par Ulyces | 0 min | 5 mars 2015

En ce jour étouf­­fant du mois de juillet, Rick Dyer fonce sur l’au­­to­­route, au sud d’At­­lanta, à bord de son 4×4 Toyota aux allures de tank. Son engin est si déme­­suré qu’il en devient comique, avec ses néons sur le toit et son exté­­rieur en vinyle noir mat. Si Batman condui­­sait une Jeep, elle ressem­­ble­­rait à ça.

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Rick Dyer et sa jeep
Crédits : Tim Stel­­loh

Arrivé près de la sortie menant à une sapi­­nière réser­­vée aux commandes de Noël, Dyer opère un brusque virage dans un terre-plein en pente et pour­­suit sa course dans un champ de mauvaises herbes. Il débouche sur un étroit chemin pous­­sié­­reux au bout duquel, après avoir roulé sur un tas gigan­­tesque de troncs d’arbres, nous arri­­vons enfin dans une petite clai­­rière qui jouxte un terrain de cara­­vanes. Dyer, 37 ans, porte un T-shirt et un short rouges assor­­tis d’une casquette camou­­flage frap­­pée d’un logo Bigfoot. Sa barbe entre­­te­­nue encadre un sourire espiègle. « Allons traquer le Bigfoot », annonce-t-il. C’est ainsi que, quelques instants plus tard, nous nous retrou­­vons garés à côté d’une cara­­vane où deux garçons s’af­­fairent autour d’un barbe­­cue rouillé. « C’est vous qui avez appelé au sujet de Bigfoot ? » lance-t-il, prenant les deux gamins au dépourvu. Nous voici bien­­tôt entou­­rés d’une petite foule qui écoute Dyer expliquer qu’une personne dans un mobile-home tout près d’ici l’a appelé pour lui dire que son véhi­­cule s’est fait attaquer par Bigfoot. « Je suis allé voir, la portière de sa voiture a été arra­­chée », raconte Dyer sans s’alar­­mer davan­­tage. Une voix s’élève pour deman­­der de quelle voiture il s’agit, et notre homme donne une marque et un modèle, et annonce qu’une dépan­­neuse est en route. S’ils remarquent quoi que ce soit, Dyer les enjoint à le contac­­ter via son site Inter­­net. « Qu’est-ce que vous ferez si vous le trou­­vez ? » inter­­­roge un homme affu­­blé d’un maillot de basket et de lunettes de soleil. « J’en ai déjà tué un, à vrai dire », répond Dyer.

L’im­­pos­­teur

Les deux garçons le dévi­­sagent, effa­­rés, tandis qu’il leur affirme, pour montrer sa bonne foi, qu’il suffit de le cher­­cher sur Google. Ils pour­­ront y trou­­ver le récit de la fois où il a capturé un Bigfoot. Photos à l’ap­­pui. Sur quoi les garçons décampent à la recherche de la voiture sans portière. Il est étrange de voir à l’œuvre un impos­­teur aussi doué. Mais Dyer reste imper­­tur­­bable. Pour lui, mentir au sujet d’un des mystères les plus tenaces de la nature sauvage améri­­caine ressemble à la comé­­die d’un catcheur profes­­sion­­nel qui entre sur le ring. « Je suis là pour diver­­tir », aime-t-il à répé­­ter. « Libre aux gens de me croire ou non. »

Voilà désor­­mais plus d’un demi-siècle qu’un jour­­nal de Cali­­for­­nie du Nord a publié la une qui a rendu « Bigfoot » célèbre.

Voilà désor­­mais plus d’un demi-siècle qu’un jour­­nal de Cali­­for­­nie du Nord a publié la une qui a rendu « Bigfoot » célèbre. Au cours des décen­­nies suivantes, personne n’a pu appor­­ter la preuve irré­­fu­­table de l’exis­­tence de la colos­­sale créa­­ture simiesque égale­­ment appe­­lée Sasquatch (au Canada), Yéti (dans l’Hi­­ma­­laya), ou encore Skunk Ape (en Floride). Mais le nombre de témoi­­gnages oculaires, de photos floues, et de films courts de médiocre qualité ne cesse d’aug­­men­­ter. Les récentes obser­­va­­tions soi-disant étayées par des vidéos YouTube pullulent, à l’ins­­tar d’émis­­sions de télé­­vi­­sion à succès telles que « 10 Million Dollar Bigfoot Bounty » (« Une prime de dix millions de dollars pour Bigfoot »), sur la chaîne améri­­caine Spike TV – un programme de télé-réalité qui a débuté cette année –, ou encore « Finding Bigfoot » (« Trou­­ver Bigfoot »), qui en est main­­te­­nant à sa cinquième saison sur Animal Planet. Sur le site Inter­­net de la chaîne, on trouve même une « caméra Bigfoot », pour « une recherche de Sasquatch en continu ». On ne compte plus les asso­­cia­­tions, clubs, et autres musées portant des noms tels que le North Ameri­­can Wood Ape Conser­­vancy ou le Bigfoot Disco­­very Project. À leur origine, de soi-disant « traqueurs » qui orga­­nisent des chasses au Bigfoot, des anima­­teurs de radios en ligne, et des experts auto­­pro­­cla­­més de la théo­­rie de l’évo­­lu­­tion. À côté de tout cela, les arnaques de Dyer, c’est du sérieux : il se vend comme un « maître de la traque », slogan qu’il met bien en évidence sur ses chemises camou­­flage. En retour­­nant à la Toyota, Dyer éclate de rire : « Ça va leur faire plusieurs semaines ! » Et pour­­tant, cette éton­­nante petite aven­­ture n’est rien en compa­­rai­­son des canu­­lars qu’il a montés aupa­­ra­­vant. Au cours de ces cinquante dernières années, le phéno­­mène Bigfoot a été mêlé à tant d’ac­­cu­­sa­­tions de trom­­pe­­ries (pieds de bois, costumes de four­­rure) qu’il a quelque peu perdu de son éclat. Mais Dyer possède un vrai talent, plus rare. En véri­­table camé­­léon, ce monteur de canu­­lars en série sans scru­­pules est capable de se créer un person­­nage diffé­rent à chaque nouvelle arnaque, du néophyte un peu gauche à l’évan­­gé­­liste du Sasquatch, en passant par l’homme de scène à la P. T. Barnum. « Dans les annales de l’ar­­naque au Bigfoot, il a ample­­ment mérité sa place au panthéon », déclare Benja­­min Radford, rédac­­teur en chef adjoint de Skep­­ti­­cal Inqui­­rer et auteur de Hoaxes, Myths and Mayhem (« Canu­­lars, mythes et chaos »). En deve­­nant le grand méchant loup du monde des Sasquatch, Dyer a béné­­fi­­cié d’une atten­­tion hors norme de la part des médias, s’est fait un nombre incal­­cu­­lable de clients et de fans, et s’est attiré les foudres de ceux qui croient véri­­ta­­ble­­ment en l’exis­­tence de Bigfoot. Cette année, après l’un de ses derniers canu­­lars, une péti­­tion récla­­mant une incul­­pa­­tion contre lui a été dépo­­sée sur le site Change.org, mais elle n’a pas abouti. Pour le cryp­­to­­zoo­­logue Loren Cole­­man, qui signe Bigfoot! The True Story of Apes in America (« Bigfoot, ou la véri­­table histoire des singes en Amérique »), Dyer est un « phéno­­mène de foire » dont on a bien du mal à se débar­­ras­­ser.

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Big Foot dans la presse
Cinquante années de coupures sensa­­tion­­na­­listes et de docu­­men­­taires truqués

Pour cette seconde espèce d’ama­­teurs de Bigfoot, les recherches menées sont on ne peut plus sérieuses. Ce sont pêle-mêle des explo­­ra­­teurs des temps modernes, des enquê­­teurs amateurs, et même des cher­­cheurs bardés de diplômes qui tentent non seule­­ment de prou­­ver scien­­ti­­fique­­ment l’exis­­tence de Bigfoot, mais aussi de le faire entrer dans le cercle de la recherche scien­­ti­­fique. Et malgré l’ab­­sence édifiante d’os­­se­­ments, de dépouille ou d’une quel­­conque trace ADN, ceux-ci affirment qu’il existe de nombreuses preuves circons­­tan­­cielles de l’exis­­tence de la créa­­ture. Pour tous ces fervents convain­­cus, Rick Dyer est bien plus qu’un simple amuseur : il met en péril un champ de recherches qui a déjà du mal à être crédible. Le fait qu’ils travaillent tous d’ar­­rache-pied à la même tâche est l’une des grandes bizar­­re­­ries de cette culture alter­­na­­tive très fouillis. Malgré cela, elle attire toujours autant de monde, ressem­­blant par certains côtés à une secte ou un club sérieux d’ex­­plo­­ra­­teurs, au sein duquel les camps s’af­­frontent, croyants contre scep­­tiques, plai­­san­­tins contre traqueurs, experts auto­­pro­­cla­­més contre authen­­tiques scien­­ti­­fiques. Tous essaient d’éclair­­cir le mystère Sasquatch, chacun à sa manière.

L’an­­thro­­po­­logue

Le bureau de Jeffrey Meldrum se situe au premier étage d’un bâti­­ment de brique rouge, dans la ville univer­­si­­taire de Poca­­tello, au sud de l’État d’Idaho. Dans cette pièce enva­­hie de manuels d’ana­­to­­mie, de biomé­­ca­­nique, de mamma­­lo­­gie et de livres sur la théo­­rie de l’évo­­lu­­tion, on trouve aussi des crânes en bois ou en plas­­tique, des photos enca­­drées surréa­­listes d’ouaka­­ris à gueule rouge et, cerise sur le gâteau, un gorille à dos argenté aux bras plan­­tés dans le sol. Vient ensuite tout ce qui concerne Bigfoot : des centaines d’em­­preintes de pas en plâtre – qui seraient celles de Sasquatch – jonchent le sol, recouvrent la table de travail, et remplissent les étagères. On trouve égale­­ment des esquisses et des minia­­tures, ainsi que des livres et des enve­­loppes étique­­tées « poils ». À 56 ans, Meldrum porte une barbe blanche et un T-shirt noir, et braque sur moi ses yeux verts qui semblent me trans­­per­­cer. « C’est Sasquatch, quand on le regarde avec des jumelles de vision nocturne », explique-t-il. Sur le mur du fond, un poster gran­­deur nature du plus célèbre Bigfoot de l’ère moderne : Patty. Il tient son nom de l’homme qui l’a filmé, James Patter­­son, un cow-boy sans emploi. En 1967, Patter­­son a réussi à l’im­­mor­­ta­­li­­ser dans une vidéo trem­­blo­­tante de quelques dizaines de secondes, alors que la créa­­ture marchait à grandes enjam­­bées au bord d’un ruis­­seau, dans un bois de la Cali­­for­­nie du Nord. Ce film, qu’il a réalisé avec l’aide d’un rancher du nom de Bob Gimlin et qui n’a jamais cessé de fasci­­ner depuis, est toujours autant regardé, décor­­tiqué et contro­­versé.

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Meldrum et le « Big Foot »
Crédits : Tim Stel­­loh

Meldrum, anthro­­po­­logue à l’uni­­ver­­sité d’État de l’Idaho dont les travaux lui ont valu, fait rare donc remarquable, le soutien de la prima­­to­­logue renom­­mée Jane Goodall, a fait de l’évo­­lu­­tion de la loco­­mo­­tion chez les primates sa spécia­­lité, d’où son surnom de « docteur ès pieds ». Sa recherche scien­­ti­­fique sur Bigfoot a commencé en 1990 avec cette ques­­tion : « Y a-t-il une espèce biolo­­gique derrière la légende ? » Depuis, Meldrum a analysé des centaines d’em­­preintes de pas, examiné des tonnes de poils, et a abouti à une hypo­­thèse de travail. Il a traversé à pied des dizaines et des dizaines de kilo­­mètres de l’Ouest sauvage – où il prétend avoir rencon­­tré Bigfoot à plusieurs reprises –, et il a publié Sasquatch: Legend Meets Science  (« Sasquatch : la légende rencontre la science ») en 2006. Non content d’avoir béné­­fi­­cié des louanges de Goodall, il a gagné avec ce livre le soutien d’un des pion­­niers de la biolo­­gie de terrain, George Schal­­ler, qui a écrit que Meldrum « démêle le fait de l’anec­­dote, de la suppo­­si­­tion, et du fantasme », et qu’il a « plus apporté à ce champ de recherches que tous les experts ont pu le faire par le passé avec leurs débats et leurs polé­­miques ». L’an­­née suivant la publi­­ca­­tion de son ouvrage, Meldrum a donné un nom scien­­ti­­fique et a réper­­to­­rié l’en­­semble des carac­­té­­ris­­tiques de l’énorme plante de pied légen­­daire de la créa­­ture. Il s’agit, d’après ses dires, de l’un des rares articles en faveur de l’exis­­tence du Sasquatch ayant passé l’épreuve du comité de lecture, faisant ainsi son entrée dans la litté­­ra­­ture univer­­si­­taire conven­­tion­­nelle. Quelques années plus tard, il a fondé une revue soumise à un comité de lecture qui publie les recherches dans le domaine du Bigfoot. Entre autres colla­­bo­­ra­­tions, il parti­­cipe au projet d’en­­voi d’un drone pour survo­­ler les zones d’ha­­bi­­tat présu­­mées de Sasquatch aux États-Unis, voire au Canada. Les recherches de Meldrum ont fait de lui un cava­­lier soli­­taire dans le monde univer­­si­­taire et une figure publique invrai­­sem­­blable dans le monde du Sasquatch. Il est devenu « l’homme de Bigfoot », l’au­­to­­rité scien­­ti­­fique raison­­nable et mesu­­rée que tout le monde s’ar­­rache, des orga­­ni­­sa­­teurs de confé­­rences aux innom­­brables docu­­men­­ta­­ristes, en passant par les repor­­ters qui ne connaissent proba­­ble­­ment rien à Bigfoot mais appellent pour savoir s’il ne connaî­­trait pas un gars du nom de Rick Dyer, qui en aurait tué un. Car nos deux hommes se connaissent, et ils ne s’ap­­pré­­cient guère. Dans les années 1960, alors que Meldrum n’était encore un enfant, son père, qui tenait un super­­­mar­­ché Albert­­sons dans l’État de Washing­­ton, l’em­­mena voir un docu­­men­­taire montrant la vidéo de Patty. Déjà fasciné par les serpents, les insectes et les dino­­saures – en bref, tout ce qui se rappor­­tait à l’his­­toire natu­­relle –, il ne fallut pas grand-chose pour le convaincre d’al­­ler au Spokane Coli­­seum, où était projeté le film. Meldrum fut subju­­gué par l’image de Patty qui traver­­sait l’écran au ralenti. « L’idée qu’un homme des cavernes put encore vivre quelque part à notre insu me fasci­­nait », se souvient-il. Pour lui, la ques­­tion de l’au­­then­­ti­­cité de la séquence ne se posait même pas : « Je me suis dit : “Il existe ! C’est pour de vrai !” Un nouveau mystère à explo­­rer… » https://www.youtube.com/watch?v=lOxuRIfFs0w À l’époque, Bigfoot faisait à peine son entrée dans l’ima­­gi­­naire améri­­cain. Meldrum ne savait rien des empreintes de pas trou­­vées quelques décen­­nies plus tôt, qui avaient donné son surnom à Bigfoot. Il était égale­­ment loin de se douter que pour les Hupas de Cali­­for­­nie, pour les Anasa­­zis du sud-ouest, ainsi que pour beau­­coup d’autres popu­­la­­tions, les légendes d’hommes des forêts sauvages et poilus étaient trans­­mises de géné­­ra­­tion en géné­­ra­­tion depuis des temps recu­­lés. Le terme « Sasquatch » provient direc­­te­­ment des tribus Salish de Colom­­bie-Britan­­nique. En 1993, Meldrum a reçu un appel de Richard Green­­well, un éminent cryp­­to­­zoo­­logue. Une équipe de tour­­nage pour la télé­­vi­­sion en train de filmer un docu­­men­­taire en Cali­­for­­nie du Nord aurait surpris ce qui ressem­­blait forte­­ment à la descrip­­tion de Sasquatch. Cher­­chant l’avis d’un expert, l’équipe a contacté Green­­well, qui a proposé à Meldrum de se joindre à la partie. Meldrum, bien  qu’il ne s’in­­té­­res­­sât plus telle­­ment à Bigfoot à l’époque, n’était pas un choix incon­­gru : depuis des années, la théo­­rie selon laquelle le Yéti était peut-être appa­­renté à un grand singe contem­­po­­rain d’hommes préhis­­to­­riques allait bon train. Cette créa­­ture, éteinte selon toute vrai­­sem­­blance, aurait peut-être survécu dans certaines « zones de refuge », ainsi que le suggé­­rait le prima­­to­­logue John Napier en 1973. Qui d’autre était donc mieux placé pour analy­­ser ces données qu’un expert en prima­­to­­lo­­gie ? Meldrum, scep­­tique, a accepté malgré tout. « Au début, je me suis dit qu’il serait facile de lever le voile sur la super­­­che­­rie », se souvient-il. « Au lieu de quoi, j’ai été confronté à des détails tous plus irré­­fu­­tables les uns que les autres. » La vidéo, de mauvaise qualité et prise de nuit, montrait tout de même bien sa démarche et ses poils de bras, aussi longs que ceux d’un orang-outan. Ils ont même pu arrê­­ter sa taille : près de 2,50 m.

On n’ob­­tient pas ça en enfonçant un bloc de bois dans la boue, songe alors Meldrum.

Puis, après une visite à feu-Grover Krantz, cet anthro­­po­­logue excen­­trique de l’uni­­ver­­sité d’État de Washing­­ton qui fut l’un des seuls profes­­seurs à recon­­naître l’exis­­tence de Sasquatch, Meldrum s’est rendu sur le terrain. Pour la première fois, il a analysé des traces fraîches attri­­buées à Bigfoot. Longues de 35 centi­­mètres, ces quelques dizaines d’em­­preintes se dessi­­naient dans la terre boueuse des contre­­forts à la lisière de Walla Walla, dans l’est de l’État, sur le bas-côté d’une route étroite qui menait à une ferme. En se bais­­sant, Meldrum a été ébahi : impos­­sible de ne pas recon­­naître les indices de l’au­­then­­ti­­cité du pied en ques­­tion, un pied dont les dizaines d’os et d’ar­­ti­­cu­­la­­tions étaient entrées en inter­­ac­­tion avec le sol. « J’avais sous les yeux les fissures que fait le pied en s’ap­­puyant, et les marques qu’il produit en se rele­­vant. Les orteils qui glissent, le pied qui se traîne. » On n’ob­­tient pas cela en enfonçant un bloc de bois dans la boue, a alors songé Meldrum. Si canu­­lar il y avait, il devait néces­­si­­ter une personne dotée d’une connais­­sance subtile de l’ana­­to­­mie du pied. « Agenouillé là, près de ces traces, je me suis posé cette ques­­tion : “As-tu réel­­le­­ment envie de suivre ce chemin ? As-tu vrai­­ment envie de consa­­crer une partie de ton temps, de ta carrière, à cette ques­­tion, au risque de compro­­mettre ta crédi­­bi­­lité ?” En contem­­plant ces traces, je me suis dit : “Comment faire autre­­ment ?” »

~

À bord de son engin, Rick Dyer nous mène à travers une banlieue pros­­père d’At­­lanta, dans un quar­­tier où se succèdent de vastes proprié­­tés, d’élé­­gantes maisons de brique rouge, et des greens de golf soignées. Arrivé devant l’al­­lée d’une maison, il repère enfin ce qu’il cher­­chait : un 4×4 noir de luxe avec peu de kilo­­mètres au comp­­teur, vendu à un prix très bas. Dyer, qui porte sa casquette camou­­flage Bigfoot et sa chemise assor­­tie de « traqueur expert », veut faire encore bais­­ser le prix, et il a déjà pris la mesure de son inter­­­lo­­cu­­teur. « Le niveau d’huile est bon, mais il sait pas ce qu’est un câble de démar­­rage. T’as devant toi le parfait pigeon à qui ache­­ter une voiture. » Après avoir fait le tour du pâté de maisons, Dyer explique au vendeur que la trans­­mis­­sion est morte, et qu’il faut la chan­­ger. La voiture ne vaut pas les 2 000 dollars deman­­dés. Les deux hommes marchandent un peu, puis finissent par se mettre d’ac­­cord sur un prix : 1 400 dollars. Après quoi je demande à Dyer combien il va en tirer. « 5 500 cents dollars », répond-il. « Nouvelle trans­­mis­­sion comprise ? » dis-je. « Pas besoin d’une nouvelle trans­­mis­­sion », réplique-t-il en rica­­nant. « Mais faudra l’ar­­ran­­ger un peu. »

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Patter­­son, le messa­­ger de Big Foot
Crédits : Tim Stel­­loh

Il est parfois diffi­­cile de démê­­ler le vrai du faux des infor­­ma­­tions les plus simples, quand elles concernent la vie d’un homme qui ment pour gagner sa vie et semble n’en­­tre­­te­­nir aucun lien avec son passé. Lorsque je lui demande, par exemple, s’il peut me donner le numéro de sa sœur, il me répond par texto qu’elle n’ac­­cep­­tera jamais de me parler. Lorsque je lui demande alors qui est son plus vieil ami, il me met en rela­­tion avec un certain Jackie Pride­­more, éleveur de poules de l’État de Virgi­­nie. Celui-ci me raconte qu’ils se sont connus il y a deux ans, après qu’il a écrit un texte de rap sur les exploits de Dyer dans le monde de Bigfoot. Dyer me révèle que sa mère est auteure-compo­­si­­trice de musique coun­­try et qu’il ne peut donc pas me divul­­guer son nom, car ses « détrac­­teurs » du milieu en profi­­te­­raient pour monter au créneau. On lui a déjà vanda­­lisé sa voiture, me confie-t-il, et on lui a déjà joué des sales tours, à lui et son clan d’ama­­teurs de Sasquatch. L’étrange entre­­prise de Dyer semble en partie moti­­vée par l’ap­­pât du gain – il prétend avoir amassé des centaines de milliers de dollars – bien que, comme l’af­­firme Loren Cole­­man, les super­­­che­­ries au Bigfoot ne rapportent pas tant que ça. (« On n’est pas en train de jouer en bourse », explique-t-il.) Ce qui semble moti­­ver le plus Dyer, c’est d’être sous le feu des projec­­teurs, et il répète sans relâche son plai­­doyer : l’uni­­vers de Bigfoot est rempli de pleur­­ni­­cheurs qui se prennent trop au sérieux, et s’il monte des canu­­lars, c’est parce qu’à l’ins­­tar du Père Noël, Bigfoot apporte de la joie aux gens. Et Rick Dyer sait vrai­­ment de quoi il parle, car Rick Dyer est le seul homme à avoir tué un authen­­tique spéci­­men de Bigfoot. Il se complaît à semer la confu­­sion : « Je veux que les gens écrivent que je suis un escroc, que je tourne autour du pot », s’ex­­clame-t-il. « Je veux qu’ils écrivent les pires vache­­ries. Je veux qu’ils écrivent que je n’ai pas le corps de la bête, pour que le jour venu, lorsque je montre­­rai ce corps, tout ceux qui m’ont calom­­nié se sentent comme des idiots. » Au contraire de Meldrum, Dyer n’a jamais été un fana de Bigfoot. Petit garçon affecté d’un bégaie­­ment, il n’a jamais vu le Bigfoot de Patter­­son et Gimlin de toute son enfance à Stock­­bridge – où il allait à l’école catho­­lique –, ni été exposé aux rumeurs conti­­nuelles qui l’en­­tou­­raient. Comme  par exemple le fait que la four­­rure avait été créée par le maquilleur holly­­woo­­dien qui avait travaillé à la fran­­chise origi­­nale de La Planète des singes. Dyer n’avait pas non plus entendu parler d’Ivan Marx, qui aurait été à l’ori­­gine de la super­­­che­­rie du docu­­men­­taire de 1976 The Legend of Bigfoot, non plus que d’un autre grand clas­­sique : le fait que les empreintes origi­­nales de Bigfoot trou­­vées dans le comté de Humboldt, dans l’État de Cali­­for­­nie, auraient été réali­­sées avec des pieds sculp­­tés dans du bois appar­­te­­nant à un certain Ray Wallace. Après avoir un temps servi dans l’ar­­mée, ses inté­­rêts se résu­­maient prin­­ci­­pa­­le­­ment, d’après lui, aux voyages – il est allée en Thaï­­lande, au Mexique, au Japon – et aux femmes : Dyer est père de sept enfants, nés de trois femmes diffé­­rentes. Mais en mars 2008, peu après avoir démis­­sionné de son travail de gardien dans une prison d’État, il monte son premier canu­­lar. Il est alors en pleine randon­­née dans le Tennes­­see avec un ami offi­­cier de police, Matthew Whit­­ton. On ne peut pas vrai­­ment parler d’ins­­pi­­ra­­tion. « J’ai dit : “Hé mec, j’ai vu Bigfoot !” » raconte Dyer, « et il m’a répondu : “Moi aussi.” C’était faux, bien sûr. J’ai dit : “On monte un canu­­lar ?” et lui a simple­­ment répondu : “OK.” » Ils créent alors un site web rudi­­men­­taire et une page YouTube, sur laquelle ils postent des vidéos et font de la publi­­cité pour des expé­­di­­tions et de l’équi­­pe­­ment. Ils se vendent comme « les meilleurs chas­­seurs de Bigfoot au monde » et, ainsi que l’af­­firme Dyer dans une vidéo, « détiennent la preuve irré­­fu­­table » qui va boule­­ver­­ser « tout ce que vous pensiez savoir sur Bigfoot ». « On pensait qu’on aurait guère que quelques centaines de vues, mais ça a fait un carton. » Après un passage dans une émis­­sion de radio, les deux acolytes sont mis en contact avec un certain Tom Biscardi. Du genre imper­­ti­nent, celui-ci se décrit comme un « authen­­tique » chas­­seur de Bigfoot, origi­­naire de Brook­­lyn mais vivant désor­­mais dans la région de la baie de San Fran­­cisco. Il a lui aussi été accusé de canu­­lar et il détient et chapeaute la société Sear­­ching for Bigfoot (« En quête du Bigfoot ») établie en Cali­­for­­nie. Elle a pour but d’enquê­­ter sur les témoi­­gnages oculaires, et par l’en­­tre­­mise du site, vend tout un atti­­rail d’ac­­ces­­soires dédiés à Bigfoot. À en croire Dyer, Bacardi lui aurait avoué savoir qu’ils ne possé­­daient pas la dépouille de la créa­­ture. « Mais on peut se faire beau­­coup d’argent », aurait-il ajouté. Dans la version de Bacardi, l’es­­croc, c’est Dyer. « C’est un véri­­table enfoiré », dit-il de lui. Dyer et Whit­­ton se lancent alors dans la confec­­tion du faux cadavre. Ils ont prévu de mettre en scène et de filmer une autop­­sie, dans la même veine que le célèbre canu­­lar de l’au­­top­­sie d’un extra-terrestre des années 1990, explique Dyer. Il achète un corps en caou­t­chouc pour quelques centaines de dollars puis le remplit d’un mélange macabre d’os et d’en­­trailles d’ani­­maux. Des boyaux de porc. Une mâchoire de vache. Et pour les organes géni­­taux, ils vont cher­­cher du côté d’un abat­­toir. « Est-ce que tu sais combien il est diffi­­cile de se procu­­rer des couilles de bouc ? » s’ex­­clame Dyer. Ils disposent le corps dans un grand congé­­la­­teur qu’ils remplissent ensuite d’eau, puis le branchent. Pour l’ana­­lyse ADN, Dyer a trouvé un opos­­sum sur le bas côté de la route. Il en découpe un morceau et y mêle son sang, dans l’es­­poir, dit-il, que les analyses reviennent avec un résul­­tat humain posi­­tif.

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Premier hoax
Crédits : Rick Dyer

Aux dires de Dyer, Biscardi avait aimé ce qu’on lui présen­­tait, et avait accepté de payer 50 000 dollars pour le produit fini. Biscardi prétend n’avoir jamais vu le corps. « Ils m’ont apporté un morceau d’in­­tes­­tin », se souvient-il. Sur le parking du palais de justice du comt, dans la banlieue d’At­­lanta, Dyer et Whit­­ton reçoivent leurs 50 000 dollars en espèces, et le congé­­la­­teur est chargé dans un camion de démé­­na­­ge­­ment et conduit jusqu’à la « cache », en dehors de l’État. Après quoi les deux compères prennent l’avion jusqu’en Cali­­for­­nie, où Biscardi a plani­­fié une confé­­rence de presse pour le 15 août 2008 à midi, à l’hô­­tel Cabana de Palo Alto. Dans un commu­­niqué de presse, Biscardi a laissé filtrer quelques détails juteux : Dyer et Whit­­ton ont trouvé la créa­­ture dans une forêt au nord de la Géor­­gie. Elle pèse plus de 200 kilos. Les analyses ADN sont en cours, et les résul­­tats seront présen­­tés au cours de la confé­­rence. C’est ce dernier détail, explique Benja­­min Radford, qui assure le succès du canu­­lar : personne n’avait jamais fait miroi­­ter la promesse de cette merveille de la science moderne qu’est l’ADN à un public dési­­reux d’une preuve formelle. Ils attirent grâce à cela l’at­­ten­­tion des médias. La plupart des jour­­na­­listes sont scep­­tiques, mais ils sont nombreux à suivre l’af­­faire. Les chro­­niques se multi­­plient non seule­­ment dans les jour­­naux locaux, mais égale­­ment dans Scien­­ti­­fic Ameri­­can et le New York Times, ainsi que sur CNN et NBC. « Putain, ce que c’était intense », se remé­­more Dyer.

Le biolo­­giste

Nous sommes à présent dans le Wyoming sauvage, par une nuit d’été froide et humide, et j’ai une lunette de vision de nuit collée à l’œil droit. Dans le loin­­tain, la lueur vert et noir de la limite des arbres m’évoque un écran d’or­­di­­na­­teur des années 1980. Près de moi, le binôme de recherche de Meldrum, le maigre biolo­­giste John Mionc­­zysnki, est assis sur un siège en toile, accor­­déon en main, et joue un morceau tradi­­tion­­nel écos­­sais qui ressemble à une berceuse, qu’il jure être un leurre apai­­sant pour les animaux. À inter­­­valles régu­­liers, il troque son accor­­déon pour un projec­­teur et examine les feuillages. Devant nous, Meldrum est étendu sur son sac de couchage, et scrute l’obs­­cu­­rité à travers ses jumelles. Si nous nous trou­­vons dans cette partie maré­­ca­­geuse et infes­­tée d’in­­sectes du Wyoming, c’est parce qu’ici, les histoires de Sasquatch remontent à plus d’un siècle, des témoi­­gnages oculaires aux chas­­seurs d’élans qui rappor­­taient des faits qu’on attri­­bue désor­­mais à Bigfoot : quelque chose jetait des pierres dans leur direc­­tion. Plus tôt dans la jour­­née, ils avaient passé deux heures pénibles à parcou­­rir la zone, à faire ce qu’ils font souvent lors de ce genre d’ex­­cur­­sion : mener l’enquête. Meldrum cherche des traces de Sasquatch : empreintes, poils, excré­­ments.

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La traque commence
Crédits : Tim Stel­­loh

Il trouve des pierres retour­­nées – il s’agit certai­­ne­­ment d’un ours – ainsi qu’un long chemin d’em­­preintes appar­­te­­nant à un élan. Il tombe sur des touffes de poils accro­­chées à une branche. « Un cerf ou un élan », déclare-t-il. Mionc­­zysnki, qui est aussi bota­­niste, réper­­to­­rie la flore. Il prend note de ce qui pour­­rait satis­­faire l’ap­­pé­­tit d’un gros mammi­­fère : les gaufres bruns, les joncs riches en glucides, les pins flexibles dont le fruit est gran­­de­­ment éner­­gé­­tique, les mares et leurs pois­­sons, leurs insectes et leurs grenouilles, et enfin les char­­dons, le régal des gorilles. C’est une nuit de recherche plutôt banale pour Meldrum. Il y a quinze ans, les empreintes dans l’État de Washing­­ton avaient fait telle­­ment impres­­sion sur lui qu’il en a oublié son prag­­ma­­tisme habi­­tuel et a décidé de se consa­­crer sérieu­­se­­ment à la ques­­tion de savoir si une créa­­ture ressem­­blant à un singe pouvait en être à l’ori­­gine. Le manque de preuves addi­­tion­­nelles ne le dérou­­tait pas : on retrouve rare­­ment les osse­­ments des grands préda­­teurs moins répan­­dus, et il est de noto­­riété publique que le recen­­se­­ment des fossiles est incom­­plet. Par ailleurs, la décou­­verte de nouveaux mammi­­fères – certains très gros – n’est pas chose nouvelle. En 1994, une espèce rare de bœuf a été loca­­li­­sée au Viet­­nam. L’an­­née suivante, une race préhis­­to­­rique de cheval a été décou­­verte, qui errait au Tibet. En 2001, on a iden­­ti­­fié le pares­­seux nain au Panama. La quête de Meldrum a donc démarré en fanfare. D’une part, il examine des moulages de pied et d’em­­preintes en plâtre qui semblent authen­­tiques. Il en pense telle­­ment de bien qu’il me confie : « Il s’agit de l’adap­­ta­­tion la plus élégante d’un primate bipède géant vivant dans des zones monta­­gneuses escar­­pées. » Pour l’un de ses autres projets en cours, il travaille en colla­­bo­­ra­­tion étroite avec un desi­­gner en robo­­tique, dans le but de réexa­­mi­­ner le film qu’il a vu pour la première fois à Spokane étant enfant. « Il est telle­­ment facile de dire : “C’est seule­­ment un homme dans un dégui­­se­­ment de four­­rure.” Mais quand on compare cela à un homme en dégui­­se­­ment de four­­ru­­re… »

Une péti­­tion a circulé dans l’Idaho, signée par plus d’une douzaine de collègues dénonçant le travail de Meldrum comme de la « science margi­­nale ».

Puis il y a eu le travail de terrain, et l’es­­poir de trou­­ver de l’ADN sur des poils, voire de réali­­ser une vidéo ou de prendre des photos d’ex­­cel­­lente qualité. Et cela, ça néces­­site de l’argent. Mais l’étude de Bigfoot en était encore à peine à ses balbu­­tie­­ments dans le monde univer­­si­­taire. Comme l’ob­­serve David Daegling, anthro­­po­­logue à l’uni­­ver­­sité de Floride, dans Bigfoot Expo­­sed : « Au sein de son univers enchanté, il est tout à fait natu­­rel pour le folk­­lo­­riste de recher­­cher des licornes. Pour un biolo­­giste, c’est gâcher des ressources. » (Une péti­­tion a circulé dans l’Idaho, signée par plus d’une douzaine de collègues dénonçant le travail de Meldrum comme de la « science margi­­nale ».) Aussi, comme bien des cher­­cheurs avant lui, Meldrum a trouvé des finan­­ce­­ments privés. Grâce aux fonds issus d’un homme d’af­­faires du Texas ayant fait fortune dans les hydro­­car­­bures, d’une fonda­­tion de Cali­­for­­nie et d’autres struc­­tures, il a pu orga­­ni­­ser des expé­­di­­tions de plusieurs semaines dans des coins recu­­lés de l’Ouest où, souvent accom­­pa­­gné de Mionc­­zysnki, il a passé de nombreuses nuits à écou­­ter, obser­­ver, et attendre. Meldrum a quelques récits de rencontres issues de ces excur­­sions. Vers la fin d’une expé­­di­­tion d’un mois en Cali­­for­­nie du nord, une nuit, il entend qu’on fouille dans le sac de son guide. Les deux hommes s’élancent hors de leur tente, mais quoi que ce soit, il n’y a plus rien. Peu après, Meldrum entend des bruits de pas. « J’en­­ten­­dais les pas qui se rappro­­chaient », se rappelle-t-il. « La chose a frôlé l’auvent de ma tente et heurté un piquet. » Il appelle pour être certain qu’il ne s’agit pas de son guide, puis bondit à l’ex­­té­­rieur. Pendant la course-pour­­suite, il entend l’in­­trus sauter dans un maré­­cage, et lorsqu’il pointe sa lampe de poche vers le sol boueux, il distingue un schéma : droite, gauche, droite, gauche, chaque empreinte mesu­­rant envi­­ron 40 centi­­mètres. Puis, plus rien. C’est une histoire spec­­ta­­cu­­laire, mais c’est aussi la preuve la plus convain­­cante qu’a rapporté Meldrum de ses explo­­ra­­tions. Il n’en a tiré aucune trace ADN, ni aucune vidéo ou photo. Lorsque je lui demande si cela le décou­­rage, il me répond que la combi­­nai­­son des variables (mauvais temps y compris) et de la nature de son travail – « on est en train de cher­­cher une aiguille en mouve­­ment dans une botte de foin » – rend ce genre d’ex­­pé­­riences dans la chasse aux animaux sauvages très fréquentes. En se basant sur ce qu’il a vu, il est arrivé à la conclu­­sion que Sasquatch est bel et bien réel, et qu’il s’agit d’un grand singe qui se tient debout, dont il existe envi­­ron deux mille spéci­­mens à l’ouest du Missis­­sippi, au Canada et aux États-Unis. Assis dans notre camp, notre regard va se poser sur un grand pin, situé au-delà d’une crique étroite et peu profonde, auquel Meldrum a atta­­ché un appa­­reil photo numé­­rique à détec­­teur de mouve­­ment. Si un Sasquatch choi­­sit de nous rendre visite cette nuit, Meldrum et Mionc­­zysnki pensent qu’il arri­­vera de la zone qu’ils ont exami­­née plus tôt dans la jour­­née. Alors, nous atten­­dons.

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L’in­­ter­­mi­­nable bivouac
Crédits : Tim Stel­­loh

À l’été 2008, Meldrum est l’un des premiers à dénon­­cer le canu­­lar du nord de la Géor­­gie. Bien avant la confé­­rence de Palo Alto, au cours de laquelle Biscardi distri­­bue une photo en gros plan des dents – « Cela vous appor­­tera la preuve qu’il ne s’agit pas d’un masque », déclare-t-il à la foule –, Meldrum confie au Scien­­ti­­fic Ameri­­can que cela ressemble exac­­te­­ment à ce que c’est, à savoir « un dégui­­se­­ment assor­­tis de quelques intes­­tins pour faire meilleur effet ». L’af­­faire est démê­­lée en deux jours. Aux dires de Dyer, c’est une histoire d’argent. Quelqu’un de la soi-disante « cache » a réclamé plus d’argent, mais Biscardi a refusé de payer et, de crainte de se faire extorquer, a révélé la super­­­che­­rie. Dans la version de Biscardi, il aurait reçu un appel d’un costu­­mier préten­­dant que le corps entre ses mains corres­­pon­­dait exac­­te­­ment à son produit. Biscardi a alors ordonné à son asso­­cié de prendre le taureau par les cornes. « On m’a rappelé sept heures plus tard pour me dire qu’il s’agis­­sait d’un corps en caou­t­chouc avec des entrailles », raconte Biscardi. Il a donc décidé d’en découdre avec Dyer et Whit­­ton. « J’ai dit : “Vous n’au­­riez pas un truc à me dire ?” Et ils m’ont seule­­ment répondu : “Non, non.” » Biscardi raconte qu’il a ensuite contacté la chaîne de télé­­vi­­sion Fox News, et l’his­­toire des char­­la­­tans de Géor­­gie s’est propa­­gée. Biscardi les a pour­­sui­­vis pour escroque­­rie, et bien que sa plainte n’ait abouti à rien, Whit­­ton a été démis de ses fonc­­tions au commis­­sa­­riat du comté de Clay­­ton. Les deux complices ne s’adressent plus la parole, et je n’ai pas réussi à contac­­ter Whit­­ton. En revanche, cette histoire a été pour Dyer pleine de débou­­chés dans le monde de l’ar­­naque. On le contacte à longueur de temps pour des chasses au Bigfoot, affirme-t-il.

Le docu­­men­­ta­­riste

Dyer ne se fait pas prier. Il s’est réin­­venté et se présente désor­­mais comme un réformé. « Il dit qu’il a vu Bigfoot, et que sa mission est aujourd’­­hui de se rache­­ter », a expliqué Morgan Matthews, docu­­men­­ta­­riste, à la Canada Broad­­cas­­ting Company l’an dernier (Dyer allait bien­­tôt faire une appa­­ri­­tion dans un des films de Matthews). Dyer a fabriqué des T-shirts et des chapeaux, et emmené des gens faire des expé­­di­­tions qui ne sont rien d’autre que des excur­­sions de pêche, de deux jours à deux semaines, au Tennes­­see, au Texas, dans le nord de la Géor­­gie, en Cali­­for­­nie et au Canada. Matthews fait partie de ceux qui l’ont contacté, car il travaillait à un projet sur les chas­­seurs de Bigfoot. C’est ainsi qu’a débuté le nouveau canu­­lar de Dyer, un conte alam­­biqué qui commence, bien entendu, par la mort bien réelle d’un véri­­table Bigfoot. Au cours de l’été 2012, Dyer et Matthews embarquent pour une explo­­ra­­tion d’une semaine et demie dans la forêt qui s’étend à la lisière de San Anto­­nio. Le matin du sixième jour, Dyer prétend s’être réveillé au son d’un craque­­ment d’os. Il a passé la tête par l’ou­­ver­­ture de sa tente, et a vu ce qu’il décrit comme une créa­­ture géante au poil roux foncé. C’est cet instant, affirme-t-il, qui l’a fait passer du côté des convain­­cus. « J’étais en état de choc. Je ne croyais vrai­­ment pas en l’exis­­tence de Bigfoot. » Matthews n’a pas répondu à mes demandes d’in­­ter­­view, mais Dyer assure que le réali­­sa­­teur a enre­­gis­­tré la rencontre avec sa caméra HD. Dyer dit qu’il l’avait aussi sur son télé­­phone portable, mais ils n’étaient pas rassa­­siés. Ce jour-là, ils ont donc acheté une côte de porc chez Walmart, que Dyer a ensuite fixée à un arbre près de leur camp. Puis, ils ont attendu. Aux alen­­tours de 11 h 30, Dyer aurait entendu quelqu’un appro­­cher et des brin­­dilles craquer. Il bondit hors de sa tente et, Matthews sur ses talons, prend la créa­­ture en chasse. Il a avec lui son fusil de chasse calibre .30–06, et Matthews sa caméra. Il finit par tirer trois coups, tuant net la créa­­ture. https://www.youtube.com/watch?v=ejrhdj9sRvU Deux semaines plus tard, Dyer a mis son film en ligne sur YouTube, où il s’est fait une place au panthéon des vidéos de Bigfoot les plus contro­­ver­­sées. À 47 ans, l’Aus­­tra­­lien Andrew Clacy, ancien camé­­ra­­man pour des jour­­naux télé­­vi­­sés et fana de Sasquatch depuis fort long­­temps, fait partie des conver­­tis. Il était au courant du passé peu glorieux de Dyer, mais n’en avait cure. « Tout le monde est passé au-dessus de ça, car nous pensions qu’il l’avait vrai­­ment fait, cette fois », explique Clacy. « On pensait que ça l’avait remis dans le droit chemin. » Les choses ont tourné au vinaigre lorsque Meldrum s’en est mêlé. Deux cher­­cheurs amateurs ralliés à la cause de Dyer sont venus le trou­­ver à Poca­­tello, dans l’es­­poir de le convaincre de l’au­­then­­ti­­cité du cadavre. Une autop­­sie avait été pratiquée, et on avait pu four­­nir des échan­­tillons d’ADN et de tissus, lui ont-ils rapporté. Et puis, il l’ont vu. Si Meldrum accep­­tait de l’exa­­mi­­ner, il rece­­vrait un chèque de 10 000 dollars. Si le corps se révé­­lait être un faux, il pour­­rait l’en­­cais­­ser. Lorsque Meldrum a décliné l’offre, ils ont monté l’en­­chère à 15 000 dollars. Meldrum raconte qu’il a imposé ses condi­­tions : il récla­­mait des photos de haute qualité postées sur un site sécu­­risé – il véri­­fie­­rait lui-même les réfé­­rences des experts qui l’ont examiné – et il voulait une clause de non contes­­ta­­tion s’il déci­­dait de les pour­­suivre pour fraude en cas de faux. « J’ai dit : “C’est à prendre ou à lais­­ser”», se souvient Meldrum. Aucun accord n’a été trouvé, et une vidéo est appa­­rue rapi­­de­­ment sur YouTube, dans laquelle un Dyer coiffé d’un chapeau de cow-boy et vêtu d’une chemise rayée à manches courtes tient d’une main un flacon de liquide inflam­­mable, et de l’autre un exem­­plaire du livre de Meldrum, Sasquatch, Legend Meets Science. « Docteur Jeffrey “Ducon” Meldrum… », adresse Dyer à la caméra. Il fait sombre, et autour de lui, quelques personnes le regardent tandis qu’il conti­­nue de lire, tel un prédi­­ca­­teur ivre : « Il savait que ses empreintes étaient des fausses, mais il s’est dit : “Eh, ce qui est cool, c’est qu’on ne pourra jamais les compa­­rer à quoi que ce soit.” Ça, c’était avant Rick Dyer. T’es cuit, Monsieur Connard. » Dyer badi­­geonne le livre et le jette au sol. Un des hommes dans l’as­­sis­­tance se lève et frotte une allu­­mette. Puis, Dyer défait sa braguette. « Couilles rôties ! » s’ex­­clame quelqu’un, et les rires s’élèvent.

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Meldrum fait de son mieux pour éviter un face-à-face avec Dyer, afin de ne pas lais­­ser plus de place à la folie Bigfoot. Mais si l’un des buts du scien­­ti­­fique est de proté­­ger Sasquatch des tabloïds et de forcer ses pairs, plus sérieux, à jeter au moins un œil aux données exis­­tantes, il ne semble pas avoir avancé d’un pouce. À quelques excep­­tions près. Dans son Bigfoot Expo­­sed d’il y a dix ans, Daegling examine le travail de Meldrum sur les empreintes et conclut que le cher­­cheur n’a pas envi­­sagé d’al­­ter­­na­­tive plau­­sible aux données anato­­miques. Quant à Patty, Daegling reste plus réservé, esti­­mant que même si la « dyna­­mique » de ses mouve­­ments semble authen­­tique, il peut tout à fait s’agir d’un dégui­­se­­ment très, très bien réalisé.

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Science et tabloïdes
Crédits : Tim Stel­­loh

Il y a eu aussi, cette année, ce spécia­­liste en biolo­­gie molé­­cu­­laire d’Ox­­ford qui a publié la première analyse ADN systé­­ma­­tique de trente poils venus du monde entier, tous attri­­bués à des créa­­tures ressem­­blant forte­­ment à Sasquatch. Les résul­­tats n’ont rien donné de bon pour Bigfoot – poils de cheval, de vache, de raton laveur, d’ours, et même d’homme – et Bryan Sykes, le biolo­­giste en ques­­tion, semble s’at­­tris­­ter du peu d’in­­té­­rêt que suscite le sujet. « La science ne doit ni accep­­ter, ni reje­­ter quoi que ce soit sans d’abord exami­­ner les indices en sa posses­­sion », écrit-il. J’ai voulu savoir si Meldrum avait réussi à convaincre au moins un de ses collègues de prendre Bigfoot au sérieux. Dans ce but, j’ai préparé un sondage rapide et anonyme que j’ai envoyé à dix anthro­­po­­logues de dix univer­­si­­tés diffé­­rentes spécia­­li­­sés dans l’étude des primates. Dans ce sondage, je demande s’ils sont fami­­liers du travail de Meldrum sur Bigfoot et ce qu’ils en pensent. Je demande aussi s’ils pensent que Bigfoot pour­­rait être une authen­­tique espèce de primate et s’il a sa place dans l’étude scien­­ti­­fique. J’ai reçu trois réponses. Les trois connaissent Meldrum et respectent ses recherches en dehors de Bigfoot, mais aucun n’est convaincu que Sasquatch vaille la peine d’être pris en consi­­dé­­ra­­tion. Leur argu­­ment, en bref, est que Bigfoot est une impos­­si­­bi­­lité. « Qu’un mammi­­fère aussi grand puisse passer inaperçu aussi long­­temps dans l’Ouest des États-Unis est une aber­­ra­­tion de la logique », affirme l’un d’entre eux. Quant à savoir ce qu’ils pensent que c’est, les trois répondent qu’il s’agit d’un canu­­lar. Ou, comme l’un d’entre eux l’écrit, « un mélange de canu­­lar, de confu­­sion, d’hal­­lu­­ci­­na­­tion et de folk­­lore ». Meldrum a l’ha­­bi­­tude de ces réac­­tions. Il a bien essayé une fois de présen­­ter une étude sur Bigfoot lors d’un colloque de l’As­­so­­cia­­tion améri­­caine de l’an­­thro­­po­­lo­­gie physique, mais sa propo­­si­­tion a été reje­­tée. Le président du colloque lui a rapporté les commen­­taires d’un des relec­­teurs : « Ce n’est pas un sujet qui inté­­resse la commu­­nauté des anthro­­po­­logues, en géné­­ral », a-t-il dit à son collègue. Meldrum est d’avis que les réac­­tions de la commu­­nauté scien­­ti­­fique n’ont pas grand-chose à voir avec les preuves – bien qu’il ait publié une critique incen­­diaire de Bigfoot Expo­­sed et ne soit pas tendre envers le biolo­­giste molé­­cu­­laire. D’après lui, c’est un problème de percep­­tion. La plupart des univer­­si­­taires n’ont été confron­­tés qu’à de la mytho­­lo­­gie de tabloïd. Ou aux canu­­lars. Quant aux autres, ils se sentent submer­­gés par l’in­­ten­­sité du monde des amateurs de Bigfoot. « Lorsqu’un scien­­ti­­fique respecté fait preuve d’une once d’in­­té­­rêt pour le sujet, il est soudain inondé de cour­­riers et de requêtes de la part de la commu­­nauté des amateurs enthou­­siastes. Et il y a des gens vrai­­ment bizarres dans le lot. »

Dyer dit avoir demandé entre 5 et 10 dollars par personne, mais pour les arrêts sur la route, cela pouvait monter jusqu’à 100 dollars.

D’après Rick Dyer, le docu­­men­­taire de Morgan Matthews, Shoo­­ting Bigfoot (« Filmer/Tirer sur Bigfoot »), était censé faire de lui un farceur repenti. Il pensait que le film montre­­rait la version haute défi­­ni­­tion de cette rencontre enso­­leillée au petit matin, et il avait donc lancé un compte à rebours sur sa page Face­­book jusqu’au lance­­ment de Hot Docs, festi­­val consa­­cré aux films docu­­men­­taires de Toronto, au cours duquel le film devait être diffusé en avant-première. « J’ai fait monter le suspense à des sommets », raconte-t-il. Cepen­­dant, le film ne contient qu’une seule scène, très brève, de cette nuit-là – Matthews courant à la suite de Dyer dans les bois, puis se faisant attaquer par une grande silhouette menaçante. Le visage et les bras de ce qui ressemble à un loup-garou traversent l’écran. Fin du film. Les spécu­­la­­tions sont allées bon train : est-ce que la chasse était une mise en scène ? Matthews a-t-il parti­­cipé à un canu­­lar très bien orches­­tré ? Où se trouve la dépouille de la proie de Dyer ? Matthews est resté très évasif à ce sujet, affir­­mant à la CBC « qu’il s’est passé quelque chose d’ex­­trême » à la fin de son film, qui « est peut-être ou peut-être pas une rencontre face à face ». Dyer prétend que le cadavre a été conduit en lieu sûr, et que ses action­­naires ont refusé de le dévoi­­ler. Il perdait patience car il avait des fans à satis­­faire, et il voulait profi­­ter de l’at­­ten­­tion qui lui était accor­­dée. « J’y ai vu une oppor­­tu­­nité », raconte-t-il. « J’ai dit : “Gagnons de l’argent avec un faux corps, et gagnons de l’argent avec un vrai corps.” » À la manière des spec­­tacles de foires ambu­­lantes qui ravis­­saient le public des XIXe et XXe siècles, il décide donc de faire sa tour­­née dans le Sud, tissant des contes merveilleux autour de Bigfoot. Preuves à l’ap­­pui. Au cours des dernières semaines de l’an­­née 2013, Dyer a mis sur pied une petite équipe, dont Clacy, le came­­ra­­man austra­­lien, et quelques fans. Il raconte qu’il a commandé à un fabri­­cant de jouets situé à Spokane un Bigfoot au poil marron clair en latex et en poly­s­ty­­rène, le tout pour 4 000 dollars. Il a ensuite disposé sa créa­­ture, qu’il a nommé Hank, dans une boîte en contre­­plaqué et Plexi­­glas. Les gens pour­­raient la voir dans la remorque atta­­chée à son camping-car. L’en­­tre­­prise, qui, assure Clacy, était soute­­nue par deux inves­­tis­­seurs et un prêt de 80 000 dollars, parcour­­rait l’au­­to­­route en vrom­­bis­­sant, char­­gée de publi­­ci­­tés tapa­­geuses impos­­sibles à manquer, incluant une photo­­gra­­phie géante de la tête de Dyer coif­­fée de son chapeau de cow-boy, avec pour légende un seul slogan : « Venez voir le seul et l’unique cadavre de Bigfoot. » Clacy clame qu’il ne savait pas du tout que Hank était faux. Il a quitté son foyer de Wodonga pour Los Angeles, où Dyer vivait à l’époque, car il croyait dur comme fer que Hank était la créa­­ture que Dyer avait abat­­tue au Texas. « Nous voulions faire partie de l’his­­toire », explique-t-il. Dyer dément, et affirme que Clacy savait qu’il s’agis­­sait d’une super­­­che­­rie. Malgré des débuts diffi­­ciles à Phoe­­nix en janvier, le Texas s’est avéré très lucra­­tif. D’Ama­­rillo à Hous­­ton, en passant par San Anto­­nio et Katy, Hank est exposé dans des marchés aux puces et même sur le parking d’un maga­­sin Home Depot, dans un cinéma Alamo Draf­­thouse, et s’ar­­rête lorsque des auto­­mo­­bi­­listes leur font signe, sur le bas côté. Dyer dit avoir demandé entre 5 et 10 dollars par personne, mais pour les arrêts sur la route, cela pouvait monter jusqu’à 100 dollars. On pouvait faire entrer dix personnes dans la cara­­vane, et le numéro était rela­­ti­­ve­­ment bref, rapporte Clacy. Il raconte l’his­­toire de Dyer tuant Hank, en utili­­sant les photos accro­­chées au mur pour étayer son conte. « Je pense que 95 % des gens nous croyaient », déclare-t-il, avant d’ajou­­ter que même des taxi­­der­­mistes et un docteur de la ville de Paris, au Texas, semblaient acquis à leur cause. Les médias restent incré­­dules. À Las Vegas, avant même que ne débute leur tour­­née, un jour­­na­­liste d’Esquire se demande pourquoi diable les gens croient un maître reven­­diqué du canu­­lar, tandis qu’un repor­­ter du jour­­nal Chris­­tian Science Moni­­tor demande son avis à Meldrum. « Ce truc est fabriqué de toutes pièces, à l’évi­­dence. Ça sent l’au­­top­­sie d’ex­­tra-terrestre à plein nez. » Clacy raconte qu’il a eu de plus en plus de doutes, mais que le soutien des taxi­­der­­mistes et du docteur ont apaisé ses soupçons (il pense désor­­mais qu’il s’agis­­sait d’un faux docteur). C’est fina­­le­­ment à Dayton, en Cali­­for­­nie, au mois de mars, que Dyer lui aurait tout avoué. On est en pleine Bike Week, et les deux hommes se trouvent sur le parking d’une mani­­fes­­ta­­tion. « Il m’a dit qu’il “avait besoin d’un acte de foi”, rapporte-t-il. Je me sens complè­­te­­ment idiot. Je me suis fait avoir par un escroc. » Au cours des jours qui ont suivi, Dyer révèle le canu­­lar dans une longue vidéo sur Face­­book, car il « ne veut pas que quelqu’un d’autre le devance ». Six mois plus tard, il prétend toujours être en posses­­sion du cadavre de la créa­­ture qu’il a abat­­tue avec Morgan Matthews, et il s’en­­thou­­siasme toujours de sa tour­­née dans le Sud. « C’est du grand spec­­tacle. Si cela vous plaît de croire que je trim­­ba­­le­­rais un spéci­­men de cette impor­­tance dans une cara­­vane à 10 000 dollars, libre à vous. »

Jimmy Smith I and II with Hank-ulyces
Hank dans sa dernière demeure
Crédits : Tim Stel­­loh

Après ces mésa­­ven­­tures, Dyer a vendu Hank à un dispen­­saire de marijuana de Denver, baptisé « Mr Nice Guy ». Le proprié­­taire, Jimmy Smith II, raconte qu’il l’a obtenu pour 5 000 dollars, et qu’il compte lui construire un terra­­rium. « Je vois ça comme un inves­­tis­­se­­ment à long terme », explique-t-il. Lorsque je l’ai rencon­­tré en juillet dernier, Dyer m’a confié qu’il prévoyait une confé­­rence de presse pour le début de l’an­­née suivante, au cours de laquelle il comp­­tait dévoi­­ler le corps de Bigfoot, pour de vrai cette fois, et qu’il propo­­sait des visites pour 150 000 dollars. Mais au mois de septembre, il était déjà sur un nouveau projet : une chasse au Bigfoot dans l’État de Penn­­syl­­va­­nie. Un dimanche d’oc­­tobre, Dyer m’a envoyé un message pour me dire que son « équipe » avait abattu un Bigfoot dans la nuit. Il m’a envoyé des photos « exclu­­sives » d’un corps enve­­loppé dans une bâche bleue, de ses amis déchar­­geant des sacs de glace d’un chariot, de lui, vêtu d’un chapeau et d’un short de camou­­flage, atta­­chant quelque chose au toit de sa Toyota noire. Plus tard, j’ai reçu une image de ce qui ressemble à des intes­­tins. « Les entrailles de Bigfoot », écrit-il. Ils auraient trouvé la créa­­ture non loin d’Ha­­zel­­ton, et comme la plupart des Bigfoots de l’est du pays, du moins si l’on se réfère à Loren Cole­­man, elle est de petit gaba­­rit : 1,70 m pour moins de deux cents kilos. « Celui-ci est entre mes mains, et je peux le prou­­ver », ajoute-t-il. Lorsque j’évoque les projets de Dyer avec Meldrum, il rit et me répond par le célèbre adage : « Trompe-moi une fois, honte sur toi. Trompe-moi deux fois, honte sur moi. — Et une troi­­sième fois ? — Double­­ment honte sur moi ! » conclut-il en riant.


Traduit de l’an­­glais par Méla­­nie Mora Y Colazo d’après l’ar­­ticle « The Hunter, The Hoaxer And The Battle Over Bigfoot », paru dans Buzz­­feed. Couver­­ture : la foire ambu­­lante de Rick Dyer, par Tim Stel­­loh.
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