par Ulyces | 0 min | 27 octobre 2015

Retour à Bashiqa

Le vrom­­bis­­se­­ment mono­­tone des avions de la coali­­tion résonne dans le ciel nocturne au-dessus de la ville de Bashiqa. Au sol, perchés sur une colline qui porte le même nom que la ville, des combat­­tants kurdes pesh­­mer­­gas alternent entre obser­­va­­tion du terri­­toire ennemi qui s’étend devant eux et examen du ciel, où ils tentent d’aper­­ce­­voir les avions de la coali­­tion. Dans le loin­­tain, à seule­­ment 14 km de là, les lumières de la deuxième plus grande ville d’Irak s’al­­lu­ment une à une tandis que les habi­­tants de Mossoul commencent une nouvelle nuit sous le contrôle de l’État isla­­mique. Comme dans une grande partie des plaines de Ninive, Bashiqa était jadis une ville mixte. Kurdes, chré­­tiens, Arabes, Shabaks et Yézi­­dis vivaient ensemble entre ses murs. Aujourd’­­hui, la ville est pratique­­ment déserte, seule­­ment peuplée de mili­­ciens de l’État isla­­mique instal­­lés ici pour mettre la pres­­sion sur les pesh­­mer­­gas postés dans la montagne qui les surplombe.

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De garde
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Malgré de nombreuses discus­­sions sur le sujet depuis plus d’un an, une attaque conjointe des forces irakiennes et kurdes pour prendre ou assié­­ger Mossoul n’a pas encore eu lieu. L’État isla­­mique a mis ce temps à profit pour forti­­fier Bashiqa et Mossoul. J’ai visité Bashiqa pour la première fois en 2011, alors que j’écri­­vais un article sur les Yézi­­dis. Je me souviens qu’a­­lors, ils n’ai­­maient pas beau­­coup les médias. On racon­­tait toutes sortes d’his­­toires sur eux suite à des problèmes ayant eu lieu en ville, et cela les avait rendus secrets. Je ne suis resté qu’une nuit, dont le meilleur moment fut de boire une bière au bord d’une route de montagne sinueuse en compa­­gnie d’un ami yézidi, en discu­­tant des réper­­cus­­sions poli­­tiques de l’in­­va­­sion de l’Irak en 2003. Ce faisant, nous regar­­dions les lumières de Mossoul s’éteindre tandis qu’une panne d’élec­­tri­­cité frap­­pait la ville. Depuis l’in­­va­­sion de l’État isla­­mique, j’ai eu envie d’y retour­­ner. Située à envi­­ron 16 km de Mossoul, la ville de Bashiqa est désor­­mais un endroit stra­­té­­gique. À l’ins­­tar d’autres villes telles que Hamda­­niyah, Bashiqa est une ville carre­­four. Toute tenta­­tive de prendre Mossoul néces­­site de prendre d’abord Bashiqa. Bien que les forces kurdes aient déclaré qu’elles ne repren­­draient pas Mossoul, elles pour­­raient soute­­nir l’ar­­mée irakienne quand – et si – celle-ci tente de le faire.

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Une mitrailleuse M2 améri­­caine four­­nie par la France
Crédits : Matt Cetti-Roberts

« Aujourd’­­hui, il n’y a plus que Daesh à Bashiqa », explique Hamid Effendi, ancien ministre pesh­­merga du Parti démo­­cra­­tique du Kurdis­­tan. Hamid est soldat depuis de nombreuses années. Il a rejoint les pesh­­mer­­gas en 1961 et a pris part au combat durant la première guerre entre l’Irak et le Kurdis­­tan sous Mustafa Barzani, le père du président kurde actuel, Massoud. Hamid a pris sa retraite en 2009, mais il a été rappelé en août dernier quand une offen­­sive de l’EI a provoqué le regrou­­pe­­ment des pesh­­mer­­gas dans diffé­­rentes régions, y compris la colline de Bashiqa. Ici, c’est son secteur. Pour le moment, Hamid ne sait pas combien de temps les pesh­­mer­­gas reste­­ront retran­­chés ici. « Jusqu’à main­­te­­nant, on attend de savoir quel plan nous allons suivre », déclare-t-il dans un anglais parfait. « Nous devons attendre que l’ar­­mée irakienne se mette en mouve­­ment avant d’al­­ler où que ce soit. »

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Entre deux tours de garde, les hommes se détendent
Crédits : Matt Cetti-Roberts

En haut de la montagne

Mon traduc­­teur et moi quit­­tons le quar­­tier géné­­ral d’Ha­­mid et montons à bord d’une grande ambu­­lance fabriquée aux États-Unis. Le véhi­­cule fait route vers le poste de comman­­de­­ment de la 7e brigade. Cette brigade est sous les ordres du ministre des pesh­­mer­­gas, ce qui signi­­fie que les combat­­tants qui la composent viennent de diffé­­rentes régions du Kurdis­­tan. Un jeune combat­­tant pesh­­merga, la tête entou­­rée de bandages, est assis à l’ar­­rière de l’am­­bu­­lance. Il s’est cogné contre une barre de métal ce matin. À présent, il retourne au poste pour obte­­nir des papiers signés par son comman­­dant. La route qui grimpe sur le dos de la montagne est parti­­cu­­liè­­re­­ment caho­­teuse. L’am­­bu­­lance est secouée de tous côtés tandis que le conduc­­teur tente d’évi­­ter les larges pierres qui encombrent le chemin.

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Une posi­­tion pesh­­merga sur la montagne de Bashiqa
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Autour de nous, le paysage est composé des brous­­sailles épineuses habi­­tuelles, dessé­­chées par la chaleur de l’été. Des forma­­tions rocheuses de forme carrée, évoquant le mont Sinjar, émergent de petites vallées. De petites parcelles de buis­­sons brûlés, que le vent n’a pas encore emporté et couvertes de pous­­sière, indiquent que des fermiers sont venus travailler ici récem­­ment. Au loin, on aperçoit des terres agri­­coles labou­­rées il y a peu, malgré la guerre toute proche. Nous arri­­vons enfin au quar­­tier géné­­ral de la 7e brigade. Son comman­­dant, le géné­­ral de brigade Bahram, nous accueille dans une tente-cuisine. Dans un coin de la tente, un poste de télé­­vi­­sion beugle de la musique kurde. Une grande maquette est expo­­sée derrière lui, qui rend compte de la région envi­­ron­­nante. Des soldats en plas­­tique marquent la posi­­tion pesh­­merga, et des drapeaux noirs celle de l’EI. Des chars minia­­tures et des lance-roquettes sont placés près d’une minus­­cule montagne tout à droite, indiquant la posi­­tion d’une brigade Zera­­vani – la gendar­­me­­rie kurde, bien mieux équi­­pée – isolée sur une montagne. Bahram fait partie des pesh­­mer­­gas depuis 26 ans, et son quar­­tier géné­­ral est bien établi. Des loge­­ments et des salles sont construites dans la berge, proté­­gées par des blocs de béton et des sacs de sable. La brigade est station­­née ici depuis un an. Aupa­­ra­­vant, elle se trou­­vait à la péri­­phé­­rie de Mossoul.

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Les effets person­­nels d’un pesh­­merga pendent au mur
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Il explique qu’il y a eu des combats hier, durant laquelle les tanks pesh­­mer­­gas et les avions de la coali­­tion ont fait feu sur Bashiqa. L’EI a riposté par des tirs de roquettes et de mortiers depuis une autre posi­­tion. Un pesh­­merga a été tué, un autre blessé. « Ce n’était pas une grande bataille, c’était une jour­­née comme les autres », dit Bahram en haus­­sant les épaules. Je lui demande quelle est la situa­­tion. Bahram m’ex­­plique que les pesh­­mer­­gas ne patrouillent pas en direc­­tion de l’en­­nemi, du moins pour l’ins­­tant. L’EI est installé à envi­­ron 800 mètres de là et les pesh­­mer­­gas sont posi­­tion­­nés en hauteur : ils ne voient pas l’in­­té­­rêt d’avan­­cer vers la ville. « C’est nous qui domi­­nons ici », dit-il. « C’est une cible facile. »

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Des pesh­­mer­­gas nettoient une arme
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Sur la ligne de front, le consen­­sus géné­­ral est que les combats ont eu des consé­quences néfastes pour l’EI. Mais Bahram a remarqué certains chan­­ge­­ments ici. « Les fusillades et les atten­­tats suicides augmentent. La cadence s’est consi­­dé­­ra­­ble­­ment accrue au cours des vingt derniers jours », affirme-t-il. Selon lui, on doit cette situa­­tion aux victoires récentes de l’EI à Anbar. Les tirs de mortiers des rebelles sont souvent précis, et Bahram les attri­­bue à d’an­­ciens soldats de l’ar­­mée irakienne. Pour ce qui est de l’ar­­me­­ment, Bahram consi­­dère que ses troupes sont à peu près aussi bien équi­­pées que celles de l’EI, avec un léger retard tech­­no­­lo­­gique. Le soutien aérien qu’ils reçoivent de la coali­­tion est bien accueilli, mais il en faudrait davan­­tage.

Un combat­­tant a repéré les phares d’un véhi­­cule au pied de la colline.

« Parfois, sur une semaine, nous comp­­tons huit à dix cibles où ont été détec­­tées des acti­­vi­­tés. Mais quand les frappes aériennes ont lieu, elles ne visent qu’une cible à la fois. » Même si Bahram aime­­rait que plus de frappes soient menées, celles-ci ont eu un effet sur la façon de faire de l’EI. « Avant cela, ils se déplaçaient en larges groupes, mais à présent, ils opèrent en petits sous-groupes et vont plus vite pour éviter les avions », dit-il. L’ef­­fi­­ca­­cité des frappes aériennes pour­­rait venir des forces spéciales cana­­diennes sur la montagne. La présence cana­­dienne a été confir­­mée plus tôt cette année, à la suite d’un inci­dent de tir ami dans lequel un soldat cana­­dien a été tué et trois autres bles­­sés par des pesh­­mer­­gas, après une rupture de commu­­ni­­ca­­tion. « Les sbires de Daesh ont essayé de venir ici plusieurs fois mais n’ont pas réussi », conclue dit Bahram alors que nous lui disons au revoir, à lui et à son équipe.

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Dans le loin­­tain, le terri­­toire de l’État isla­­mique
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le front de Mossoul

Nous quit­­tons le quar­­tier géné­­ral dans un pick-up Ford et nous nous diri­­geons vers une posi­­tion pesh­­merga plus proche de Mossoul. Au loin, la ville ressemble à une ombre informe dans la brume pous­­sié­­reuse de l’après-midi. Des pesh­­mer­­gas nous font signe alors que nous appro­­chons de leur poste. D’autres sont occu­­pés à remplir des sacs de sable depuis avec des petits cailloux blancs récol­­tés sur un grand amas de terre. Un des combat­­tants ne porte que son gilet pare-balles et un boxer. Même avec la brise qui souffle en haut de la colline, il fait très chaud. À l’ins­­tar du quar­­tier géné­­ral de la brigade, le poste est bien défendu. Les posi­­tions sont proté­­gées par des sacs de sable et des construc­­tions en béton renforcé, à l’in­­té­­rieur des remparts. Les pesh­­mer­­gas sont en train de répa­­rer un mur de sacs de sable qui s’est écroulé suite aux vents violents de la veille. Le mur n’est consti­­tué que d’une rangée de sacs et pour­­rait s’écrou­­ler encore si le vent souffle trop fort.

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Des grenades à propul­­sion sont posées contre des sacs de sable
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Les armes sont partout. Des grenades à propul­­sion sont posées devant des ouver­­tures dans le mur de sacs de sable face à la ligne de front, prêtes à être utili­­sées en cas d’at­­taque. Une mitrailleuse lourde DShK de 12,7 milli­­mètres est placée sous une bâche en toile pour la proté­­ger de la pous­­sière. Les combat­­tants me disent qu’elle a un problème : elle ne tire que deux ou trois coups puis s’ar­­rête. Sous mes yeux, les soldats enlèvent la bâche et préparent la mitrailleuse pour le soir, le moment le plus actif de la jour­­née. Il en va de même pour l’État isla­­mique. Les Kala­ch­­ni­­kov, les mitrailleuses PKM et les fusils G3 donnés par les Alle­­mands sont les armes les plus répan­­dues, avec quelques fusils G36. Pour des missions plus longues, les combat­­tants utilisent des PSL roumains, un fusil de préci­­sion desi­­gné pour les tireurs qui ressemble au Dragu­­nov SVD russe, mais qui est en réalité une Kala­ch­­ni­­kov élar­­gie à l’in­­té­­rieur.

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La mitrailleuse DShK 12,7 mm des pesh­­mer­­gas
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Je recon­­nais cette partie de la colline. Nous nous trou­­vons juste au-dessus de l’en­­droit où j’ai bu une bière avec mon ami yézidi en parlant de poli­­tique. C’est une pensée légè­­re­­ment surréa­­liste. De l’autre côté de la route – où le frère d’un de mes amis yézi­­dis qui condui­­sait sous l’em­­prise de l’al­­cool avait quitté la route à flanc de montagne (il a survécu) – se trouve une autre partie de la ligne de front. Au lieu des Kurdes irakiens, cet endroit est occupé par les Kurdes iraniens du Parti pour une vie libre au Kurdis­­tan (le PJAK). Ces combat­­tants travaillent avec les pesh­­mer­­gas kurdes irakiens depuis l’ar­­ri­­vée en force de l’EI dans la région l’an passé. Le soldat mort hier dans l’échange de tirs avec l’EI était un des leurs. Le PJAK consi­­dère le régime iranien comme son ennemi, et les médias locaux rapportent que l’Iran sait où se trouvent les combat­­tants du PJAK et qu’il n’ap­­prouve pas leurs actions. Mais peut-être que Téhé­­ran devrait se sentir soulagé : leur présence à cet endroit signi­­fie de facto qu’ils ne combattent pas l’Iran.

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Des pesh­­mer­­gas iraniens ont repéré du mouve­­ment dans la ville
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le poste du PJAK est plus petit, mais aussi forti­­fié que celui de leurs homo­­logues irakiens. Ils possèdent des armes simi­­laires ainsi que trois mortiers (un de 82 milli­­mètres et deux de 60) qu’ils utilisent pour bombar­­der la ville. « Dans un mois, cela fera un an que je suis ici », me confie Hazhar, un combat­­tant pesh­­merga du PJAK origi­­naire de Bokan, au Kurdis­­tan iranien, qui parle un peu anglais. Jusqu’en août 2014, Hazhar et son unité étaient basés tout près de Mossoul. Ils ont dû se replier sur la colline de Bashiqa avec le reste des pesh­­mer­­gas. Il est presque six heures du soir. La ville de Bashiqa semble étran­­ge­­ment calme, en dessous des posi­­tions à flanc de colline. Rien ne bouge pour l’ins­­tant – rien qu’on ne voie, en tout cas. À l’ex­­cep­­tion de la circu­­la­­tion quasi-inexis­­tante, tout semble normal. Mais lorsqu’on regarde de plus près, on aperçoit les impacts de balles et de bombes qui couvrent les bâti­­ments. On le dit que la mosquée de la ville arbo­­rait il y a peu quatre mitrailleuses DShK.

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Un pesh­­merga renforce une posi­­tion défen­­sive
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Depuis la ville, quelqu’un tire sur une posi­­tion pesh­­merga située sur notre gauche. Le bruit super­­­so­­nique des coups est étouffé par la distance. Une muni­­tion traçante tirée depuis la montagne ricoche sur un immeuble et dérive molle­­ment dans les airs. Tandis que la lumière du jour décline, la métro­­pole tenta­­cu­­laire de Mosul, deuxième plus grande ville d’Irak abri­­tant envi­­ron deux millions d’âme, s’éclaire peu à peu. Bien que la ville se trouve à envi­­ron 16 km, on aperçoit très bien sa banlieue. Elle pour­­rait n’être qu’une simple ville irakienne, inof­­fen­­sive et banale, mais le drapeau noir de l’État isla­­mique flotte au-dessus d’elle.

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Les lumières de Mossoul
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Juste après six heures, nous repé­­rons un véhi­­cule qui traverse la ville de Bashiqa. Il se gare en partie dans l’ombre, à proxi­­mité d’une grande olive­­raie. C’est diffi­­cile à dire depuis cette distance, mais il semble qu’une arme est fixée à l’ar­­rière, peut-être une mitrailleuse lourde ZPU de 14,5 milli­­mètres. Les combat­­tants nous disent que les rensei­­gne­­ments ont mentionné que d’autres véhi­­cules étaient en mouve­­ment dans la ville. Nous enten­­dons le bruit de deux avions de la coali­­tion, distant et diffi­­cile à repé­­rer tout d’abord, il se même à celui du vent qui souffle en haut de la colline. Un pesh­­merga repère deux combat­­tants de l’EI, l’un vêtu de noir et l’autre en tenue de camou­­flage, qui courent entre un véhi­­cule stationné et un bâti­­ment proche. La simple présence des bombar­­diers de la coali­­tion change la donne.

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Un combat­­tant surveille Bashiqa
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Les combat­­tants du PJAK balayent la ville à l’aide de jumelles. Ils sont prudents : le mur de sacs de sable derrière lequel nous nous tenons est celui-là même derrière lequel l’un des leurs, Ahura Mukriyani, a été abattu par un sniper la nuit dernière. L’hu­­meur des combat­­tants est sombre, mais les pesh­­mer­­gas iraniens conti­­nuent leur travail. On entend le bruit étouffé de l’ap­­pel à la prière, qui résonne dans le haut-parleur d’une mosquée de la ville. L’avion conti­­nue de planer dans le ciel. Sa seule présence est dissua­­sive. Les combat­­tants du PJAK supposent que les avions mili­­taires sont cana­­diens, étant donné la présence de leurs forces spéciales sur la montagne. Ils affirment que les avions cana­­diens sont très effi­­caces pour les frappes aériennes.

La bataille

Le bruit de l’avion dimi­­nue juste après sept heures. Désor­­mais, nous n’en­­ten­­dons plus que les rafales de vent qui frôlent la montagne. Parmi les combat­­tants, personne ne dit mot, mais leur mécon­­ten­­te­­ment est palpable.

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Manger à la lueur des torches
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Il fait quasi­­ment nuit à présent, et nous mangeons à la lumière des lampes de poche tandis que les pesh­­mer­­gas kurdes irakiens sont à leur poste. De petits projec­­teurs sont action­­nés devant le poste, qui empêchent de voir clai­­re­­ment l’en­­droit où les pesh­­mer­­gas veillent, postés derrière dans l’obs­­cu­­rité. Moins d’une heure plus tard, une senti­­nelle se rue sur la mitrailleuse DShK et ses cama­­rades prennent leurs posi­­tions le long du mur de sacs de sable. Un combat­­tant a repéré les phares d’un véhi­­cule au pied de la colline. La senti­­nelle déplie le levier d’ar­­me­­ment sur la mitrailleuse d’ap­­pa­­rence très ancienne et tire plusieurs rafales de deux ou trois cartouches chacune depuis le haut de la colline. Des éclairs oran­­gés sortent du canon et illu­­minent le poste tandis que d’énormes flammes se forment de part et d’autre de la mitrailleuse.

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Un combat­­tant pesh­­merga ouvre le feu
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Du côté de la posi­­tion du PJAK, les combat­­tants tirent quelques cartouches de leur mortiers de 60 milli­­mètres. Au pied de la colline, les lumières dispa­­raissent et les avions de la coali­­tion reviennent. Peu de temps après, nous repé­­rons les phares arrières de deux véhi­­cules dans la seule partie éclai­­rée de Bashiqa. Les pesh­­mer­­gas m’ex­­pliquent que le restant de la ville demeure plongé dans le noir pour que les lumières servent de distrac­­tion. Les véhi­­cules s’avancent entre les immeubles. Le ciel nocturne est traversé d’un éclair, suivi d’une explo­­sion. Derrière les sacs de sable, nous obser­­vons le nuage en forme de cham­­pi­­gnon qui s’élève lente­­ment de l’en­­droit où se trou­­vait l’un des véhi­­cules. Les pesh­­mer­­gas des deux postes – iranien et irakien – applau­­dissent. La fumée reste suspen­­due dans l’air du soir, alors qu’une brise légère pousse le nuage vers la gauche. L’avion conti­­nue de planer dans le ciel tandis qu’un pesh­­merga iranien tire plusieurs balles sur la ville à l’aide de son fusil d’as­­saut G3.

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La coali­­tion a frappé
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Des véhi­­cules sont toujours en mouve­­ment au loin, sur des routes hors de portée des tirs pesh­­mer­­gas. Un combat­­tant du PJAK tire un autre obus de mortier. Celui-ci atter­­rit dans un bruit sourd, hors de vue mais dans les envi­­rons de la mosquée et de l’em­­pla­­ce­­ment des mitrailleuses. Basés ici depuis un an, les pesh­­mer­­gas du PJAK savent où tirer et ont déjà bombardé la plupart de leurs cibles. Une Lune quasi-pleine, sale et jaune, s’élève dans le ciel. Je fixe l’obs­­cu­­rité et dois attendre un moment que mes yeux s’ha­­bi­­tuent à la lumière avant de discer­­ner les maisons-fantômes, toutes grises, de Bashiqa. Je me rappelle encore de la maison où j’ai été hébergé quatre ans plus tôt. Une pointe de nostal­­gie me traverse tandis que je me demande si les mili­­ciens de l’EI dorment désor­­mais dans la maison où mon ami yézidi vivait avec sa famille. Au loin, les lumières de Mossoul scin­­tillent, la vie quoti­­dienne suit son cours. Il n’est pas encore dix heures et la majeure partie de la ville est toujours éveillée. Loin au-dessus de nous, au nord, nous voyons les lumières cligno­­tantes d’un avion de passa­­gers, traver­­sant l’es­­pace occupé il y a quelques heures par les avions de combats.

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Tir de mortier
Crédits : Matt Cetti-Roberts

À Bashiqa, on ne voit qu’une faible lumière vibrer à travers une fenêtre. Elle s’éteint. Sans doute un mili­­cien cher­­chant quelque chose avant de se coucher. Mes pensées sont inter­­­rom­­pues par les tirs carac­­té­­ris­­tiques d’une Kala­ch­­ni­­kov pesh­­merga, qui fait feu depuis un poste situé à quelques centaines de mètres sur notre droite. Le bruit s’es­­tompe avant d’être avalé par la nuit noire. Un combat­­tant du PJAK fait écla­­ter un dispo­­si­­tif de vision nocturne. D’autre lumières bougent désor­­mais sur les routes contrô­­lées par l’EI. On perçoit de temps à autre la lumière de feux stop au loin. Je regarde dans la lunette infra­­rouge et voit ce qui semble être un semi-remorque se garer derrière un bâti­­ment indus­­triel. Sous la menace de frappes de la coali­­tion, l’EI doit agir durant la nuit. Loin sur notre gauche, quelqu’un tire une fusée éclai­­rante dans les airs, qui retombe lente­­ment sur le sol. Les combat­­tants Zera­­vani postés sur l’autre montagne veulent voir ce qui se passe près de leurs postes de défense. Un combat­­tant kurde iranien souligne qu’ils sont dotés d’un bien meilleur équi­­pe­­ment là-bas : pas de fusées éclai­­rantes dans cette région de la montagne.

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Des pesh­­mer­­gas veillent sous les étoiles
Crédits : Matt Cetti-Roberts

La cadence s’apaise dans les deux postes pesh­­mer­­gas tandis que le calme revient sur la montagne. Les combat­­tants commencent à alter­­ner entre tours de garde et sommeil. Nous retour­­nons au poste des pesh­­mer­­gas irakiens. Au clair de lune, sous le ciel étoilé, on trouve les pesh­­mer­­gas au repos en train de dormir à diffé­­rents endroits le long de la ligne de défense. Des couver­­tures ont étés étalées sur le sol pous­­sié­­reux pour que nous nous repo­­sions. Il est trois heures du matin et le sommeil arrive vite. Un pesh­­merga me réveille deux heures plus tard. On entend le bruit de tirs isolés venant de Bashiqa. Comme les pesh­­mer­­gas, plusieurs mili­­ciens sont debout et commencent leur routine quoti­­dienne. Rien ne s’est produit pendant nos deux heures de sommeil. Le soleil n’est pas encore apparu, mais notre chauf­­feur est déjà arrivé. Nous disons au revoir aux pesh­­mer­­gas des deux postes tandis que le grand pick-up Ford nous attend. Le soleil passe au-dessus de la montagne, éclai­­rant les postes pesh­­mer­­gas de la lumière chaude de ses rayons tandis que Mossoul dispa­­raît peu à peu derrière nous.

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Un combat­­tant dort à la belle étoile
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Traduit de l’an­­glais par Sophie Gino­­lin d’après l’ar­­ticle « We Watched Kurdish Figh­­ters Clash With Isla­­mic State », paru dans War Is Boring. Couver­­ture : Un combat­­tant de l’État isla­­mique après la prise de Mossoul.
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