si c’est vrai­­ment là ce que nous voulons et que nous sommes prêts à nous sacri­­fier pour cette égalité, alors oui, nous pouvons nous assu­­rer d’of­­frir à chaque enfant une éduca­­tion qui convient à ce nouveau siècle. Nous pouvons permettre aux enfants d’ac­qué­­rir les compé­­tences dont ils ont besoin, d’étendre leurs imagi­­na­­tions et leurs visions du monde. Nous pouvons nous assu­­rer que chaque personne souhai­­tant travailler puisse ressen­­tir la dignité que confère un emploi, une rému­­né­­ra­­tion équi­­table, faire entendre sa voix, et gravir les éche­­lons qui mènent à une vie plus confor­­table. Grâce à ces efforts, nous pouvons proté­­ger le fonde­­ment de notre démo­­cra­­tie pour laquelle tant de personnes ont défilé sur ce pont – et qui est le droit de vote. De nos jours, en 2015, cinquante ans après Selma, il existe des lois dans ce pays qui font en sorte que certains citoyens aient plus de diffi­­cul­­tés à voter. Au moment où nous parlons, d’autres lois du même genre sont propo­­sées. Pendant ce temps-là, le Voting Rights Act, abou­­tis­­se­­ment de tant de sang, de sueur et de larmes versés, résul­­tat de tant de sacri­­fices face aux violences gratuites, ce Voting Rights Act est affai­­bli, et son futur est soumis aux rancœurs poli­­tiques.

Comment est-ce possible ? Le Voting Rights Act était une des plus belles réus­­sites de notre démo­­cra­­tie, le résul­­tat d’ef­­forts communs entre répu­­bli­­cains et démo­­crates. Le président Reagan a signé son renou­­vel­­le­­ment lorsqu’il était en fonc­­tion. Le président George W. Bush a signé son renou­­vel­­le­­ment lorsqu’il était en fonc­­tion. Cent membres du Congrès sont présents aujourd’­­hui pour hono­­rer ceux qui étaient prêts à mourir pour le droit de le proté­­ger. Si nous voulons vrai­­ment marquer ce jour, permet­­tons à ces cent personnes de retour­­ner à Washing­­ton et de réunir quatre cents membres de plus. Ensemble, ils peuvent s’en­­ga­­ger à restau­­rer cette loi, cette année. C’est de cette façon que nous ferons honneur à ceux qui se sont tenus sur ce pont.

Vous qui défi­­liez sur ce pont, tant de choses ont changé en cinquante ans.

Bien sûr, notre démo­­cra­­tie ne dépend pas unique­­ment du Congrès, des tribu­­naux, ou même du président. Si chaque nouvelle loi visant à empê­­cher les gens de voter était inva­­li­­dée aujourd’­­hui, nous aurions toujours, ici aux États-Unis, un des taux de parti­­ci­­pa­­tion aux élec­­tions les plus faibles parmi les peuples libres. Il y a cinquante ans, vous inscrire sur les listes élec­­to­­rales de Selma, et plus géné­­ra­­le­­ment dans le Sud, était aussi compliqué que de devi­­ner le nombre de bonbons dans un bocal ou le nombre de bulles sur un savon en pain. Vous risquiez votre dignité, et parfois votre vie. Quelle est notre excuse aujourd’­­hui pour ne pas voter ? Pourquoi renonçons-nous si natu­­rel­­le­­ment au droit pour lequel tant de gens se sont battus ? Pourquoi délègue-t-on si faci­­le­­ment notre pouvoir et notre voix, qui pour­­raient pour­­tant aider à façon­­ner l’ave­­nir ? Pourquoi désigne-t-on quelqu’un d’autre alors que nous pour­­rions nous-même prendre le temps de nous rendre aux bureaux de vote ? Nous délé­­guons notre pouvoir. Vous qui défi­­liez sur ce pont, tant de choses ont changé en cinquante ans. Nous avons subi la guerre et façonné la paix. Nous avons été les témoins de merveilles tech­­no­­lo­­giques qui ont touché chaque aspect de nos vies. Nous prenons pour acquis le confort que nos parents avaient à peine imaginé. Mais ce qui n’a pas changé, c’est l’im­­pé­­ra­­tif de la citoyen­­neté : l’en­­thou­­siasme d’un diacre de 26 ans, ou d’un pasteur unita­­rien, ou d’une jeune mère de cinq enfants qui aiment tant leur pays qu’ils décident de tout risquer pour réali­­ser sa promesse. Voilà ce que signi­­fie aimer l’Amé­­rique. Voilà ce que signi­­fie croire en l’Amé­­rique. Voilà ce qu’on veut dire quand on dit que l’Amé­­rique est excep­­tion­­nelle. Nous sommes nés d’un chan­­ge­­ment. Nous avons mis fin aux anciennes aris­­to­­cra­­ties, nos droits ne nous viennent plus de la lignée de laquelle on vient, mais nous sommes doués par le Créa­­teur de certains droits inalié­­nables. Nous garan­­tis­­sons nos droits et nos respon­­sa­­bi­­li­­tés par un système de self-govern­­ment du peuple, par le peuple et pour le peuple. C’est pour cela que nous nous dispu­­tons et que nous luttons avec tant de passion et de convic­­tion, car nous savons que nous efforts comptent. Nous savons que l’Amé­­rique est ce que nous en faisons.

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Regar­­dez notre histoire. Nous sommes Lewis et Clark, nous sommes Saca­­ga­­wea, ces pion­­niers qui ont bravé l’in­­connu, suivis par une troupe de fermiers, de mineurs, d’en­­tre­­pre­­neurs et de marchands ambu­­lants. Voilà dans quel esprit nous nous trou­­vons. Voilà qui nous sommes. Nous sommes Sojour­­ner Truth et Fannie Lou Hamer, ces femmes qui en ont accom­­pli autant que n’im­­porte quel homme et bien plus encore. Nous sommes Susan B. Anthony qui a secoué le système jusqu’à ce que la loi reflète la vérité. Voilà notre carac­­tère.

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Sojour­­ner Truth

Nous sommes les immi­­grants qui ont voyagé clan­­des­­ti­­ne­­ment par bateau pour atteindre ces côtes, ces popu­­la­­tions entas­­sées aspi­­rant à vivre libres – les survi­­vants de la Shoah, les trans­­fuges sovié­­tiques, les garçons perdus du Soudan. Nous sommes les achar­­nés plein d’es­­poir qui ont traversé le Rio Grande car ils voulaient offrir à leurs enfants une vie meilleure. Voilà comment nous sommes arri­­vés où nous sommes aujourd’­­hui. Nous sommes les esclaves qui ont construit la maison blanche et déve­­loppé l’éco­­no­­mie du Sud. Nous sommes les cow-boys qui ont décou­­vert l’Ouest, et les innom­­brables ouvriers qui ont posé des rails, bâti des gratte-ciels et se sont syndiqués pour défendre leurs droits. Nous sommes les soldats qui ont combattu pour libé­­rer un conti­nent. Et nous sommes les Tuske­­gee Airmen et les « code talkers » navajos, nous sommes les Nippo-Améri­­cains qui ont défendu ce pays alors même que leurs propres liber­­tés avaient été niées. Nous sommes les pompiers qui se sont préci­­pi­­tés dans ces tours lors des attaques du 11 septembre, les volon­­taires qui se sont enrô­­lés pour aller combattre en Afgha­­nis­­tan et en Irak. Nous sommes les Améri­­cains homo­­sexuels dont le sang a coulé dans les rues de San Fran­­cisco et New York, le même sang qui a coulé sous ce pont. Nous sommes les conteurs, les écri­­vains, les poètes, les artistes qui abhorrent l’injus­­tice et méprisent l’hy­­po­­cri­­sie, qui donnent une voix à ceux qui n’en ont pas, qui disent les véri­­tés qui ont besoin d’être dites. Nous sommes les inven­­teurs du gospel, du jazz et du blues, de la blue­­grass et de la coun­­try, du hip-hop et du rock’n’­­roll, de nos propres sons, celui des douces tris­­tesses et des joies sans fin de la liberté. Nous sommes Jackie Robin­­son, méprisé, frappé à la tête avec des clous et des massues, mais parve­­nant tout de même à enchaî­­ner les home runs lors des World Series. Nous sommes le peuple que décri­­vait Lang­s­ton Hughes, celui qui « construit ses temples pour demain, aussi solides que possible ». Nous sommes le peuple que décri­­vait Emer­­son, celui qui, « au nom de la vérité de l’hon­­neur, se tient droit et peut souf­­frir long­­temps », nous sommes ceux qui « ne sont jamais fati­­gués, si tant est que nous puis­­sions voir au loin ». Voilà ce qu’est l’Amé­­rique. Pas des photos d’agence, une histoire peinte à la bombe de pein­­ture ou de médiocres tenta­­tives de défi­­nir certains d’entre nous comme plus Améri­­cains que d’autres. Nous respec­­tons le passé, mais nous ne sommes pas nostal­­giques. Nous n’avons pas peur de l’ave­­nir, nous le saisis­­sons. L’Amé­­rique n’est pas une chose fragile. Pour para­­phra­­ser Whit­­man, nous sommes un vaste terri­­toire, accueillant des multi­­tudes. Nous sommes tapa­­geurs, éclec­­tiques, pleins d’éner­­gie et perpé­­tuel­­le­­ment jeunes en esprit. C’est pour cela que quelqu’un comme John Lewis, à l’âge ô combien avancé de 25 ans a pu mener une si grande mani­­fes­­ta­­tion. Et c’est cela que tous les jeunes ici aujourd’­­hui ou qui écoutent ce discours aux quatre coins du pays doivent rete­­nir de ce jour. Vous êtes l’Amé­­rique. Celle qui n’est pas contrainte par l’ha­­bi­­tude et les conven­­tions. Celle qui n’est pas écra­­sée par ce qui est, parce qu’elle est prête à faire ce qui doit être. Car partout dans ce pays, des premiers pas doivent être faits, de nouveaux terri­­toires doivent être conquis, de nouveaux ponts doivent être fran­­chis. Et c’est vous, les jeunes qui ne connaissent pas la peur, la géné­­ra­­tion la plus éduquée et la plus diverse qu’a connu notre histoire, c’est vous que la nation attend de suivre.

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Le pont Edmund Pettus

Car Selma nous a montré que l’Amé­­rique n’est pas le projet d’une seule personne. Car le plus puis­­sant des mots de notre démo­­cra­­tie est « Nous ». « Nous, le Peuple. » « Nous parvien­­drons à faire face. » « Oui, nous pouvons. » Ce mot, personne ne le possède. Il appar­­tient à tous. Oh, quelle mission glorieuse nous a-t-on confiée, de tenter d’amé­­lio­­rer jour après jour ce grand pays qui est le nôtre. Cinquante ans après le Bloody Sunday, notre marche n’est pas encore arri­­vée à son terme, mais nous sommes de plus en plus proches de notre but. 239 ans après la fonda­­tion de cette nation, notre union n’est pas encore parfaite, mais nous sommes de plus en plus proches de notre but. Notre tâche est plus simple car on a déjà parcouru les premiers kilo­­mètres. On nous a déjà fait traver­­ser ce pont. Quand la route semble trop dure, quand la torche qu’on nous a trans­­mise semble trop lourde, nous devons nous rappe­­ler de ces premiers voya­­geurs, et suivre leur exemple nous rendra plus fort. Et nous nous souvien­­drons ardem­­ment des mots du prophète Isaïe : « Ceux qui comptent sur l’Éter­­nel renou­­vellent leur force. Ils prennent leur envol comme les aigles. Ils courent sans s’épui­­ser, ils marchent sans se fati­­guer. » Nous hono­­rons ceux qui ont marché pour que nous puis­­sions courir. Nous devons courir pour que nos enfants puissent voler. Et nous ne fati­­gue­­rons pas. Car nous croyons en la puis­­sance d’un Dieu formi­­dable et nous croyons en la promesse sacrée de ce pays. Puisse-t-il bénir ces guer­­riers de la justice qui ne sont plus des nôtres et bénir les États-Unis d’Amé­­rique. Merci.


Traduit de l’an­­glais par Estelle Sohier. Couver­­ture : Le co-fonda­­teur du Mouve­­ment des droits civiques Ralph David Aber­­na­­thy, sa femme Juanita Aber­­na­­thy et leurs enfants, accom­­pa­­gnés de Martin Luther King et son épouse, mènent le cortège de la marche de Selma à Mont­­go­­mery, en mars 1965.
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