par Ulyces | 0 min | 22 décembre 2014

La scène se déroule sur la place du Triangle de l’Ami­­tié à Chamo­­nix, la veille du départ du Mara­­thon du Mont-Blanc en juin dernier. Kilian Jornet, futur vainqueur de l’épreuve le lende­­main, répond à nos ques­­tions assis sur un banc en bois, à quelques mètres du podium proto­­co­­laire où il vient d’être présenté à la foule quelques instants plus tôt. Souriant et affable, le Cata­­lan de 27 ans, légende vivante dans le monde du trail et du ski-alpi­­nisme, est heureux d’être présent à Chamo­­nix, sa ville d’adop­­tion. Mais en l’es­­pace de quelques secondes, des dizaines de fans s’ag­­glu­­tinent autour de lui. Certains réclament un selfie avec l’idole, d’autres une dédi­­cace de son auto­­bio­­gra­­phie. Kilian Jornet demande une première fois à la foule de se disper­­ser. Mais devant l’hys­­té­­rie collec­­tive, le triple vainqueur de l’Ul­­tra-Trail du Mont-Blanc (168 km, 9 600 mètres de déni­­velé posi­­tif) s’échappe en courant. « Suivez-moi, on va conti­­nuer l’in­­ter­­view dans le salon de l’hô­­tel », a t-il tout juste le temps de nous glis­­ser, avant d’enjam­­ber un muret et d’al­­lon­­ger la foulée pour atteindre le hall d’en­­trée.  

À l’abri

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Kilian Jornet
Atten­­tif à son image
Crédits : Summits of my life

Loin des bains de foule, le royaume de Kilian Jornet se trouve en haute montagne. Depuis 2012, l’ath­­lète cata­­lan a entre­­pris de battre les records d’as­­cen­­sion et de descente des prin­­ci­­paux sommets de la planète. Il a déjà conquis ceux du Mont-Blanc (4 810 m) et du Cervin (4 478 m) en 2013, puis le terri­­fiant Mc Kinley (6 186 m) début juin en Alaska, buttant toute­­fois sur le Mont Elbrouz (5 642 m) dans le Caucase, à cause du mauvais temps. Dans son viseur se dressent désor­­mais le sommet des Andes, l’Acon­­ca­­gua (6 959 m) qu’il grim­­pera en décembre, puis l’Eve­­rest en 2015. Cette quête, l’en­­fant de Saba­­dell, ville indus­­trielle de Cata­­logne assou­­pie à l’ombre des Pyré­­nées, l’a entre­­prise après avoir tout gagné sur les sentiers en trail. Depuis sa victoire reten­­tis­­sante, à 20 ans, sur le mythique Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) en 2008, il domine la disci­­pline. À son palma­­rès notam­­ment, la légen­­daire Western States Endu­­rance Run aux États-Unis, le Grand Raid de la Réunion et plusieurs titres mondiaux de skyrun­­ning, le circuit de course de montagne. « Ma philo­­so­­phie, c’est de partir du village pour monter au sommet », confie Jornet, qui dénote avec son bermuda dans le salon très chic de l’hô­­tel Mont-Blanc de Chamo­­nix. Sa vie et ses pensées sont là-haut, à une alti­­tude où seul le vent ose vous chucho­­ter à l’oreille. « Dans ma vie, j’ai besoin de 80 % de silence et de 20 % de vie en société, explique-t-il. Quand c’est comme ça, tout va bien. En revanche, si la balance penche d’un côté ou de l’autre, les choses commencent à se gâter. Mais je vis dans un endroit assez recu­­lé… » Il sourit. Jordi Sara­­gossa connaît bien Kilian Jornet, dont il est le photo­­graphe offi­­ciel depuis 2011. Cata­­lan comme lui, il passe beau­­coup de temps avec l’ath­­lète sur les cimes ennei­­gées, aux quatre coins du globe. « Je pense que tous les monta­­gnards ont une part soli­­taire », juge Sara­­gossa. L’hi­­ver dernier, ils ont vécu une semaine ensemble en haute alti­­tude, dans les Alpes. Les deux hommes passaient leurs nuits dans une cabane sans lumière ni eau courante. « Des moments qui construisent une rela­­tion forte », affirme le photo­­graphe. Ce n’est qu’en péné­­trant son royaume qu’il est possible d’ap­­pro­­cher celui qu’on surnomme « l’ul­­tra-terrestre ». Grégory Vollet, respon­­sable du team running chez Salo­­mon, prin­­ci­­pal spon­­sor de Kilian Jornet, raconte sa première rencontre avec le Cata­­lan, lors d’un stage du team trail de la marque. « Je l’ai d’abord trouvé très réservé. Comme c’était mon premier rassem­­ble­­ment, ce qu’on a fait, c’est qu’on a vite enfilé nos shorts pour sortir courir. Je savais qu’il était très fort en descente, alors quand j’en ai eu l’oc­­ca­­sion, je suis allé me porter à l’avant, juste derrière lui pour le titiller. Au bout d’un moment, il s’est retourné vers moi en me disant : “Ah, mais tu descends pas mal !” C’était le meilleur moyen d’abor­­der la discus­­sion avec lui. » C’est aussi dans ces moments que Jean-Michel Faure, en charge de l’ath­­lète à son entrée chez Salo­­mon, a appris à le connaître. « Il m’est arrivé de faire 70 bornes pendant une bonne partie de la nuit avec lui, alors qu’il en avait déjà 120 dans les pattes. C’est là qu’on se rend compte qu’il a quelque chose dans les jambes, dans la tête, dans le coeur… Même quand il se met dans le dur, il garde le sourire. Je ne l’ai jamais vu sans. » Le plai­­sir est son seul moteur, celui qui lui permet de vivre ses rêves au quoti­­dien – même au beau milieu d’une épreuve extrê­­me­­ment impor­­tante aux États-Unis. « Un jour, un lièvre qui l’ac­­com­­pa­­gnait avait rallongé son parcours, raconte son ancien mana­­ger. Il s’en voulait. “Ne t’inquiète pas, plus de kilo­­mètres, c’est plus de fun !” a simple­­ment répondu Kilian. »

« Lorsque je fais la course et qu’il n’y a aucun coureur derrière moi, pourquoi est-ce que je conti­­nue de courir ?  »

Mais tout là-haut, Kilian Jornet demeure seul. Personne n’a son niveau physique pour l’ac­­com­­pa­­gner dans sa quête des sommets. Comme lors de sa traver­­sée des Pyré­­nées en courant au prin­­temps 2010, où il avait relié la côté Atlan­­tique à la Médi­­ter­­ra­­née en 113 heures, avalant 850 km de sentiers et 42 000 mètres de déni­­velé. Si des membres de son staff l’ac­­com­­pa­­gnaient sur certaines portions, le Cata­­lan souf­­frait la plupart du temps seul en silence en fran­­chis­­sant les cols, parfois ennei­­gés, à la nuit tombée, avec souvent plus de 100 km dans les jambes. Dans son second livre, La Fron­­tière invi­­sible, Kilian Jornet confie chérir une cita­­tion de l’al­­pi­­niste améri­­cain Mark Twight, qui en dit long sur sa façon d’être : « Lorsque vous regar­­dez autour de vous et que trop de gens suivent votre chemin, c’est que quelque chose cloche. » Dans la volupté de l’hô­­tel Mont-Blanc, à travers les fenêtres duquel les cimes ennei­­gées percent au loin la grisaille, le triple vainqueur de l’UTMB raconte son amour pour la soli­­tude et les grands espaces. « J’adore aller courir aux États-Unis. C’est beau­­coup plus simple qu’ici. Il y a moins de monde qui m’ap­­proche. Et puis dans les montagnes, il y a bien moins de densité humaine, donc beau­­coup plus de terrains libres, de nature sauvage. Ici, tu sors et 20 kilo­­mètres plus loin, tu es sûr de tomber sur quelque chose. Là-bas, tu peux faire 300 ou 400 kilo­­mètres sans rien rencon­­trer. » Depuis ses débuts, Jornet a néan­­moins évolué. Sa noto­­riété l’a poussé à s’ou­­vrir davan­­tage. « Au sein du groupe, il était très intro­­verti. Aujourd’­­hui, il a une place centrale dans la team. Tous les athlètes le respectent énor­­mé­­ment », explique Grégory Vollet. Le Cata­­lan n’a pour­­tant pas changé de peau. Il réflé­­chit toujours beau­­coup à son rapport aux autres lorsque la montagne se dresse devant ses pas. Dans Courir ou mourir, son auto­­bio­­gra­­phie, il pose ses pensées sur papier avec limpi­­dité. « La montagne nous permet de dispo­­ser du temps et de l’es­­pace pour nous retrou­­ver seul avec nous-même. Mais para­­doxa­­le­­ment, nous l’uti­­li­­sons aussi pour parta­­ger et nous unir aux autres, avec des liens d’acier. Je n’ai jamais su dire si nous pratiquions un sport soli­­taire ou bien un sport d’équipe. […] La ques­­tion que je me pose en courant est celle-ci : “Pour qui est-ce que je cours ?” Lorsque je fais la course de l’Ul­­tra-Trail du Mont Blanc, que je monte le Grand Col Ferret et que je ne vois personne depuis plus de sept heures, qu’il n’y a aucun coureur derrière moi, pourquoi est-ce que je conti­­nue de courir ? »

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« Pour qui est-ce que je cours ? »
Jornet dévale une crête
Crédits : Summits of my life

Burn-out

Depuis que la célé­­brité l’ac­­com­­pagne, Kilian Jornet voit souvent ses « 80 % de silence » fondre comme neige au soleil. Icône abso­­lue de la course en montagne, autant pour ses résul­­tats que pour sa philo­­so­­phie mini­­ma­­liste – courir au plus près de la nature avec le moins de maté­­riel possible –, l’ath­­lète cata­­lan attire les foules à chacune de ses appa­­ri­­tions publiques. Et sa noto­­riété dépasse aujourd’­­hui les fron­­tières du trail. En 2014, le maga­­zine Natio­­nal Geogra­­phic l’a élu « aven­­tu­­rier de l’an­­née ». Un trophée forcé­­ment glori­­fiant de la part d’une revue qu’il a toujours lue assi­­dû­­ment, mais vite oublié pour le Cata­­lan. « Ce ne sont pas des choses qu’on recherche », clari­­fie-t-il, comme pour éloi­­gner ce statut d’am­­bas­­sa­­deur de toute une disci­­pline, que les passion­­nés massés devant l’hô­­tel sont là pour lui rappe­­ler. « Il a énor­­mé­­ment de solli­­ci­­ta­­tions de toute la planète, raconte Jean-Michel Faure, consul­­tant marke­­ting pour Salo­­mon. Sur les courses, il répond présent. Et pour­­tant, c’est compliqué pour lui de se prome­­ner à Chamo­­nix. Lors du dernier mara­­thon du Mont-Blanc, la police a dû inter­­­ve­­nir dans la rue du maga­­sin Salo­­mon, où il donnait une séance d’au­­to­­graphes. En trente minutes, tout était bloqué. C’était complè­­te­­ment fou ! » Parfois, certains fans zélés le pour­­suivent jusqu’en montagne, son espace intime. « Lors de sa dernière parti­­ci­­pa­­tion à l’UMTB, des gens ont réussi à tracer son GPS via ses publi­­ca­­tions sur Face­­book. Plusieurs soirs de suite, ils se sont poin­­tés à son chalet. Via les réseaux sociaux, il a été obligé de deman­­der à ses fans de se calmer », pour­­suit Jean-Michel Faure. Kilian Jornet a un jour assisté en spec­­ta­­teur au trail des Templiers, une autre épreuve mythique. Pour échap­­per aux regards, il s’était habillé en esqui­­mau, seuls ses yeux à décou­­vert. Mais le spea­­ker de la course avait fini par le repé­­rer et l’avait invité à dire un mot. Jornet s’était alors contenté de décla­­rer hors-micro : « Le héros, ce n’est pas moi aujourd’­­hui. »

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En soli­­taire
Limone Extreme Skyrace 2014
Crédits : Summits of my life

Cette noto­­riété hors-norme écrase souvent l’ath­­lète. Même s’il essaye toujours de répondre au maxi­­mum de solli­­ci­­ta­­tions du public. « Nous en avons souvent parlé, surtout quand il a commencé à être célèbre, raconte Núria Burgada, sa maman. Je lui ai toujours rappelé qu’il devait se mettre à la place des autres, avoir de l’em­­pa­­thie. Qu’il comprenne bien que c’est le prix à payer pour avoir la vie qu’il a. La gestion de la popu­­la­­rité, c’est quelque chose de compliqué, et je crois que depuis le début, il se débrouille bien. Même si c’est parfois très dur de ne pas pouvoir se bala­­der tranquille­­ment dans un village, ou une ville. » En 2011, le coureur cata­­lan, surmené, avait même plié l’échine. « La veille, nous avions annulé un dépla­­ce­­ment prévu au Pérou car il était presque en burn-out », se souvient Greg Vollet à propos d’une Kilian Quest, web-série de quatre saisons sur ses exploits. « J’ai alors été le rejoindre chez lui, où on a passé deux jours ensemble. On a été au sommet du Mont-Blanc et on a longue­­ment discuté. Le problème, c’était l’at­­trac­­tion média­­tique. » Aujourd’­­hui, Kilian Jornet digère mieux cette recon­­nais­­sance et il est plus chou­­chouté que jamais. En guise de mana­­ger média, un ami proche, Jordi Lymbus, l’aide à tenir un plan­­ning de rendez-vous. Pour s’échap­­per de l’agi­­ta­­tion du monde, le coureur espa­­gnol vit aussi une partie de l’an­­née en Norvège avec son amie suédoise, Emelie Fors­­berg. « Ils ont trouvé un terrain de jeu incroyable, se réjouit Grégory Vollet. Ils sont très bien là-bas. Ils rentrent à Chamo­­nix pour faire des courses. » Núria Burgada, elle, ne voit pas rentrer souvent son fils à la maison fami­­liale de Saba­­dell. « Pour le moment, il revient très peu en Cata­­logne, seule­­ment quelques fois par an », confie-t-elle. Dans sa région natale, Kilian Jornet est un demi-dieu. Et à chacun de ses passages, l’hys­­té­­rie qui l’en­­toure est peut-être encore plus forte qu’à Chamo­­nix. « Il ne peut pas aller vivre en Espagne, insiste Grégory Vollet. Je me souviens d’une fois où il me racon­­tait être allé au concert d’un de ses amis. Jusqu’à ce quelqu’un se rende compte qu’il était là. Il y a eu un énorme attrou­­pe­­ment, et il n’a même pas pu voir le concert. Il était dégoûté ! » Pour­­tant, le coureur cata­­lan aime parta­­ger son plai­­sir de la course avec le public quand cela lui est possible. « Sur le Grand Raid de la Réunion, avec la marge qu’il a, il peut s’ar­­rê­­ter manger des gâteaux de pomme de terre avec les mémés au bord de la route, dans les villages », rapporte le came­­ra­­man des docu­­men­­taires de Kilian Jornet. « Il n’a pas de problème pour prendre le micro, mais il a plus de mal avec la foule et les auto­­graphes à signer, ajoute Sébas­­tien Montaz. Il ne comprend pas qu’on puisse idôla­­trer quelqu’un comme ça. » Presque une phobie, à en voir son visage se trans­­for­­mer face au public massé autour de lui, après la présen­­ta­­tion des athlètes, en cette veille de mara­­thon du Mont-Blanc à Chamo­­nix.

« Je préfère sortir à couvert et me dire que la course remet­­tra chacun à sa place. »

De nombreux orga­­ni­­sa­­teurs d’épreuves et spon­­sors font évidem­­ment le commerce de cette noto­­riété et l’af­­fichent en tête de gondole. « Quand Kilian est présent, il attire les jour­­na­­listes et les médias comme le miel attire les abeilles », glisse Cathe­­rine Poletti, co-fonda­­trice de l’UTMB, épreuve réfé­­rence dans le milieu. Aux quatre coins du monde, Jornet passe envi­­ron quatre-vingt jours par an à répondre aux solli­­ci­­ta­­tions de médias ou de spon­­sors pour des séances photos, des inter­­­views… Dans Courir ou mourir, il raconte ce costume de l’icône, parfois trop lourd à porter. « À 18 h, la place Balmat de Chamo­­nix est une vraie four­­mi­­lière. Il est impos­­sible de marcher dans les rues et les gens se penchent aux fenêtres, aux portes des bars et sortent sur les balcons. J’es­­saie de me dissi­­mu­­ler dans la foule et de passer inaperçu entre les photo­­graphes et les fans. […] Certains en profitent pour me deman­­der un auto­­graphe ou faire une photo avec moi, d’autres me féli­­citent et me souhaitent bonne chance pour les vingt heures qui viennent. Mais nous n’avons pas commencé à courir, pourquoi me féli­­citent-ils ? […] Peu à peu, je m’éclipse et en sautant les barrières, j’ar­­rive à la zone de départ. Je regarde autour de moi. Tous sont de grands coureurs qui m’ins­­pirent le respect, rien qu’en enten­­dant leurs noms. […] Mais je regarde en arrière, où des milliers de coureurs attendent aussi le coup de feu du départ, les bras levés. […] Je suis au premier rang et cela ne me plaît pas : je me déplace au cinquième. Je préfère sortir à couvert et me dire que la course remet­­tra chacun à sa place. »

L’ar­­tiste

Si le garçon, intro­­verti de nature, se retrouve parfois à subir son statut d’idole dans le monde du trail et du ski-alpi­­nisme, il est pour­­tant le premier, par moments, à culti­­ver sa noto­­riété. De par ses publi­­ca­­tions quasi-quoti­­diennes sur sa page Face­­book, suivie par plus de 425 000 personnes, ses deux ouvrages auto­­bio­­gra­­phiques ou encore ses docu­­men­­taires – dont le dernier s’in­­ti­­tule Dejame Vivir –, Kilian Jornet parti­­cipe large­­ment à la conso­­li­­da­­tion de l’image d’icône qui lui colle à la peau. Une posture un brin para­­doxale pour celui qui vit dans un monde de silence, en haute alti­­tude.

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Le skyrun­­ner
À l’as­­saut des plus hauts sommets
Crédits : Summits of my life

L’ath­­lète de 27 ans, pour sa part, n’est pas dupe. Il sait que son expo­­si­­tion est néces­­saire pour l’au­­to­­ri­­ser à vivre ses rêves sur les plus belles et plus inac­­ces­­sibles crêtes du globe. « Les expli­­ca­­tions sont diverses. D’un côté, il faut vivre, manger, payer le loyer », tranche-t-il. Face aux demandes de ses spon­­sors, le Cata­­lan a su s’adap­­ter au mieux, bien s’en­­tou­­rer et s’ha­­bi­­tuer  malgré tout au jeu média­­tique. « Il connaît l’im­­por­­tance de la commu­­ni­­ca­­tion dans le monde dans lequel il vit », enchaîne Jordi Sara­­gossa, qui en tant que photo­­graphe, fait atten­­tion à l’image du cham­­pion. « C’est pour lui le moyen d’avoir tout son temps pour s’en­­traî­­ner, pour s’adon­­ner à sa passion, et pour expri­­mer ce en quoi il croit. » Son image, juste­­ment, Jornet ne la confie ni à n’im­­porte qui, ni à n’im­­porte quel prix. « Pour lui, ses spon­­sors ne sont pas de simples spon­­sors », indique son ami, habi­­tué à immor­­ta­­li­­ser ses foulées de chamois. « Il connaît parfai­­te­­ment les valeurs des diffé­­rentes marques. C’est peut-être pour cela qu’il est coureur chez Salo­­mon et non chez Red Bull, qui pour­­rait peut-être pour­­tant mieux le payer. » À l’aise pour crapa­­hu­­ter sur les parois les plus pentues, l’Es­­pa­­gnol sait aussi adap­­ter son mode de commu­­ni­­ca­­tion. « Les réseaux sociaux et les livres permettent de rester au loin », explique-t-il à Chamo­­nix, où se prome­­ner à pied lui est devenu impos­­sible. En utili­­sant les réseaux sociaux ou en écri­­vant, Jornet maîtrise entiè­­re­­ment sa rela­­tion avec le monde exté­­rieur, et tient physique­­ment ses fans à distance. Ce besoin de tranquillité, son spon­­sor prin­­ci­­pal sait parfai­­te­­ment le respec­­ter. « La marque ne lui impose rien en fait », clame Grégory Vollet, qui encadre l’ath­­lète au sein du team trail de Salo­­mon, dans les bons comme dans les mauvais moments. « Elle lui demande plutôt quels sont ses rêves et l’aide à les réali­­ser, en s’ar­­ran­­geant pour média­­ti­­ser les choses. » Cons­­cient du poids repré­­senté par certaines solli­­ci­­ta­­tions, pas ques­­tion pour Jean-Michel Faure d’im­­po­­ser un cadre trop rigide au discret surdoué. « Quand il est aux Mondiaux, il fait trente minutes de dédi­­caces, mais on ne lui en demande pas plus. S’il le faut, on peut aussi tout annu­­ler. » Même la veille d’un départ pour l’Amé­­rique du sud dans le cadre d’une Kilian Quest éprou­­vante. Et le consul­­tant en marke­­ting spor­­tif pour la struc­­ture spécia­­li­­sée de couper : « Mais il joue le jeu quand il faut. Et cela fonc­­tionne bien, puisqu’il nous donne exac­­te­­ment ce qu’on veut. »

« J’ai filmé beau­­coup d’ath­­lètes, et c’est un des seuls à être venu voir les images. » — Sébas­­tien Montaz

Dans l’en­­tou­­rage du coureur, tous dési­gnent rapi­­de­­ment chez le Cata­­lan une notion primor­­diale d’échange. Sur la ques­­tion du para­­doxe, le prin­­ci­­pal inté­­ressé reprend : « D’un autre côté, c’est toujours un plai­­sir de parta­­ger les choses qu’on apprend, qu’on vit. » Sa réalité, sur les sentiers monta­­gneux des Alpes ou du comté de Troms en Norvège, l’Es­­pa­­gnol adore ainsi la faire décou­­vrir à ses amis. L’ath­­lète, dont l’es­­prit se niche dans les nuages, insiste : « Parta­­ger ces moments, là-haut, avec quelqu’un, c’est toujours fort. » Un besoin que Grégory Vollet, autre trai­­leur aguerri, a eu l’oc­­ca­­sion de vivre à plusieurs reprises. « Dans son sang, s’il n’avait pas été athlète, il aurait été guide », estime ce dernier, en charge du Cata­­lan au sein du team Salo­­mon. « C’est plus que du simple plai­­sir, il est réel­­le­­ment excité à l’idée de montrer ces endroits. » Dans la vraie vie comme à travers les nouvelles tech­­no­­lo­­gies. Logique alors que cet « ultra-terrestre » livre à ses fans de superbes clichés de sommets qu’il est souvent le seul à pouvoir atteindre, de par son niveau physique. Une commu­­ni­­ca­­tion directe dont raffole l’Es­­pa­­gnol. Et plus encore car ce partage à distance ne le ronge pas, à la diffé­­rence des bains de foule tant redou­­tés. « Il garde un espace à lui, mais il est aussi heureux de parta­­ger avec ses fans sur Face­­book, Twit­­ter ou Insta­­gram », ajoute Jordi Sara­­gossa, suivi par Vollet : « C’est un si bon guide que tout le monde accroche à sa page. » Cette réus­­site s’ex­­plique par l’im­­por­­tance majeure accor­­dée par le Cata­­lan à ces échanges. « Parce qu’il a beau­­coup de respect pour ceux qui le suivent », justi­­fie l’an­­cien cycliste. Pour sa part, Jean-Michel Faure est presque impres­­sionné par son impli­­ca­­tion person­­nelle. « Ça l’éclate. Il y passe parfois des soirées entières. Il n’y a personne derrière, c’est lui qui gère. Quand il peut répondre, il le fait. Cela lui permet de faire de la proxi­­mité en gardant une marge. » Un énorme travail de réponse à ses fans dans des langues diffé­­rentes, qui lui permet au passage d’ex­­pri­­mer ses convic­­tions et de véhi­­cu­­ler sa philo­­so­­phie, pour démo­­cra­­ti­­ser le trail comme le ski-alpi­­nisme. « C’est un aspect très posi­­tif de la chose, tenter de tirer vers le haut ce sport que j’aime et qui m’a tant apporté », avoue Kilian Jornet. « Et cela sans cher­­cher à en mettre plein les yeux à tout le monde. Tout reste construit, en accord avec lui-même :intro­­verti au possible », complète Faure. Kilian dispose égale­­ment d’un certain talent dans ses écrits ou ses clichés. Un œil aiguisé que son photo­­graphe et son came­­ra­­man ont vite repéré. Sébas­­tien Montaz a remarqué cette atti­­rance pour l’image et la créa­­tion. « J’ai filmé beau­­coup d’ath­­lètes, et c’est un des seuls à être venu voir les images », raconte-t-il. De son côté, Jordi Sara­­gossa souligne sa capa­­cité à se mettre à la place du preneur d’images. « Quand je suis en train de le shoo­­ter, il imagine la photo immé­­dia­­te­­ment et m’aide à trou­­ver les bons cadrages, explique-t-il. Avec lui, un déclen­­che­­ment est suffi­­sant pour obte­­nir le cliché parfait. C’est rare ! »

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Le cliché parfait
La conquête de l’Eve­­rest est prévue pour 2015
Crédits : Summits of my life

« Il a une approche artis­­tique dans son sport », synthé­­tise Grégory Vollet. Une facette qui lui donne encore plus envie de parta­­ger ses expé­­riences, notam­­ment grâce aux outils actuels. « Il aime créer, ajoute Seb Montaz. C’est une envie de sa part de se mettre en images. » Et en mots, une autre passion sur laquelle il revient en intro­­duc­­tion de La Fron­­tière invi­­sible : « J’ignore si c’est parce que la neige efface les traces lais­­sées derrière soi et que je ne suis pas en mesure de faire demi-tour que j’ai ressenti le besoin d’écrire. Ou peut-être parce que je ne fais pas confiance à ma propre mémoire. Je voudrais expliquer ce que mes yeux voient pour ne pas oublier les détails à mon retour.»

L’en­­fant des cimes

À seule­­ment 27 ans, Kilian Jornet dispose de centaines d’his­­toires que ses livres ne peuvent pas toutes accueillir. Loin de la vallée de Chamo­­nix qui a fait sa gloire, c’est sur les arêtes et les pics des Pyré­­nées cata­­lanes que le gamin s’est forgé une carrure que son mètre soixante-et-onze cache parfai­­te­­ment. Né d’un père guide de montagne et d’une mère insti­­tu­­trice et entraî­­neur de ski de montagne, son quoti­­dien n’a jamais été celui d’un enfant comme les autres. Ses rêves les plus fous sont nés dans le refuge de Cap del Rec que gardait son père, à 1 986 m d’al­­ti­­tude en Cerbagne cata­­lane. Le petit Kilian y a fêté son premier anni­­ver­­saire et y a grandi. Avant de grim­­per, très tôt, ses premiers sommets, comme l’Aneto, point culmi­­nant des Pyré­­nées, avant même ses cinq ans. En passant de longues jour­­nées au milieu des bouque­­tins et des rapaces, Jornet a rapi­­de­­ment déve­­loppé cet amour pour la nature si frap­­pant aujourd’­­hui. Une des carac­­té­­ris­­tiques qui a immé­­dia­­te­­ment marqué son came­­ra­­man, Sébas­­tien Montaz, à ses côtés depuis 2011. « Dès qu’il est assis, il a besoin de toucher l’herbe, les cailloux… J’ai voulu capter ce rapport à la nature, ce côté instinc­­tif, primi­­tif. »

D’abord vu comme un extra­­­ter­­restre, le Cata­­lan n’a pas mis long­­temps à impres­­sion­­ner.

Outre les montagnes, les livres ont toujours entouré Kilian Jornet, jusque dans ses voyages dans les Alpes ou les Dolo­­mites italiennes. « Tous les jours avant d’al­­ler dormir quand il était petit, on avait l’ha­­bi­­tude de lire tous les trois, avec sa sœur Naila, se souvient sa mère sur le ton de la confi­­dence. On se mettait au lit et chacun lisait un chapitre. On le faisait même quand on était en montagne, sous la tente. » Sa curio­­sité ne se limi­­tant pas aux ouvrages retraçant les exploits des plus grands alpi­­nistes, elle lui a vite donné des envies d’ailleurs. Son épanouis­­se­­ment dans la nature a aussi forgé sa person­­na­­lité. Dès son plus jeune âge, Kilian a pris l’ha­­bi­­tude de rele­­ver des défis un peu fous. Ces récits impro­­bables, les respon­­sables de la branche espa­­gnole du team Salo­­mon en ont vite eu vent. Grégory Vollet raconte : « Vers ses 11 ans, il a tenu abso­­lu­­ment à parti­­ci­­per à une course cycliste profes­­sion­­nelle qui passait devant chez lui. Comme il n’avait évidem­­ment pas l’âge, il a pris son vélo et a roulé dans le sillage des cyclistes, sans rien dire à personne. Il a suivi le parcours et s’est retrouvé face à la douane à la fron­­tière, 60 kilo­­mètres plus loin. Il a dû faire le chemin inverse pour rentrer à la maison. » Mais l’ado­­les­cent n’a pas attendu d’ob­­te­­nir l’au­­to­­ri­­sa­­tion de prendre le départ des courses pour battre des records. En se chro­­no­­mé­­trant sur le même parcours au lende­­main de plusieurs épreuves pour adultes, il a vite pris la mesure de sa supré­­ma­­tie nais­­sante. « Quand les gens du team Salo­­mon ont entendu ces histoires, ils ont compris que ce gamin était en dehors de la réalité », dit Vollet. Hors de ques­­tion pour eux de lâcher la perle rare qui débute alors tout juste la compé­­ti­­tion en ski-alpi­­nisme. Après un contact pris via son père, à ses 14 ans, la marque décide ainsi de lui four­­nir l’équi­­pe­­ment pour ses perfor­­mances afin de nouer un lien avec lui. Mais sa jeune noto­­riété, il l’a acquise, selon sa mère, lors d’une victoire en Coupe d’Eu­­rope de ski-alpi­­nisme à Grin­­del­­wald, en Suisse. Encore junior, il se fait alors remarquer dans le milieu. « Mais auprès du grand public, seule­­ment lorsqu’il a gagné son premier Ultra-Trail du Mont-Blanc », remarque Núria Burgada. Une victoire vécue, en 2008, comme un véri­­table choc, de par ses 20 ans, inha­­bi­­tuels dans la disci­­pline. Avant de bous­­cu­­ler tous les repères, sa parti­­ci­­pa­­tion n’était pour­­tant pas gagnée. « Au moment des inscrip­­tions, Kilian était en Coupe du monde de ski-alpi­­nisme, il n’a pas pris le temps et ensuite, on a bataillé pour l’ins­­crire », rappelle Jean-Michel Faure, en charge de l’Es­­pa­­gnol à cette époque chez Salo­­mon. « L’or­­ga­­ni­­sa­­tion n’en voulait pas. » Avec, comme autre frein, sa volonté d’abor­­der cette épreuve recon­­nue avec une approche mini­­ma­­liste. « C’est vrai que lors de son premier UTMB, Kilian ne portait rien sur lui, pas de réserve d’eau ou de coupe-vent, il a été arrêté cinq minutes à chacun des huit contrôles, se remé­­more la co-orga­­ni­­sa­­trice Cathe­­rine Poletti. Il a ensuite fait évoluer le règle­­ment de l’épreuve. »

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Étape nocturne
Limone Extreme Skyrace 2014
Crédits : Summits of my life

Sa nature discrète ne l’a jamais empê­­ché d’im­­po­­ser ses propres idées. Même lorsqu’il a débarqué, à 19 prin­­temps, à son premier rassem­­ble­­ment inter­­­na­­tio­­nal du team trail de Salo­­mon, quelques mois avant sa victoire sur l’UTMB. Jean-Michel Faure en était. « Venu du ski-alpi­­nisme, il ne pensait qu’à avoir le moins de poids possible sur lui, se remé­­more-t-il. Du coup, à nos côtés, se prome­­ner avec un litre d’eau ne l’in­­té­­res­­sait pas, et lorsque nous pensions en termes de stabi­­lité concer­­nant les chaus­­sures, lui ne voulait entendre parler que de souplesse et de légè­­reté. » Un discours déton­­nant de la part d’un tout jeune adulte, au milieu des pontes de l’ul­­tra-trail, comme Jona­­than Wyatt ou Thomas Lorblan­­chet, connu pour sa prévoyance méti­­cu­­leuse. « Kilian disait peu de choses, mais tout l’in­­verse de ce qu’on pensait, reprend Faure. Il fallait oser ! » Un mini­­ma­­lisme natu­­rel pour Jornet, « pas du tout formaté par les maga­­zines », dixit Faure. Et un véri­­table renou­­veau pour toute une disci­­pline. D’abord vu comme un extra­­­ter­­restre de par ses réac­­tions lors de son premier stage avec les meilleurs mondiaux, le Cata­­lan n’a pas mis long­­temps à impres­­sion­­ner. « Les autres pensaient apprendre la vie au gamin, éclaire Grégory Vollet. Sauf qu’au fur et à mesure de la semaine, ils se sont posés beau­­coup de ques­­tions en réali­­sant qu’il était déjà très au-dessus, même s’il leur semblait venir de nulle part. » Ses deux victoires consé­­cu­­tives à l’UTMB, où il a livré de belles leçons de gestion intui­­tive de course, n’ont pas tardé à faire de lui un modèle sur la planète trail. Ce que Salo­­mon a rapi­­de­­ment cerné. « C’était d’au­­tant plus inté­­res­­sant que des bureaux d’études nous entourent, et qu’il leur a permis de bosser sur l’idée du “plus vite et plus léger” », explique Jean-Michel Faure.

Death zone

Depuis, Kilian Jornet enchaîne les succès comme l’hi­­ver revient blan­­chir les sommets chaque année, doté de capa­­ci­­tés le rendant presque inusable et d’une assu­­rance quasi­­ment inso­­lente. Sans stress, car l’ath­­lète a décidé, un jour, de s’en débar­­ras­­ser. Grégory Vollet en a eu l’ex­­pli­­ca­­tion, il y a quelques années : « Jeune, il était telle­­ment stressé qu’il loupait tout. Alors il a décidé d’ar­­rê­­ter. “Si la perfor­­mance est si impor­­tante, autant penser d’abord au plai­­sir puisque sans ça, il n’y a pas de résul­­tat”, s’est-il dit. Partir pour jouer est vache­­ment plus exci­­tant. » Ce retour­­ne­­ment de mode de pensée explique aujourd’­­hui le sourire dont l’Es­­pa­­gnol se dépar­­tit rare­­ment. Dans sa quête de plai­­sir, les plus grandes compé­­ti­­tions de trail ne suffisent aujourd’­­hui plus. Kilian Jornet a déjà tout gagné, parti­­cipé à toutes les courses les plus mythiques. Ses nouveaux chal­­lenges passent désor­­mais par les plus hauts sommets de la planète, dans le cadre de ses Summits of my life. Pour fran­­chir de nouvelles barrières et tutoyer un nouveau monde, à très haut risque. Un danger que recherche ardem­­ment le Cata­­lan, et relaté par de nombreux alpi­­nistes dans les livres qui l’ont marqué. « C’est notre vie », dit-il, assis dans son fauteuil du salon de l’hô­­tel avec, en tête, les 8 848 mètres de l’Eve­­rest.

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Arpen­­teurs des cimes
Kilian Jornet et sa compagne, Emelie Fors­­berg
Crédits : Summits of my life

L’Hi­­ma­­laya, Kilian Jornet y retourne pour la seconde fois de sa vie cet automne, pour y pour­­suivre son appren­­tis­­sage – accom­­pa­­gné, cette fois, de sa compagne Emilie Fors­­berg. Et pour tenter d’ap­­pri­­voi­­ser ce que les alpi­­nistes nomment la death zone, ce terri­­toire au-delà de 7 600 m où les organes du corps humain s’abîment à grande vitesse à cause du manque d’oxy­­gène. « Habi­­tuel­­le­­ment, lorsque tu fais des attaques d’as­­cen­­sion très rapides, tu as beau­­coup moins de chances de tenir, comme tu es très fati­­gué là-haut », explique-t-il à propos de la stra­­té­­gie de sa tenta­­tive de record d’as­­cen­­sion, prévue pour 2015. « Sauf qu’en Hima­­laya, beau­­coup de grim­­peurs avec qui j’ai discuté m’ont dit que si tu restes moins de huit heures au dessus de 8 000 m, tu ne peux rien attra­­per. Donc commen­­cer vite permet d’évi­­ter cela. » Mais sur le toit du monde, il n’est pas unique­­ment ques­­tion de record. Sur les arêtes de l’Eve­­rest, tout faux pas, le moindre écart de luci­­dité, peuvent vous envoyer valser plusieurs milliers de mètres plus bas. Au fil de son second livre, La Fron­­tière invi­­sible, il revient sur sa rela­­tion avec la mort. « Et si la montagne était en fait un jeu où les balles ne seraient pas en caou­t­chouc mais en plomb ? Et si la compé­­ti­­tion conti­­nuait de m’amu­­ser mais ne satis­­fai­­sait pas plei­­ne­­ment mon désir d’ex­­plo­­ra­­tion et de combat ? J’avais besoin de toucher quelque chose de plus proche qu’un numéro de dossard derrière lequel on se protège, avec des règles humaines et des dimen­­sions limi­­tées, que je pouvais accom­­plir mais aussi rater. » Tutoyer la mort au plus près pour repous­­ser ses limites et trou­­ver un sens plus profond encore à sa vie, dans un style qu’il a nommé l’alpin­­run­­ning, qui mélange rapi­­dité et légè­­reté. « Votre vie dépend de vos pieds, des bords de vos skis ou de votre façon de vous tenir sur la neige », écrit-il plus loin. « C’est la liberté abso­­lue, cher­­cher le contrôle maxi­­mum sur votre corps, sans ingé­­rence arti­­fi­­cielle ou maté­­rielle. »

« Stéphane se préci­­pite dans le vide quand la corniche cède sous ses pieds. »

Certains frag­­ments de sa person­­na­­lité soli­­taire sont enfouis profon­­dé­­ment. « Il est très secret, confirme Sébas­­tien Montaz, qui le côtoie depuis trois ans. Je ne connais toujours pas toutes ses facettes. J’ai encore beau­­coup de lui à décou­­vrir. Il est doté d’une person­­na­­lité assez complexe, quant à son rapport à la vie et à la mort. » Mort qu’il a côtoyée de très près lorsque son ami, le skieur-alpi­­niste Stéphane Brosse, a chuté dans le vide sous ses yeux à proxi­­mité de l’ai­­guille d’Ar­­gen­­tière, sur les flancs du Mont-Blanc en juin 2012. « Perdre des copains, c’est le plus dur… », insiste l’Es­­pa­­gnol, conscient de ce fil sur lequel il vit. « Mais on l’a en soi. On doit le faire », se justi­­fie-t-il, confor­­ta­­ble­­ment installé. De ce coup du sort, Jornet a mis du temps à se remettre. Il revient dessus dans La Fron­­tière invi­­sible. « Stéphane, l’idole, le mentor, l’ami, Dieu, se préci­­pite dans le vide quand la corniche cède sous ses pieds. Mais il ne dispa­­raît pas, telle la course du soleil du matin au soir, comme la chaleur du prin­­temps ou les étoiles filantes qui traversent le ciel. Non, les gens ne dispa­­raissent pas. Ils restent là. Toute­­fois, nous nous noyons dans leur absence, c’est elle qui nous main­­tient. » Dans le salon de l’hô­­tel Mont-Blanc, une fan ramène Kilian Jornet à une autre réalité. La jeune femme écou­­tait, un peu à l’écart, notre conver­­sa­­tion depuis plusieurs minutes. À l’ins­­tant même où nous remer­­cions l’ath­­lète cata­­lan qui rentre tôt dans son chalet en vue de prendre des forces du mara­­thon du Mont-Blanc le lende­­main, elle se préci­­pite sur lui pour une photo. « C’est la rançon de la gloire », nous rappe­­lait juste­­ment Jean-Michel Faure. Un grand écart entre deux mondes.


Couver­­ture : Kilian Jornet, pour Summits of my life.
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