par Ulyces | 0 min | 17 décembre 2014

Un samedi matin de l’été 2006, alors que le soleil s’éle­­vait au-dessus des terres agri­­coles du nord-ouest de l’Ore­­gon, Nathan Nichol­­son quitta son appar­­te­­ment d’Eu­­gene et condui­­sit jusqu’à la prison fédé­­rale de Sheri­­dan, à deux heures de voiture de chez lui. Il allait rendre visite à son père, Harold « James » Nichol­­son, le plus gradé des offi­­ciers de la CIA jamais condam­­nés pour espion­­nage.

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Credits

Nathan venait voir son père tous les quinze jours depuis plus de dix ans, de son adoles­­cence à son entrée dans la vie d’adulte. Au volant de sa Chevro­­let Cava­­lier bleue, il se regarda dans le rétro­­vi­­seur. Il arbo­­rait toujours ses traits de jeune garçon, et ses yeux bleus, ses cheveux blonds taillés à la mili­­taire le rendaient sédui­­sant. Alors qu’il fonçait sur la Paci­­fic High­­way West, qui coupait tout droit à travers la verte campagne de la région, il prit le temps de repen­­ser à un vieux rêve à jamais perdu. Dans le rétro­­vi­­seur, Nathan aurait aimé voir l’homme qu’il avait toujours voulu deve­­nir : un ranger plein d’as­­su­­rance – à l’image de celui qu’a­­vait été son père, Jim Nichol­­son, des années aupa­­ra­­vant. Au lieu de cela, Nathan contem­­plait un rebut de l’ar­­mée de 22 ans, un jeune homme qui avait échoué aux tests d’ap­­ti­­tude pour deve­­nir ranger et quitté l’ar­­mée sans avoir mis les pieds sur un champ de bataille. Alors que tout ses amis se battaient en Irak ou en Afgha­­nis­­tan, et envoyaient à leurs familles des photos de tanks et de Humvees, Nathan étudiait dans une univer­­sité de seconde zone et bossait dans un Pizzat Hut pour joindre les deux bouts. Ce contraste entre ce qu’il était devenu et ce qu’il aurait pu être lui causait beau­­coup de peine. Sa seule échap­­pa­­toire, c’étaient ses jeux vidéo, dans lesquels Nathan s’im­­mer­­geait sans rete­­nue, parfois avec des cousins qui habi­­taient près de chez lui, parfois tout seul. Dans ce monde-là, Nathan était un héros : il terras­­sait des enne­­mis virtuels à grands coups de joys­­tick et de clics. Dans sa cellule de l’éta­­blis­­se­­ment correc­­tion­­nel fédé­­ral de Sheri­­dan, Jim Nichol­­son se prépa­­rait devant le miroir, comme tous les same­­dis quand son fils venait lui rendre visite. Ce célèbre agent de la CIA, en adéqua­­tion avec son statut, avait l’ha­­bi­­tude de porter des costumes et des montres de valeur. Depuis ses mésa­­ven­­tures, sa garde-robe se compo­­sait surtout de ses tenues de prison­­nier, qui ne mettaient guère en valeur sa carrure d’ath­­lète. Mais c’est le prix à payer lorsqu’on trahit son pays : dix ans de vie passée à l’ombre, encore treize à tirer. Son séjour en prison l’avait vieilli. À 55 ans, il cachait les poils blancs de sa barbe poivre-et-sel avec une brosse-à-dents et du cirage. Au vu de la situa­­tion, ce n’était qu’un moyen trivial de garder la face devant les yeux de son fils, lui le père débon­­naire et l’es­­pion autre­­fois craint de tous. ulyces-espionsperefils-02-2Jim Nichol­­son faisait partie des deux-mille prison­­niers de Sheri­­dan, une prison de basse sécu­­rité qui aurait pu passer pour une école forti­­fiée. À l’ex­­té­­rieur des bâti­­ments, les déte­­nus culti­­vaient de la laitue et trai­­taient des rosiers. À l’in­­té­­rieur, le parloir ressem­­blait à une station de bus, avec ses rangées de chaises bleues et ses néons fluo­­res­­cents. Des distri­­bu­­teurs de bois­­sons et de nour­­ri­­ture ronron­­naient dans un coin, au-delà d’une ligne infran­­chis­­sable par les prison­­niers. Au cours de ses visites, Nathan faisait la queue pour récu­­pé­­rer un Twix et un hambur­­ger pour son père. Il lui rendait d’autres services, comme lorsqu’il avait acheté un roman de P.G. Wode­­house pour un de ses amis. Mais ce n’était rien comparé à l’idée qu’eut Jim Nichol­­son ce jour-là. Le père et le fils étaient assis côte-à-côte, et la conver­­sa­­tion dévia inéluc­­ta­­ble­­ment vers un sujet récur­rent : les dettes fami­­liales. Nathan devait toujours 8 000 dollars à la banque pour l’achat de sa Chevro­­let. Sa sœur, Star, s’était endet­­tée à hauteur de 50 000 dollars pour payer ses études et Jere­­miah, l’aîné, devait 25 000 dollars à divers créan­­ciers. Le patriarche annonça avoir trouvé un moyen de remé­­dier à tout cela. Cela impliquait que Nathan contacte ses « vieux amis » – les Russes – qui lui étaient rede­­vables d’un peu de cash, et qu’il accom­­plisse un acte dange­­reux, mais tech­­nique­­ment légal. Accep­­te­­rait-il seule­­ment ? Nathan regarda son père droit dans les yeux. Même si le voca­­bu­­laire était choisi pour paraître inof­­fen­­sif, sa requête était formu­­lée avec la fermeté d’un ordre.

Sous les verrous

À l’en­­trée dans sa vingt-sixième année à la CIA, Jim Nichol­­son était un agent brillant. Élancé et athlé­­tique, son beau visage orné d’une barbe élégante, il s’ima­­gi­­nait être le James Bond améri­­cain : il s’ha­­billait chez les grands coutu­­riers et aimait prendre des risques. Lors de son premier déta­­che­­ment, à Manille, il prouva son goût pour l’aven­­ture, ce qui lui valut le surnom de Batman, pour l’ex­­cellent travail qu’il avait accom­­pli aux côtés d’une jeune recrue nommée Robin. « C’était le duo gagnant », racon­­tait Norbert Garrett, l’an­­cien chef de bureau à Manille, à GQ en 1998. « Ils étaient beaux, effi­­caces, agres­­sifs et bour­­rés d’éner­­gie. Ils n’en avaient jamais assez. »

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Harold « James » Nichol­­son

Après Manille, Nichol­­son atter­­rit à Bang­­kok, d’où, tout au long des années 1980, il voya­­gea régu­­liè­­re­­ment au Cambodge et au Viêt-Nam. Il gravit rapi­­de­­ment les éche­­lons de l’agence, aidé en cela par une remarquable habi­­leté à recru­­ter des agents doubles. En 1990, à l’âge de 39 ans, il devint le chef du bureau de Buca­­rest, en Rouma­­nie. Mais son ascen­­sion fulgu­­rante lui coûta sa vie privée. Sa femme, Laurie, le soupçon­­nait d’en­­tre­­te­­nir des liai­­sons dans toutes les villes où il posait ses valises. Leur mariage, affai­­bli par des années de conflits, s’ef­­fon­­dra en 1992. Nichol­­son obtint la garde de ses enfants et les emmena à Kuala Lumpur – sa nouvelle affec­­ta­­tion – où il servit en tant qu’adjoint au chef du bureau. C’est là, au cours de l’été 1994, que Nichol­­son fran­­chit la ligne jaune et entama une liai­­son clan­­des­­tine avec les services secrets russes, le SVR. La déci­­sion qu’il avait prise de trahir son pays, selon ses propres dires, était le fruit d’un mélange d’ego, de cupi­­dité, de déses­­poir et de colère sourde envers ses supé­­rieurs. Quelques temps avant, la CIA lui avait refusé une exten­­sion de mission d’un an en Malai­­sie, où il pouvait profi­­ter d’une piscine, d’un loge­­ment de fonc­­tion et d’une femme de ménage. Une fois de retour aux États-Unis, le fardeau que repré­­sen­­tait son emprunt combiné à la pension alimen­­taire qu’il versait tous les mois à son ex-femme sonnèrent le glas de sa confor­­table vie d’ex­­pa­­trié. « Il a pris ce refus comme un revers énorme », se souvient Tom Connolly, un ancien assis­­tant du procu­­reur qui s’oc­­cu­­pait du dossier avec son collègue, Rob Chest­­nut. Nichol­­son commença à four­­nir aux Russes des infor­­ma­­tions peu de temps après sa nouvelle prise de fonc­­tion : il était instruc­­teur dans un centre d’en­­traî­­ne­­ment de la CIA à William­s­burg, en Virgi­­nie, plus connue au sein de l’agence sous le nom de « La Ferme ». Il four­­nit au SVR les biogra­­phies de plus de trois-cents stagiaires, dont beau­­coup s’ap­­prê­­taient à travailler sous couver­­ture diplo­­ma­­tique dans des pays étran­­gers. Une trahi­­son dont les États-Unis paie­­raient encore les consé­quences des décen­­nies après. « On a des offi­­ciers de la CIA qu’on ne peut pas envoyer à l’étran­­ger parce que Nichol­­son a divul­­gué leur iden­­tité », m’ex­­plique Michael Roch­­ford, un ancien respon­­sable du contre-espion­­nage au FBI. En octobre 1995, Nichol­­son échoua à un contrôle de routine au détec­­teur de mensonges, ce qui attira l’at­­ten­­tion sur ses agis­­se­­ments. En 1996, le FBI commença à éplu­­cher ses comptes. Insen­­sible à l’enquête dont il faisait l’objet, Nichol­­son accro­­cha dans son bureau toutes les déco­­ra­­tions dont il avait été honoré au cours de sa carrière. Il punaisa même une photo gran­­deur nature de lui sur un de ses murs. « Il se voyait comme un homme irré­­sis­­tible », me confie Kath­­leen Hunt, une ancienne agent de la CIA qui travaillait pour Nichol­­son. « Il faisait des UV, était toujours tiré à quatre épingles et toujours bien coiffé. » Nichol­­son ne cachait pas qu’il ne se plai­­sait guère dans les bureaux du quar­­tier géné­­ral de l’agence. « Il se voyait plus comme un homme de terrain, ajoute Hunt. Et il ne manquait pas de souli­­gner qu’il était beau­­coup plus cher de vivre aux États-Unis qu’à l’étran­­ger. »

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Crédits

À l’au­­tomne 1996, avant que Nichol­­son eût pu embarquer à bord d’un avion qui l’au­­rait emmené d’abord en Afrique du Sud, puis à Rome pour une affaire d’anti-terro­­risme, des agents du FBI le cueillirent sur le tarmac de l’aé­­ro­­port. Les mois précé­­dents, des enquê­­teurs avaient réuni des piles de preuves contre lui, dont la preuve qu’il avait photo­­gra­­phié des docu­­ments confi­­den­­tiels. À l’aé­­ro­­port de Dulles, dans l’État de Washing­­ton, Nichol­­son trans­­por­­tait dans ses bagages des dizaines de pelli­­cules et de disquettes conte­­nant des secrets d’État qu’il était sur le point de livrer au SVR. Après deux ans de service auprès des Russes, de rencontres à New Delhi, Jakarta, Zurich et Singa­­pour, Nichol­­son avait récolté des centaines de milliers de dollars pour avoir divul­­gué des infor­­ma­­tions clas­­sées top-secret. Devant le juge, Nichol­­son n’ex­­prima que peu de regrets. Lors de sa condam­­na­­tion, en juin 1997, il annonça au juge qu’il avait fait tout cela pour ses enfants, pour compen­­ser « le fait d’avoir trop travaillé et préci­­pité mon mariage vers l’échec ». Mais bien qu’il fût vrai qu’il avait dépensé de l’argent pour ses enfants, dont 12 000 dollars donnés à Jere­­miah pour qu’il s’achète une voiture, il avait aussi flambé en amenant ses petites amies thaïes en vacances, et déposé pas mal de liqui­­di­­tés sur un compte suisse. Au cours de séances de débrie­­fing avec des offi­­ciers fédé­­raux, Nichol­­son se plai­­gnit de la durée de sa peine. Il ne se doutait pas que les infos qu’il balançait aux Russes mettaient la vie de dizaine d’agents en danger. De plus, d’après sa propre expé­­rience, tout le monde au sein de l’agence savait qui était agent double. Plutôt que de l’en­­fer­­mer, il pensait que la CIA ferait mieux de le retour­­ner contre les Russes. En prison, ses talents seraient gâchés.

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Nichol­­son après son arres­­ta­­tion en 1996

À Sheri­­dan, Nichol­­son mit un point d’hon­­neur à se faire respec­­ter. Il devint une figure incon­­tour­­nable au sein du clergé carcé­­ral, menant les prières et assu­­rant l’en­­sei­­gne­­ment de la Bible. Au cours du prin­­temps 2000, il se rappro­­cha d’un détenu, Phil Quacken­­bush, qui avait braqué des banques à Las Vegas – sans arme – pour se four­­nir en cocaïne. « J’ai vu cet homme pleu­­rer parce qu’il ne voyait plus ses enfants », se remé­­more Quacken­­bush. Au cours des rassem­­ble­­ments reli­­gieux, Nichol­­son jouait l’homme pieux en quête d’une rédemp­­tion spiri­­tuelle. Il aidait à l’écri­­ture de pièces de théâtre mora­­li­­sa­­trices qui seraient ensuite montées par les déte­­nus. À l’aide d’une machine à écrire emprun­­tée au secré­­taire de la prison, Nichol­­son mit des mois à écrire ce qu’il présen­­tait à Quacken­­bush comme étant « ses mémoires ». Il rédi­­gea un autre livre, sur l’étiquette cette fois-ci, qu’il espé­­rait pouvoir publier, chaque page conte­­nant un petit laïus sur l’at­­ti­­tude à adop­­ter dans une situa­­tion donnée. « Je lui ai demandé : “Jim, tu te prends pour qui, un putain de docteur en savoir-vivre ?” se souvient Quacken­­bush. Et il m’a parlé des fêtes où il allait, des récep­­tions données en l’hon­­neur de prési­­dents ou de rois – et comment il arri­­vait à s’y incrus­­ter. Il a dû deve­­nir un roi de l’étiquette au cours de ses missions. Il était fier de son éduca­­tion, de son expé­­rience en tant qu’agent de la CIA et de son grade. » Au cours de ses conver­­sa­­tions avec Quacken­­bush, il s’en prenait souvent au gouver­­ne­­ment. Il était agacé par la manière dont la CIA avait évolué. « Quand on a eu un nouveau maton, il m’a expliqué que le mec était juste un pantin à la solde de la bureau­­cra­­tie », dit Quacken­­bush. Parce qu’il rumi­­nait dans sa cellule, l’ai­­greur de Nichol­­son ne fit que gran­­dir. Il voulut montrer au gouver­­ne­­ment qu’il n’était pas un détenu comme les autres. Tout ce dont il avait besoin, c’était d’un complice qu’il pouvait contrô­­ler. Son plus jeune fils par exemple, Natha­­niel.

L’ap­­prenti

Nathan avait 12 ans quand son père fut jeté en prison. Aux yeux du garçon, le crime qu’il avait commis reste­­rait à jamais une synthèse de ce qu’en dirent à l’époque les jour­­naux télé­­vi­­sés, c’est-à-dire un survol rapide de la véri­­table histoire, un petite tache que ses larmes inno­­centes avaient chas­­sée faci­­le­­ment. Pour Nathan, Nichol­­son était toujours « P’pa », l’homme qui le soute­­nait lors des matches de base­­ball, qui aidait son frère Jere­­miah quand il était scout, et condui­­sait sa sœur, Star, à ses leçons d’équi­­ta­­tion. Après l’ar­­res­­ta­­tion de Jim, les trois gamins restèrent avec leur mère, Laurie. Elle était un brin nomade, ce qui les contrai­­gnit à vivre dans une voiture pendant deux semaines. Fina­­le­­ment, ils emmé­­na­­gèrent chez les parents de Jim, Marvin et Betty, à Eugene. Les enfants rendraient visite à leur père un samedi sur deux – Marvin et Betty, eux, iraient lorsque les gamins n’y iraient pas. ulyces-espionsperefils-05-1Adoles­cent timide doté d’une fâcheuse tendance à rougir, Nathan avait peu d’amis. Ce qu’il préfé­­rait, c’était jouer à la Nintendo. Après ses études secon­­daires, ache­­vées en 2002, Nathan s’ins­­cri­­vit à l’Uni­­ver­­sité d’État de l’Ore­­gon, mais il baissa les bras au bout d’un semestre. il voulait deve­­nir ranger, comme son père avant lui. En 2003, après l’en­­traî­­ne­­ment de base, Nathan fut envoyé à Fort Bragg, en Caro­­line du Nord, mais ne il réus­­sit pas les examens finaux pour deve­­nir ranger. Au lieu de cela, il devint para­­chu­­tiste à la 82e aéro­­por­­tée. Là, au cours d’un saut de routine, son rêve prit fin. Il se frac­­tura deux os au-dessus du coccyx et se fissura les tibias. « Après mes bles­­sures, le monde s’est arrêté de tour­­ner, écri­­rait-il plus tard. Je suis entré en dépres­­sion… J’avais l’im­­pres­­sion d’avoir perdu toute valeur au sein de ma compa­­gnie. »  Déprimé, il retourna voir sa mère à Corva­­lis, pour fina­­le­­ment se dispu­­ter avec le mari de cette dernière, Bill. La confron­­ta­­tion fut si violente qu’au moment où Nathan partait, sa mère lui dit qu’il serait préfé­­rable qu’il ne revînt jamais. « J’ai compris qu’elle aurait préféré que je ne survive pas au prochain déploie­­ment aérien, pour­­suit-il. De dépres­­sif, je suis devenu suici­­daire. » Lorsqu’il retourna à sa base ce soir-là, Nathan était sur le point de s’ou­­vrir les veines quand son père lui télé­­phona de la prison. Il n’avait plus eu de nouvelles de lui depuis des mois. « Dieu m’a demandé de t’ap­­pe­­ler, lui dit son père. Je suis très fier de toi, et je t’aime très fort. » À la fin de l’ap­­pel, Nathan se décida à deman­­der de l’aide. « J’ai laissé tomber mon couteau et j’ai appelé le sergent au secours », écrit-il. Jim avait sauvé la vie de son fils. Alors, ce jour d’été 2006, quand son père lui exposa son plan au cours de sa visite bi-mensuelle, Nathan acquiesça, surveillé du coin de l’œil par des gardes méfiants.

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Jim Nichol­­son et ses trois enfants à Sheri­­dan

Puisque toute la corres­­pon­­dance de Jim était ouverte par la CIA, Nathan devien­­drait son messa­­ger. Jim avait déjà réflé­­chi à un moyen pour commu­­niquer vers l’ex­­té­­rieur depuis Sheri­­dan : Nathan achè­­te­­rait des snacks au distri­­bu­­teur et les dépo­­se­­rait sur une chaise près de son père, avec quelques serviettes de papier marron. Une fois rassa­­sié, son père empi­­le­­rait les embal­­lages vides et les serviettes sur la chaise, en prenant soin d’y ajou­­ter des boulettes de papier qu’il aurait aupa­­ra­­vant noir­­cies d’in­­for­­ma­­tions. Nathan empor­­te­­rait le tout aux toilettes, récu­­pé­­re­­rait les notes impor­­tantes, les cache­­rait dans ses chaus­­settes, et jette­­rait tout le reste. Au cours des prochaines visites, ils répé­­tèrent leurs mouve­­ments, Nathan passant plusieurs messages au nez et à la barbe des matons. Pour prou­­ver leur iden­­tité respec­­tive, le père et le fils se firent prendre en photo au parloir, devant une photo du Mont Hood, en Oregon. Nichol­­son donna égale­­ment une lettre d’in­­tro­­duc­­tion à Nathan. En douze semaines, Jim avait appris à Nathan les bases de l’es­­pion­­nage. Le 13 octobre 2006, Nathan se diri­­gea vers le sud, condui­­sant dix heures durant, en pleine nuit, pour arri­­ver à San Fran­­cisco. Il ne s’ar­­rêta que pour se rafraî­­chir et se raser. Le matin, il se rendit au consu­­lat russe, un bâti­­ment en briques de six étages, un drapeau de la confé­­dé­­ra­­tion flot­­tant au sommet. Douze ans plus tôt à Kuala Lumpur, son père était entré dans un immeuble arbo­­rant le même drapeau pour offrir ses services au SVR. La visite de Nathan fut brève. Le chef de la sécu­­rité, Mikhail Gorbu­­nov, le condui­­sit dans une pièce inso­­no­­ri­­sée, prit ses notes et lui donna des formu­­laires à remplir, avant de lui deman­­der de reve­­nir deux semaines plus tard sur un ton glacé. Nathan se sentit rejeté, mais son père l’en­­cou­­ra­­gea à retour­­ner à l’am­­bas­­sade. Quand il s’exé­­cuta, le gros Russe accueillit Nathan comme un des siens, l’étrei­­gnant et s’ex­­cu­­sant pour son atti­­tude de la dernière fois. Il demanda des nouvelles du père, du frère et de la soeur de Nathan. Puis, par mesure de sécu­­rité, il demanda à Nathan de dessi­­ner le parloir de la prison de Sheri­­dan. Ce dernier s’exé­­cuta. Tout sourire, Gorbu­­nov lui tendit une enve­­loppe conte­­nant 5 000 dollars en coupures de 100. Et ce fut tout. Gorbu­­nov annonça à Nathan qu’ils ne pour­­raient plus se voir sur le sol améri­­cain. Le prochain rendez-vous aurait lieu en décembre, au consu­­lat russe de Mexico.

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Sur la route du retour, le lende­­main, Nathan se sentit chargé d’une mission pour la première fois au cours de son exis­­tence. Son père l’ap­­pela. Comme tous les coups de fil que ce dernier passait, il était enre­­gis­­tré. « — Salut, P’pa, répon­­dit Nathan. Je suis sur la route, là, je rentre. — Tout s’est bien passé ? demanda Nichol­­son. — Oh oui, tout s’est très bien passé, dit Nathan. J’ai vendu pour 5 000 dollars de maté­­riel. Je pense même pous­­ser jusqu’au Mexique, en décembre. — Ah oui ? répon­­dit Nichol­­son. Alors les affaires commencent à marcher, hein ? — Ouais. — Excellent, excellent. Je suis content de l’en­­tendre. Très content. — Merci, dit Nathan en pouf­­fant légè­­re­­ment. —Bon, tout va bien par chez toi alors ? Les pneus tiennent bon, ça va ? — Oui, oui, tout fonc­­tionne parfai­­te­­ment », conclut Nathan avec la voix d’un homme qui semblait  maîtri­­ser parfai­­te­­ment la situa­­tion.

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Qu’est-ce que les Russes allaient bien pouvoir faire d’un homme comme Jim Nichol­­son, qui crou­­pis­­sait en prison depuis plus de dix ans ? Bien que la CIA se soit refu­­sée à commen­­ter l’af­­faire, j’ai pu rencon­­trer Robert Ander­­son Jr, un agent du FBI qui super­­­vi­­sait l’enquête qui se dérou­­lait à Port­­land depuis Washing­­ton. D’un côté, m’a-t-il expliqué, les Russes espé­­raient trou­­ver ce qui ne fonc­­tion­­nait pas dans leur manière de trai­­ter l’agent Nichol­­son – ce qui condui­­sit à son arres­­ta­­tion. Il a décrit cette partie de l’opé­­ra­­tion comme une sorte de service après-vente de l’es­­pion­­nage. « Tout service secret cherche à savoir comment il peut amélio­­rer sa manière de fonc­­tion­­ner », explique Ander­­son, faisant le paral­­lèle avec des entraî­­neurs qui se repas­­se­­raient sans cesse les vidéos des matches de leur équipe. Qui plus est, les Russes n’avaient fina­­le­­ment obtenu de Nichol­­son qu’une pièce d’un vaste puzzle. « On ne sait pas quelles autres infor­­ma­­tions sur telle ou telle opéra­­tion ils ont pu obte­­nir au cours des dernières années. Si j’étais eux, j’es­­saie­­rais d’as­­sem­­bler le puzzle, et de mettre la main sur les pièces manquantes. » Michael Roch­­ford, qui passa sa carrière au FBI à tenter d’em­­pê­­cher la Russie d’es­­pion­­ner les États-Unis, ajoute que ce que les Russes tentaient de faire avec Nichol­­son était simple­­ment la routine. « C’est exac­­te­­ment ce qu’ont fait les Améri­­cains quand, entre 1985 et 1994, les agents que nous avions retourné en Russie ont été arrê­­tés, empri­­son­­nés et exécu­­tés là-bas », me dit Roch­­ford. Les services secrets améri­­cains ne comprirent jamais comment ces espions s’étaient faits repé­­rer. « On a essayé de travailler ensemble, entre le FBI et la CIA, pour rassem­­bler les familles de nos agents tombés ou empri­­son­­nés. On s’en­­tre­­te­­nait avec eux pour comprendre les circons­­tances des arres­­ta­­tions de leurs proches. »

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Quoi que les Russes aient pu apprendre des messages de Nichol­­son, il ne faisait aucun doute dans la tête des agents améri­­cains que Jim n’agis­­sait pas pour l’argent, mais par pure aigreur. « Il a voulu montrer à son pays que le gouver­­ne­­ment ne pouvait pas le contrô­­ler, même en prison, et qu’il avait toujours de la valeur aux yeux du SVR, qu’il pouvait toujours faire du mal aux États-Unis et en tirer profit », analyse Roch­­ford. Le regard dans le vague, il a plissé ses yeux et secoué la tête. « Utili­­ser son fils de cette manière, c’est incon­­ce­­va­­ble… » En décembre 2006, Nathan s’en­­vola pour Mexico. C’était là sa première occa­­sion de vivre la vie inter­­­na­­tio­­nale faites d’in­­trigues dont son père lui avait toujours parlé. Mais alors qu’il sortait du termi­­nal de l’aé­­ro­­port, il était obnu­­bilé par la tache qu’il devait accom­­plir. Suivant ses instruc­­tions, il prit un taxi depuis son hôtel jusqu’au consu­­lat, un bâti­­ment blanc pourvu de grandes arches et de colonnes impo­­santes. Là, il fit la rencontre de son nouveau contact, un Russe aux cheveux grison­­nants du nom de Vassili Fedo­­tov. Petit et trapu, Fedo­­tov avait pris sa retraite du service clan­­des­­tin sovié­­tique dans les années 1990, après une longue carrière durant laquelle il avait briè­­ve­­ment opéré en 1986 en tant que chef du contre-espion­­nage, à l’am­­bas­­sade sovié­­tique de Washing­­ton D.C. Mais le SVR l’avait à présent réac­­tivé pour s’oc­­cu­­per des Nichol­­son. ulyces-espionsperefils-09Fedo­­tov condui­­sit Nathan dans une salle semblait-il inso­­no­­ri­­sée, où il s’as­­sit pour étudier les notes de Nichol­­son. Fedo­­tov dit à Nathan de dire à son père qu’il avait bien reçu ses lettres (« Quelles lettres ? » pensa Nathan), puis il lui demanda de trans­­mettre à son père une série de ques­­tions. Elles étaient toutes en rapport avec la capture de Nichol­­son. Qui l’avait inter­­­rogé ? Quand avait-il commencé à soupçon­­ner qu’il était sous surveillance ? Nathan consi­­gna méti­­cu­­leu­­se­­ment les ques­­tions dans un carnet. Fedo­­tov le regarda faire un moment, avant de suggé­­rer qu’il valait peut-être mieux utili­­ser un code. Nathan ignora son conseil, et écri­­vit « cause et consé­quence » au-dessus des ques­­tions pour se rappe­­ler qu’elles portaient sur les circons­­tances qui avaient menées à l’ar­­res­­ta­­tion de son père. Fedo­­tov inter­­­ro­­gea Nathan à propos de la couver­­ture qu’il utili­­sait durant son séjour mexi­­cain. Lorsque Nathan répon­­dit qu’il comp­­tait prétendre qu’il s’in­­té­­res­­sait à l’ar­­chi­­tec­­ture de Mexico, Fedo­­tov lui suggéra de passer prendre des brochures à l’école d’ar­­chi­­tec­­ture de la ville. Nathan acquiesça, bien qu’il n’eût pas la moindre inten­­tion de s’exé­­cu­­ter. Puis Fedo­­tov tendit à Nathan un sac en papier brun conte­­nant 10 000 dollars en liquide, avant de porter son atten­­tion sur un calen­­drier. Un instant plus tard, il dit à Nathan de reve­­nir à Mexico pour un autre rendez-vous durant ses prochaines vacances univer­­si­­taires, à l’été 2007. La tran­­sac­­tion s’était faite en un clin d’œil. Nathan avait plus d’argent dans les poches qu’il ne pouvait en dépen­­ser. Il aurait pu en liqui­­der une partie au cours d’une folle soirée à Mexico, ou peut-être cour­­ti­­ser une fille, comme son père l’avait fait en son temps. Au lieu de quoi il passa le reste du séjour enfermé dans sa chambre, à jouer à la Plays­­ta­­tion et à écou­­ter de la musique sur son iPod. Il n’avait mis le nez dehors qu’à une seule occa­­sion, pour ache­­ter un sombrero et quelques autres babioles pour son cousin.

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Nathan à l’époque des faits

Nathan ne parvint pas à appré­­cier plei­­ne­­ment son succès avant d’être de retour à Sheri­­dan, où il savoura l’éloge de son père. Nichol­­son dit à son fils qu’il avait surclassé de loin même les meilleurs de ses stagiaires à La Ferme. Nathan lui trans­­mit les ques­­tion de Fedo­­tov, qu’il avait reco­­piées sur son bras et sa main depuis son carnet. Au cours des semaines qui suivirent, Nichol­­son écri­­vit ses réponses sur des docu­­ments vierges, détaillant les circons­­tances de son arres­­ta­­tion de 1996. Il avait dû être suivi de Malai­­sie à Singa­­pour… Un contact qu’il avait rencon­­tré à Singa­­pour devait être « sali »… Cette personne n’était « pas de la partie », ce n’était pas non plus un agent des rensei­­gne­­ments russe… Même s’il savait qu’il n’au­­rait pas dû, Nathan lut les messages. Son père y livrait de nombreux détails : le nom de l’exa­­mi­­na­­teur du test poly­­gra­­phique qu’il avait subi et l’exis­­tence de tunnels reliant deux pays, entre autres. Tout cela deve­­nait soudain bien réel. Alors que Nathan commençait à s’inquié­­ter, il reçut des nouvelles de son père. Dans ses lettres écrites en prison, il encou­­ra­­geait Nathan en employant des termes élogieux, citant les Écri­­tures : « Avant de te former dans le ventre de ta mère, je te connais­­sais, et avant que tu naisses, je t’avais consa­­cré, je t’avais dési­­gné prophète pour les nations. » À son insu, Nathan était devenu une marion­­nette entre les mains de son père.

Rendez-vous à Chypre

Le FBI ne divul­­guera pas de quelle manière il a eu vent des agis­­se­­ments de Nichol­­son et de son fils, mais des agents commen­­cèrent à enquê­­ter peu après le second voyage de Nathan à Mexico. L’enquête était menée par Jared Garth, du bureau de Port­­land, un new-yorkais de souche au phrasé rapide qui travaillait aux côtés des agents spéciaux Scott Jensen et John Cooney. Avec l’au­­to­­ri­­sa­­tion d’un tribu­­nal, les agents placèrent Nathan sous surveillance. Le 5 décembre 2007, le FBI installa un tracker élec­­tro­­nique sur la voiture de Nathan. Trois jours plus tard, lorsque les agents arri­­vèrent au bureau, ils décou­­vrirent que le véhi­­cule était garé à l’aé­­ro­­port de Port­­land. Jensen s’écria : « Oh, merde ! » Perdre la trace de Nathan porte­­rait un sale coup à l’enquête – surtout s’il ne comp­­tait pas remettre les pieds aux États-Unis. En fouillant dans les écoutes télé­­pho­­niques, ils tombèrent sur un coup de fil que Nathan avait passé à trois heures du matin à sa petite amie, durant lequel il lui disait au revoir depuis l’aé­­ro­­port. Jensen prit sa voiture et se rendit à sur place accom­­pa­­gné d’un autre agent, et les deux hommes coururent d’un comp­­toir à l’autre pour retrou­­ver le vol de Nathan. Ils finirent par apprendre qu’il avait embarqué à bord d’un avion Conti­­nen­­tal Airlines pour Lima, au Pérou, avec une escale à Hous­­ton.

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Tandis que le FBI jouait au chat et à la souris, Nathan était à Lima, marchan­­dant des secrets d’État contre 10 000 dollars. Son père l’avait envoyé là-bas pour trans­­mettre verba­­le­­ment les détails d’un plan d’éva­­sion. Le plan prévoyait de faire atter­­rir un héli­­co­­ptère sur l’hé­­li­­port de l’éta­­blis­­se­­ment correc­­tion­­nel fédé­­ral de Sheri­­dan, de trans­­por­­ter Nichol­­son par les airs hors des murs de la prison et de le larguer au large des côtes de l’Ore­­gon, où un sous-marin l’at­­ten­­drait pour l’em­­por­­ter au loin… Pour s’as­­su­­rer qu’il serait correc­­te­­ment iden­­ti­­fié durant l’éva­­sion, Nichol­­son avait tatoué son groupe sanguin sur son bras : « O+ ». Fedo­­tov rit en enten­­dant cette idée fantai­­siste. Il fit la remarque que si les Russes agis­­saient de la sorte, « cela pour­­rait déclen­­cher une guerre ». Sans comp­­ter que Fedo­­tov était mécon­tent de Nathan, qui n’avait pas suivi les instruc­­tions qu’il lui avait données à Mexico. Nathan était supposé avoir confirmé sa venue à Lima en lais­­sant un message pour Fedo­­tov au Mexique. Il ne le fit jamais. Fedo­­tov lui intima de ne pas refaire la même erreur avant d’em­­barquer la semaine d’après pour son prochain rendez-vous, à Nico­­sie, sur l’île de Chypre. Il donna égale­­ment à Nathan des instruc­­tions concer­­nant un signal secret et un mot de passe qu’il aurait à utili­­ser là-bas. Quand Nathan retourna aux États-Unis, faisant escale à Hous­­ton avant son vol pour Port­­land, Garth et Cooney l’at­­ten­­daient. Ils donnèrent l’ordre à des agents des douanes d’em­­barquer Nathan pour le fouiller, et de l’autre côté d’un miroir sans tain, ils les regar­­dèrent ouvrir ses bagages. « Nathan est resté de marbre tout le temps que ça a duré, raconte Garth. À un moment, j’ai mis un badge des douanes et j’ai prétendu passer en revue la fouille. Je faisais les cent pas dans la salle pour pouvoir entendre la conver­­sa­­tion entre Nathan et les deux inspec­­teurs. »

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Sous surveillance
Aéro­­port de Hous­­ton, Texas
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Les agents des douanes trou­­vèrent 7 013 dollars dans les affaires de Nathan, dont 4 000 dollars étaient enfouis à l’in­­té­­rieur de la boîte d’un jeu Plays­­ta­­tion. Lorsqu’ils lui deman­­dèrent pourquoi il trans­­por­­tait autant d’argent sur lui, Nathan répliqua qu’il avait quitté les États-Unis avec 9 000 dollars en liquide car il avait atteint le plafond de ses cartes de crédit. Dans le sac à dos de Nathan, les agents des douanes trou­­vèrent son carnet et, dans son porte­­feuille, des cartes de visite couvertes de notes. Tandis que Nathan restait assis l’air indif­­fé­rent, un des agents amena le carnet et les cartes de visite dans l’ar­­rière-salle, où Garth et Cooney s’em­­pres­­sèrent de les photo­­co­­pier. « Le contenu était éloquent », se rappelle Garth. Les pages du carnet étaient noir­­cies d’ins­­truc­­tions révé­­lant les lieux et l’heure des rendez-vous de Nathan à Lima et à Chypre. Certaines feuilles étaient pleines de ques­­tions qu’il devait trans­­mettre à son père, et d’ins­­truc­­tions qui lui étaient desti­­nées si jamais il parve­­nait à sortir de prison : « Si papa sort, trou­­ver un passe­­port le plus vite possible. Aller dans un pays près de la Russie. Papa décide (ex : Finlande)… L’em­­me­­ner au dépar­­te­­ment des visas de l’am­­bas­­sade (Amis) » Les pages faisaient aussi mention d’un compte Yahoo, Jone­­murr2@ya­­hoo.com.mx, que Nathan devait utili­­ser pour confir­­mer son rendez-vous chypriote. Tout était là : de l’es­­pion­­nage, bien en vue. Mais Garth et Cooney n’étaient pas persua­­dés que ces notes cryp­­tiques seraient suffi­­santes devant un tribu­­nal. Les doua­­niers lais­­sèrent Nathan partir, et les agents remirent leurs preuves à deux procu­­reurs adjoints améri­­cains de Port­­land, Pamala Holsin­­ger et Ethan Knight, qui déci­­dèrent d’ou­­vrir une enquête crimi­­nelle. « Toute la ques­­tion, c’était de savoir si le rendez-vous de Chypre allait avoir lieu et si nous ne ferions pas mieux d’at­­tendre jusque là », explique Garth. Ils optèrent pour cette solu­­tion.

~

Nathan était désor­­mais sous surveillance constante. Le FBI mit son appar­­te­­ment sur écoute, enre­­gis­­trait ses appels et le prenait en photos. En plon­­geant dans son monde, les fédé­­raux décou­­vrirent un garçon qui avait encore un pied enra­­ciné dans l’ado­­les­­cence. Il vivait avec sa petite amie et faisait régu­­liè­­re­­ment de l’exer­­cice pour contre­­ba­­lan­­cer un régime fait inté­­gra­­le­­ment de pizzas. Quand il ne jouait pas aux jeux vidéo, il passait des heures à regar­­der des films d’arts martiaux. Il y eut une pause mira­­cu­­leuse dans cette routine lorsqu’il se rendit à une conven­­tion manga à Port­­land – pour l’oc­­ca­­sion, il s’était dessiné des tatouages sur le corps et portait des lentilles de contact rouges, pour ressem­­bler à un person­­nage de dessin animé. ulyces-espionsperefils-14Les agents notèrent que Nathan était accom­­mo­­dant au possible, toujours soucieux de faire plai­­sir aux autres. Dans les appels enre­­gis­­trés par le FBI, il donnait à son frère des conseils pour s’exer­­cer correc­­te­­ment. Il récon­­for­­tait sa sœur après qu’elle eût rompu avec son petit ami, l’as­­su­­rant qu’elle fini­­rait par rencon­­trer la bonne personne. Et quand la sœur de la copine de Nathan eut besoin qu’on répa­­rât son toit, il passa des heures à y poser des bardeaux. Les week-ends, Nathan assis­­tait aux sermons de l’église Door Chris­­tian Fellow­­ship, jusqu’à ce qu’il ne se dispu­­tât avec le pasteur, qui avait de l’avis de Nathan fait une remarque désa­­gréable à propos de son père. À une géné­­ra­­tion de distance de la guerre froide, Nathan ne semblait pas conscient du sens que revê­­taient ses actions. Mais il avait été secoué par la fouille de l’aé­­ro­­port de Hous­­ton, et désor­­mais la pers­­pec­­tive de finir en prison lui traver­­sait parfois l’es­­prit comme une ombre fugace. Inquiet à l’idée d’être épié, il colla une bande de ruban adhé­­sif en travers de la porte de son grenier. Il saurait ainsi si quelqu’un avait péné­­tré dans son appar­­te­­ment. Son père l’avait mis en garde à propos de la surveillance et lui avait appris à se servir des reflets des vitrines des boutiques pour s’as­­su­­rer de ne pas être suivi. Pendant ce temps, les agents conti­­nuaient de surveiller le compte Yahoo que Fedo­­tov avait ordonné à Nathan d’uti­­li­­ser. En mai, ils virent un message envoyé depuis le compte, qui recou­­pait les instruc­­tions dont Nathan avait pris note dans son carnet. Le sujet du message était « Hola Nancy ». Il disait en partie : « Il semble que je pour­­rai fina­­le­­ment partir en vacances ! » Le week-end d’après Thanks­­gi­­ving, le FBI dépê­­cha un agent dans la salle des visites de Sheri­­dan pour écou­­ter ce que se disaient Nathan et son père. Le rendez-vous de Chypre était confirmé.

Être un homme

Pour une fois, Nathan fit exac­­te­­ment comme Fedo­­tov lui avait dit : Le soir du 10 décembre, il marcha du Hilton Hotel, dans le centre de Nico­­sie, jusqu’à un TGI Friday, portant une casquette de base­­ball. Là, il atten­­dit sur le trot­­toir, tenant un sac à dos dans sa main droite, mâchant un chewing-gum et regar­­dant sa montre quand des voitures passaient devant lui. À sept heures du soir, Fedo­­tov se montra, vêtu d’un manteau noir et de lunettes de soleil grif­­fées. « – Connais­­sez-vous le chemin du bureau de poste ? demanda-t-il avec un grand sourire. – Il devrait se trou­­ver dans le coin », répon­­dit conscien­­cieu­­se­­ment Nathan. Le Russe emmena Nathan jusqu’à une berline bleu sombre garée près de là, et ils condui­­sirent pendant une ving­­taine de minutes jusqu’à un parking souter­­rain.

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Dans la pénombre, Nathan donna à Fedo­­rov une lettre de six pages que son père lui avait envoyée depuis la prison. Elle conte­­nait des infor­­ma­­tions sur la santé de Nichol­­son et des détails sur l’af­­fec­­ta­­tion de Jere­­miah à la Tyndall Air Force Base, où il travaillait sur la guerre élec­­tro­­nique. Nichol­­son, semblait-il, n’of­­frait pas seule­­ment ses services au SVR, mais égale­­ment la possi­­bi­­lité de recru­­ter Jere­­miah, son fils le plus aguerri. Nathan n’ap­­porta aucune note manus­­crite à Chypre. Au terme du rendez-vous, Fedo­­tov lui indiqua où et quand ils devaient se voir la prochaine fois : le soir du 16 décembre, un an plus tard, devant une station de métro à Brati­­slava, en Slovaquie. Fedo­­tov donna à Nathan 12 000 dollars en coupures de 100 dollars et lui souhaita un joyeux Noël. Il était plus de minuit le 15 décembre quand Nathan atter­­rit à Port­­land. La neige tombait, tapis­­sant les rues d’un manteau blanc qu’illu­­mi­­naient les réver­­bères. Quand Nathan revint à son appar­­te­­ment, l’aube se lève­­rait dans une heure. Le quar­­tier était plongé dans un silence imma­­culé. Il jeta son sac à dos au sol et sombra dans le sommeil. Puis on frappa lour­­de­­ment à la porte. À moitié endormi, Nathan ouvrit la porte aux agents Garth et Cooney. Il proposa calme­­ment de leur servir un verre, mais ils refu­­sèrent. Lorsqu’ils passèrent en revue les infor­­ma­­tions sur son passé, énonçant qu’il n’avait pas de casier judi­­ciaire, il inter­­­vint pour préci­­ser qu’il avait une fois reçu une amende de 500 dollars de la part du Natio­­nal Park Service pour avoir abîmé une barque contre un arbre.

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Les agents fédé­­raux Scott Jensen et Jared Garth

Il mentit à propos de ses voyages, préten­­dant qu’il avait revu des « copains de cham­­brée » de l’époque de son service mili­­taire. Cooney, un agent aux épaules carrées et au regard perçant, affi­­chait un air impas­­sible lorsqu’il dit à Nathan que le récit qu’il faisait de ses voyages ne collait pas avec les infor­­ma­­tions que déte­­nait le FBI. Après un moment de silence, Nathan déclara qu’il n’avait rien fait d’illé­­gal. Mais la confiance avec laquelle il avait déballé ses réponses longue­­ment répé­­tées s’était envo­­lée. Sur un ton apai­­sant, Cooney proposa à Nathan ce qu’il présenta comme un mulli­­gan – au golf, cela signi­­fie s’ac­­cor­­der le droit de rejouer une balle ratée sans péna­­lité. Nathan accepta. Durant les heures qui suivirent, il narra les détails de sa vie de messa­­ger espion. Quand Garth l’in­­forma qu’il avait violé une loi inter­­­di­­sant à quiconque d’agir comme agent non-enre­­gis­­tré au service d’une puis­­sance exté­­rieure, Nathan fit la remarque qu’il n’avait jamais entendu parler d’une telle loi. Garth répon­­dit qu’il savait qu’elle n’était pas très connue. « C’est un peu comme lorsque tu as été contraint de payer pour avoir esquinté une barque sur un arbre », lui dit Garth. À Sheri­­dan, Nichol­­son se montra bien plus réti­cent au cours de son entre­­tien avec Jensen, qui débuta la conver­­sa­­tion en dépo­­sant sur la table une carte postale sur laquelle on pouvait lire « Bons baisers de Chypre ». « Je lui ai dit que Nathan ne se serait jamais lancé de lui-même dans une telle mission, et qu’il devrait se compor­­ter en homme et faire ce qu’il fallait pour son fils, raconte Jensen. En substance, il a dit qu’il était bien au courant que son fils avait voyagé de-ci de-là, mais seule­­ment pour aller voir des copains de cham­­brée. Il a joué à l’im­­bé­­cile pendant toute la durée de l’in­­ter­­ro­­ga­­toire. » En fouillant l’ap­­par­­te­­ment de Nathan, les agents retrou­­vèrent le carnet dont le FBI avait copié les pages à l’aé­­ro­­port de Hous­­ton. Mais Nathan avait arra­­ché toutes les pages pouvant servir à l’in­­cri­­mi­­ner, réali­­sant après coup que ce qu’elles conte­­naient pouvait poten­­tiel­­le­­ment poser problème. Il avait, malgré tout, noté le lieu de son prochain rendez-vous à Brati­­slava, tentant de dissi­­mu­­ler sa signi­­fi­­ca­­tion en écri­­vant le nom de sa belle-sœur, Anas­­ta­­sia, juste en dessous. En dépit de ses efforts, Nathan n’était déci­­dé­­ment pas espion. À l’is­­sue de l’in­­ter­­ro­­ga­­toire du FBI, Nathan éprouva une étrange sensa­­tion de soula­­ge­­ment, même s’il ne savait pas ce que lui réser­­ve­­rait le futur. Après ces deux années passées à garder le secret pour lui seul, il était fina­­le­­ment libre de le parta­­ger avec sa famille et ses amis. Il appela sa sœur, Star, pour s’ex­­cu­­ser. Lorsqu’il lui raconta ce qu’il avait fait, la première réac­­tion de Star fut une objec­­tion incré­­dule : « Sérieu­­se­­ment ?! » Il lui dit qu’il ne pour­­rait pas lui offrir de cadeau à Noël : le FBI lui avait confisqué son argent. Mais il ne pensait pas qu’il irait en prison, et Dieu merci le FBI n’avait pas pris sa Wii.

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Aujourd’­­hui, tout contact lui est inter­­­dit avec son père
Crédits : The Orego­­nian

Le 9 janvier 2009, une condam­­na­­tion fut pronon­­cée au tribu­­nal de district de l’Ore­­gon, accu­­sant le père et le fils d’avoir agi comme agents au service d’une puis­­sance étran­­gère, et d’avoir blan­­chi de l’argent. Garth et les autres condui­­sirent Nathan hors de son appar­­te­­ment les menottes aux poignets, et l’en­­fer­­mèrent dans une prison locale. Depuis qu’il avait appris que son père avait été mis à l’iso­­le­­ment à Sheri­­dan, il dormait sur le sol pour se punir. Malgré le fait que son père avait orches­­tré toute l’opé­­ra­­tion, il confia aux auto­­ri­­tés qu’il se sentait respon­­sable pour ce qui était arrivé. Le 7 décembre 2010, Nathan fut condamné à cinq ans de proba­­tion. Le juge lui ordonna d’ef­­fec­­tuer cent heures de travaux d’in­­té­­rêt géné­­ral à l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion des anciens combat­­tants. Le 18 janvier 2011, Nichol­­son fut amené menotté devant la cour. Assis au premier rang, Nathan enfouit son visage dans l’épaule d’un membre de sa famille et se mit à pleu­­rer. Nichol­­son, à sa manière, assuma fina­­le­­ment la respon­­sa­­bi­­lité d’avoir corrompu son fils : « Votre honneur, j’ai traversé dans ma vie plusieurs coups d’État, une révo­­lu­­tion et une guerre », s’enquit Nichol­­son, lisant à haute voix une décla­­ra­­tion. Mais le pire jour de sa vie, dit-il, « fut le jour où j’ai appris que mon plus jeune fils avait été arrêté et accusé de faits dont je suis l’unique respon­­sable ». Il pour­­sui­­vit en disant qu’il s’était tourné vers la Fédé­­ra­­tion de Russie pour venir en aide à sa famille, mais qu’il avait réalisé au cours de ces deux années de soli­­tude que « tout ce dont mes enfants ont jamais eu besoin, c’était de mon amour ». Le juge Brown resta de marbre, rele­­vant que Nichol­­son n’avait pas une fois demandé le pardon des États-Unis. Elle le condamna à huit ans de prison supplé­­men­­taires – il doit désor­­mais être libéré en 2024, et il purge sa peine à Florence, dans le Colo­­rado.

~

Le Bureau des Prisons a rejeté ma demande d’en­­tre­­tien avec Nichol­­son, pour des ques­­tions de sécu­­rité semble-t-il. Nathan égale­­ment a refusé de parler. Jere­­miah est le seul des enfants a avoir accepté de me confier son senti­­ment sur l’af­­faire. « Mon père est un homme très charis­­ma­­tique, qu’on appré­­cie faci­­le­­ment », m’a-t-il écrit dans un e-mail. « Peut-être que c’est parce que mon père a été empri­­sonné pendant la période la plus déter­­mi­­nante de la vie de mon frère qu’il a ressenti le besoin d’avoir ce genre de connexion avec lui. Quelque chose qu’il avait eu l’im­­pres­­sion d’avoir perdu en étant séparé de lui si long­­temps. Honnê­­te­­ment, je ne sais pas. » ulyces-espionsperefils-17Il n’est pas évident que Nichol­­son ait entiè­­re­­ment échoué dans ses plans. Les agents pensent que Nichol­­son pour­­rait avoir envoyé des lettres aux Russes avant l’im­­pli­­ca­­tion de Nathan, et son compa­­gnon de cellule, Quacken­­bush, m’a parlé d’une liasses de papiers épaisse d’un pouce conte­­nant les « mémoires » de Nichol­­son, que ce dernier avait envoyé à ses parents, Marvin et Betty, après la libé­­ra­­tion de Quacken­­bush en 2002. Le paquet était possi­­ble­­ment à desti­­na­­tion des Russes. Par une soirée venteuse de février, je me suis rendu à la maison de Marvin et Betty à Eugene. J’ai frappé à leur porte, mais ils ne m’ont pas permis de les inter­­­ro­­ger à ce sujet. Dehors, sur le porche, les carillons éoliens tintaient dans le vent. Le son était porté à l’in­­té­­rieur de la maison et, alors que je me tenais debout dans le couloir, j’avais l’im­­pres­­sion d’en­­tendre l’hymne d’un pays secret séparé du reste des États-Unis par ces quatre murs, le pays de Nichol­­son, le seul devant lequel il semble aujourd’­­hui prêter allé­­geance. C’est peut-être dans ce pays que Nathan a vécu durant ses deux années de voyages secrets. Mais plus main­­te­­nant. Dans une lettre adres­­sée au juge Brown, qu’il lui a remise avant sa déli­­bé­­ra­­tion, il affir­­mait qu’il en avait fini avec ces fari­­boles d’es­­pions auxquelles son père l’avait fait rêver malgré lui. Il avait fini par réali­­ser qu’il voulait vivre pour lui-même et non pour quêter l’ap­­pro­­ba­­tion de son père. Depuis sa libé­­ra­­tion de la prison du comté en avril 2010, écri­­vait-il, il comp­­ta­­bi­­li­­sait plus de quatre-vingt quatre crédits d’uni­­ver­­sité et suivait à présent des cours à l’Uni­­ver­­sité d’État de l’Ore­­gon, où il étudiait le génie du déve­­lop­­pe­­ment durable. « En défi­­ni­­tive, j’ai décidé qu’il fallait que j’ar­­rête de vivre comme un enfant, la tête dans les nuages, et que je commence à agir comme un homme. »


Traduit de l’an­­glais par Benoit Marchi­­sio et Nico­­las Prouillac, d’après l’ar­­ticle « My Father and Me: A Spy Story », paru dans GQ. Couver­­ture : Les nouveaux quar­­tiers géné­­raux de la CIA. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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