par Ulyces | 0 min | 7 septembre 2014

Un bon voisin

Jay Shaw s’est rendu pour la dernière fois chez Dale Sherard le premier lundi de février, en plein après-midi, à l’im­­pro­­viste. Il était venu s’as­­su­­rer que l’or­­di­­na­­teur de Dale fonc­­tion­­nait bien, ce qui, géné­­ra­­le­­ment, n’était pas le cas. Régu­­liè­­re­­ment, Dale appuyait sur la mauvaise touche et l’écran se figeait. Il faisait alors appel à Jay pour répa­­rer l’er­­reur. Il aimait bien Jay. Malgré sa person­­na­­lité, Dave se permet­­tait de le taqui­­ner. Car même après dix ans passés à Marsing, Jay n’avait toujours pas adopté complè­­te­­ment l’at­­ti­­tude des gens du coin. Il venait de la côte est et parfois, son ancien compor­­te­­ment de cita­­din – outre­­cui­­dant, préten­­tieux et cassant – repre­­nait le dessus. Mais il répa­­rait l’or­­di­­na­­teur de Dale gratui­­te­­ment, et il faisait de même pour quiconque le lui deman­­dait. C’est ce que font les voisins entre eux à Marsing : ils s’en­­traident quand ils le peuvent. Jay était un bon voisin.

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Marsing, Idaho
1 031 âmes
Crédits

Marsing est une toute petite ville de 1 031 habi­­tants construite autour de la Snake River, à une heure à l’ouest de Boise. Il n’y a pas de feux trico­­lores à Marsing, ni de cinéma, ni de centres commer­­ciaux… Par contre, le pano­­rama est magni­­fique : une vue impre­­nable sur les monts Owyhee et des dizaines de milliers de vaches. Et même s’il n’est ni éleveur ni agri­­cul­­teur, l’en­­droit reste idéal pour un routier à la retraite comme Dale. Jay, quant à lui, possé­­dait une douzaine de têtes de bétail et un terrain de six hectares, mitoyen de la propriété de Dale. Mais Jay n’était en aucun cas éleveur. Il n’était pas fermier non plus, bien qu’il faisait pous­­ser lui-même tomates et poivrons. Il n’était pas non plus à la retraite, puisqu’il n’était qu’à l’aube de sa quaran­­taine. Jay diri­­geait une asso­­cia­­tion qui avait en charge l’ir­­ri­­ga­­tion locale. Il s’as­­su­­rait du bon fonc­­tion­­ne­­ment des pompes, répa­­rait les tuyaux et veillait à ce que les factures soient bien payées par tout le monde. Ainsi, trente-cinq familles pouvaient irri­­guer leurs champs en toute tranquillité. Mais c’était une acti­­vité essen­­tiel­­le­­ment béné­­vole, Dale ne savait donc pas comment Jay gagnait sa vie. Personne ne le savait. Parfois, Jay disait aux gens qu’il était graphiste free­­lance, mais pour autant que Dale puisse en juger, soit il avait trop peu de clien­­tèle, soit il était trop bon marché. Il faisait des écono­­mies de bouts de chan­­delles, selon lui. Il marchan­­dait le foin pour son bétail ; les pneus de sa Saturn étaient usés jusqu’à la ferraille ; et il est tombé en panne d’es­­sence si souvent que Dale ne compte plus les fois où il a dû aller le cher­­cher sur le bord de la route. Mais il faut être juste et ajou­­ter que c’est Jay qui est venu récu­­pé­­rer Dale quand le réser­­voir de son camion a explosé, à Givens Hot Springs. Fina­­le­­ment, tout le monde est quitte. Jay s’oc­­cu­­pait beau­­coup de ses enfants. Ou du moins, il s’en était beau­­coup occupé, jusqu’à ce que, l’été dernier, Cara le quitte et emmène avec elle son fils et sa fille. Cara était la femme ou la petite amie de Jay, Dale ne savait pas vrai­­ment, et cela aurait été se mêler des affaires des autres que de deman­­der. Elle travaillait aupa­­ra­­vant comme comp­­table dans l’un des vergers qui borde la rivière, pendant que Jay restait à la maison avec les enfants. Il semblait être un bon père. Tout le monde l’ap­­pe­­lait « Monsieur Maman ». « Avoir des enfants est la meilleure chose qui me soit arri­­vée, déclare Jay aujourd’­­hui. Je ne chan­­ge­­rais cela pour rien au monde. »

Ils étaient encer­­clés. Six agents fédé­­raux sont sortis des véhi­­cules en regar­­dant fixe­­ment Jay.

Quand ils étaient bébés, il lavait et repas­­sait leurs couches avant de les pendre pour les faire sécher. Plus tard, il leur a appris à lire et à comp­­ter. Il les amenait à la pêche à bord de son petit bateau en alumi­­nium. Il leur avait aussi montré comment nour­­rir un petit veau avec un bibe­­ron. Il les amenait à l’école le matin et les récu­­pé­­rait l’après-midi, pour aller manger des hambur­­gers au drive-in de White­­house. Et lorsque Jay s’oc­­cu­­pait des tâches ména­­gères, son fils le suivait comme son ombre. « Je ne l’ai jamais vu lever la main sur ses enfants, affirme Dale. Il avait davan­­tage le compor­­te­­ment d’une mère avec eux que leur propre mère. » C’est vous dire la douleur de Jay lorsqu’ils sont partis. Il ne parlait encore que de cela cinq mois après : il disait à quel point ses enfants lui manquaient et à quel point Cara était cruelle. Il espé­­rait ardem­­ment leur retour et c’était là tout ce qui lui impor­­tait. Ainsi, même si Jay disait venir unique­­ment pour jeter un œil à l’or­­di­­na­­teur de Dale, celui-ci savait bien qu’en réalité, il avait juste besoin de quelqu’un pour l’écou­­ter un moment. Et c’est ce que Dale a fait en ce jour de février, durant plus d’une heure. Puis Jay s’est levé et a expliqué qu’il devait aller cher­­cher du foin – et donc se rendre chez Bob Briggs. Bob Briggs culti­­vait 250 hectares de terres de l’autre côté de Hogg Road. Jay est donc parti de chez Dale au volant de sa Saturn et s’est engagé sur Hogg Road, de laquelle un chemin de traverse menait au lotis­­se­­ment de Whis­­pe­­ring Heights. Bob, qui était dehors dans son pick-up à surveiller les lignes d’ir­­ri­­ga­­tion, a bien­­tôt vu Jay se garer, sortir du véhi­­cule et venir à sa rencontre pour le saluer. Bob n’ai­­mait pas parti­­cu­­liè­­re­­ment Jay. Mais on ne peut pas dire qu’il ne l’ai­­mait pas non plus. Il trou­­vait juste que Jay était… « bizarre ». Bob consi­­dé­­rait Jay comme un cita­­din qui jouait au fermier. Ce dernier lui avait dit qu’il avait grandi à New York. « Il posait des ques­­tions un peu bêtes. Et puis quand vous lui donniez un bon conseil, il l’igno­­rait, raconte Bob. Je pensais que tout le monde à New York était comme lui. Du coup, j’étais content de ne pas y vivre. » Pour autant, il trou­­vait que Jay se débrouillait mieux à Marsing que si c’était lui, Bob, qui avait dû partir vivre dans une grande ville de la côte est. Bob s’est parqué sur le bord de la route et a baissé la vitre de son pick-up. Jay lui a demandé s’il pouvait lui ache­­ter du foin, ce qu’il avait déjà fait une fois ou deux aupa­­ra­­vant. « Mais pas si souvent que ça, explique Bob. D’au­­tant qu’il ne voulait pas payer trop cher, et c’était pour de la paillette. » Pendant qu’ils discu­­taient, un pick-up bleu est passé sur la route. Jay l’a suivi du regard pendant que le véhi­­cule filait vers le nord en direc­­tion de Ceme­­tery Road. « C’est un flic », a dit Jay. Bob s’est mis à rire. C’était un magni­­fique pick-up, un nouveau modèle de chez Chevro­­let. « Mais non, ce n’est pas un flic, a-t-il répliqué. J’ai vu le conduc­­teur ache­­ter du foin, tout comme toi. »

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Avis de recherche
Une longue liste de chefs d’ac­­cu­­sa­­tion
Crédits : FBI

Le véhi­­cule a fait demi-tour sur Ceme­­tery et a remonté Hogg Road. Une berline blanche le suivait à présent. Alors que le pick-up se rappro­­chait, une autre berline blanche est appa­­rue à l’ouest, venant de Whis­­pe­­ring Heights. Des lumières bleues cligno­­taient sur les trois véhi­­cules. Le pick-up et les berlines ont accé­­léré puis se sont brusque­­ment arrê­­tés au niveau d’un panneau de stop tout près de Bob et Jay. Ils étaient encer­­clés. Six agents fédé­­raux sont sortis des véhi­­cules en regar­­dant fixe­­ment Jay. « C’est vous, Jay Shaw ? » a demandé l’un d’entre eux. Jay n’a pas cher­­ché à résis­­ter. Il a été menotté et placé sur le siège arrière de l’une des voitures. Bob regar­­dait le pick-up bleu. Il assis­­tait à une scène que n’avait sans doute jamais connue Hogg Road avant ce jour. Un agent de police est venu véri­­fier son iden­­tité et a mis un temps fou avant d’ac­­cep­­ter de croire que Bob était bien ce dont il avait l’air : un vieux fermier. Une fois que tout a été réglé, Bob a demandé à l’un des agents ce que Jay avait fait de mal, mais celui-ci a répliqué qu’il ne pouvait rien lui dire. Bob a ensuite demandé : « Comment a-t-il su que vous étiez des flics ? » Ce à quoi l’agent a rétorqué : « Et vous, comment savez-vous lorsqu’une de vos vaches est malade ? » Bob s’est inter­­­rogé. L’ex­­pé­­rience, a-t-il conclu.

Les rues de Boston

Roy Richard­­son connais­­sait Jay Shaw depuis le début, c’est-à-dire depuis que celui-ci avait débuté les travaux de construc­­tion de sa maison sur Hogg Road. Jay avait payé comp­­tant près de 51 000 dollars pour le terrain, enre­­gis­­tré au nom de Cara, puis il avait réglé les frais des travaux, comp­­tant égale­­ment. Il remet­­tait des liasses de billets aux char­­pen­­tiers, aux couvreurs et aux élec­­tri­­ciens alors même qu’il n’avait ni compte en banque, ni carte de crédit. Roy avait songé à faire de la plom­­be­­rie pour Jay, mais cela aurait repré­­senté des travaux colos­­saux, esti­­més à 4 000 dollars s’il utili­­sait des équi­­pe­­ments bon marché, et jusqu’à 10 000 dollars s’il ne le faisait pas. En outre, beau­­coup d’argent semblait passer sous la table. Cela aurait pu causer des ennuis à Roy et celui-ci n’en avait vrai­­ment pas besoin, non merci. Pour autant, Roy n’a pas posé de ques­­tions. D’ailleurs, personne ne l’avait fait. À Marsing, cela ne se faisait pas. Avec les années, Roy et Jay sont deve­­nus amis. Jay venait quelques fois cher­­cher chez lui du foin bon marché, et Roy lui lais­­sait pour presque rien de vieilles balles de foin moisies. « — Je sais que tu es de la mafia, le taqui­­nait Roy. — Qu’est-ce que tu entends par là ? » répon­­dait Jay, parfois d’un ton tran­­chant – même si c’était rare­­ment le cas. « Eh ben, tu ne travailles pas, tu ne vas jamais nulle part et pour­­tant, tu as toujours de l’argent. Je sais que tu es de la mafia. » Alors, Roy se mettait à rire pendant que ses petits-enfants harce­­laient Jay pour écou­­ter sa manière amusante de parler. Ce n’était rien d’autre qu’une plai­­san­­te­­rie qui amusait Roy. En vérité, il ne connais­­sait pas grand-chose de Jay.

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Jay Shaw – tech­­nique­­ment Jeffrey John Shaw, d’après son permis de conduire –, n’a appa­­rem­­ment rien fait de mal. Le problème, c’est que Jay Shaw n’est pas son vrai nom. En réalité, il s’ap­­pelle Enrico Ponzo. Il ne vient pas de New York mais de Boston. Et selon les procu­­reurs, ce gars, Ponzo, a fait un paquet de mauvaises choses. Plus sérieu­­se­­ment, il est accusé d’avoir tenté d’as­­sas­­si­­ner deux hommes et d’avoir conspiré pour en tuer d’autres. Il est égale­­ment accusé d’avoir été en posses­­sion d’une quan­­tité très impor­­tante de cocaïne et d’avoir agressé un offi­­cier de police de Boston qui procé­­dait à son arres­­ta­­tion, pour déten­­tion présu­­mée de cocaïne.

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Enrico Ponzo
Le gang­s­ter de Boston
1994

Il est aussi accusé d’être l’au­­teur de diverses extor­­sions de fonds et d’autres crimes fédé­­raux géné­­ra­­le­­ment attri­­bués aux truands répu­­tés. Et c’est d’ailleurs ce qu’au­­rait été Ponzo dans sa jeunesse. (Il a plaidé non coupable à tous ces chefs d’ac­­cu­­sa­­tion.) Ponzo a grandi à Swamps­­cott, une petite ville paisible située sur la côte nord de Boston. Son père tenait un restau­­rant en ville, où Ponzo passait la majeure partie de son temps. Le restau­­rant se trou­­vait à North End, un quar­­tier tradi­­tion­­nel­­le­­ment italien qui, à l’époque, était aussi le quar­­tier géné­­ral de la mafia locale. C’était une filiale de la famille Patriarca, origi­­naire de la ville de Provi­­dence. À la fin des années 1980, Ponzo aurait alors décidé de deve­­nir un gang­s­ter. Il est diffi­­cile de dire exac­­te­­ment quand et pourquoi cette déci­­sion a été prise, mais on peut proba­­ble­­ment résu­­mer les raisons de ce choix en deux termes : « jeune », et « idiot ». Selon les récits recueillis par les auto­­ri­­tés, la vie crimi­­nelle de Ponzo était violente et absurde, ce qui concorde à merveille avec la grande histoire du crime orga­­nisé en Nouvelle-Angle­­terre dans ces années-là. Raymond Patriarca Sr était un parrain de la mafia de la vieille école : main de fer et disci­­pline. Mais lorsqu’il est mort d’une crise cardiaque en 1984, la respon­­sa­­bi­­lité de la famille a incombé à son fils, Raymond Jr, qui n’était pas aussi disci­­pliné. Il n’était pas non plus connu pour être parti­­cu­­liè­­re­­ment brillant. On avait si peu d’es­­time pour lui qu’on lui attri­­buait avec dédain le fade surnom de « Junior ». Ainsi, Ponzo a commencé sa carrière de crimi­­nel au sein d’une orga­­ni­­sa­­tion sur le déclin. Dans la hiérar­­chie de la mafia, un jeune homme comme Ponzo était un asso­­cié et non un affran­­chi. Il était ainsi allié à un affran­­chi, un capo rené­­gat du nom de Bobby Carrozza, qui s’avé­­rait fomen­­ter une insur­­rec­­tion contre Junior. Vu de l’ex­­té­­rieur, et peut-être était-ce la réalité, cela ressem­­blait à un coup de force banal : Carrozza voulait que Junior « ouvre les livres », c’est-à-dire qu’il accueille dans ses rangs de nouveaux membres qui auraient sans doute été loyaux envers l’homme qui avait rendu possible cette promo­­tion : Carrozza. La faction de Carrozza a donc demandé à ce qu’on ouvre les livres. Junior a refusé. Ils l’ont exigé. Junior s’est obstiné. Alors, pour accé­­lé­­rer les négo­­cia­­tions, des sbires de Carrozza ont tiré sur deux lieu­­te­­nants de Junior. L’une des cibles était un sous-chef appelé Billy « le Sauvage » Grasso. Il a reçu une balle dans la nuque. La seconde cible s’ap­­pe­­lait Fran­­cis « Cadillac Frank » Salemme, un soldat de Boston qui agis­­sait en tant qu’in­­ter­­mé­­diaire entre la faction de Carrozza et celle de Junior. Il était en train de se diri­­ger vers la porte d’en­­trée d’un IHOP (une chaîne de restau­­rant améri­­caine, ndt) situé dans une zone commer­­ciale lugubre de Saugus, dans le Massa­­chu­­setts, quand une berline de loca­­tion a déboulé et s’est brusque­­ment arrê­­tée sur le parking. Les deux passa­­gers de la berline, armés de pisto­­lets, ont fait feu sur Salemme. Bien que sérieu­­se­­ment touché – mais pas mortel­­le­­ment –, celui-ci a plongé pour se mettre à couvert. Les tireurs ont alors vidé les lieux. Enrico Ponzo était l’un des deux tireurs, selon l’acte d’in­­cul­­pa­­tion. Il était alors âgé de 20 ans.

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By night
234 Berke­­ley Street
Crédits

Après cela, le casier judi­­ciaire de Ponzo est typique des gang­s­ters des rues qu’on trouve dans les grandes villes. En 1989, des charges sont rete­­nues contre lui pour attaque à main armée et, en 1992, il est arrêté pour avoir frappé un étran­­ger à la sortie d’un hôtel. Lors de cette agres­­sion, il était accom­­pa­­gné d’un ancien détenu : un assas­­sin réputé, du nom de Billy Herd. Sur sa photo d’iden­­tité judi­­ciaire de l’époque, il a la pour le moins la gueule de l’em­­ploi. On peut voir sa grosse tête brune aux traits buri­­nés fusiller l’objec­­tif du regard. Il était appa­­rem­­ment en train de se faire un nom. The Boston Globe rapporte qu’a­­près son arres­­ta­­tion en 1992, Ponzo était « consi­­déré par les forces de l’ordre comme un garçon plein d’ave­­nir au sein de la mafia ». Mais être promet­­teur au sein d’une telle orga­­ni­­sa­­tion conduit rare­­ment à une issue heureuse. La promesse d’y rester jusqu’à sa mort est souvent tenue, et il est rare qu’on meure de cause natu­­relle. Le plus souvent, la retraite se résume à la prison ou à la coopé­­ra­­tion avec les auto­­ri­­tés. Bien qu’on évoque souvent les prin­­cipes d’omerta et de loyauté, les indi­­vi­­dus impliqués dans le crime orga­­nisé sont par défi­­ni­­tion des crimi­­nels qui sont, qui plus est, géné­­ra­­le­­ment ambi­­tieux et oppor­­tu­­nistes. Ponzo s’en est visi­­ble­­ment rendu compte à l’au­­tomne 1994. Il avait connu un été diffi­­cile. En effet, il avait été arrêté en juillet par la police de Boston pour déten­­tion de cocaïne avec inten­­tion de la vendre. Il avait aggravé son cas en agres­­sant le poli­­cier qui venait le menot­­ter. Une audi­­tion était prévue pour la fin de l’au­­tomne, mais Ponzo a payé sa caution et retrouvé sa liberté. C’est là que tout a commencé à se déli­­ter. Peut-être était-ce une résur­­gence de l’in­­sur­­rec­­tion mafieuse de 1989, ou peut-être en était-ce une nouvelle. Et peut-être était-ce dû au fait qu’au milieu des années 1990, la mafia de Boston était deve­­nue une ména­­ge­­rie dysfonc­­tion­­nelle peuplée de loubards sous coke à la gâchette facile. Ces théo­­ries sont toutes aussi probables les unes que les autres, mais quoi qu’il en soit, de nombreuses personnes de l’en­­tou­­rage de Ponzo ont commencé à se faire descendre, sous n’im­­porte quel motif.

Trois ans après sa dispa­­ri­­tion, un grand jury fédé­­ral a inculpé Ponzo et quatorze autres personnes d’une quan­­tité impres­­sion­­nante de crimes.

Le 2 septembre, un asso­­cié du nom de Mikey Romano Jr a été abattu près d’un bar d’Eve­­rett, le Stadium Café, juste après que Ponzo et un autre homme l’ont laissé seul pour qu’il change un pneu crevé. Deux semaines plus tard, le gérant du Stadium a essuyé cinq coups de feu tirés en pleine rue à Revere et a survécu. « Cela ne semble pas être le moins du monde une coïn­­ci­­dence », confiait un agent de police au Globe le lende­­main. Et ce n’en était vrai­­sem­­bla­­ble­­ment pas une : Ponzo et trois autres hommes ont ensuite été accu­­sés de la fusillade. Ponzo serait donc l’au­­teur d’une autre tenta­­tive de meurtre – et aurait échoué une seconde fois. Cette saignée a eu lieu tout l’au­­tomne et s’est pour­­sui­­vie tout l’hi­­ver de l’an­­née 1994. À la fin du mois d’oc­­tobre, un homme de main de la pègre appelé Joseph Souza a été abattu d’une balle dans la tête au coin d’une rue à Boston East. Deux mois après, un asso­­cié de Ponzo nommé Paul Straz­­zulla, âgé de 25 ans, a été retrouvé sans vie dans sa Oldsmo­­bile en flammes, sur un parking de Revere. On le soupçon­­nait d’être un mouchard, et il était mort avant qu’on ne mette le feu à la voiture. Mais à ce moment-là, Ponzo était le nom d’un fantôme. Il ne s’était pas présenté lors d’une audi­­tion en novembre, durant laquelle il devait répondre aux charges qui pesaient contre lui concer­­nant la drogue. Il s’est donc dérobé à la justice et a disparu. Peut-être fuyait-il la loi, mais c’est peu probable – il avait un très bon avocat. Il devait avoir fui pour sauver sa peau. Beau­­coup de gens, en fait, ont supposé qu’il était mort – dans la mesure où Enrico Ponzo était censé être mort. Trois ans après sa dispa­­ri­­tion, un grand jury fédé­­ral a inculpé Ponzo et quatorze autres personnes d’une quan­­tité impres­­sion­­nante de crimes. Une chro­­no­­lo­­gie de 87 pages a été établie, retraçant les guerres absconses qui ont eu lieu au sein de la mafia de Boston entre la fin des années 1980 et le début des années 1990. Dans cette chro­­no­­lo­­gie, Ponzo joue deux rôles diamé­­tra­­le­­ment oppo­­sés. Il est ainsi accusé de tenta­­tive de meurtre, de compli­­cité de meurtre, d’ex­­tor­­sion et de trafic de drogue. Pour­­tant, il appa­­raît d’abord à la page 14 puis à la page 67, pour des raisons diffé­­rentes. On peut ainsi lire dans l’acte d’ac­­cu­­sa­­tion : « En octobre, ou aux envi­­rons d’oc­­tobre 1994, Michael P. Romano Sr, Anthony Ciampi et Paul A. DeCo­­lo­­gero, au rang des accu­­sés, ont en toute connais­­sance de cause inten­­tion­­nel­­le­­ment coopéré, conspiré, se sont alliés et se sont mis d’ac­­cord entre eux et avec d’autres personnes connues et incon­­nues du Grand Jury pour assas­­si­­ner Enrico M. Ponzo. » Était-ce la vérité ? Peut-être, même si DeCo­­lo­­gero a été acquitté en 1999. En effet, s’il n’y a pas de ques­­tion d’hon­­neur entre voleurs, ce qui est le cas, il y en a encore moins entre truands rené­­gats. Ponzo a donc évidem­­ment pris la fuite.

Deve­­nir quelqu’un

Jay Shaw est arrivé à Marsing au prin­­temps 2001. « J’ai pris Sunnys­­lope, vous connais­­sez cette route ? » m’a-t-il demandé depuis sa prison du Massa­­chu­­setts. C’est le nom local donné à cette partie de l’Au­­to­­route 55, qui longe et passe au-dessus de la Snake River, puis dessous, tandis que la ville se situe sur l’autre rive. On dirait un décor de cinéma. « Cela semblait être un parfait endroit pour élever ses enfants. » Enrico Ponzo était déjà mort depuis plus de six ans. Jay Shaw l’a tué, ce qui n’était pas une mince affaire, puis il a réussi à le faire oublier, ce qui était plus diffi­­cile encore. Le fait que nombre de ses asso­­ciés mafieux ont supposé qu’il était bel et bien mort a consi­­dé­­ra­­ble­­ment aidé. « Nous pensions qu’il était enterré quelque part dans le désert », m’ex­­plique l’un d’eux, qui m’ap­­pelle depuis une autre prison. Il n’est pas si loin du compte. Après avoir fui Boston, Ponzo a échoué en Arizona. Il racon­­tera ensuite à ses voisins de Marsing qu’il a étudié l’in­­for­­ma­­tique à Phoe­­nix et qu’il y a rencon­­tré Cara, à la fin des années 1990. Toute­­fois, c’est quasi­­ment invé­­ri­­fiable, car Ponzo refuse de parler de cette période de sa vie. Cara ne dira rien non plus (quand je me suis rendu à son domi­­cile, chez ses parents, son père m’a prié de déguer­­pir et de ne jamais reve­­nir), et Jeffrey John Shaw a laissé peu de traces de sa vie civile. Ce qui est d’ailleurs, d’une certaine manière, une réelle prouesse. Aban­­don­­ner sa vie passée et en recons­­truire une nouvelle de toutes pièces demande une disci­­pline extrême. Cepen­­dant, les prin­­cipes de base peuvent être étudiés, et c’est ce qu’a fait Ponzo de façon inten­­sive.

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La maison de Jay Shaw
Près de Hogg Road
Crédits : Adam Esch­­bach

En effet, quand les agents fédé­­raux ont fouillé sa maison après son arres­­ta­­tion, ils ont saisi vingt-deux livres portant des titres tels que Comment dispa­­raître tota­­le­­ment et ne jamais être retrouvé, Contre­­faire des papiers d’iden­­tité faci­­le­­ment, ou encore Dispa­­raître !. (Ils en ont laissé des centaines d’autres, notam­­ment des dizaines d’œuvres litté­­raires ; Ponzo était semble-t-il un lecteur assidu. « Il fait partie de ces gens qui, dès qu’ils lisent quelque chose, sont instan­­ta­­né­­ment capti­­vés », me confie l’un de ses amis à Marsing.) Par ailleurs, les forma­­li­­tés admi­­nis­­tra­­tives ne consti­­tuent pas un véri­­table obstacle pour quelqu’un ayant accès aux vieilles nécro­­lo­­gies et aux archives publiques. Ponzo avait ainsi sa photo sur diffé­­rents permis de conduire et d’autres docu­­ments de cinq États, et il portait en tout huit noms diffé­­rents. Avant d’être Jay Shaw, il avait pris pendant quelques temps l’iden­­tité d’un certain Kenneth R. Fidler qui, d’après le véri­­table avis de décès de Fidler, était mort noyé dans le Colo­­rado en 1970, à l’âge de 5 ans. Ponzo a fait une copie du certi­­fi­­cat de nais­­sance du garçon le 3 juin 1996 et l’a utilisé pour obte­­nir sa carte de sécu­­rité sociale, son permis d’ap­­prenti conduc­­teur et son permis de conduire. On pouvait aussi voir sa photo sur une carte étudiante du collège commu­­nau­­taire de Glen­­dale à ce nom, ainsi que sur le badge d’une entre­­prise d’in­­for­­ma­­tique appe­­lée Mobile PC Doctors, sur laquelle il avait le statut de « tech­­ni­­cien infor­­ma­­tique ». Il est aussi très simple d’in­­ven­­ter un nom et de remplir une fausse carte d’iden­­tité dégo­­tée au marché noir. C’est en tout cas ce qu’il s’est passé pour Jeffrey John Shaw. Prétendre être quelqu’un d’autre est rela­­ti­­ve­­ment facile. Toute la diffi­­culté réside dans le fait de deve­­nir quelqu’un d’autre. Cela demande, en premier lieu, d’ef­­fa­­cer le passé, de rompre tous les liens qui nous reliaient aux êtres et aux choses qui y sont ratta­­chées, de rater le mariage de sa sœur et l’en­­ter­­re­­ment de sa mère, de tour­­ner le dos à tout cela. Ensuite, il s’agit de vivre conti­­nuel­­le­­ment dans un présent immé­­diat et de s’ima­­gi­­ner un passé qui soit à la fois convain­­cant et juste assez flou. Une histoire montée de toute pièce doit être assez détaillée pour être crédible, mais pas trop non plus, de façon à ce qu’elle soit invé­­ri­­fiable ; elle ne doit pas compor­­ter de contra­­dic­­tions et être marquante. Cara disait aux gens, au verger où elle travaillait, que Jay voulait vivre coupé du monde urbain, ce qui était courant dans cet Idaho rural et qui expliquait notam­­ment pourquoi il avait mis le terrain au nom de Cara, et pourquoi il avait payé comp­­tant la maison. Il l’avait faite construire au fond de sa parcelle de terrain, sur une petite colline dont l’arête est paral­­lèle à Hogg Road. La chambre prin­­ci­­pale et la salle de bain se trou­­vaient en bas. Il n’y avait pas de fenêtre au rez-de-chaus­­sée, qui était creusé dans la pente tel un bunker. Dans la pièce prin­­ci­­pale à l’étage, il avait aménagé une terrasse sous une immense baie vitrée. Cela lui offrait une vue impre­­nable sur Hogg Road et sur toute la haute plaine jusqu’aux Owyhees. Il pouvait voir n’im­­porte qui arri­­ver à des kilo­­mètres.

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Iden­­ti­­tés multiples
Pièces à convic­­tion
Crédits : FBI

Si Jay Shaw était une énigme, Cara était pour sa part un mystère total. Bien qu’elle vivait sur Hogg Road avec Jay depuis près de dix ans, ses voisins et ses collègues s’en­­tendent pour dire qu’ils n’en savaient pas beau­­coup sur elle, outre le fait que c’était une femme rousse, plus grande et plus costaude que Jay. « Non, pas grosse du tout », précise Dale. Juste une femme impo­­sante. Elle avait beau le saluer de la main et lui disait bonjour à chaque fois qu’elle le voyait, même après des années passées à vivre côte à côte, Dale ne se rappelle pas une seule conver­­sa­­tion substan­­tielle avec elle. Même leurs plus proches amis – Kelly Verceles, un ancien marine qui a emmé­­nagé à Marsing en 2005, et Angie, qui ne souhaite pas que son nom de famille ou que le prénom de son mari soient cités ici – ne paraissent pas l’avoir bien connue. Les choses les plus remarquables qu’ils ont à dire à son sujet est que Cara a fait un chee­­se­­cake incroyable en dessert pour Thanks­­gi­­ving, qu’elle en connais­­sait un rayon en matière d’armes à feu et de muni­­tions – elle pouvait char­­ger elle-même ses cartouches –, et qu’elle avait une svas­­tika tatouée sur la jambe droite, qu’elle a plus tard faite recou­­vrir. Elle avait eu une adoles­­cence diffi­­cile – même si personne ne semble savoir en quoi – et avait appa­­rem­­ment quitté très jeune le domi­­cile fami­­lial. Mais elle n’en­­trait pas dans les détails. « Elle était très calme, se souvient Angie. Je savais où elle travaillait, et elle a déjà dit quelque chose au sujet d’une enfance diffi­­cile, mais c’est tout. » Pour­­tant, au prin­­temps 2010, Cara était osten­­si­­ble­­ment malheu­­reuse. Angie ne savait pas pourquoi, elle voyait seule­­ment que Cara était plus effa­­cée, presque renfer­­mée. Ses collègues l’ont constaté, eux aussi. Pour le dire simple­­ment, commence l’un de ses patrons : « Si vous vous dispu­­tiez avec votre femme et qu’elle partait ensuite travailler, il est probable que certains de ses collègues s’en rendraient compte. » Et puis, le 15 août, elle a pris sa voiture et a quitté Jay. Une semaine plus tard, elle est reve­­nue cher­­cher les enfants et elle est retour­­née vivre chez ses parents, dans l’Utah. « La raison pour laquelle nous avons rompu, raconte Ponzo, c’est que je l’ai surprise avec un autre. Je lui ai dit que c’était fini. Une fois que la confiance n’est plus là, c’est défi­­ni­­tif. » D’après lui – et d’après ses amis égale­­ment –, leur rela­­tion était diffi­­cile depuis des années. C’était comme s’ils vivaient des vies paral­­lèles, Ponzo étant celui des deux qui s’oc­­cu­­pait des enfants et des corvées du ranch. « C’est une personne très indé­­pen­­dante », dit-il. La plupart du temps, il avait l’im­­pres­­sion d’être un père céli­­ba­­taire, et ce depuis que sa fille était âgée de quelques mois. « Je les ai élevés, pour­­suit-il. J’étais leur parent le plus présent. Et ce n’est pas comme si elle voulait passer du temps avec eux quand elle rentrait à la maison. C’était bizar­­re… Elle voulait avoir du temps pour elle, quelque chose dans ce goût-là. » Il la suspec­­tait d’avoir une aven­­ture virtuelle depuis des mois. Elle rentrait du boulot, se diri­­geait tout droit vers la chambre, fermait la porte, allu­­mait l’or­­di­­na­­teur et y restait cloî­­trée jusqu’à ce que les enfants aillent se coucher. Plus tard, d’après ses amis, Jay a trouvé l’oc­­ca­­sion de se connec­­ter à son compte Face­­book et il est tombé sur des conver­­sa­­tions expli­­cites, dont il a fait des captures d’écran pour conser­­ver une preuve. Il est allé jusqu’à comman­­der un kit vendu comme un « test d’in­­fi­­dé­­lité », qui utilise des produits chimiques pour détec­­ter du sperme sur, mettons, une paire de bas de Cara qu’il avait four­­rée dans un sac en plas­­tique. Il n’a néan­­moins jamais utilisé le kit. Pour quoi faire ? Début août, il était clair que Cara parti­­rait.

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Comté d’Owy­­hee
Les canyons de l’Idaho
Crédits

Offi­­ciel­­le­­ment, leur sépa­­ra­­tion s’est faite sans vagues, à l’amiable. Ils n’avaient jamais été mariés, la pape­­rasse était donc réduite au mini­­mum. Le 5 août, Jay a rempli un acte de vente (que Cara avait pré-signé des années aupa­­ra­­vant) mettant le terrain et la maison à son nom. Sept jours plus tard, ils ont signé tous deux un docu­­ment de cinq pages – les tribu­­naux appellent cela une entente paren­­tale – détaillant un agenda des gardes, les voyages plani­­fiés ainsi que la répar­­ti­­tion des soins médi­­caux. « Nous respec­­tons le rôle séparé de chaque parent vis à vis de notre/nos enfant/s et nous nous soute­­nons l’un l’autre comme des parents conve­­nables, y avait-il écrit. Nous donne­­rons à notre/nos enfant/s la permis­­sion d’ai­­mer et d’être fier de l’autre parent. » Cara aurait la garde des enfants durant la majeure partie de l’an­­née scolaire, Jay les auraient pendant la plupart des vacances, durant l’été, et certains week-ends pour peu qu’il les passe dans l’Utah. Une ou deux fois par mois, Jay retrou­­vait Cara à Burley, dans l’Idaho, un voyage de près de 650 kilo­­mètres, pour récu­­pé­­rer les enfants le vendredi, les rame­­ner à Marsing, puis faire le voyage retour pour les rendre le dimanche. Mais Ponzo explique qu’il n’a jamais voulu signer l’en­­tente paren­­tale. « Je l’ai fait sous la contrainte, dit-il. Je ne voulais pas qu’ils partent, mais elle menaçait d’ap­­pe­­ler le shérif si je ne la lais­­sais pas les emme­­ner. » Aurait-elle alors porté plainte contre Jay Shaw pour obstruc­­tion à la garde des enfants ou aurait-elle dénoncé Enrico Ponzo ? Cela, il ne le sait pas ou ne le dira pas. « Je vous répète seule­­ment ce qu’elle a dit. » Et lorsque les enfants sont partis, Jay Shaw était dévasté. « Un naufrage émotion­­nel », selon Bodie Clapier. « Un aller simple pour l’en­­fer », d’après Bob Briggs. « Complè­­te­­ment détruit », se souvient Dale, qui a vu combien il l’était par une belle mati­­née de la fin du mois d’août. Une équipe de pose avait fermé l’au­­to­­route 95 dans une direc­­tion sur deux kilo­­mètres, signi­­fiant que quelqu’un qui voulait se rendre en ville devait attendre quinze ou vingt minutes sur Ceme­­tery Road avant qu’un signa­­leur ne vienne lui faire signe depuis sa voiture-pilote. Dale était à l’ar­­rêt lorsque Jay est arrivé derrière lui, a coupé le moteur et est sorti de sa Saturn. Il a longé en marchant le flanc du camion de Dale, a posé son bras contre le haut de sa portière et a fondu en larmes. « Cara est partie, a-t-il dit. Elle a pris mes enfants. » Il sanglo­­tait, à présent. « Je vais me tuer, je ne vois pas quoi faire d’autre. »

Au nom du fils

Alors que l’été lais­­sait la place à l’au­­tomne, Jay a commencé à s’ha­­bi­­tuer à vivre seul. Il veillait sur son bétail et sur le système d’ir­­ri­­ga­­tion, et il sortait davan­­tage qu’au­­pa­­ra­­vant. Il appor­­tait parfois un gros paquet de popcorn chez Val et Vern Cobb pour regar­­der le foot­­ball, et le mardi, il se rendait géné­­ra­­le­­ment dans un bar en ville appelé le Caba pour dîner d’un plat de spaghet­­tis à 6 dollars. De temps à autre, il prenait la route jusqu’à Boise avec Kelly, son meilleur ami, pour aller voir les Steel­­heads dispu­­ter un match de hockey, et ils passaient parfois chez Mike Ferney pour boire de la bière avec quiconque passait dans le coin. Il brico­­lait ses ordi­­na­­teurs et étudiait des livres de droit dans son bureau, dont l’un des murs était tapissé des dessins aux crayons de couleur de ses enfants, l’un d’eux repré­­sen­­tant de gros cœurs sous les mots « ON T’AIME PAAPA », en lettres tracées avec une appli­­ca­­tion enfan­­tine. Il songeait à retour­­ner à l’école. Bodie raconte qu’un jour, lors d’une conver­­sa­­tion, il lui a dit : « Mec, je devrais deve­­nir avocat. »

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Kelly et Jay Shaw
Pati­­noire
Boise, Idaho

Personne ne crai­­gnait vrai­­ment que Jay se tire une balle dans la tête, mais il était clai­­re­­ment malheu­­reux. « Avoir des enfants, c’est ce qui m’est arrivé de mieux dans la vie », dit Ponzo. Avant qu’ils ne se quittent avec Cara, « nous étions insé­­pa­­rables ». Désor­­mais, il y avait entre eux des centaines de kilo­­mètres, des jours sans fins. Alors il a fait les choses du mieux qu’il a pu. Il faisait ses allers-retours régu­­liers à Burley, et s’il faisait chaud il emme­­nait les enfants chez Val et Vern à Whis­­pe­­ring Heights pour qu’ils profitent de la piscine, et Jay s’ins­­tall­­lait dans une chaise qu’il appro­­chait tout au bord du bassin. Il essayait de s’as­­su­­rer que Bob Briggs le voie agir ainsi, car un jour il ne l’avait pas fait et Bob l’avait engueulé ; s’il n’ai­­mait pas beau­­coup Jay, Bob adorait ses enfants. Lorsqu’il n’était pas avec eux, Jay leur parlait au télé­­phone ou sur Skype, lorsque Cara l’au­­to­­ri­­sait. Elle avait commencé à utili­­ser cela comme puni­­tion, se rappelle Kelly. Si son fils faisait des bêtises, elle lui disait : « Tant pis pour toi, tu ne parle­­ras pas à ton père. » Et cela semblait se produire de plus en plus au fil des semaines et des mois. Le garçon avait toujours été un enfant turbu­lent, même si tout le monde n’est pas d’ac­­cord sur son degré de turbu­­lence. D’après un affi­­da­­vit signé par Cara, son fils a « des problèmes d’agres­­si­­vité et des diffi­­cul­­tés à respec­­ter les règles et l’au­­to­­rité » qu’il a « déve­­lop­­pés… avant de démé­­na­­ger dans l’Utah. » Jay, de l’autre côté, affirme que le compor­­te­­ment de son fils résulte du fait que ses enfants « souffrent émotion­­nel­­le­­ment de leur abrupte sépa­­ra­­tion d’avec leur père, leur famille, leurs amis et leur école dans l’Idaho. » Quant aux amis en ques­­tions à Marsing, aucun d’entre eux n’a jamais été témoin d’un quel­­conque compor­­te­­ment pertur­­ba­­teur. « Les choses n’al­­laient pas bien là-bas pour lui, explique Ponzo. Il s’at­­ti­­rait toutes sortes d’en­­nuis, ce qui n’était pas le cas dans l’Idaho. » Il n’entre pas dans les détails, mais ses amis de l’Idaho racontent tous des histoires simi­­laires à propos des incar­­tades de son fils à son école dans l’Utah, de déchaî­­ne­­ments de colère, et du fait qu’il profé­­rait des insultes absurdes mais tout à fait préoc­­cu­­pantes dans la bouche d’un enfant. Les amis de Jay savaient aussi que l’en­­fant avait été une fois escorté par la police jusqu’à sa maison, appa­­rem­­ment après qu’il avait menacé de se procu­­rer une arme pour mettre l’école à feu et à sang. Les proches de Jay savaient aussi que des docteurs avaient été consul­­tés pour trai­­ter le compor­­te­­ment de son fils, et qu’à la mi-automne, le petit garçon de 8 ans était sous deux trai­­te­­ments médi­­ca­­men­­teux. Jay était furieux contre Cara et s’inquié­­tait terri­­ble­­ment pour son fils. Il n’avait jamais eu besoin de médi­­ca­­ments dans l’Idaho, se disait Jay, alors pourquoi serait-ce le cas dans l’Utah ? Il était convaincu que les méde­­cins avaient plus à faire avec Cara qu’a­­vec son fils. Il l’avait toujours consi­­dé­­rée au mieux comme un parent à mi-temps, qui s’agaçait faci­­le­­ment et était inca­­pable (ou refu­­sait) de s’oc­­cu­­per d’un enfant actif. Angie se souvient que cette histoire de médi­­ca­­ments le rendait dingue. Il avait le senti­­ment qu’elle voulait le défon­­cer pour en faire un zombie.

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Kelly Verceles
Après avoir cambriolé la maison de Shaw après son arres­­ta­­tion,
son ancien ami s’y est suicidé en mai 2012.

Il était certain que ses enfants partaient à la dérive, dans l’Utah, parti­­cu­­liè­­re­­ment son fils. À la fin de l’au­­tomne, tout ce que Jay avait à la bouche, c’était de sauver ses enfants. Il faisait les cent pas chez Angie en fumant des Marl­­boro à la chaîne, une habi­­tude qu’il avait reprise depuis peu. « Que penses-tu que je doive faire ? » deman­­dait-il encore et encore. « — Qu’est-ce que je dois faire ? Dis-moi. — Tu dois faire ce que tu penses qu’il y a de mieux, lui répon­­dait Angie. Il n’y a rien que je ne pour­­rais faire pour mes enfants. » Jay Shaw a déci­­der d’at­­taquer Cara en justice pour récu­­pé­­rer la garde des enfants. Jay Shaw, une personne de chair et de sang mais une fiction légale, a pris la déci­­sion d’en­­trer dans un tribu­­nal du comté d’Owy­­hee, de payer 88 dollars de frais de dépôt et de dépo­­ser une plainte à l’en­­contre de la mère de ses enfants. Jay Shaw, qui n’était un homme libre que parce qu’il avait enterré Enrico Ponzo plus de seize ans aupa­­ra­­vant, a fait le choix de deman­­der à une cour de justice de statuer sur sa capa­­cité à être un bon père. Il encou­­rait tous les risques. En compa­­rai­­son des conflits habi­­tuels concer­­nant la garde des enfants, l’af­­faire a été rela­­ti­­ve­­ment brève – Jay a déposé plainte le 1er décembre, tout était fini dix semaines plus tard – et rela­­ti­­ve­­ment cordiale, simple­­ment parce qu’il s’est écoulé trop peu de temps pour que les choses s’en­­ve­­ni­ment. Le 11 janvier, Jay a rempli son affi­­da­­vit, dans lequel il écri­­vait que ses enfants avaient « souf­­fert émotion­­nel­­le­­ment » et qu’ils avaient été « emme­­nés sans un mot dans l’Utah par leur mère… sur sa déci­­sion unila­­té­­rale ». Deux semaines plus tard, Cara a répondu avec son propre affi­­da­­vit, dans lequel elle écri­­vait que Jay « était alcoo­­lique depuis de nombreuses années » et que « son agres­­si­­vité envers moi s’in­­ten­­si­­fiait telle­­ment que j’avais peur pour ma vie ». (Pour ce que cela vaut, aucun de ses amis ne le consi­­dèrent comme un grand buveur.) Voilà pour les accu­­sa­­tions. Au début du mois de février, Val Cobb – Mamie Val pour les enfants de Jay, dont les portraits ornent le réfri­­gé­­ra­­teur – devait venir témoi­­gner, mais l’au­­dience a été annu­­lée. Quelques nuits plus tard, le samedi 5 février, Jay était chez Ferney, fumant comme un pompier en arpen­­tant la cour, le télé­­phone pressé contre l’oreille, Cara au bout du fil. Ferney savait que l’af­­faire de Jay s’an­­nonçait mal. « Aucun juge ne donne les enfants à un père sans emploi, à moins que la mère ne soit une pros­­ti­­tuée ou une toxi­­co­­mane ou les deux, a-t-il dit à Jay. Parti­­cu­­liè­­re­­ment dans l’Idaho. » Toute­­fois, si Jay se lançait dans la bataille, il valait mieux qu’il se comporte bien et agisse sans hosti­­lité super­­­flue. « Sois gentil », a-t-il conseillé à Jay lorsqu’il l’a eue au télé­­phone. « Ne la fous pas en rogne. » La conver­­sa­­tion commençait bien, de ce que Ferney pouvait entendre, la voix de Jay était calme et posée. Puis il a levé le ton, et Ferney a entendu un « va te faire foutre », un « connasse » et un autre « va te faire foutre », et fina­­le­­ment le fracas du télé­­phone de Jay jeté violem­­ment au sol. Jay avait le rouge aux joues et hale­­tait lorsqu’il est rentré à l’in­­té­­rieur. « Jay, a dit Ferney, tu viens de te passer la corde au cou. » 48 h plus tard, Jay Shaw était arrêté sur Hogg Road. Et dans l’après-midi, Enrico Ponzo était derrière les barreaux de la prison locale, sous mandat fédé­­ral.

Un jour ou l’autre

« Je vais vous dire ce qui s’est passé », a dit un jour Vern Cobb à l’au­­tomne dernier, après que Enrico Ponzo a été renvoyé par bateau dans le Massa­­chu­­setts pour faire face à un acte d’in­­cul­­pa­­tion fédé­­ral long comme le bras et, poten­­tiel­­le­­ment, à des dizaines d’an­­nées de prison. « Je pense que Jay songeait davan­­tage à récu­­pé­­rer ses enfants qu’à son passé. » Il l’ap­­pelle encore Jay, comme la plupart des gens à Marsing, même après qu’ils ont vu sa photo d’iden­­tité judi­­ciaire sur l’avis de recherche du FBI, et qu’ils ont lu tout ce qu’il était supposé avoir fait sous le nom de Enrico Ponzo, il y a très long­­temps. Il ne fait aucun doute parmi eux que Jay a été écroué parce qu’il était sincè­­re­­ment déses­­péré et viscé­­ra­­le­­ment inquiet au sujet de ses enfants. Il ne croient pas une seconde qu’un truand fugi­­tif a pu deve­­nir négligent et arro­­gant au point de se lancer dans une bataille juri­­dique pour récu­­pé­­rer la garde de ses enfants, car ils ne croient pas un instant que Jay est la même personne qu’il était lorsqu’il se faisait appe­­ler Enrico Ponzo. À vrai dire, ils pensent que Jay Shaw et Enrico Ponzo sont peut-être des personnes tout à fait distinctes, l’un des deux n’exis­­tant plus que comme un loin­­tain souve­­nir que rappellent des coupures de jour­­naux et des actes d’ac­­cu­­sa­­tion. Son habi­­leté à bluf­­fer, à trom­­per et à se méta­­mor­­pho­­ser pour­­rait être le testa­­ment de la ruse crimi­­nelle de Ponzo. Ou bien peut-être qu’ils ont raison.

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33 calibres
Maison de Jay Shaw à Marsing, Idaho
Crédits : FBI

« Tu sais ce qu’ils ont saisi chez moi, non ? » m’a-t-il demandé un jour. Il veut parler de l’argent, soit 118 000 dollars en cash et 65 000 en pièces d’or, un lingot d’argent, une bague en diamant, des trente-trois armes à feu et des dizaines de milliers de muni­­tions (même s’il prétend que les armes et les balles ne sont pas les siennes). Il veut aussi parler de ses fausses cartes d’iden­­tité, enre­­gis­­trées sous sept autres noms que Jeffrey John Shaw, et de tous les livres expliquant comment dispa­­raître et se recréer une nouvelle iden­­tité. Ce qu’il veut dire, c’est qu’il n’a pas sa place en prison. « Si je ne me souciais pas de mes gosses, dit-il, je me serais enfui. Mais quelle vie a le plus d’im­­por­­tance, la mienne ou celle de mon fils ? J’es­­sayais de sauver la vie de mon fils. » Il prononce ces paroles sans trace d’api­­toie­­ment dans la voix, et il entend parler litté­­ra­­le­­ment. « Ils ont appelé la police pour venir s’oc­­cu­­per de lui ! fulmine-t-il. Il n’a que 8 ans ! » Il fait une pause. « Je ne voulais pas voir mon fils, explique Ponzo depuis le couloir d’une prison de haute sécu­­rité, atter­­rir ici dans le futur. » Il connais­­sait les risques, et il connais­­sait les proba­­bi­­li­­tés de voir ces risques adve­­nir. Il savait qu’aus­­si­­tôt après avoir enre­­gis­­tré sa plainte, les tribu­­naux décou­­vri­­raient qui il avait été, ou que Cara pour­­rait le dénon­­cer. Il ne l’ac­­cuse pas, soit dit en passant, de l’avoir fait, mais il doute que le timing de son arres­­ta­­tion soit une simple coïn­­ci­­dence. Il ne contre­­dit pas davan­­tage ce que deux personnes, Kelly et Angie, rapportent qu’il leur a dit – à savoir que Cara l’avait menacé d’ap­­pe­­ler les fédé­­raux. « Eh bien vas-y, avait-il répondu. Je préfère connaître mes enfants derrière des barreaux plutôt que pas du tout. » Il ne les a pas vus depuis près d’un an main­­te­­nant, et il ne leur parle qu’à de rares occa­­sions, lorsqu’on lui permet d’ap­­pe­­ler et que Cara daigne les lui passer au télé­­phone. Il dit qu’à chaque fois, c’est un combat. Géné­­ra­­le­­ment, il perd. « C’est une personne haineuse, tu sais, dit-il. Et le problème, c’est juste­­ment qu’elle me hait. » Au moins parvient-il à rire lorsqu’il dit cela. Il est éton­­nam­­ment de bonne compo­­si­­tion pour un homme qui pour­­rait bien rester enfermé pour le restant de ses jours, tout cela parce qu’il s’est montré au grand jour, déli­­bé­­ré­­ment, armé d’une inten­­tion bien­­veillante. « Oui, je le refe­­rais s’il le fallait, dit-il. C’est la vie de mes enfants contre la mienne. La vie de mon fils vaut infi­­ni­­ment plus que la mienne. »

~

Enrico Ponzo est en prison, mais c’est Jay Shaw qui a marchandé sa vie. L’une des premières personnes qu’il a appe­­lées après son arres­­ta­­tion était Bodie Clapier. Ponzo lui a dit qu’il était désolé de n’avoir jamais dit la vérité, et il a demandé à Bodie de le dire égale­­ment à sa femme. « C’est un ramas­­sis de conne­­ries, a dit Jay Shaw, mais je vais rester au trou un moment. Est-ce que tu nour­­ri­­ras mes vaches ? » « C’est l’homme que je suis, dit Ponzo. J’aime cette vie. Ce sont des gens géniaux et c’est un endroit idéal pour élever mes enfants. Un jour ou l’autre, je revien­­drai. Un jour. Je l’es­­pè­­re… Un jour, quoi. » (NdÉ : Enrico Ponzo, aujourd’­­hui âgé de 45 ans, a été condamné en avril dernier à 28 ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion par un tribu­­nal de Boston.)


Traduit de l’an­­glais par Gaëtan Trigot et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « His Own Private Idaho », paru dans GQ. Couver­­ture : La Snake River dans les années 1930. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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