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Les grandes fortunes lancent volontiers des opérations caritatives pour lutter contre la pauvreté. Mais elles refusent de payer plus d'impôts.

par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 21 janvier 2020

Sur un replat des Alpes suisses, entre les versants couverts de sapins qui culminent en sommets imma­cu­lés, une valise trace de petits sillons en roulant dans la neige de Davos. Ce lundi 20 janvier 2020, veille du Forum écono­mique mondial, son proprié­taire entre dans un chalet de la ville la plus haute d’Eu­rope. Il a payé près 64 534 francs suisses, soit près de 60 000 euros, pour passer quatre nuits dans un appar­te­ment de 150 m2 situé à cinq minutes de marche de l’évé­ne­ment, qui réunit chaque année le gotha mondial. Lors de cette 50e édition, 3 000 chefs d’en­tre­prises, d’États et de gouver­ne­ments discu­te­ront des orien­ta­tions qu’il veulent donner au monde. « Davos, c’est cette réunion où des milliar­daires viennent expliquer à des million­naires comment convaincre des cadres supé­rieurs qu’ils doivent se serrer la cein­ture », raille un grand banquier cité par La Croix.

Depuis son pinacle, le forum symbo­lise tant les écarts de reve­nus et de patri­moines verti­gi­neux de la planète, que l’as­so­cia­tion Oxfam profite de l’oc­ca­sion, depuis 2014, pour publier un rapport sur les inéga­li­tés dans le monde. « En 2018, les milliar­daires du monde entier, seule­ment 2 153 personnes, se parta­geaient plus de richesses que 4,6 milliards de personnes », y pointe-t-elle. En d’autres termes, les 1 % les plus riches possèdent deux fois plus que les 90 % les moins bien lotis. « Une mino­rité d’hommes blancs se taille la part du lion », est-il aussi écrit. La France compte par exemple 41 milliar­daires, soit quatre fois plus qu’a­près la crise finan­cière de 2008. Plus de la moitié a hérité de sa fortune.

« Personne n’a besoin d’un milliard de dollars », tran­chait le jour­na­liste améri­cain Tom Scocca dans un article relevé par le New York Times le 6 février 2019. Alors que « certaines idées vouées à rendre le monde meilleure demandent une évalua­tion nuan­cée et une réflexion sur l’équi­libre entre des inté­rêts diver­gents, d’autres peuvent s’en passer. Les milliar­daires sont néfastes. Nous devrions sans doute nous en débar­ras­ser. De tous. » L’idée n’est bien sûr pas de les élimi­ner litté­ra­le­ment, mais d’em­pê­cher une telle accu­mu­la­tion. Car aucun critère moral ne permet de dire que certains la méritent, quand d’autres en sont inévi­ta­ble­ment pour leurs frais. Avec Tom Scocca, la dépu­tée Démo­crate améri­caine Alexan­dria Ocasio-Cortez défend donc une taxa­tion accrue des grandes fortunes. Et la propo­si­tion fait son chemin.

La montagne magique

Le charme est-il rompu ? Haut-lieu de pouvoir et d’argent niché à 1 500 mètres d’al­ti­tude, dans les Alpes suisses, Davos a perdu un peu de son magné­tisme. Emma­nuel Macron, Theresa May et Donald Trump ont renoncé à venir au Forum écono­mique mondial l’an passé. Sous la neige du mois de janvier 2019, la « montagne magique », ainsi que l’écri­vain alle­mand Thomas Mann surnomma la ville en 1911, était parcou­rue de fris­sons. Dans ce dîner de gala du capi­ta­lisme, dont le fonda­teur aime­rait désor­mais des « patrons plus modestes », on a disserté sur « les coûts de l’iné­ga­lité ». À la moindre secousse, certains crai­gnaient l’ava­lanche. « C’est effrayant », lâchait Scott Minerd, le respon­sable de l’in­ves­tis­se­ment de Guggen­heim Part­ners, une société améri­caine qui brasse des milliards.

La dépu­tée Alexan­dria Ocasio-Cortez
Crédits : US House of Repre­sen­ta­tives

L’épi­centre se trou­vait pour­tant à plus de 6 000 kilo­mètres. Au cours d’une confé­rence orga­ni­sée en hommage à Martin Luther King, la veille, dans l’église River­side de Harlem, la dépu­tée de New York Alexan­dria Ocasio-Cortez a suggéré de taxer 70 % des reve­nus annuels au-delà de 10 millions de dollars. Si la nouvelle passion­na­ria Démo­crate est trop jeune pour se présen­ter à la prochaine élec­tion prési­den­tielle, « d’ici là, son idée va prendre de l’am­pleur », trésaillait Scott Minerd. « Il y a une chance pour qu’un taux d’im­po­si­tion à 70 % dans ce genre entre en vigueur. » Un milliar­daire qui préfère rester anonyme jugeait pour sa part que « cela n’ar­ri­vera pas, croyez-moi ». Quoi qu’il en soit, dans son immense majo­rité, Davos s’y oppose. Il fallait une ironie grinçante au PDG de Blacks­tone, Stephen Schwarz­man, pour s’avouer « très enthou­siaste ».

Quand un jour­na­liste a demandé à Michael Dell, fonda­teur de l’en­tre­prise infor­ma­tique du même nom, s’il soute­nait la propo­si­tion, la salle a explosé de rire. « Je ne la soutiens pas et je ne pense pas que cela aide­rait la crois­sance de l’éco­no­mie améri­caine », a-t-il simple­ment répondu. Voyant la scène rappor­tée sur Twit­ter, Alexan­dria Ocasio-Cortez s’en est amusée à son tour : « Est-ce qu’il commence à faire chaud ici ou c’est juste une prise de conscience de l’aug­men­ta­tion rampante des inéga­li­tés de richesse ? »

Même le fonda­teur d’une société de capi­tal-inves­tis­se­ment Glenn Hutchins, pour­tant dona­teur du Parti démo­crate, voit le projet d’un mauvais œil. Il vaut mieux « essayer de trou­ver un moyen de rendre le système fiscal équi­table et effi­cace », juge-t-il, et non défendre une « posture » comme le fait selon lui Ocasio-Cortez. D’après cet autre milliar­daire, elle a peu de chance de convaincre la Chambre des repré­sen­tant et le Sénat. Nous verrons, semble répondre l’al­liée de Bernie Sanders. « C’est la trans­po­si­tion en impôt d’une réponse à ces ques­tions : à partir de quel niveau vivons-nous dans l’ex­cès et dans quelle société voulons-nous vivre ? » préci­sait-elle sur le plateau du Late Show le 22 janvier. « Voulons-nous vivre dans une société où les milliar­daires ont leur propre héli­port Uber tandis que d’autres travaillent 80 heures par semaines sans pouvoir nour­rir leurs enfants ? »

Alors que le Forum écono­mique mondial s’ap­prê­tait à ouvrir ses portes, l’an dernier, l’as­so­cia­tion Oxfam publiait son rapport sur les inéga­li­tés le 21 janvier 2019. Elle y indiquait que 26 personnes possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la planète. Autre­ment dit, l’équi­page d’un mini-bus acca­pare ce qui fait vivre un conti­nent. Pour arri­ver à ce constat, Oxfam se basait sur le clas­se­ment Forbes des plus grandes fortunes, selon lequel 1398,3 milliards de dollars étaient entre les mains de 26 nantis. Si certains contestent sa méthode de calcul, l’éco­no­miste Lucas Chan­cel, qui codi­rige le Labo­ra­toire sur les inéga­li­tés mondiales avec Thomas Piketty et quelques autres a obtenu des résul­tats simi­laires : « Les 0,1 % les plus riches détiennent une part dispro­por­tion­née du patri­moine mondial (au moins 16 %) alors que les 50 % les plus pauvres ont une part extrê­me­ment faible (au plus 2 %). »

« Après les États-Unis, la France est le pays qui a connu la plus forte progres­sion de million­naires en 2018 », déplore la porte-parole d’Ox­fam France, Pauline Leclère. « Aujourd’­hui, en France, huit milliar­daires possèdent autant que les 30 % les plus pauvres, suivant une tendance qu’ont emprun­tée nombre de pays riches avant nous. » Le gouver­ne­ment a pour­tant décidé de suppri­mer l’im­pôt sur la fortune (ISF) en décembre 2017, pour le rempla­cer par un impôt sur le fortune immo­bi­lière (IFI) excluant le patri­moine finan­cier. Ce faisant, il a privé le budget de l’État de près de 4 à 5 milliards d’eu­ros. Dans sa four­chette haute, ce manque à gagner « repré­sente 40 % du budget de l’en­sei­gne­ment supé­rieur », pointe l’éco­no­miste Thomas Piketty. « Il va falloir que Macron réta­blisse l’ISF. » Même l’éco­no­miste Philippe Aghion, qui a aidé le Président à dessi­ner une poli­tique fiscale, plai­dait le 3 décembre 2018 pour son « réta­blis­se­ment tempo­raire ». L’Ély­sée conti­nue vaille que vaille de l’ex­clure.

Aux États-Unis, 59 % de la popu­la­tion soutient l’idée d’Oca­sio-Cortez, d’après une enquête comman­dée par le jour­nal The Hill. Il est malgré tout hors de ques­tion pour les riches améri­cains présents à Davos de mettre davan­tage au pot. « Citez-moi un pays où cela marche », s’agace Michael Dell. « Les États-Unis », réplique un autre inter­ve­nant, le profes­seur du Massa­chu­setts Insti­tute of Tech­no­logy (MIT) Erik Brynjolf­sson. Car le taux d’im­po­si­tion des grosses fortunes n’a pas toujours été de 37 % comme il est actuel­le­ment. « Ce n’est pas une idée nouvelle », fait juste­ment remarquer Ocasio-Cortez sur le plateau du Late Show. « Sous Eisen­ho­wer, il y avait un taux d’im­po­si­tion de 90 %. » Il s’est effon­dré en un demi-siècle.

Davos, dans le canton suisse des Grisons

New New Deal

Si 1 500 jets privés ont atterri à Davos cette année, la ville suisse est trop petite pour accueillir tous les milliar­daires. Alors, l’an­cien acteur et avocat du président Richard Nixon, Ben Stein, aisé­ment recon­verti dans l’ana­lyse écono­mique, fulmine contre Alexan­dria Ocasio-Cortez depuis les États-Unis. « Staline, Hitler, Mao Zedong sont tous arri­vés au pouvoir en promet­tant le même genre de choses que madame Ocasio-Cortez, et ça a conduit à des massacres de masse, des dicta­tures et des géno­cides », bredouille-t-il sur l’an­tenne de Fox News, le 22 janvier 2019. Dans le livre de cet oppo­sant à l’avor­te­ment, Comment détruire votre vie finan­cière et votre porte-monnaie, un chapitre est titré « Ne faites pas atten­tion aux taxes ». « Il vaut mieux en rire qu’en pleu­rer », réagit le lende­main la dépu­tée Démo­crate en commen­tant le portrait que la chaîne fait d’elle.

Seule­ment, Ben Stein fait une fixa­tion sur Hitler. Pour défendre ses vues créa­tion­nistes, il n’hé­site pas à rendre le darwi­nisme respon­sable de la montée du nazisme. Mais lorsqu’il repeint Ocasio-Cortez en auto­crate sangui­naire, ce contemp­teur de Barack Obama se trompe : le « New Deal vert » qu’elle promeut n’a rien à voir avec un quel­conque pacte germano-sovié­tique ou avec les khmers verts. Il s’ins­pire du New Deal du président améri­cain Frank­lin Delano Roose­velt. Avant d’im­pul­ser le débarque­ment qui abou­tira à la chute du IIIe Reich, ce Démo­crate a relancé l’éco­no­mie améri­caine, après le krach de 1929, en créant pléthore d’em­plois publics. Une fois élu président, il réforme l’im­po­si­tion de l’hé­ri­tage, du revenu et des entre­prises.

Roose­velt en campagne

« La trans­mis­sion d’im­por­tantes fortunes de géné­ra­tion en géné­ra­tion entre en contra­dic­tion avec les idéaux de notre géné­ra­tion », justi­fie-t-il devant le Congrès en 1935. Déjà augmen­tée par son prédé­ces­seur (de 25 % à 63 % en 1932), la taxe sur les grandes fortunes passe à 79 % en 1936 puis à 91 % en 1941. À l’in­verse des inéga­li­tés, qui reculent de chaque côté de l’At­lan­tique, la crois­sance suit le même mouve­ment. Admi­ra­teur de Roose­velt, le jeune Ronald Reagan vote quatre fois de suite pour les Démo­crates. Sa détes­ta­tion des Sovié­tiques lui fait cepen­dant chan­ger de camp, au point qu’il soutient le Répu­bli­cain Dwight D. Eisen­ho­wer en 1952. Comme le souligne Ocasio-Cortez, le taux d’im­po­si­tion maxi­mal est alors de 91 %. En France, où se déve­loppe la Sécu­rité sociale, il atteint 90 %.

Élu en 1969 avec le soutient de Reagan, Richard Nixon a pour conseiller en écono­mie un certain Herbert Stein, père de Ben Stein. Ce dernier met un pied en poli­tique en écri­vant des discours au président, qui abaisse l’im­pôt sur les grandes fortunes à un taux de 72 %. Affec­tée par les deux crises pétro­lières des années 1970, l’éco­no­mie améri­caine est mori­bonde quand Reagan parvient au pouvoir sous la bannière Répu­bli­caine en 1981. « Il est temps d’es­sayer quelque chose de diffé­rent et c’est ce que nous allons faire », déclare-t-il. Désor­mais, aucun Améri­cain n’a à donner plus de la moitié d’un dollar perçu à l’État. Mêlant retrait des pouvoirs publics et déré­gle­men­ta­tion de la finance, les « Reaga­no­mics » ne sont rien de moins qu’un New Deal à l’en­vers.

En 1989, alors que leur promo­teur quitte la Maison-Blanche et que Berlin est sur le point de perdre son mur, Alexan­dria Ocasio-Cortez voit le jour à New York. Mais à la diffé­rence de l’Al­le­magne, main­te­nant réuni­fiée, elle « gran­dit entre deux mondes ». Avant même d’en­trer à l’école, ses parents décident qu’elle n’ira pas en classe dans le Bronx, où est né son père dans une famille pauvre. Pas plus favo­ri­sée, sa mère est elle origi­naire de Porto Rico. Avec l’aide de proches, un budget est réuni pour permettre à la jeune femme de louer un T3 à York­town Heights, dans une banlieue aisée. Élève inves­tie, elle entre au lycée en ayant le senti­ment d’ap­par­te­nir à un monde légè­re­ment diffé­rent, sans toute­fois avoir de « conscience de classe », se souvient-elle.

Alexan­dria Ocasio-Cortez et sa famille
Crédits : Insta­gram

À 17 ans, souhai­tant deve­nir gyné­co­logue, la jeune femme s’en­dette lour­de­ment pour étudier à l’uni­ver­sité de Boston. À peine a-t-elle commencé les cours que le foyer la rappelle : son père meurt d’un cancer du poumon. « Ma mère n’en pouvait plus, mon frère était perdu, c’était aussi diffi­cile pour moi », raconte-t-elle. « Mais j’ai fait avec, je suis retour­née en classe une semaine après sa mort. La dernière chose qu’il m’a dite, c’est : “Rends-moi fier.” C’est ce que j’ai essayé de faire : mes notes ont monté en flèche. » Passée de la biochi­mie à l’éco­no­mie et aux rela­tions inter­na­tio­nales, Alexan­dria Ocasio-Cortez travaille bien­tôt pour le séna­teur Démo­crate Edward Kennedy. À son retour dans le Bronx, elle doit accep­ter un travail de serveuse pour aider sa mère à rembour­ser des dettes. Contrainte de vendre la maison, la famille démé­nage en Floride, où elle devient secré­taire.

Après avoir démar­ché des banques au télé­phone pour la campagne de Barack Obama, Ocasio-Cortez se démène pour trou­ver un QG de campagne à Bernie Sanders dans le Bronx et fait du porte à porte en 2016. L’in­ves­ti­ture Démo­crate lui étant refu­sée au profit d’Hillary Clin­ton, les parti­sans de Sanders montent une orga­ni­sa­tion bapti­sée Brand New Congress pour trou­ver des candi­dats de gauche à la dépu­ta­tion. Gabriel Ocasio-Cortez envoie une lettre avec le nom de sa sœur. Sa carrière dans la poli­tique est lancée.

Le front du chan­ge­ment

Devant un bouquet de lys et un mur blanc, Alexan­dria Ocasio-Cortez égraine les remer­cie­ments avec un large sourire. « Je suis si recon­nais­sante, heureuse, flat­tée et contente d’être ici », lance la nouvelle candi­date de la plate­forme Brand New Congress, rebap­ti­sée Justice Demo­crats, devant sa webcam. Elle est encore parfai­te­ment incon­nue ce 16 mai 2017. « Je suis la fille de parents de la classe ouvrière », entame-t-elle avec un écou­teur vissé dans l’oreille droite. « Mon père avait un petit busi­ness et ma mère a tout fait pour que nous ayons de quoi manger. Nous avons dû démé­na­ger car il était évident que le code postal avait une influence sur l’édu­ca­tion et les soins que vous pouviez rece­voir. Cela doit cesser. »

Seule­ment, son plai­doyer pour plus d’éga­lité n’a pas vrai­ment le vent en poupe. En France, à peine élu, Emma­nuel Macron entre­prend de suppri­mer l’ISF. Alors qu’il y a « 330 000 rede­vables [concer­nés] pour une recette de 4,1 milliards d’eu­ros », déclare le ministre de l’Éco­no­mie Bruno Le Maire devant la Commis­sion des finances de l’As­sem­blée natio­nale, ils ne sont plus que 150 000 à l’is­sue de la réforme. Le gouver­ne­ment fait ainsi une croix sur 3,2 milliards d’eu­ros. À quoi la France insou­mise de Jean-Luc Mélen­chon répond en novembre par un contre-budget prévoyant une taxe de 90 % pour les reve­nus dépas­sant 400 000 euros par an. Le même mois, les Répu­bli­cains intro­duisent le Tax Cuts and Jobs Act, faisant tomber l’im­pôt maxi­mal de 39,6 à 37 %.

Et ce alors que « les inéga­li­tés de reve­nus ont augmenté dans presque toutes les régions du monde ces dernières décen­nies », pointe le rapport sur les inéga­li­tés mondiales publié par les cher­cheurs Facundo Alva­redo, Lucas Chan­cel, Thomas Piketty, Emma­nuel Saez et Gabriel Zucman en décembre 2017. « Depuis 1980, les inéga­li­tés de reve­nus ont augmenté rapi­de­ment en Amérique du Nord, en Chine, en Inde et en Russie, mais de manière plus modé­rée en Europe (Graphique E2a). Dans une pers­pec­tive histo­rique plus longue, cet accrois­se­ment des inéga­li­tés marque la fin du régime égali­ta­riste qui avait pris diffé­rentes formes dans ces régions après la Seconde Guerre mondiale. » Autre­ment dit, 30 ans de baisse des taxes n’ont ni dopé la crois­sance, ni permis un recul des inéga­li­tés.

Dans le 14e district de New York où elle se présente aux primaires Démo­crates contre Joe Crow­ley, élu à la chambre des repré­sen­tants depuis 1999, « l’in­té­rêt des familles de travailleurs a été sacri­fié au profit des promo­teurs immo­bi­liers de luxe ces 20 dernières années », critique Alexan­dria Ocasio-Cortez. Ce 15 juin 2018, sur la chaîne NY1, c’est peu dire que la jeune femme est stres­sée. « Le matin, je ne savais plus où j’étais et quand je me suis assise face à lui, j’étais persua­dée qu’il pouvait voir mon cœur sortir de ma poitrine », se souvient-elle. D’abord condes­cen­dant, Crow­ley tourne aigre devant ses attaques. Et il blêmit fran­che­ment lorsqu’elle l’em­porte fina­le­ment 12 jours plus tard. Pour mener campagne face aux Répu­bli­cains, AOC reprend le concept de Green New Deal employé par son mentor, Bernie Sanders.

Les éner­gies renou­ve­lables doivent selon elle alimen­ter toute l’éco­no­mie améri­caine d’ici 12 ans, via des inves­tis­se­ments devant permettre d’as­su­rer un emploi à chaque personne qui en veut un, le tout couplé à un programme de revenu mini­mum et une couver­ture de santé univer­selle. « Les mesures telles que l’ac­cès à l’édu­ca­tion et à la santé sont essen­tielles pour empê­cher que les classes popu­laires décrochent », confirme Lucas Chan­cel. « Mais si l’on veut empê­cher une trop forte concen­tra­tion des patri­moines, alors il faut des taux d’im­po­si­tion plus progres­sifs à la fois sur les reve­nus et les patri­moines. » À Davos, bien des parti­ci­pants sont prêts à recon­naître l’im­por­tance de l’édu­ca­tion et de la santé, sans être en faveur d’une augmen­ta­tion des taxes, tant s’en faut.

« Ces dernières années », analyse l’au­teur améri­cain Anand Girid­ha­ra­das dans une tribune publiée par le Guar­dian, « beau­coup d’Amé­ri­cains fortu­nés ont adopté un compor­te­ment à la fois louable et inté­ressé : ils ont essayé d’ai­der en s’ap­pro­priant le problème. Autour de nous, les vainqueurs du statu quo très inéqui­table dans lequel nous nous trou­vons se sont décla­rés parti­sans du chan­ge­ment. Ils connaissent le problème et veulent faire partie de la solu­tion. Ils veulent même être à la pointe de la recherche pour les solu­tions. Ils pensent que leurs solu­tions méritent d’être sur le front du chan­ge­ment social. » Cela explique­rait pourquoi l’im­pôt, en tant que fossoyeur du statu quo, n’est pas exac­te­ment l’op­tion privi­lé­giée par les grands de ce monde.

Alors évidem­ment, si un gouver­ne­ment émet seule­ment l’éven­tua­lité d’in­ter­dire les milliar­daires, on lui répliquera que cela risque d’en­traî­ner leur fuite. C’est l’ar­gu­ment tenu par le présen­ta­teur de télé­vi­sion Cyril Hanouna, qui touche une obole de 50 millions d’eu­ros par an, face aux gilets jaunes qui voudraient réta­blir l’ISF. Les fortunes françaises n’ont d’ailleurs pas attendu cette pers­pec­tive pour partir, bien que « jusque là, la France [ait] plus ou moins résisté à la baisse de progres­si­vité obser­vée dans le monde anglo-saxon », compare Lucas Chan­cel. Sauf qu’ « avec Emma­nuel Macron, la suppres­sion de l’ISF, la baisse de la progres­si­vité sur l’im­po­si­tion des reve­nus du capi­tal et la suppres­sion de la flat tax, on a un ensemble de mesures qui ne vont pas vers plus de progres­si­vité. Ceci a un impact clair sur les inéga­li­tés. » Ce n’est pas un hasard si on ne trouve aucune trace de gilet jaune à Davos.


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