par Ulyces | 0 min | 19 janvier 2016

Les consé­quences

District de Kono, en Sierra Leone — Un bruit sourd. Presque tous les soirs, la femme du tailleur écrase du manioc pour le dîner de son mari et de ses enfants. Deux bruits sourds. Dans sa maison aux murs de boue séchée, Salome Kamara s’as­­soit sur un petit tabou­­ret en bois et ancre ses pieds nus sur le sol en terre battue pour avoir meilleure prise sur le lourd bâton qu’elle martèle sur les feuilles que contiennent un tronc d’arbre creusé. Le bâton est peu maniable : presque aussi grand que la jeune femme de 28 ans aux habits colo­­rés et de l’épais­­seur de son bras. Au début de l’an­­née dernière, deux événe­­ments drama­­tiques ont capté toutes les pensées de Kamara, sans toute­­fois boule­­ver­­ser son quoti­­dien. En Sierra Leone, dans le district rural de Kono, le premier l’en­­tou­­rait : d’abord une rumeur loin­­taine, Ebola s’est trans­­formé en une peste mortelle, tuant des centaines de personnes dans la région. Les rive­­rains se sont mis à paniquer, certains profes­­sion­­nels de santé ont pris la fuite et des mili­­taires en armes sont arri­­vés pour faire appliquer une série de quaran­­taines et de confi­­ne­­ments. Mais à mesure que la crise avançait, Kamara a appris une autre grande nouvelle : elle atten­­dait son quatrième enfant.

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Une mine de diamant du district de Kono
Crédits : Chasing Carly

Plus son ventre gros­­sis­­sait, s’est-elle souve­­nue plus tard, plus elle avait du mal à manier le bâton pour écra­­ser le manioc. La dernière nuit du mois de mars a été la plus pénible. Après avoir préparé le dîner pour toute la famille, Kamara s’est allon­­gée dans le noir pour dormir. Sa maison, comme la plupart des habi­­ta­­tions du district de Kono, est dépour­­vue d’élec­­tri­­cité et son mate­­las est formé de sacs d’herbe. À quatre heures du matin envi­­ron, elle a été réveillée par de violentes douleurs dans le ventre. Le bébé arri­­vait. Bien­­tôt, la mère de Kamara, sa belle-mère et une accou­­cheuse tradi­­tion­­nelle l’ont rejointe. À 5 h 30, elle a entendu les premiers cris de son nour­­ris­­son. Seule­­ment, le travail n’était pas fini. À sa grande surprise, Kamara atten­­dait des jumeaux, mais le second bébé était mal posi­­tionné : il se présen­­tait par les pieds, une compli­­ca­­tion très inquié­­tante. Dans presque un cas sur cinq, le cordon ombi­­li­­cal est compressé et ne trans­­met plus d’oxy­­gène au cerveau du bébé, ce qui peut causer des lésions céré­­brales ou même la mort. Dans un hôpi­­tal moderne, on aurait pratiqué une césa­­rienne, mais dans le district de Kono, où seule une poignée de méde­­cins soigne plus de 500 000 habi­­tants, ce type de compli­­ca­­tion peut s’avé­­rer fatal pour la mère et pour l’en­­fant. Kamara faisait face à un choix. Elle pouvait rester chez elle et lais­­ser l’ac­­cou­­cheuse s’oc­­cu­­per d’elle en priant pour le mieux. Après tout, les accou­­cheuses surveillent des accou­­che­­ments en Sierra Leone depuis des siècles. Mais récem­­ment, les respon­­sables de la santé publique avaient répété les aver­­tis­­se­­ments : les bébés nés avec l’aide d’une accou­­cheuse ont plus de chance de mourir que ceux qui naissent dans les centres médi­­caux. Une étude publiée par Méde­­cins du Monde en avril a révélé que, dans le district de Moyamba, à l’autre bout du pays, les femmes qui accou­­chaient chez elles avaient 165 fois plus de chance de perdre leur bébé que celles qui le faisaient dans des cliniques, accom­­pa­­gnées par des profes­­sion­­nels de santé compé­­tents.

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En route vers Koidu
Crédits : Well­­body

Pour Kamara, l’al­­ter­­na­­tive était juste à côté. À peine quelques kilo­­mètres plus loin, sur une route sale et pleine d’or­­nières, l’hô­­pi­­tal gouver­­ne­­men­­tal de Koidu avait un service mater­­nité. Cepen­­dant, les membres de sa commu­­nauté lui ont expliqué que les employés y deman­­daient des pots de vin pour pratiquer les accou­­che­­ments. Qui plus est, l’hô­­pi­­tal était désert à cause d’Ebola. À cette époque, la plupart des cas étaient trai­­tés dans ces centres spécia­­li­­sés et le district de Kono avait offi­­ciel­­le­­ment éradiqué le virus depuis un mois. Pour­­tant, l’hô­­pi­­tal restait stig­­ma­­tisé, selon Ronald Marsh, son direc­­teur médi­­cal. « Les patients ont peur », confiait-il en avril. « Il est très diffi­­cile de les faire venir. » Deux infir­­mières du service mater­­nité sont mortes, conta­­mi­­nées par une femme venue pour une fausse-couche. Kamara ne tenait pas à y aller. Elle s’est rallon­­gée sur son lit et a observé les femmes dans la pièce. Le temps filait, elle exami­­nait ses options.

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Les taux de morta­­lité de la Sierra Leone pour les nour­­ris­­sons, les jeunes enfants et les mères sont parmi les pires du monde, tout comme l’es­­pé­­rance de vie des femmes (à peine 46 ans). Une femme sur 17 risque de mourir pendant la gros­­sesse ou l’ac­­cou­­che­­ment. Envi­­ron 3 % des bébés sont morts-nés. Pour mille enfants qui survivent au parcours du combat­­tant de la nais­­sance, 39 décèdent pendant le premier mois de leur vie – des suites d’in­­fec­­tions bacté­­riennes, de pneu­­mo­­nies et d’autres mala­­dies. Entre 2008 et 2013, même les données incom­­plètes qui ne prennent pas en compte certaines caté­­go­­ries de morts infan­­tiles montrent que, à mesure que les nour­­ris­­sons gran­­dissent, le taux de morta­­lité augmente : jusqu’à 92 avant leur premier anni­­ver­­saire et 156 à l’âge de cinq ans. Beau­­coup d’entre eux succombent à la mala­­ria ou aux orga­­nismes para­­sites qui proli­­fèrent dans l’eau potable non trai­­tée. La somme de tous ces dangers consti­­tue une donnée statis­­tique compa­­ra­­tive qui permet de mettre l’épi­­dé­­mie d’Ebola en pers­­pec­­tive : le virus mortel qui a engen­­dré des milliards de dollars d’aide inter­­­na­­tio­­nale a tué près de 4 000 indi­­vi­­dus en Sierra Leone (pour un total de 14 122 personnes infec­­tées). Le nombre d’en­­fants de moins de cinq ans décé­­dés d’autres causes chaque année est dix fois supé­­rieur. Des signes indiquent pour­­tant que ces deux tendances s’en­­tre­­croisent dange­­reu­­se­­ment : dans les années à venir, les ravages d’Ebola sur le système de santé de la Sierra Leone pour­­raient bien entraî­­ner la mort d’en­­core plus de mères et d’en­­fants.

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Dépis­­tage d’Ebola en Sierra Leone
Crédits : DFID

En 2014, alors qu’E­­bola évinçait tous les autres problèmes sani­­taires, les infra­s­truc­­tures déjà trem­­blantes du pays de son écrou­­lées. « La Sierra Leone lutte pour se sortir des ravages d’une guerre dévas­­ta­­trice », explique Anders Nord­s­trom, repré­­sen­­tant de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale de la santé (OMS) pour la Sierra Leone. « L’épi­­dé­­mie d’Ebola a rajouté une charge supplé­­men­­taire sur les épaules d’un système déjà fragile. » En novembre 2014, six mois après les premiers cas d’Ebola, l’OMS rappor­­tait que « peu de patients ont accès à des établis­­se­­ments de soins et que beau­­coup sont fermés. Beau­­coup de profes­­sion­­nels de santé sont morts ou ont démis­­sionné par peur. » Le rapport révèle que la présence dans les cliniques a chuté de 90 %. Effrayés, les parents ont gardé leurs enfants atteints de mala­­dies graves chez eux. Les programmes de vacci­­na­­tions, qui commençaient seule­­ment à combattre effi­­ca­­ce­­ment d’autres mala­­dies meur­­trières comme la rougeole et la fièvre de Lassa, ont été déci­­més. Par consé­quent, les méde­­cins de la région et les ONG inter­­­na­­tio­­nales, dont Care USA, estiment que pour chaque personne morte à cause de l’in­­fec­­tion par Ebola, plus d’un Sierra-Léonais va succom­­ber aux effets secon­­daires de la crise. À la fin du moins d’août, au cœur de la saison des pluies – quand les mala­­dies hydriques se répandent faci­­le­­ment – Nord­s­trom confesse que les cas d’Ebola ont chuté : le pays a passé deux semaines sans qu’au­­cun nouveau cas ne soit déclaré. Mais il explique que le signal d’alarme des consé­quences à long terme de l’épi­­dé­­mie sonne très fort. « C’est le moment… Nous pouvons nous attaquer massi­­ve­­ment à cette effroyable cause de pertes humaines », insiste Nord­s­trom. « On devrait vrai­­ment trai­­ter ce problème en urgence. »

Le fléau

Autre­­fois, la Sierra Leone parta­­geait ses misères sani­­taires. En 1981, le taux de morta­­lité infan­­tile – 166 pour 1 000 enfants de moins d’un an – plaçait le pays ex-æquo avec, entre autres, la Guinée. Mais là où la Guinée s’en est au moins partiel­­le­­ment sortie, la Sierra Leone est à la traîne. Un rapport des Nations Unies daté du 9 septembre estime le taux de morta­­lité infan­­tile de 2015 en Sierra Leone à 87 et celui de la Guinée à 61. De la même manière, 35 ans aupa­­ra­­vant, deux ans seule­­ment sépa­­raient l’es­­pé­­rance de vie des femmes en Guinée et en Sierra Leone (43 et 41 ans). Il y a main­­te­­nant une diffé­­rence de 11 ans : 46 ans en Sierra Leone et 57 en Guinée.

Pour certains profes­­sion­­nels, les pots-de-vin sont une ques­­tion de néces­­sité.

C’est le résul­­tat d’une longue bataille pour l’amé­­lio­­ra­­tion du système de santé de la Sierra Leone, qui s’est dérou­­lée sur fond de conflit sanglant et a échoué pratique­­ment en tout point. En 1988, le pays semblait prêt à s’at­­taquer à l’un des problèmes majeurs de son système de santé en fondant la première faculté de méde­­cine, l’Uni­­ver­­sité de méde­­cine et des sciences de la santé, à Free­­town, la capi­­tale du pays. Elle était censée faire office de canal pour ache­­mi­­ner le person­­nel médi­­cal dans les zones sous-desser­­vies de la Sierra Leone. Mais au même moment, l’hos­­ti­­lité du public à l’égard du président corrompu, le géné­­ral Joseph Saidu Momoh, gran­­dis­­sait. En 1991, alors que la faculté de méde­­cine s’ap­­prê­­tait à déli­­vrer sa première four­­née de profes­­sion­­nels, le Revo­­lu­­tio­­nary United Front (RUF), un groupe rebelle, a déclen­­ché l’in­­sur­­rec­­tion. Entre autres prin­­cipes énon­­cés, le RUF promet­­tait de rendre gratuit l’ac­­cès à la santé dans tout le pays. La révo­­lu­­tion s’est néan­­moins trans­­for­­mée en une guerre civile de onze ans, au cours de laquelle des bandes de rebelles armés de machettes et d’armes à feu parcou­­raient le pays pour terro­­ri­­ser ses citoyens. Les espoirs d’un meilleur système médi­­cal se sont rapi­­de­­ment évanouis. En 2000, un article de la New York Review of Books quali­­fiait la Sierra Leone de « pire endroit sur la Terre », en se basant sur la dernière place qu’oc­­cu­­pait le pays dans le clas­­se­­ment des Indices de déve­­lop­­pe­­ment humain de l’ONU et sur les effroyables chiffres de ses indi­­ca­­teurs de santé, dont la morta­­lité infan­­tile. De nombreux prati­­ciens de santé ont quitté le pays pour ne jamais reve­­nir. En 2002, à la fin de la guerre, le nouveau président, Ahmad Tejan Kabbah, a promul­­gué un décret permet­­tant aux groupes les plus vulné­­rables de se faire soigner gratui­­te­­ment dans toutes les infra­s­truc­­tures de santé du pays – cette direc­­tive incluait les femmes enceintes et allai­­tantes. Mais la mise en place était, au mieux, inégale. Certains profes­­sion­­nels de santé étaient si mal rému­­né­­rés qu’ils rechi­­gnaient à lais­­ser les patients partir sans payer. En 2008, six ans après le décret de Kabbah, un sondage commandé par le gouver­­ne­­ment rappor­­tait que, pour 80 % des femmes de Sierra Leone, le prix était le plus gros obstacle à l’ac­­cès aux soins. En avril 2010, les légis­­la­­teurs ont voté une initia­­tive pour la gratuité de l’ac­­cès aux soins, qui stipu­­lait, entre autres, une hausse des salaires pour les person­­nels de santé. En 2011, un article du New York Times, qui remarquait l’aug­­men­­ta­­tion des jeunes enfants trai­­tés dans les centres médi­­caux et la baisse du taux de léta­­lité de la mala­­ria pour les jeunes enfants soignés à l’hô­­pi­­tal, citait les louanges de Robert Yates, écono­­miste de la santé au dépar­­te­­ment du Déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal du Royaume-Uni (DDI), pour cette loi. En outre, dans un autre sondage de 2013, le nombre de femmes pour qui le coût était le prin­­ci­­pal obstacle à l’ac­­cès aux soins était tombé à 67 %.

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Les ravages d’Ebola dans le pays
Crédits : DFID

D’autres éléments indiquent pour­­tant que les effets de cette loi ont été limi­­tés. Selon une étude menée en 2012 par le groupe de recherche ReBUILD, financé par le DDI, les augmen­­ta­­tions de salaire avaient bien accru le nombre des profes­­sion­­nels de santé, mais que l’ab­­sen­­téisme, le manque de moti­­va­­tion et les salaires irré­­gu­­liers versés par le gouver­­ne­­ment, surtout dans les zones rurales, restaient un problème. Les pénu­­ries de person­­nel dans les cliniques publiques et les hôpi­­taux allaient de 40 à 100 %. La culture de corrup­­tion endé­­mique restait vivace : en 2013, 48 % des sondés lors d’une enquête natio­­nale diri­­gée par Trans­­pa­­rency Inter­­na­­tio­­nal décla­­raient qu’eux-mêmes ou quelqu’un de leur foyer avait dû payer un pot-de-vin pour rece­­voir des soins au cours des 12 derniers mois. 55 % décri­­vaient les services de santé comme corrom­­pus ou extrê­­me­­ment corrom­­pus. Certains profes­­sion­­nels de santé font remarquer que, pour eux, les pots-de-vin sont une ques­­tion de néces­­sité : « Sans ces frais, ils n’au­­raient pas de quoi se nour­­rir », explique Adama Momodu, employé au centre de soins commu­­nau­­taire affi­­lié à l’hô­­pi­­tal gouver­­ne­­men­­tal de Koidu, dans le district de Kono. Ces chiffres montrent à quel point la situa­­tion est urgente. En 2013, selon l’OMS, le gouver­­ne­­ment de la Sierra Leone ne couvrait que 14,3 centimes pour chaque dollar dépensé en soins de santé dans le pays – le deuxième chiffre le plus bas au monde et en baisse de 29 centimes par dollar par rapport à l’an 2000. Ces statis­­tiques révèlent l’im­­por­­tance des sommes dépen­­sées par les citoyens de la Sierra Leone pour payer leurs soins. En 2013, la popu­­la­­tion payait 61 centimes pour chaque dollar dépensé en soins de santé (l’équi­­libre est venu de l’aide inter­­­na­­tio­­nale). « On a peu de rensei­­gne­­ments sur l’uti­­li­­sa­­teur final, qui conti­­nue de finan­­cer une grande partie des fonds de santé en Sierra Leone », notait ReBUILD en 2012. « Dans un contexte de grande pauvreté, il faudrait mener une inves­­ti­­ga­­tion rigou­­reuse sur le méca­­nisme compen­­sa­­toire de l’uti­­li­­sa­­teur final, sa percep­­tion du système de santé et ses sché­­mas de dépenses. »

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Malgré les diffi­­cul­­tés qu’il éprouve à finan­­cer un système de santé perfor­­mant, le gouver­­ne­­ment s’est attaqué aux inquié­­tudes liées aux risques des accou­­che­­ments à domi­­cile pour les femmes enceintes – comme Salome Kamara – et leurs bébés, en décou­­ra­­geant le recours aux accou­­cheuses tradi­­tion­­nelles. La loi sur la santé de 2010, par exemple, recom­­mande aux commu­­nau­­tés l’adop­­tion de règle­­ments « pour empê­­cher les accou­­che­­ments à domi­­cile » et préco­­nise « la suppres­­sion progres­­sive des accou­­cheuses qui pratiquent sans aide ». Dans certaines régions, il appa­­raît que la loi a permis l’évic­­tion et la péna­­li­­sa­­tion des accou­­cheuses.

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La clinique Well­­body de Kono
Crédits : Well­­body

Pour les femmes de Sierra Leone, l’éven­­tua­­lité de devoir payer un pot-de-vin dans un hôpi­­tal loin­­tain reste pour­­tant moins encou­­ra­­geante que de donner nais­­sance chez soi, entouré de sa famille. Le fait que ce cadre soit moins hygié­­nique et que les accou­­cheuses ne soient pas prépa­­rées aux nombreuses compli­­ca­­tions ne dimi­­nue en rien son attrait. Des experts espèrent trou­­ver une troi­­sième voie pour accom­­pa­­gner les mères – un cadre qui offri­­rait les avan­­tages d’un hôpi­­tal bien réputé, combiné au soutien qu’ap­­portent les accou­­cheuses. Parmi eux, Raphael Frank­­fur­­ter, direc­­teur géné­­ral de Well­­body Alliance, une petite ONG née en 2006 d’un parte­­na­­riat entre le person­­nel médi­­cal de Sierra Leone et les États-Unis, qui gère une clinique dans le district de Kono. Au départ, Well­­body essayait d’ame­­ner plus de femmes dans les mater­­ni­­tés gérées par le gouver­­ne­­ment à travers des campagnes de sensi­­bi­­li­­sa­­tion du public, en payant des accou­­cheuses pour qu’elles enseignent la façon la plus sûre d’ac­­cou­­cher aux mères de la région. Mais le programme a échoué à faire augmen­­ter la fréquen­­ta­­tion des mater­­ni­­tés de l’hô­­pi­­tal gouver­­ne­­men­­tal de Koidu ou des cliniques commu­­nau­­taires asso­­ciées. Frank­­fur­­ter a été perturbé lorsqu’il a appris pourquoi. « Certaines femmes le formulent clai­­re­­ment », explique-t-il. « Elles vous diront : “Je sais que j’ai plus de chances de perdre le bébé, mais, à l’hô­­pi­­tal, on ne nous traite pas aussi bien.” » « Si elles s’adressent à des accou­­cheuses », a commenté Frank­­fur­­ter après avoir compris, « c’est parce qu’elles ont quelque chose en plus. »

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Une mère et son nouveau-né à la mater­­nité
Crédits : Michael G. Seamans

Well­­body a donc décidé d’en­­vi­­sa­­ger la santé mater­­nelle sous un autre angle. L’ONG qui gérait déjà une clinique de santé géné­­rale a entre­­pris la construc­­tion d’un centre de mater­­nité dans le district de Kono, équipé de la seule machine à écho­­gra­­phie de toute la région et compo­­sée d’un mélange d’ac­­cou­­cheuses tradi­­tion­­nelles et d’as­­sis­­tants à forma­­tion médi­­cale. « Nous ne voulons pas seule­­ment contraindre les accou­­cheuses à inté­­grer le système de santé », précise Frank­­fur­­ter. « Nous voulons apprendre d’elles et les aider dans ce qu’elles font, c’est-à-dire prodi­­guer aux femmes une atten­­tion et des soins parti­­cu­­liers. » Well­­body avait prévu d’ou­­vrir son centre à l’été 2014. Mais Ebola est arrivé.

L’ef­­fron­­dre­­ment

Pendant des mois, les respon­­sables de la santé publique n’ont rien pu faire pour jugu­­ler le taux de morta­­lité crois­­sant. Frank­­fur­­ter, qui parti­­ci­­pait aux réunions natio­­nales de plani­­fi­­ca­­tion des stra­­té­­gies de réponse à Ebola, se souvient de la terreur des parti­­ci­­pants. « Les gens se regar­­daient les uns les autres et se deman­­daient quoi faire… Personne n’avait de réponse. » Dans le district de Kono, on s’est mis à craindre les services de santé. Les patients, qui étaient parfois atteints d’une forme aiguë d’Ebola, s’en­­fuyaient de l’hô­­pi­­tal gouver­­ne­­men­­tal de Koidu. La rumeur se répan­­dait : les méde­­cins auraient déli­­bé­­ré­­ment inoculé le virus aux habi­­tants pour affai­­blir l’op­­po­­si­­tion poli­­tique au gouver­­ne­­ment en place. Les quaran­­taines impo­­sées par l’ar­­mée ne faisaient qu’em­­pi­­rer les choses. Un jour, Frank­­fur­­ter a entendu une femme crier dans la rue. « Ebola n’existe pas ! » rapporte-t-il. « Ils envoient les gens à l’hô­­pi­­tal gouver­­ne­­men­­tal pour qu’ils meurent ! »

L’ex­­pé­­rience de Kamara illustre le fil sur lequel la Sierra Leone chan­­celle lorsqu’il s’agit de santé.

Les centres de santé indé­­pen­­dants du gouver­­ne­­ment ont fermé à leur tour. Le taux de présence dans la clinique de Well­­body a chuté de 95 %. Les diri­­geants de Well­­body ont fini par la fermer car le bâti­­ment n’était pas équipé pour proté­­ger son person­­nel de l’ex­­po­­si­­tion à Ebola. L’ou­­ver­­ture de la nouvelle mater­­nité a été repor­­tée pour une durée indé­­ter­­mi­­née. « On n’avait pas d’autre choix », explique Frank­­fur­­ter. « Tout le monde connais­­sait quelqu’un qui avait été infecté. Nous avions peur et nous ne pouvions pas risquer la vie de nos employés. » L’an­­née dernière, des groupes du secteur de la santé ont essayé de quan­­ti­­fier l’im­­pact de l’ef­­fon­­dre­­ment du système de santé sur la Sierra Leone. À l’échelle natio­­nale, l’UNICEF rapporte une baisse de 27 % des femmes qui fréquentent les cliniques pour les visites préna­­tales ou l’ac­­cou­­che­­ment et une chute de 39 % des soins appor­­tés aux enfants de moins de cinq ans atteints de la mala­­ria. En février, le fonds des Nations Unies pour la popu­­la­­tion a estimé que le nombre de femmes mortes en couches allait doubler cette année, passant à 2 000 pour 100 000, un taux compa­­rable à ceux des années 1990.  L’Assess­­ment Capa­­ci­­ties Project (ACAPS), qui regroupe trois ONG huma­­ni­­taires inter­­­na­­tio­­nales, estime qu’entre mars 2015 et février 2016, 330 femmes de plus pour­­raient mourir à cause des pertur­­ba­­tions des soins mater­­nels, et qu’il faut « s’at­­tendre à la mort de 8 593 enfants de moins de cinq ans en plus, y compris 2 554 nouveaux-nés, en raison des inter­­­rup­­tions des services de santé ». Les archives de l’hô­­pi­­tal gouver­­ne­­men­­tal de Koidu montrent 226 morts causées par Ebola à Kono, mais selon Marsh, son direc­­teur médi­­cal, ce n’est qu’une infime partie de l’his­­toire. Il n’a pas de chiffres du nombre de morts indi­­rec­­te­­ment provoquées par Ebola, mais affirme que le nombre  « est évidem­­ment bien plus élevé » que le compte offi­­ciel. Par exemple, l’hô­­pi­­tal estime que les pertur­­ba­­tions liées au virus ont empê­­ché l’en­­re­­gis­­tre­­ment de 3 300 nouveaux nés – la première étape qui mène à l’ac­­cès aux soins, selon l’ini­­tia­­tive pour la santé de 2010. Para­­doxa­­le­­ment, certains experts perçoivent une bonne nouvelle parmi tous ces chiffres acca­­blants. Ebola a attiré l’at­­ten­­tion et l’aide étran­­gère en Sierra Leone (et dans d’autres pays touchés par l’épi­­dé­­mie). En juillet, Alfonso Lenhardt, l’ad­­mi­­nis­­tra­­teur par inté­­rim de l’Agence des États-Unis pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal, décla­­rait qu’à eux seuls, les États-Unis avaient dépensé deux millions de dollars dans la région conta­­mi­­née depuis le début de la crise. Selon certains experts, si un tel soutien pouvait être recon­­duit pour quelques années de plus, ces ressources pour­­raient, en Sierra Leone, servir à la construc­­tion de nouvelles infra­s­truc­­tures de santé plus perfor­­mantes sur les ruines de l’an­­cien système.

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De la capi­­tale à Well­­body, il y a plus de 400 km de route
Crédits : Well­­body

« Je crois sincè­­re­­ment que c’est une oppor­­tu­­nité en or pour chan­­ger la situa­­tion », déclare Nord­s­trom, à l’ONU. « Il faut désor­­mais nous appuyer sur cette forte réponse dans le combat contre Ebola pour nous attaquer aux autres problé­­ma­­tiques de santé. » En janvier, un rapport de l’ONU indiquait que la Sierra Leone était mieux prépa­­rée à des épidé­­mies futures. Par exemple, le person­­nel médi­­cal sait se servir des équi­­pe­­ments de protec­­tion et de nouveaux moyens d’in­­ter­­ven­­tion sont sur le terrain, y compris onze labo­­ra­­toires d’ana­­lyses suréqui­­pés, gérés par le gouver­­ne­­ment et divers groupes inter­­­na­­tio­­naux, qui, ensemble, sont capables d’exa­­mi­­ner plus de mille échan­­tillons par jour. Ils ont certes été mis en place pour évaluer d’éven­­tuels cas d’Ebola, mais ils peuvent aussi servir pour le dépis­­tage de bien d’autres mala­­dies. En outre, les trans­­fu­­sions sanguines sont désor­­mais plus sûres et bien plus faciles d’ac­­cès. Selon l’ONU, la forma­­tion et les équi­­pe­­ments appor­­tés au plus fort de l’épi­­dé­­mie pour­­raient aider le person­­nel de santé de la région à trai­­ter des mala­­dies qui conti­­nuent de tuer comme la mala­­ria, la dengue, la fièvre de Lassa, la fièvre jaune et même certaines compli­­ca­­tions liées à l’ac­­cou­­che­­ment. Bon nombre des vieilles histoires qui gangrènent le système médi­­cal de la Sierra Leone restent pour­­tant vivaces. « Il y a des ques­­tions très pratiques à régler en urgence », note Nord­s­trom. « Par exemple, s’as­­su­­rer que chaque établis­­se­­ment dispose de l’eau courante. » Frank­­fur­­ter se souvient d’avoir assisté à une défer­­lante de person­­nel médi­­cal de la Croix Rouge, de Méde­­cins sans Fron­­tières et d’autres orga­­ni­­sa­­tions venues dans le district de Kono pour aider lorsqu’E­­bola faisait rage. Mais beau­­coup d’entre eux ont commencé à partir dès le moins de juin. « Je sais qu’ils viennent pour faire face aux catas­­trophes », pour­­suit Frank­­fur­­ter. « Mais ici, tout est une catas­­trophe chro­­nique. Affron­­ter Ebola et devoir se conten­­ter de trois méde­­cins pour 500 000 personnes, c’est pareil. Ce sont deux catas­­trophes. »

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Well­­body, qui, grâce à Ebola, a vu les dona­­teurs doubler son budget en 2014, était enfin en mesure d’ou­­vrir les portes de sa mater­­nité le 1er avril. Salome Kamara a été la première à y être admise : avec les compli­­ca­­tions liées à l’ac­­cou­­che­­ment de son deuxième jumeau, elle a pris la déci­­sion diffi­­cile d’ac­­cou­­cher hors de chez elle, sous la double surveillance de l’ac­­cou­­cheuse et du person­­nel médi­­cal.

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Salome Kamara entou­­rées des accou­­cheuses du service
Crédits : Michael G. Seamans

À huit heures du matin, quand la bonne nouvelle est venue de la salle de travail, le mari de Kamara, sa mère et sa belle-mère ont laissé explo­­ser leur joie dans le couloir. Quelques heures plus tard, Kamara était assise sur son lit d’hô­­pi­­tal, allai­­tant son deuxième jumeau. Un employé de Well­­body lui a apporté une assiette tandis qu’un autre arran­­geait ses pieds sur le lit pour qu’elle soit mieux instal­­lée. Kamara s’at­­ten­­dait à devoir payer pour son accou­­che­­ment. À la place, on lui a remis un cadeau : un lapa de couleur vive, qui se porte comme une jupe, enroulé autour de la taille. L’ex­­pé­­rience de Kamara illustre le fil sur lequel la Sierra Leone chan­­celle lorsqu’il s’agit de santé, en parti­­cu­­lier celle de ses citoyens les plus vulné­­rables. Sur les douze prochains mois, on estime qu’en­­vi­­ron 260 000 femmes vont donner nais­­sance dans le pays – et chacune d’entre elles doit affron­­ter la menace d’un accès rompu aux soins à cause des effets persis­­tants d’Ebola. Certaines rece­­vront l’aide dont elles ont besoin, comme Kamara. D’autres pas. Et même pour les nour­­ris­­sons qui survivent à la nais­­sance, le risque subsiste pour des années. Le jour qui a suivi son accou­­che­­ment, Kamara et sa mère ont chaussé leurs sandales pour rentrer chez elle, chacune berçant un nouveau-né pendant que les motos les dépas­­saient sur la route pous­­sié­­reuse. Quand elle est arri­­vée, Kamara a déposé son bébé et repris son bâton. C’était l’heure d’écra­­ser du manioc : il y avait main­­te­­nant sept bouches à nour­­rir.


Traduit de l’an­­glais par Claire Mandon d’après l’ar­­ticle « Ebola Is Now Killing People Who Aren’t Even Infec­­ted », paru dans Foreign Policy. Couver­­ture : Koidu, capi­­tale du district de Kono. 
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