par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 20 mars 2015

Voici un lieu commun sur Holly­­wood : les gens là-bas se comportent mal, parfois telle­­ment mal qu’ils en paient le prix fort. L’an passé, Cory Monteith, Chris Kelly (du duo Kriss Kross) et Philip Seymour Hoff­­man sont tous morts d’over­­dose ; et une flopée de célé­­bri­­tés – Josh Brolin, Zac Efron, Trace Adkins, David Cassidy, Chris Brown et Lind­­say Lohan (encore elle !) – se sont faites soigner pour des problèmes de drogue ou d’al­­cool. Plus terrible encore, Robin Williams, qui se battait depuis des décen­­nies contre son addic­­tion à la drogue et à l’al­­cool, s’est suicidé en août dernier après un court séjour en centre de désin­­toxi­­ca­­tion, censé l’ai­­der à rester sur le droit chemin. Il y a dix ans encore, on pouvait jouer à Qui est qui ? spécial Holly­­wood avec la liste des célé­­bri­­tés toxi­­co­­manes. Aujourd’­­hui, la chose est deve­­nue banale, malgré de menus chan­­ge­­ments. Parfois, ce sont les barbi­­tu­­riques seuls – ou bien les barbi­­tu­­riques et l’al­­cool –, d’autres fois encore, comme pour Hoff­­man, il s’agit d’hé­­roïne – bien que ce soit plutôt rare à Holly­­wood (les stars ont accès à de meilleures drogues, légales qui plus est), et encore plus à l’âge de 46 ans (l’hé­­roïne vous tue géné­­ra­­le­­ment plus tôt). Mais il y a toujours les cures de désin­­toxi­­ca­­tions sans résul­­tats, les conduites en état d’ivresse, les bagarres dans les bars, les clichés au poste de police, les chambres d’hô­­tel et les appar­­te­­ments vides.

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Coucher de soleil à Malibu
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Les experts améri­­cains en toxi­­co­­ma­­nie vous diront qu’il ne s’agit pas seule­­ment d’un problème holly­­woo­­dien, mais d’un problème natio­­nal. Selon une enquête de 2012 menée par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion des services en toxi­­co­­ma­­nie et santé mentale (SAMHSA), on estime qu’il y a 23,9 millions de toxi­­co­­manes aux États-Unis, soit une personne de plus de 12 ans sur dix, et envi­­ron une sur quatre si l’on prend en compte l’ad­­dic­­tion à la nico­­tine. L’enquête nous apprend égale­­ment que plus de personnes y meurent d’over­­doses que d’ac­­ci­­dents de voiture. Même au centre de désin­­toxi­­ca­­tion Tony de Malibu, qui accueille les plus grandes célé­­bri­­tés, les stars ne consti­­tuent que 15 % des clients, bien qu’elles soient les seules à faire les gros titres et que certaines d’entre elles, comme Lind­­say Lohan, soient plus célèbres pour leurs déboires que pour leurs talents : elle est désor­­mais toxi­­co­­mane de métier. Selon les experts, cette soi-disant épidé­­mie de toxi­­co­­ma­­nie à Holly­­wood n’est qu’une ques­­tion de point de vue. Bien entendu, les maga­­zines people comme TMZ ne s’in­­té­­ressent pas aux problèmes d’ad­­dic­­tion des camion­­neurs. Et pour­­tant, ce n’est pas seule­­ment une ques­­tion de point de vue : rési­­der à Holly­­wood augmen­­te­­rait le risque de dépen­­dances – cela remonte à Wallace Reid, un célèbre acteur de films muets mort pendant sa cure de désin­­toxi­­ca­­tion à la morphine. Tout le monde semble d’ac­­cord pour dire que la toxi­­co­­ma­­nie dans le milieu du show-busi­­ness est engen­­drée par des sources complexes, diverses et mouvantes. Elle serait due à une combi­­nai­­son de biolo­­gie, de psycho­­lo­­gie et de culture. En réalité, elle implique tant d’élé­­ments complexes qu’on pour­­rait presque se lais­­ser aller à imagi­­ner un algo­­rithme de la toxi­­co­­ma­­nie holly­­woo­­dienne.

Double diagnos­­tic

Avant d’abor­­der la ques­­tion de cet algo­­rithme, repre­­nons le problème depuis le début. Quand on parle d’ad­­dic­­tion, être star ou plom­­bier ne change rien. De fait, la majo­­rité des célé­­bri­­tés n’étaient pas célèbres quand elles ont commencé à se droguer (Philip Seymour Hoff­­man ou Robin Williams, par exemple). Cons­­tance Scharff, direc­­trice des recherches au centre de désin­­toxi­­ca­­tion Cliff­­side à Malibu – ancienne toxi­­co­­mane qui plus est –, explique qu’une grande partie des toxi­­co­­manes ont été expo­­sés aux drogues et à l’al­­cool alors qu’ils n’étaient qu’en­­fants ou adoles­­cents, comme c’est le cas de Lind­­say Lohan ou de Drew Barry­­more pour n’en citer que deux. Mais ce n’est pas néces­­sai­­re­­ment à cette période qu’ils déve­­loppent une addic­­tion. Elle peut, et c’est géné­­ra­­le­­ment le cas, rester en sommeil pendant plusieurs années. C’est là que les anal­­gé­­siques entrent en jeu, physique­­ment parlant. On entend souvent dire que tel acteur ou tel chan­­teur est accro aux anal­­gé­­siques. Pour un novice, rien de logique là-dedans : contre quelle douleur sont-ils trai­­tés ? ulyces-hollywoodhigh-02-1Les experts expliquent qu’une grande partie des addic­­tions sont déclen­­chées par un motif médi­­cal légi­­time, et que ce n’est qu’en­­suite que les choses s’ag­­gravent. Le docteur Timo­­thy Fong, direc­­teur de l’Ins­­ti­­tut médi­­cal spécia­­lisé dans la toxi­­co­­ma­­nie ratta­­ché à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Los Angeles, m’a raconté l’his­­toire d’une de ses patientes, respon­­sable d’un studio, qui s’était essayée à l’al­­cool durant sa jeunesse. Des années plus tard, alors qu’elle venait de se faire opérer des dents de sagesse, on lui a pres­­crit du Vico­­din à titre d’anal­­gé­­sique. Elle aurait dit à Fong : « Wow ! Je ne m’étais pas sentie aussi bien depuis des années, à l’époque où je buvais. À l’ins­­tant où j’ai pris la première pilule, j’ai su que j’al­­lais être accro et que j’au­­rais besoin d’en reprendre. » Après quoi elle s’est enfi­­lée tous les médi­­ca­­ments de sa première pres­­crip­­tion, et elle est retour­­née chez le dentiste en lui racon­­tant qu’elle « souf­­frait terri­­ble­­ment » pour en obte­­nir une nouvelle. Une fois de plus, elle est vite arri­­vée au bout de ses anal­­gé­­siques, puis elle a commencé à faire le tour des plateaux pour en deman­­der. Les gens lui en ont donnaient parce qu’elle était la patronne. C’est alors que la rumeur a commencé à circu­­ler : « Hey, elle adore le Vico­­din, tu devrais lui en rame­­ner, il se pour­­rait qu’elle te le rende bien… » Les nouvelles formules de ces anal­­gé­­siques sont si puis­­santes que le proces­­sus addic­­tif commence presque instan­­ta­­né­­ment, et c’est là que les choses deviennent sérieuses. Un autre méde­­cin raconte que certains patients prennent entre cinquante et soixante pilules par jour. On a bien une idée des raisons qui poussent un toxi­­co­­mane à se droguer ou à boire : cela lui permet de se sentir mieux, et même plus que mieux. Fong m’a égale­­ment confié ce qu’un autre de ses patients lui racon­­tait : « À chaque fois que je bois, je me sens plus confiant. Je me sens plein d’éner­­gie. Je me sens invin­­cible. Quand je sors sans avoir bu, je véri­­fie tout plusieurs fois, je suis anxieux. J’ai du mal à m’ex­­pri­­mer. » Il ajou­­tait ironique­­ment : « Je ne me sens pas aussi bien qu’à la normale. » Un autre ex-toxi­­co­­mane lui a confié plus simple­­ment : « Les voix dans ma tête se taisent. » On se rend ainsi compte parfois que si la pratique était stable, si le toxi­­co­­mane pouvait demeu­­rer dans cet état d’eu­­pho­­rie, il n’y aurait aucun problème. Mais il y a bien un problème. Ce même toxi­­co­­mane ajoute : « Ça se termine mal. Ça se termine toujours mal. » Cela peut prendre plusieurs années, de longues années pendant lesquelles le drogué augmente de plus en plus sa consom­­ma­­tion pour répondre aux besoin de son corps, mais un jour, le cercle vertueux se brise. Un autre toxi­­co­­mane résume les effets de la drogue de manière plus poétique : « Elle endort votre âme. » Plusieurs raisons font que nous ne nous mettons pas tous à avaler du Vico­­din, du Perco­­cet ou de l’OxyCon­­tin à la suite de l’ex­­trac­­tion de nos dents de sagesse, ou à inha­­ler de la drogue et nous noyer dans l’al­­cool. La plus impor­­tante de ces raisons, c’est la géné­­tique. Le docteur Skip­­per, direc­­teur des services médi­­caux au centre de désin­­toxi­­ca­­tion Promises de Malibu, évalue le pour­­cen­­tage de prédis­­po­­si­­tion géné­­tique à 50 % en ce qui concerne l’al­­cool, 60 % pour la cocaïne, 70 % pour les opia­­cés. 10 à 15 % des indi­­vi­­dus ont des prédis­­po­­si­­tions à l’ad­­dic­­tion. C’est la chimie de leur cerveau qui les fait craquer. Ils n’ont pas le choix.

Le constat le plus récur­rent dans la bouche des artistes-toxi­­co­­manes est que la drogue lève leurs inhi­­bi­­tions.

Et c’est là que le show-busi­­ness entre en jeu. Si des aspects géné­­tiques rendent plus faci­­le­­ment accro certaines personnes, une partie de cette géné­­tique rend aussi ces personnes plus suscep­­tibles d’ac­­cé­­der au monde du show-biz, et même d’y réus­­sir. Holly­­wood est une commu­­nauté de bombes à retar­­de­­ment. Selon le docteur David Sack, direc­­teur du centre Promises et psychiatre, certaines études ont montré une corré­­la­­tion entre le fait de prendre des risques (un compor­­te­­ment qui possède son propre compo­­sant géné­­tique) et la prise de drogue. « Quand vous parlez aux acteurs, ils disent souvent devoir prendre des risques dans le cadre de leur travail, afin d’ex­­pri­­mer des senti­­ments ou de se compor­­ter d’une manière qui les met mal à l’aise ou qui est dange­­reuse pour eux. » Il existe une corré­­la­­tion simi­­laire entre la toxi­­co­­ma­­nie et l’im­­pul­­si­­vité (que les psychiatres ne défi­­nissent non pas comme le fait d’agir sur un coup de tête, mais comme le fait de ne pas réflé­­chir aux consé­quences de ses actes à moyen et long terme). Être artiste, c’est toujours devoir bouger d’une chose à l’autre, cela vous invite à vous foca­­li­­ser sur le moment présent. La plupart des gens ne peuvent pas se le permettre. Bien plus impor­­tant encore que ces facteurs, on peut noter une forte corré­­la­­tion entre les mala­­dies mentales (dotées d’un fort marqueur géné­­tique) et l’ad­­dic­­tion. La dépres­­sion est telle­­ment asso­­ciée à l’ad­­dic­­tion que les méde­­cins ont même trouvé un nom à cette asso­­cia­­tion : le double diagnos­­tique. Robin Williams souf­­frait d’une sévère dépres­­sion. Personne n’a étudié la fréquence des mala­­dies mentales chez les artistes, pas plus que le nombre de toxi­­co­­manes à Holly­­wood, mais le docteur Sack affirme qu’il « est assez tentant d’ima­­gi­­ner que certaines mala­­dies mentales ont une corré­­la­­tion avec certaines formes de créa­­ti­­vité ». Les artistes de scène pour­­raient avoir des anor­­ma­­li­­tés qui vont de paire avec l’ad­­dic­­tion. Des études ont montré par ailleurs que les athlètes de haut niveau étaient plus enclins à la dépres­­sion et à la toxi­­co­­ma­­nie qu’un indi­­vidu lambda. Il y a certaines situa­­tions où les effets de la drogue sont vus comme béné­­fiques par les artistes-toxi­­co­­manes, alors qu’ils le seraient moins s’il s’agis­­sait de travailleurs ordi­­naires. « Il y a plein de types qui arrivent ici et veulent être au top de leur forme tous les jours : confiants, drôles, sédui­­sants, sociables », raconte le Docteur Fong, car c’est préci­­sé­­ment le genre de personnes dont le milieu raffole, voire qu’il réclame. « La patho­­lo­­gie à laquelle nous avons à faire dans ce cas est une forme de méga­­lo­­ma­­nie. » Le constat le plus récur­rent dans la bouche des artistes-toxi­­co­­manes est que la drogue lève leurs inhi­­bi­­tions, ce qui est vrai. « Sans cela, la drogue n’au­­rait aucune valeur marchande », ajoute le docteur Fong.

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Centre de trai­­te­­ment de Promises
Crédits : Promises.com

Certains artistes sont persua­­dés que c’est la drogue qui leur permet de se produire. Selon le docteur Fong, les gens prennent de la drogue pour deux raisons : la première, évidente, pour planer et prendre du bon temps ; la seconde, moins évidente, pour se sentir normal, « pour éclip­­ser la souf­­france ». Il recon­­naît aussi qu’Hol­­ly­­wood exige des gens qu’ils soient ainsi, ce qui explique, à son avis, que l’ad­­dic­­tion y est un phéno­­mène courant. Vous pouvez tenter d’échap­­per à la pres­­sion et à l’in­­sé­­cu­­rité, ou bien tenter de les contrô­­ler. En clair, vous pouvez tenter de suivre un chemin loin des risques du métier. Vous pouvez essayer. Pour un temps.

Gardien de sobriété

Même à 66 ans, Michael Des Barres a encore tout d’un rockeur. Il a été le chan­­teur d’une demi-douzaine de groupes de rock, et il l’est encore aujourd’­­hui. Maigre, les cheveux courts et bien coif­­fés, il parle avec un accent anglais et s’ha­­bille en noir de la tête aux pieds. La plupart des artistes ne parlent pas des problèmes de drogue, mais Des Barres, lui, fait partie de ceux qui osent. Et quand il s’ex­­prime sur le sujet, il sait de quoi il parle : « J’ai testé toutes les drogues possibles et imagi­­nables, et j’ai eu toutes les expé­­riences sexuelles possibles. » Selon lui, une grande partie de son mode de vie de débau­­ché se résume à ce qu’il appelle « la mytho­­lo­­gie du rock’n’­­roll ». « Comment peut-on être une star du rock sans être dépravé ? C’est comme être une rock star sans faire de musique. » Des Barres a fini par n’être plus que l’ombre de lui-même. « J’ai vécu dans un état d’eu­­pho­­rie perma­nent pendant des années, j’avais l’im­­pres­­sion d’être parfait. Je m’épa­­nouis­­sais plei­­ne­­ment dans mon rôle de rockeur. » Puis il a fallu rendre des comptes : après deux jours de défonce qui avaient commencé au Jack Daniel’s et s’étaient termi­­nés à la Liste­­rine, il s’est regardé dans le miroir : « Cela ne me ressem­­blait pas, j’étais bour­­sou­­flé, mon maquillage dégou­­li­­nait, mes cheveux étaient hirsutes. J’ai eu un sursaut de luci­­dité. » C’était en 1981. À la suite de cet évène­­ment, il tente le sevrage : plus de drogues, plus d’al­­cool, et il est main­­te­­nant sobre depuis trente-trois ans. Un « miracle », dit-il.

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Michael Des Barres
Crédits : Kent Geib

Il est le premier à dire qu’être une rock star sobre n’est pas facile : « J’avais l’im­­pres­­sion d’avoir la lèpre, j’étais passé de Mister Crow­­ley à Mister Rogers, en mieux sapé. » Il raconte que tout le monde dans le milieu encou­­rage ces addic­­tions, et cela ne s’est pas arrangé après les années 1970 et 1980, où la cocaïne était omni­­pré­­sente. Peu importe que l’on condamne les drogues partout dans le monde, à Holly­­wood elles sont éter­­nel­­le­­ment cool, elles font partie inté­­grante de la culture et de la commu­­nauté. Le docteur Fong soigne de jeunes patients qui veulent deve­­nir acteurs, et ceux-ci admettent qu’al­­ler à une soirée et se faire une ligne avec un scéna­­riste ou un réali­­sa­­teur créent des liens utiles à l’avan­­ce­­ment d’une carrière. C’est en cela que Des Barres voit Holly­­wood comme un endroit à part, déta­­ché du reste de l’Amé­­rique : non seule­­ment personne ne vous juge, mais tout le monde est complice. À commen­­cer par les méde­­cins. « À Beverly Hills, dès qu’on est connu, on trouve des méde­­cins prêts à vous grais­­ser la patte », dit Des Barres. Le docteur Damon Raskin, interne à Cliff­­side et ancien enfant star de la télé­­vi­­sion, confirme : « Je pense qu’on a un problème avec les méde­­cins qui tentent de profi­­ter des célé­­bri­­tés. Si une star veut du Vico­­din, ils lui répondent qu’en échange, ils veulent aller à leur concert… » Fina­­le­­ment, selon lui, « les stars disposent d’un moins bon suivi médi­­cal qu’une personne lambda ». Le docteur Skip­­per se souvient de l’ap­­pel d’un de ses confrères d’At­­lanta qui venait d’être contacté par les proches d’une célèbre chan­­teuse qui voulait qu’on lui pres­­crive des anal­­gé­­siques sans être diagnos­­tiquée. Le méde­­cin était tenté, il s’agis­­sait d’une véri­­table star, mais le docteur Skip­­per l’en a dissua­­dée. Un mois plus tard, la chan­­teuse mourait d’une over­­dose. Mais pire encore que les complices, pire encore que les docteurs, Des Barres dénonce les mana­­gers, les agents et les proches des stars, qui ont tout inté­­rêt à ce qu’elles n’aillent pas en désin­­toxi­­ca­­tion – pour conti­­nuer à travailler et faire de l’argent. Ils doivent égale­­ment leur four­­nir ce qu’elles réclament pour conser­­ver leur emploi. Le docteur Raskin confirme ce fait : « Les gens ont trop peur de perdre leur travail ou d’être exclus pour refu­­ser. » Par consé­quent, presque personne ne refuse. En contre­­par­­tie, l’un des acces­­soires à la mode pour les toxi­­co­­manes holly­­woo­­diens est « le gardien de sobriété », engagé par un mana­­ger afin d’ac­­com­­pa­­gner les stars pendant leurs tour­­nées. Ainsi, la plupart des artistes restent capables de se produire même sous l’in­­fluence de stupé­­fiants. Des Barres se met dans la peau des produc­­teurs : « Comment mon artiste va-t-il assu­­rer sa tour­­née à 50 millions de dollars ? Eh bien on n’a qu’à lui refi­­ler un gardien de sobriété ! La notion même de gardien de sobriété est en contra­­dic­­tion avec l’idée de faire un travail sur soi-même pour aller mieux, via la médi­­ta­­tion ou des pratiques spiri­­tuelles. » Et quand la tour­­née ou le tour­­nage arrive à son terme, le gardien de sobriété s’en va. Il en va ainsi chez les célé­­bri­­tés.

Complices

Perché sur la colline de Malibu, au bout d’une route sinueuse et face à l’océan Paci­­fique, se trouve Cliff­­side Malibu, l’un des quelques centres de désin­­toxi­­ca­­tion à la clien­­tèle aisée, où l’on rencontre parfois des célé­­bri­­tés. Tout est toujours très calme à Cliff­­side, excepté son fonda­­teur et direc­­teur géné­­ral, Richard Taite, qui lui ne l’est abso­­lu­­ment pas. Grand, athlé­­tique, Richard Taite est animé, surtout lorsqu’il parle d’ad­­dic­­tion. Du haut de ses 48 ans, c’est un ancien toxi­­co­­mane, comme beau­­coup dans le métier. « De 12 à 32 ans, je n’étais jamais sobre, je ne dormais plus, je perdais simple­­ment connais­­sance. » Pendant six mois, il a survécu en snif­­fant une ligne de coke par jour et en mangeant un Big Mac par semaine. Fina­­le­­ment, en 2003, après avoir fait fortune dans le busi­­ness des proces­­sus de factu­­ra­­tion et de collecte des paie­­ments des hôpi­­taux, il se sèvre et décide d’ou­­vrir sa propre rési­­dence pour toxi­­co­­manes recon­­ver­­tis. Un an plus tard, il la trans­­forme en centre de désin­­toxi­­ca­­tion.

Il existe un autre problème propre à Holly­­wood : les stars sont complices de leurs addic­­tions.

Comme à Promises, Passages et les autres centres, les sevrages à Cliff­­side sont très coûteux. Taite facture 73 000 dollars le mois en chambre privée, et 58 000 en chambre semi-privée, sachant qu’il est recom­­mandé de rester dans ces centres entre trois et quatre mois. Comme la plupart des centres hauts de gammes de Los Angeles, il est toujours complet. Pendant ses dix années d’exer­­cice, il a accueilli tant de célé­­bri­­tés qu’on peut même voir un panneau préve­­nant les patients qu’ils risquent d’être la cible des papa­­razzi. Il faut être traité comme une personne lambda pour s’oc­­cu­­per des causes sous-jacentes de l’ad­­dic­­tion, mais passer de célé­­brité à patient est un proces­­sus diffi­­cile, et les célé­­bri­­tés sont ce qu’elles sont : elles ne sont pas habi­­tuées à ce qu’on soit sévère avec elles, bien au contraire. Taite explique que Cliff­­side a son propre réseau de théra­­peutes – quatre méde­­cins qui s’oc­­cupent de la plupart des stars. « Si vous aviez idée des célé­­bri­­tés que je vois sortir du bureau de mon théra­­peute, vous seriez étonné », m’as­­sure Taite. Parfois animées par Taite lui-même, les inter­­­ven­­tions réser­­vées à la clien­­tèle de célé­­bri­­tés se tiennent souvent dans un hôtel chic de Beverly Hills. Des réunions d’al­­coo­­liques anonymes confi­­den­­tielles leur sont même réser­­vées, où elles peuvent discu­­ter avec d’autres gens du milieu. On pour­­rait penser qu’a­­vec tout ce confort, les stars captives de la drogue font la queue pour entrer en désin­­toxi­­ca­­tion. Mais il existe un autre problème propre à Holly­­wood : les célé­­bri­­tés sont complices de leurs addic­­tions. Très peu, presque aucune ne cherche de l’aide par elle-même. Ce sont leur famille, leurs amis, leur avocat qui les forcent à se faire hospi­­ta­­li­­ser. Ceux qui ne gagnent rien à ce qu’elles conti­­nuent à travailler ainsi. « Je crois n’avoir jamais été contacté direc­­te­­ment par une célé­­brité », me confie Taite. « J’ai eu au télé­­phone les enfants, les femmes, les petites-amies, les cousins, les frères et les sœurs de nombreux grands acteurs. Et je vous parle là des plus grandes super-stars du cinéma. On m’ap­­pelle pour eux, mais elles ne m’ap­­pellent jamais. » Pourquoi les stars n’ap­­pellent-elles jamais d’elles-mêmes ? Taite me répond que c’est à cause de cette compli­­cité. À Holly­­wood, personne n’ose dire la vérité à ceux qui ont du pouvoir. Et pour­­tant, Cliff­­side accueille des grands patrons, des athlètes, de grands avocats, des méde­­cins… Holly­­wood « est le seul endroit sur Terre où vous pouvez être ivre ou drogué, et où tout le monde conti­­nue à vous lécher les bottes ».

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Une chambre du centre de Cliff­­side, à Malibu
Une cari­­ca­­ture de Lind­­sey Lohan
Crédits : Home­­sof­­the­­rich.net/Mark Rain

Richard Taite adhère à la théo­­rie du psycho­­logue James Prochaska qui, bien qu’elle ne soit pas centrée exclu­­si­­ve­­ment sur Holly­­wood, peut s’y appliquer. Selon James Prochaska, la plupart des addic­­tions sont liées à un trau­­ma­­tisme, et la plupart de ces trau­­ma­­tismes ont eu lieu pendant l’en­­fance : négli­­gences, abus ou deuils. « J’ai travaillé avec des centaines de toxi­­co­­manes et d’al­­coo­­liques, et il n’y en a qu’un seul qui m’a dit qu’il avait eu une enfance heureuse », me confie Cons­­tance Scharff, direc­­trice des recherches de Cliff­­side. Les propos de David Sack coïn­­cident aussi : les abus subis pendant l’en­­fance « pour­­raient expliquer pourquoi les inter­­­prètes sont atti­­rés par les acti­­vi­­tés artis­­tiques, proba­­ble­­ment pour trou­­ver une forme de rédemp­­tion, d’ac­­cep­­ta­­tion ou de recon­­nais­­sance qu’ils n’ont pas eu étant enfants ». En d’autres termes, les enfants négli­­gés ont plus de chances de se tour­­ner vers une profes­­sion qui les place au centre de l’at­­ten­­tion, et c’est ce même défi­­cit émotion­­nel qui les pousse vers l’ad­­dic­­tion. C’est encore pire pour ceux qui, comme Lind­­say Lohan ou Zac Efron, n’ont pas eu d’en­­fance à propre­­ment parler. Curieu­­se­­ment, bien que l’ad­­dic­­tion débute presque toujours pendant l’en­­fance ou l’ado­­les­­cence, comme nos années lycée et fac peuvent en témoi­­gner, alors que nous avons pu être spec­­ta­­teurs de beuve­­ries, de défonces à la marijuana et aux drogues dures, la grande majo­­rité des consom­­ma­­teurs sont rentrés dans le droit chemin – ils en sont même sortis plus forts, comme le disent certains experts. L’im­­pru­­dence de la jeunesse, le fardeau des respon­­sa­­bi­­li­­tés, les contraintes que la vie nous impose nous trans­­for­­mant, les plus gros fêtards du campus sombrent rare­­ment dans l’al­­coo­­lisme. Mais ce n’est pas le cas à Holly­­wood, où l’im­­pru­­dence est souvent récom­­pen­­sée, l’ir­­res­­pon­­sa­­bi­­lité encou­­ra­­gée, et où la seule véri­­table contrainte est de ne pas être trop défoncé pour aller travailler. Les artistes sont toujours au bord du gouffre, et c’est la capa­­cité de l’in­­dus­­trie à infan­­ti­­li­­ser ses membres qui les met dans cette posi­­tion. Il ne suffit que d’un déclic – une histoire d’amour qui se termine mal, une carrière qui stagne – pour réac­­ti­­ver le trau­­ma­­tisme infan­­tile qui les pousse ensuite à s’auto-médi­­ca­­men­­ter pour aller mieux. Il n’en faut pas plus. Si vous pensez que les célé­­bri­­tés sont comme des bombes à retar­­de­­ment, vous avez tota­­le­­ment raison. Peu importe combien de temps elles sont restées sobres quand arrive ce déclic. Hoff­­man a été sobre pendant pendant vingt-trois ans. Et il a replongé.

Combler le vide

Kris­­ten Johns­­ton ne pense pas qu’Hol­­ly­­wood soit un endroit si diffé­rent du reste de l’Amé­­rique. Elle a gagné deux Emmy Awards grâce à son rôle dans Troi­­sième planète après le soleil. Elle est aussi drôle lorsqu’elle raconte ses déboires passés de toxi­­co­­manes que lorsqu’elle joue un extra­­­ter­­restre. Elle a même écrit un best-seller sur le sujet : Guts, dans lequel elle parle de sa désin­­toxi­­ca­­tion réus­­sie, mais aussi du jour où elle a failli perdre la vie. Cela fait main­­te­­nant huit ans qu’elle est sobre et qu’elle parcourt le pays pour parler avec d’autres toxi­­co­­manes, mais aucune célé­­brité – même si certaines l’ont appe­­lée ou contac­­tée par e-mail pour lui deman­­der des conseils ou simple­­ment la remer­­cier. Elle est persua­­dée que si les Améri­­cains se foca­­lisent sur les problèmes d’ad­­dic­­tion des stars, c’est pour pour se voiler la face en préten­­dant qu’il ne s’agit que d’une tendance holly­­woo­­dienne.

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Kris­­ten Johns­­ton
Crédits : David Shank­­bone

Elle ne réfute pas pour autant le fait que les artistes ont des prédis­­po­­si­­tions à l’ad­­dic­­tion, mais selon elle, ce n’est pas parce qu’ils sont passés maîtres dans l’art d’at­­ti­­rer l’at­­ten­­tion mais parce qu’ils sont des cibles faciles. « On vous demande d’être vulné­­rable, d’être ouvert et de pleu­­rer sur commande, mais vous devez aussi pouvoir faire face aux gens qui vous disent que vous êtes moche, grosse ou qu’ils vous détestent. Faire face à cela sans aide ou sans médi­­ca­­tion, c’est très dur. » Les drogues lui ont permis de cacher sa vulné­­ra­­bi­­lité, « de prendre sur [elle], même si [elle], n’en avait pas envie ». Comme d’autres célé­­bri­­tés dépen­­dantes l’ont déjà déclaré, Kris­­ten Johns­­ton affirme que le « meilleur des anti­­dou­­leurs, c’est l’am­­bi­­tion ». Bien que cette affir­­ma­­tion ne s’ap­­plique pas seule­­ment aux artistes, les choses sont plus expli­­cites dans leur cas de figure. C’est l’am­­bi­­tion qui les motive quand ils commencent à se faire un nom. C’est leur drogue : tenter de deve­­nir célèbre. Puis, s’il sont chan­­ceux, comme cela a été le cas pour Johns­­ton, ils y parviennent. « D’un seul coup, tout était gratuit », se souvient-elle. « J’avais une énorme maison, j’ha­­bi­­tais à Los Angeles, j’étais complè­­te­­ment perdue, je n’avais plus besoin de travailler, j’avais déjà tout. » Et c’est à ce moment-là que ses mauvaises habi­­tudes se sont instal­­lées. Ce qui nous amène à l’al­­go­­rithme. À des degrés divers, les prédis­­po­­si­­tions géné­­tiques, qui s’ajoutent aux trau­­ma­­tismes infan­­tiles, qui s’ajoutent à la mise à dispo­­si­­tion des drogues, qui s’ajoute à un déclic émotion­­nel, qui s’ajoute à l’en­­cou­­ra­­ge­­ment contex­­tuel, ou du moins au manque d’op­­po­­si­­tion : tous ces facteurs servent d’ali­­ment de base à l’ad­­dic­­tion. Et à Holly­­wood, on les retrouve souvent. L’ad­­dic­­tion est le fléau de ceux qui se cherchent dans l’in­­dus­­trie de la déca­­dence. « Nous avons tous un vide en nous », raconte Johns­­ton, « et nous essayons de le combler, chacun à notre façon. Certains font cela de manière très saine : ils écrivent, ils courent, ils ont des passions, etc. D’autres, les toxi­­co­­manes, choi­­sissent la voie de la faci­­lité, qui s’avère en réalité être semée d’em­­bûches. » Ce n’est pas, selon elle, un compor­­te­­ment propre aux toxi­­co­­manes, c’est tout simple­­ment propre à la vie. « Cette volonté de combler le vide qu’il y a en nous, c’est peut-être cela le sens de la vie. » Cela peut ressem­­bler à de la psycho­­lo­­gie de comp­­toir, mais ce vide ne peut être rempli qu’à travers l’iden­­tité, par le fait de savoir qui nous sommes réel­­le­­ment. Le problème avec les artistes, en parti­­cu­­lier avec les plus jeunes, c’est que leur travail se fonde sur la perte et le morcel­­le­­ment de leur iden­­tité. De fait, ils ont proba­­ble­­ment moins de chances que les autres indi­­vi­­dus de savoir qui ils sont, d’avoir une person­­na­­lité. En somme, ces vides sont sûre­­ment plus profonds à Holly­­wood qu’ailleurs, creu­­sés par les trau­­ma­­tismes infan­­tiles, les vulné­­ra­­bi­­li­­tés, les insé­­cu­­ri­­tés et les décep­­tions. Ces vides vous éloignent des autres et de vous-même. Johns­­ton vous dirait que c’est contre cette douleur, la douleur causée par ce vide immense, que les anal­­gé­­siques sont censés agir : c’est la raison pour laquelle les opia­­cés sont une drogue de choix à Holly­­wood. « On essaie de combler un vide infini, et ni toute l’eau du Paci­­fique, ni toute la coke du Pérou ne pour­­raient y parve­­nir », explique Michael Des Barres. En somme, il est plus aisé de dépeindre les célé­­bri­­tés dépen­­dantes telles que Lind­­say Lohan comme des méga­­lo­­manes hors de contrôle que comme des personnes qui n’ont aucune idée de qui elles sont vrai­­ment. ulyces-hollywoodhigh-08 Johns­­ton explique que sa vie a pris un nouveau tour­­nant le jour où elle a décou­­vert qui elle était. Elle joue désor­­mais dans la série The Exes et comble le vide en discu­­tant avec des toxi­­co­­manes, et en soute­­nant la créa­­tion d’une école dédiée aux jeunes drogués à New York. Elle est sereine et confiante quant au fait que cela ne chan­­gera plus, mais les experts affirment que le taux de rechute chez les artistes est plus impor­­tant que chez les autres victimes d’ad­­dic­­tions (taux déjà très impor­­tant de 60 %). Et les causes en sont nombreuses. Premiè­­re­­ment, il y a l’argent, qui rend les drogues acces­­sibles. Tous ces gens qui dédra­­ma­­tisent la drogue, les critiques perma­­nentes qui jugent leur travail et les attaquent sur leurs points faibles, la pres­­sion conti­­nue d’avoir sur les épaules des projets de dizaines de millions de dollars, et la raison qui semble se placer au-dessus de toutes les autres : les oppor­­tu­­ni­­tés. Les célé­­bri­­tés sont plus enclines à quit­­ter le programme de désin­­toxi­­ca­­tion avant sa fin. En effet, alors qu’il n’a jamais reçu d’ap­­pel d’un agent ou d’un mana­­ger lui deman­­dant de placer une star dépen­­dante dans un insti­­tut de soins, Richard Taite reçoit régu­­liè­­re­­ment, en revanche, des appels pour le supplier de lais­­ser sortir une célé­­brité après un court séjour. On compte bien trop sur elles pour les lais­­ser enfer­­mées à Malibu. Il y a une chose sur laquelle les parti­­sans comme les détrac­­teurs de la théo­­rie de la consom­­ma­­tion inha­­bi­­tuelle de drogues à Holly­­wood tombent d’ac­­cord : à Holly­­wood plus que partout ailleurs, tout prend des propor­­tions excep­­tion­­nelles. Tout y est plus drama­­tique, plus exces­­sif, plus cher, plus exposé, tout y est « plus ». Fina­­le­­ment, peu importent les raisons que nous invoquons pour le nier, Holly­­wood n’est pas loin, ce qui signi­­fie que même si ces problèmes de drogues ne sont qu’une autre forme de diver­­tis­­se­­ment pour Améri­­cains blasés, nous ne sommes pas si diffé­­rents de ces derniers. Ôtez à Lind­­say Lohan sa noto­­riété et sa beauté, et elle n’est plus qu’une de ces filles perdues qui essaient de se trou­­ver. Enle­­vez à Philip Seymour Hoff­­man le talent et la recon­­nais­­sance, et il n’est plus qu’un de ces hommes déses­­pé­­rés en pleine crise de la quaran­­taine. Reti­­rez à Robin Williams son humour déjanté et il n’est plus qu’un autre dépres­­sif au bord du gouffre.


Traduit de l’an­­glais par Louise Rati­­neau d’après l’ar­­ticle « Is Holly­­wood’s Drug Problem Really Any Worse Than the Rest of Ameri­­ca’s? », paru dans Play­­boy. Couver­­ture : Un appar­­te­­ment sur Holly­­wood Boule­­vard. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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