Les grandes fortunes lancent volontiers des opérations caritatives pour lutter contre la pauvreté. Mais elles refusent de payer plus d'impôts.

par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 28 janvier 2019

La mâchoire d’Ho­­ward Shultz se décroche. Figé dans son éton­­ne­­ment, le fonda­­teur de Star­­bucks peine à répondre à Andrew Sorkin. « Pensez-vous que les milliar­­daires ont trop de pouvoir sur la vie publique améri­­caine ? », vient de deman­­der le jour­­na­­liste lors d’une confé­­rence orga­­ni­­sée par la chaîne CNBC, lundi 4 février 2019. La 887e fortune mondiale bégaye : « Le terme de milliar­­daire est devenu un slogan. Je dirais plutôt que les gens avec des moyens ont pu gagner leurs richesses d’une manière inéqui­­table. » Sa propre fortune est à double tran­­chant : si elle est d’une aide ines­­ti­­mable pour la course à la Maison-Blanche qui l’in­­té­­resse, elle a aussi mauvaise presse.

« Personne n’a besoin d’un milliard de dollars », tranche le jour­­na­­liste améri­­cain Tom Scocca dans un article relevé par le New York Times la 6 février. Alors que « certaines idées vouées à rendre le monde meilleure demandent une évalua­­tion nuan­­cée et une réflexion sur l’équi­­libre entre des inté­­rêts diver­­gents, d’autres peuvent s’en passe. Les milliar­­daires sont néfastes. Nous devrions sans doute nous en débar­­ras­­ser. De tous. » L’idée n’est bien sûr pas de les élimi­­ner litté­­ra­­le­­ment, mais d’em­­pê­­cher une telle accu­­mu­­la­­tion. Car aucun critère moral ne permet de dire que certains la méritent, quand d’autres en sont inévi­­ta­­ble­­ment pour leurs frais. Avec Tom Scocca, la dépu­­tée démo­­crate Alexan­­dria Ocasio-Cortez défend donc une taxa­­tion accrue des grandes fortunes. Et la propo­­si­­tion fait son chemin.

La montagne magique

Le charme est-il rompu ? Haut-lieu de pouvoir et d’argent niché à 1 500 mètres d’al­­ti­­tude, dans les Alpes suisses, Davos a perdu un peu de son magné­­tisme. Emma­­nuel Macron, Theresa May et Donald Trump ont renoncé à venir au Forum écono­­mique mondial. Sous la neige de ce mois de janvier 2019, la « montagne magique », ainsi que l’écri­­vain alle­­mand Thomas Mann surnomma la ville en 1911, est parcou­­rue de fris­­sons. Dans ce dîner de gala du capi­­ta­­lisme, dont le fonda­­teur aime­­rait désor­­mais des « patrons plus modestes », on disser­­tera cette année sur « les coûts de l’iné­­ga­­lité ». À la moindre secousse, certains craignent l’ava­­lanche. « C’est effrayant », lâche Scott Minerd, le respon­­sable de l’in­­ves­­tis­­se­­ment de Guggen­­heim Part­­ners, une société améri­­caine qui brasse des milliards.

La dépu­­tée Alexan­­dria Ocasio-Cortez
Crédits : US House of Repre­­sen­­ta­­tives

L’épi­­centre se trouve pour­­tant à plus de 6 000 kilo­­mètres. Au cours d’une confé­­rence orga­­ni­­sée en hommage à Martin Luther King, la veille, dans l’église River­­side de Harlem, la dépu­­tée de New York Alexan­­dria Ocasio-Cortez a suggéré de taxer 70 % des reve­­nus annuels au-delà de 10 millions de dollars. Si la nouvelle passion­­na­­ria Démo­­crate est trop jeune pour se présen­­ter à la prochaine élec­­tion prési­­den­­tielle, « d’ici là, son idée va prendre de l’am­­pleur », trésaille Scott Minerd. « Il y a une chance pour qu’un taux d’im­­po­­si­­tion à 70 % dans ce genre entre en vigueur. » Un milliar­­daire qui préfère rester anonyme juge pour sa part que « cela n’ar­­ri­­vera pas, croyez-moi ». Quoi qu’il en soit, dans son immense majo­­rité, Davos s’y oppose. Il faut une ironie grinçante au PDG de Blacks­­tone, Stephen Schwarz­­man, pour s’avouer « très enthou­­siaste ».

Quand un jour­­na­­liste demande à Michael Dell, fonda­­teur de l’en­­tre­­prise infor­­ma­­tique du même nom, s’il soutient la propo­­si­­tion, la salle explose de rire. « Je ne la soutiens pas et je ne pense pas que cela aide­­rait la crois­­sance de l’éco­­no­­mie améri­­caine », répond-il simple­­ment. Voyant la scène rappor­­tée sur Twit­­ter, Alexan­­dria Ocasio-Cortez s’en amuse à son tour : « Est-ce qu’il commence à faire chaud ici ou c’est juste une prise de conscience de l’aug­­men­­ta­­tion rampante des inéga­­li­­tés de richesse ? »

Même le fonda­­teur d’une société de capi­­tal-inves­­tis­­se­­ment Glenn Hutchins, pour­­tant dona­­teur du Parti démo­­crate, voit le projet d’un mauvais œil. Il vaut mieux « essayer de trou­­ver un moyen de rendre le système fiscal équi­­table et effi­­cace », juge-t-il, et non défendre une « posture » comme le fait selon lui Ocasio-Cortez. D’après cet autre milliar­­daire, elle a peu de chance de convaincre la Chambre des repré­­sen­­tant et le Sénat. Nous verrons, semble répondre l’al­­liée de Bernie Sanders. « C’est la trans­­po­­si­­tion en impôt d’une réponse à ces ques­­tions : à partir de quel niveau vivons-nous dans l’ex­­cès et dans quelle société voulons-nous vivre ? » précise-t-elle sur le plateau du Late Show le 22 janvier. « Voulons-nous vivre dans une société où les milliar­­daires ont leur propre héli­­port Uber tandis que d’autres travaillent 80 heures par semaines sans pouvoir nour­­rir leurs enfants ? »

Alors que le Forum écono­­mique mondial s’ap­­prê­­tait à ouvrir ses portes, l’as­­so­­cia­­tion Oxfam a publié un rapport sur les inéga­­li­­tés le 21 janvier 2019. Elle y indique que 26 personnes possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la planète. Autre­­ment dit, l’équi­­page d’un mini-bus acca­­pare ce qui fait vivre un conti­nent. Pour arri­­ver à ce constat, Oxfam se base sur le clas­­se­­ment Forbes des plus grandes fortunes, selon lequel 1398,3 milliards de dollars sont entre les mains de 26 nantis. Si certains contestent sa méthode de calcul, l’éco­­no­­miste Lucas Chan­­cel, qui codi­­rige le Labo­­ra­­toire sur les inéga­­li­­tés mondiales avec Thomas Piketty et quelques autres a obtenu des résul­­tats simi­­laires : « Les 0,1 % les plus riches détiennent une part dispro­­por­­tion­­née du patri­­moine mondial (au moins 16 %) alors que les 50 % les plus pauvres ont une part extrê­­me­­ment faible (au plus 2 %). »

« Après les États-Unis, la France est le pays qui a connu la plus forte progres­­sion de million­­naires en 2018 », déplore la porte-parole d’Ox­­fam France, Pauline Leclère. « Aujourd’­­hui, en France, huit milliar­­daires possèdent autant que les 30 % les plus pauvres, suivant une tendance qu’ont emprun­­tée nombre de pays riches avant nous. » Le gouver­­ne­­ment a pour­­tant décidé de suppri­­mer l’im­­pôt sur la fortune (ISF) en décembre 2017, pour le rempla­­cer par un impôt sur le fortune immo­­bi­­lière (IFI) excluant le patri­­moine finan­­cier. Ce faisant, il a privé le budget de l’État de près de 4 à 5 milliards d’eu­­ros. Dans sa four­­chette haute, ce manque à gagner « repré­­sente 40 % du budget de l’en­­sei­­gne­­ment supé­­rieur », pointe l’éco­­no­­miste Thomas Piketty. « Il va falloir que Macron réta­­blisse l’ISF. » Même l’éco­­no­­miste Philippe Aghion, qui a aidé le Président à dessi­­ner une poli­­tique fiscale, plai­­dait le 3 décembre 2018 pour son « réta­­blis­­se­­ment tempo­­raire ». L’Ély­­sée conti­­nue vaille que vaille de l’ex­­clure.

Aux États-Unis, 59 % de la popu­­la­­tion soutient l’idée d’Oca­­sio-Cortez, d’après une enquête comman­­dée par le jour­­nal The Hill. Il est malgré tout hors de ques­­tion pour les riches améri­­cains présents à Davos de mettre davan­­tage au pot. « Citez-moi un pays où cela marche », s’agace Michael Dell. « Les États-Unis », réplique un autre inter­­­ve­­nant, le profes­­seur du Massa­­chu­­setts Insti­­tute of Tech­­no­­logy (MIT) Erik Brynjolf­s­son. Car le taux d’im­­po­­si­­tion des grosses fortunes n’a pas toujours été de 37 % comme il est actuel­­le­­ment. « Ce n’est pas une idée nouvelle », fait juste­­ment remarquer Ocasio-Cortez sur le plateau du Late Show. « Sous Eisen­­ho­­wer, il y avait un taux d’im­­po­­si­­tion de 90 %. » Il s’est effon­­dré en un demi-siècle.

Davos, dans le canton suisse des Grisons

New New Deal

Si 1 500 jets privés ont atterri à Davos cette année, la ville suisse est trop petite pour accueillir tous les milliar­­daires. Alors, l’an­­cien acteur et avocat du président Richard Nixon, Ben Stein, aisé­­ment recon­­verti dans l’ana­­lyse écono­­mique, fulmine contre Alexan­­dria Ocasio-Cortez depuis les États-Unis. « Staline, Hitler, Mao Zedong sont tous arri­­vés au pouvoir en promet­­tant le même genre de choses que madame Ocasio-Cortez, et ça a conduit à des massacres de masse, des dicta­­tures et des géno­­cides », bredouille-t-il sur l’an­­tenne de Fox News, le 22 janvier 2019. Dans le livre de cet oppo­­sant à l’avor­­te­­ment, Comment détruire votre vie finan­­cière et votre porte-monnaie, un chapitre est titré « Ne faites pas atten­­tion aux taxes ». « Il vaut mieux en rire qu’en pleu­­rer », réagit le lende­­main la dépu­­tée Démo­­crate en commen­­tant le portrait que la chaîne fait d’elle.

Seule­­ment, Ben Stein fait une fixa­­tion sur Hitler. Pour défendre ses vues créa­­tion­­nistes, il n’hé­­site pas à rendre le darwi­­nisme respon­­sable de la montée du nazisme. Mais lorsqu’il repeint Ocasio-Cortez en auto­­crate sangui­­naire, ce contemp­­teur de Barack Obama se trompe : le « New Deal vert » qu’elle promeut n’a rien à voir avec un quel­­conque pacte germano-sovié­­tique ou avec les khmers verts. Il s’ins­­pire du New Deal du président améri­­cain Frank­­lin Delano Roose­­velt. Avant d’im­­pul­­ser le débarque­­ment qui abou­­tira à la chute du IIIe Reich, ce Démo­­crate a relancé l’éco­­no­­mie améri­­caine, après le krach de 1929, en créant pléthore d’em­­plois publics. Une fois élu président, il réforme l’im­­po­­si­­tion de l’hé­­ri­­tage, du revenu et des entre­­prises.

Roose­­velt en campagne

« La trans­­mis­­sion d’im­­por­­tantes fortunes de géné­­ra­­tion en géné­­ra­­tion entre en contra­­dic­­tion avec les idéaux de notre géné­­ra­­tion », justi­­fie-t-il devant le Congrès en 1935. Déjà augmen­­tée par son prédé­­ces­­seur (de 25 % à 63 % en 1932), la taxe sur les grandes fortunes passe à 79 % en 1936 puis à 91 % en 1941. À l’in­­verse des inéga­­li­­tés, qui reculent de chaque côté de l’At­­lan­­tique, la crois­­sance suit le même mouve­­ment. Admi­­ra­­teur de Roose­­velt, le jeune Ronald Reagan vote quatre fois de suite pour les Démo­­crates. Sa détes­­ta­­tion des Sovié­­tiques lui fait cepen­­dant chan­­ger de camp, au point qu’il soutient le Répu­­bli­­cain Dwight D. Eisen­­ho­­wer en 1952. Comme le souligne Ocasio-Cortez, le taux d’im­­po­­si­­tion maxi­­mal est alors de 91 %. En France, où se déve­­loppe la Sécu­­rité sociale, il atteint 90 %.

Élu en 1969 avec le soutient de Reagan, Richard Nixon a pour conseiller en écono­­mie un certain Herbert Stein, père de Ben Stein. Ce dernier met un pied en poli­­tique en écri­­vant des discours au président, qui abaisse l’im­­pôt sur les grandes fortunes à un taux de 72 %. Affec­­tée par les deux crises pétro­­lières des années 1970, l’éco­­no­­mie améri­­caine est mori­­bonde quand Reagan parvient au pouvoir sous la bannière Répu­­bli­­caine en 1981. « Il est temps d’es­­sayer quelque chose de diffé­rent et c’est ce que nous allons faire », déclare-t-il. Désor­­mais, aucun Améri­­cain n’a à donner plus de la moitié d’un dollar perçu à l’État. Mêlant retrait des pouvoirs publics et déré­­gle­­men­­ta­­tion de la finance, les « Reaga­­no­­mics » ne sont rien de moins qu’un New Deal à l’en­­vers.

En 1989, alors que leur promo­­teur quitte la Maison-Blanche et que Berlin est sur le point de perdre son mur, Alexan­­dria Ocasio-Cortez voit le jour à New York. Mais à la diffé­­rence de l’Al­­le­­magne, main­­te­­nant réuni­­fiée, elle « gran­­dit entre deux mondes ». Avant même d’en­­trer à l’école, ses parents décident qu’elle n’ira pas en classe dans le Bronx, où est né son père dans une famille pauvre. Pas plus favo­­ri­­sée, sa mère est elle origi­­naire de Porto Rico. Avec l’aide de proches, un budget est réuni pour permettre à la jeune femme de louer un T3 à York­­town Heights, dans une banlieue aisée. Élève inves­­tie, elle entre au lycée en ayant le senti­­ment d’ap­­par­­te­­nir à un monde légè­­re­­ment diffé­rent, sans toute­­fois avoir de « conscience de classe », se souvient-elle.

Alexan­­dria Ocasio-Cortez et sa famille
Crédits : Insta­­gram

À 17 ans, souhai­­tant deve­­nir gyné­­co­­logue, la jeune femme s’en­­dette lour­­de­­ment pour étudier à l’uni­­ver­­sité de Boston. À peine a-t-elle commencé les cours que le foyer la rappelle : son père meurt d’un cancer du poumon. « Ma mère n’en pouvait plus, mon frère était perdu, c’était aussi diffi­­cile pour moi », raconte-t-elle. « Mais j’ai fait avec, je suis retour­­née en classe une semaine après sa mort. La dernière chose qu’il m’a dite, c’est : “Rends-moi fier.” C’est ce que j’ai essayé de faire : mes notes ont monté en flèche. » Passée de la biochi­­mie à l’éco­­no­­mie et aux rela­­tions inter­­­na­­tio­­nales, Alexan­­dria Ocasio-Cortez travaille bien­­tôt pour le séna­­teur Démo­­crate Edward Kennedy. À son retour dans le Bronx, elle doit accep­­ter un travail de serveuse pour aider sa mère à rembour­­ser des dettes. Contrainte de vendre la maison, la famille démé­­nage en Floride, où elle devient secré­­taire.

Après avoir démar­­ché des banques au télé­­phone pour la campagne de Barack Obama, Ocasio-Cortez se démène pour trou­­ver un QG de campagne à Bernie Sanders dans le Bronx et fait du porte à porte en 2016. L’in­­ves­­ti­­ture Démo­­crate lui étant refu­­sée au profit d’Hillary Clin­­ton, les parti­­sans de Sanders montent une orga­­ni­­sa­­tion bapti­­sée Brand New Congress pour trou­­ver des candi­­dats de gauche à la dépu­­ta­­tion. Gabriel Ocasio-Cortez envoie une lettre avec le nom de sa sœur. Sa carrière dans la poli­­tique est lancée.

Le front du chan­­ge­­ment

Devant un bouquet de lys et un mur blanc, Alexan­­dria Ocasio-Cortez égraine les remer­­cie­­ments avec un large sourire. « Je suis si recon­­nais­­sante, heureuse, flat­­tée et contente d’être ici », lance la nouvelle candi­­date de la plate­­forme Brand New Congress, rebap­­ti­­sée Justice Demo­­crats, devant sa webcam. Elle est encore parfai­­te­­ment incon­­nue ce 16 mai 2017. « Je suis la fille de parents de la classe ouvrière », entame-t-elle avec un écou­­teur vissé dans l’oreille droite. « Mon père avait un petit busi­­ness et ma mère a tout fait pour que nous ayons de quoi manger. Nous avons dû démé­­na­­ger car il était évident que le code postal avait une influence sur l’édu­­ca­­tion et les soins que vous pouviez rece­­voir. Cela doit cesser. »

Seule­­ment, son plai­­doyer pour plus d’éga­­lité n’a pas vrai­­ment le vent en poupe. En France, à peine élu, Emma­­nuel Macron entre­­prend de suppri­­mer l’ISF. Alors qu’il y a « 330 000 rede­­vables [concer­­nés] pour une recette de 4,1 milliards d’eu­­ros », déclare le ministre de l’Éco­­no­­mie Bruno Le Maire devant la Commis­­sion des finances de l’As­­sem­­blée natio­­nale, ils ne sont plus que 150 000 à l’is­­sue de la réforme. Le gouver­­ne­­ment fait ainsi une croix sur 3,2 milliards d’eu­­ros. À quoi la France insou­­mise de Jean-Luc Mélen­­chon répond en novembre par un contre-budget prévoyant une taxe de 90 % pour les reve­­nus dépas­­sant 400 000 euros par an. Le même mois, les Répu­­bli­­cains intro­­duisent le Tax Cuts and Jobs Act, faisant tomber l’im­­pôt maxi­­mal de 39,6 à 37 %.

Et ce alors que « les inéga­­li­­tés de reve­­nus ont augmenté dans presque toutes les régions du monde ces dernières décen­­nies », pointe le rapport sur les inéga­­li­­tés mondiales publié par les cher­­cheurs Facundo Alva­­redo, Lucas Chan­­cel, Thomas Piketty, Emma­­nuel Saez et Gabriel Zucman en décembre 2017. « Depuis 1980, les inéga­­li­­tés de reve­­nus ont augmenté rapi­­de­­ment en Amérique du Nord, en Chine, en Inde et en Russie, mais de manière plus modé­­rée en Europe (Graphique E2a). Dans une pers­­pec­­tive histo­­rique plus longue, cet accrois­­se­­ment des inéga­­li­­tés marque la fin du régime égali­­ta­­riste qui avait pris diffé­­rentes formes dans ces régions après la Seconde Guerre mondiale. » Autre­­ment dit, 30 ans de baisse des taxes n’ont ni dopé la crois­­sance, ni permis un recul des inéga­­li­­tés.

Dans le 14e district de New York où elle se présente aux primaires Démo­­crates contre Joe Crow­­ley, élu à la chambre des repré­­sen­­tants depuis 1999, « l’in­­té­­rêt des familles de travailleurs a été sacri­­fié au profit des promo­­teurs immo­­bi­­liers de luxe ces 20 dernières années », critique Alexan­­dria Ocasio-Cortez. Ce 15 juin 2018, sur la chaîne NY1, c’est peu dire que la jeune femme est stres­­sée. « Le matin, je ne savais plus où j’étais et quand je me suis assise face à lui, j’étais persua­­dée qu’il pouvait voir mon cœur sortir de ma poitrine », se souvient-elle. D’abord condes­­cen­­dant, Crow­­ley tourne aigre devant ses attaques. Et il blêmit fran­­che­­ment lorsqu’elle l’em­­porte fina­­le­­ment 12 jours plus tard. Pour mener campagne face aux Répu­­bli­­cains, AOC reprend le concept de Green New Deal employé par son mentor, Bernie Sanders.

Les éner­­gies renou­­ve­­lables doivent selon elle alimen­­ter toute l’éco­­no­­mie améri­­caine d’ici 12 ans, via des inves­­tis­­se­­ments devant permettre d’as­­su­­rer un emploi à chaque personne qui en veut un, le tout couplé à un programme de revenu mini­­mum et une couver­­ture de santé univer­­selle. « Les mesures telles que l’ac­­cès à l’édu­­ca­­tion et à la santé sont essen­­tielles pour empê­­cher que les classes popu­­laires décrochent », confirme Lucas Chan­­cel. « Mais si l’on veut empê­­cher une trop forte concen­­tra­­tion des patri­­moines, alors il faut des taux d’im­­po­­si­­tion plus progres­­sifs à la fois sur les reve­­nus et les patri­­moines. » À Davos, bien des parti­­ci­­pants sont prêts à recon­­naître l’im­­por­­tance de l’édu­­ca­­tion et de la santé, sans être en faveur d’une augmen­­ta­­tion des taxes, tant s’en faut.

« Ces dernières années », analyse l’au­­teur améri­­cain Anand Girid­­ha­­ra­­das dans une tribune publiée par le Guar­­dian, « beau­­coup d’Amé­­ri­­cains fortu­­nés ont adopté un compor­­te­­ment à la fois louable et inté­­ressé : ils ont essayé d’ai­­der en s’ap­­pro­­priant le problème. Autour de nous, les vainqueurs du statu quo très inéqui­­table dans lequel nous nous trou­­vons se sont décla­­rés parti­­sans du chan­­ge­­ment. Ils connaissent le problème et veulent faire partie de la solu­­tion. Ils veulent même être à la pointe de la recherche pour les solu­­tions. Ils pensent que leurs solu­­tions méritent d’être sur le front du chan­­ge­­ment social. » Cela explique­­rait pourquoi l’im­­pôt, en tant que fossoyeur du statu quo, n’est pas exac­­te­­ment l’op­­tion privi­­lé­­giée par les grands de ce monde.

Alors évidem­­ment, si un gouver­­ne­­ment émet seule­­ment l’éven­­tua­­lité d’in­­ter­­dire les milliar­­daires, on lui répliquera que cela risque d’en­­traî­­ner leur fuite. C’est l’ar­­gu­­ment tenu par le présen­­ta­­teur de télé­­vi­­sion Cyril Hanouna, qui touche une obole de 50 millions d’eu­­ros par an, face aux gilets jaunes qui voudraient réta­­blir l’ISF. Les fortunes françaises n’ont d’ailleurs pas attendu cette pers­­pec­­tive pour partir, bien que « jusque là, la France [ait] plus ou moins résisté à la baisse de progres­­si­­vité obser­­vée dans le monde anglo-saxon », compare Lucas Chan­­cel. Sauf qu’ « avec Emma­­nuel Macron, la suppres­­sion de l’ISF, la baisse de la progres­­si­­vité sur l’im­­po­­si­­tion des reve­­nus du capi­­tal et la suppres­­sion de la flat tax, on a un ensemble de mesures qui ne vont pas vers plus de progres­­si­­vité. Ceci a un impact clair sur les inéga­­li­­tés. » Ce n’est pas un hasard si on ne trouve aucune trace de gilet jaune à Davos.


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