par Ulyces | 0 min | 28 janvier 2016

Le 6 juin 1975, un jeune émigré israé­­lien rentrait dans son squat du nord de Londres quand il est tombé sur le cadavre d’un sans-abri. George Price venait de se section­­ner la caro­­tide avec une paire de ciseaux à ongles.

George Price quand il était jeune
Le jeune George Price

Une fin sanglante pour cet homme qui se croyait choisi par Dieu pour révé­­ler la véri­­table nature de l’amour. Ses décou­­vertes n’étaient peut-être pas d’ins­­pi­­ra­­tion divine, mais elles étaient vision­­naires et ont profon­­dé­­ment contri­­bué à notre compré­­hen­­sion de la biolo­­gie de l’évo­­lu­­tion. Le parcours de Price, passé du statut d’étu­­diant excen­­trique de Harvard à celui de paria désa­­busé, témoigne de sa volonté d’en­­trer au panthéon des scien­­ti­­fiques. Dans les années 1940, dans le cadre du projet Manhat­­tan, il parti­­cipa à des études secrètes sur les effets des radia­­tions. Il se lança par la suite dans la recherche sur le cancer avant de s’at­­taquer au secteur émergent de l’in­­for­­ma­­tique, dans les années 1960. Il ne cessa jamais de reven­­diquer la pater­­nité de la concep­­tion assis­­tée par ordi­­na­­teur, une inven­­tion que lui auraient volée ses employeurs d’IBM. « Quelque chose chez George le pous­­sait à recher­­cher déses­­pé­­ré­­ment la gran­­deur », explique Oren Harman, auteur d’une biogra­­phie sur Price inti­­tu­­lée The Price of Altruism. « Avant qu’il ne parte pour l’An­­gle­­terre, il corres­­pon­­dait avec quatre prix Nobel issus de quatre disci­­plines diffé­­rentes. Il essayait de convaincre chacun d’entre eux qu’il avait fait une décou­­verte renver­­sante qui lui appor­­te­­rait la gloire et la renom­­mée. Tout le monde recon­­nais­­sait son intel­­li­­gence, mais son esprit était un diamant brut. »

Summer of Love

Price quitta New York en 1967, insa­­tis­­fait du peu de pres­­tige scien­­ti­­fique qu’il avait à 45 ans. Il démis­­sionna donc d’IBM, trop amer pour assis­­ter au succès d’une inven­­tion qu’il consi­­dé­­rait comme la sienne. En partant, il aban­­donna aussi sa femme et ses deux filles en bas âge. Price souf­­frait d’une para­­ly­­sie partielle due à une abla­­tion bâclée d’une tumeur de la thyroïde. Un vieil ami méde­­cin s’était chargé de l’opé­­ra­­tion, à la suite de laquelle il dut rester sous trai­­te­­ment médi­­cal toute sa vie. Il posa ses valises à Londres au cœur du Summer of Lovecet été de l’amour qui vit la contre-culture hippie se révé­­ler au monde. Durant les quelques années qui lui restaient à vivre, Price parvien­­drait à se faire un nom. À Londres, il menait une vie de reclus. Il n’avait jamais été très sociable mais il était à présent tota­­le­­ment seul dans une ville incon­­nue.

London-1
Londres, 1967

C’est peut-être le fait d’avoir aban­­donné sa famille qui condui­­sit Price à s’in­­té­­res­­ser aux travaux de William Hamil­­ton sur la sélec­­tion de paren­­tèle, cette idée selon laquelle l’évo­­lu­­tion amène, sous certaines condi­­tions, un indi­­vidu à faire passer les chances de survie d’un proche avant les siennes. Si Hamil­­ton est désor­­mais reconnu comme un des plus grands esprits de la biolo­­gie évolu­­tive – peut-être le plus grand depuis Darwin –, il était encore méconnu à l’époque. Il venait tout juste de publier sa théo­­rie lorsque Price commença à s’in­­té­­res­­ser à ses travaux. Price n’avait aucune expé­­rience dans le domaine de la biolo­­gie évolu­­tive. Mais pas plus que dans celui de la cancé­­ro­­lo­­gie lorsqu’il travaillait au déve­­lop­­pe­­ment tech­­niques de micro­s­co­­pie en fluo­­res­­cence. « Il a commencé à s’in­­té­­res­­ser au problème de l’évo­­lu­­tion de la famille après avoir aban­­donné la sienne », raconte Harman. La théo­­rie de la sélec­­tion de paren­­tèle de Hamil­­ton permet d’ex­­pliquer comment l’al­­truisme se déve­­loppe au sein de la famille élar­­gie. Quand on emmène sa sœur à l’aé­­ro­­port, on s’as­­sure que la moitié de ses gènes part en vacances en toute sécu­­rité. Mais s’il s’agit de son cousin, cela ne vaut sans doute pas le coup de se lever à 4 heures du mat’.

Hamilton est le théoricien de la sélection de parentèle Crédits
Hamil­­ton, le théo­­ri­­cien de la sélec­­tion de paren­­tèle
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La loi de Hamil­­ton (rB>C) permet d’ex­­pliquer l’évo­­lu­­tion d’une inter­­ac­­tion compor­­te­­men­­tale, tant que le béné­­fice (B) qu’en retire le desti­­na­­taire, pondéré par le degré de parenté (r) des deux indi­­vi­­dus, est plus grand que ce que cela coûte (C) à l’ini­­tia­­teur du compor­­te­­ment. Elle permet d’ex­­pliquer pourquoi les abeilles piquent alors qu’elles y laissent la vie : le coût du sacri­­fice indi­­vi­­duel est plus bas que le béné­­fice qu’en retire toute la ruche. La théo­­rie de Hamil­­ton a fait date dans la biolo­­gie de l’évo­­lu­­tion. Tout à coup, il est apparu que nos gènes ne nous étaient pas aussi dévoués que nous le pensions. En vérité, ils se ravissent de nous conduire à notre perte pour peu que leurs répliques survivent au sein d’autres orga­­nismes. Richard Dawkins a popu­­la­­risé cette idée dans Le Gène égoïste, paru en 1976. Les humains y sont décrits comme « des véhi­­cules auto­­ma­­ti­­sés, program­­més pour préser­­ver coûte que coûte ces molé­­cules égoïstes qu’on appelle les gènes ». Price voyait des limites à la loi de Hamil­­ton : elle ne marchait pas à tous les coups et ne s’ap­­pliquaient qu’à certains traits compor­­te­­men­­taux. Sa beauté réside dans sa simpli­­cité, mais Price n’était pas un homme simple. Il entre­­prit d’éla­­bo­­rer sa propre version de l’équa­­tion, afin de décrire non pas la seule sélec­­tion de paren­­tèle, mais le chan­­ge­­ment évolu­­tif dans son ensemble. « Un soir, il s’est rendu dans une biblio­­thèque de Londres où il a lu l’ar­­ticle de Hamil­­ton. Il a décidé de mettre au point sa propre équa­­tion », écrit Harman. « Il l’a prise avec lui et est allé  trou­­ver le profes­­seur de bios­ta­­tis­­tiques de l’uni­­ver­­sité de Londres, à qui il s’est présenté en ces termes : “Je m’ap­­pelle George Price, voici mon équa­­tion, qu’est-ce que vous en dites ?” On lui a rapi­­de­­ment donné les clés de son propre bureau ainsi qu’une bourse de recherches. »

L’al­­truisme égoïste

L’équa­­tion de Price (wΔz = Cov(wi, zi) + E(wi zi)) détaille la rela­­tion entre une carac­­té­­ris­­tique (z) et sa valeur sélec­­tive (w). Le terme cova­­riant de l’équa­­tion (Cov(wi, zi)) est une trans­­crip­­tion mathé­­ma­­tique de l’évo­­lu­­tion darwi­­nienne clas­­sique. La cova­­riance permet de quan­­ti­­fier l’écart entre deux variables aléa­­toires. Ainsi, si une carac­­té­­ris­­tique a une cova­­riance posi­­tive avec une valeur sélec­­tive, sa fréquence d’ap­­pa­­ri­­tion augmente. Il s’agit d’une simple en défi­­ni­­tive d’une trans­­crip­­tion mathé­­ma­­tique du concept de « sélec­­tion natu­­relle ».

Price s’est inspiré du travail d’Ha­­mil­­ton

Les choses deviennent inté­­res­­santes lorsqu’on se penche sur la compo­­sante d’espé­­rance mathé­­ma­­tique : (E(wi,zi)). Elle rend compte de tous les facteurs qui perturbent le proces­­sus de sélec­­tion natu­­relle (le terme cova­­riant de l’équa­­tion). L’un de ces facteurs pour­­rait être par exemple les gènes égoïstes qui agissent en défa­­veur de l’in­­di­­vidu. L’équa­­tion permet d’ex­­plo­­rer les effets de la sélec­­tion natu­­relle selon diffé­­rentes pers­­pec­­tives. Par exemple, les popu­­la­­tions prises dans leur ensemble sont-elles, comme les indi­­vi­­dus, en compé­­ti­­tion ? Ou encore, les gènes égoïstes se comportent-ils comme des indi­­vi­­dus égoïstes ? Au lieu de modé­­li­­ser les carac­­té­­ris­­tiques et les valeurs sélec­­tives des indi­­vi­­dus, on peut utili­­ser ces para­­mètres pour un ensemble de groupes. Le terme cova­­riant de l’équa­­tion (Cov(wi, zi)) décrit alors les pres­­sions de sélec­­tion qui s’exercent entre les groupes en concur­­rence, et le terme d’es­­pé­­rance mathé­­ma­­tique (E(wi, zi)) démontre quant à lui les facteurs qui perturbent ces pres­­sions. Il en résulte une modé­­li­­sa­­tion de la façon dont les indi­­vi­­dus égoïstes mettent en péril la valeur sélec­­tive du groupe, de la même façon que les gènes égoïstes dimi­­nuent la valeur sélec­­tive de l’in­­di­­vidu. L’équa­­tion de Price explique l’émer­­gence de traits compor­­te­­men­­taux au cours de l’évo­­lu­­tion. Certains de ces traits sont sélec­­tion­­nés car ils produisent un béné­­fice à un certain niveau d’or­­ga­­ni­­sa­­tion biolo­­gique. Ce niveau d’or­­ga­­ni­­sa­­tion peut être le groupe social, la famille, l’in­­di­­vidu ou le gène lui-même. En substance, Price a montré que lorsque nous croyons nous conduire de façon aimable, nous agis­­sons en réalité en vue de notre propre inté­­rêt, à une échelle bien défi­­nie.

L'université de Londres offrit rapidement à Price une bourse de rechercheCrédits
L’uni­­ver­­sité de Londres offre à Price une bourse de recherche
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Price commença à atti­­rer l’at­­ten­­tion de certains des plus grands noms de la biolo­­gie de l’évo­­lu­­tion. Bill Hamil­­ton et lui commençaient à bâtir une formi­­dable rela­­tion de travail et une véri­­table amitié. Mais Price deve­­nait de plus en plus impré­­vi­­sible et fantasque.

La stabi­­lité

Après avoir été athée toute sa vie durant, Price se conver­­tit soudain au chris­­tia­­nisme évan­­gé­­lique. Il avait eut une vision de Jésus, venu lui annon­­cer qu’il avait été choisi par Dieu pour parta­­ger son équa­­tion et ses consé­quences avec le reste de l’hu­­ma­­nité. Désor­­mais persuadé que sa desti­­née était aux mains d’une force supé­­rieure, il commença à se compor­­ter avec un fata­­lisme de plus en plus marqué. Price croyait rece­­voir des ordres direc­­te­­ment de Dieu. Il disait être un « esclave divin » et il cessa de prendre son trai­­te­­ment pour la thyroïde pour lais­­ser à Dieu le soin de déci­­der de sa survie.

George Price a été chamboulé par ses découvertesCrédits : New Scientist
George Price a été cham­­boulé par ses décou­­vertes
Crédits : New Scien­­tist

« Il pensait avoir été choisi par une divi­­nité pour ouvrir les yeux de l’hu­­ma­­nité », rapporte Harman. « Il a essayé de convaincre Hamil­­ton de lui appor­­ter son aide pour percer les secrets de la Bible, car il consi­­dé­­rait que tous deux parta­­geaient la même forme d’in­­tel­­li­­gence, la même pers­­pi­­ca­­cité. Mais Hamil­­ton était non-croyant. Il adorait George, mais il pensait qu’il était complè­­te­­ment fou. » « Il a fini par conclure que s’il était possible de forma­­li­­ser l’ap­­pa­­ri­­tion d’un trait tel que l’al­­truisme, par consé­quent l’al­­truisme n’est jamais ce qu’on croit », pour­­suit Harman. « Il y a un proverbe qui dit : “Égra­­ti­­gnez un altruiste, vous verrez saigner un égoïste.” L’équa­­tion permet­­tait de décrire les condi­­tions de l’émer­­gence d’un trait tel que l’al­­truisme au cours de l’évo­­lu­­tion. Pour lui, cela voulait dire qu’un tel trait favo­­ri­­sait toujours un certain niveau d’or­­ga­­ni­­sa­­tion biolo­­gique. Au mieux, la sélec­­tion natu­­relle donne donc lieu à une bonté de seconde main, un altruisme qui n’est pas vrai­­ment désin­­té­­ressé mais plutôt égoïste . » Un de ses collègues de l’uni­­ver­­sité se souvient avoir vu Price passer dans un couloir en criant : « Je suis en ligne directe avec Jésus ! » Mais en dépit de son insta­­bi­­lité psycho­­lo­­gique, il était déjà en train de déve­­lop­­per de nouvelles idées sur l’évo­­lu­­tion de la socia­­bi­­lité. Par le passé, à l’oc­­ca­­sion de sa parti­­ci­­pa­­tion au projet Manhat­­tan, Price s’était trouvé plongé dans la poli­­tique de la guerre froide. Dans les années 1950, il écri­­vait des articles pour des maga­­zines alar­­mistes pour ouvrier les yeux de ses conci­­toyens sur la menace que repré­­sen­­tait le commu­­nisme et la néces­­sité de rempor­­ter la course à l’ar­­me­­ment… En 1957, il publia un article inti­­tulé « De bonnes raisons de paniquer ». Il y expliquait que les États-Unis feraient bien­­tôt partie de l’URSS à moins que le pays ne prenne vrai­­ment conscience de la menace et se prépare en consé­quence. Son raison­­ne­­ment se fondait sur le proces­­sus de prise de déci­­sion stra­­té­­gique de la théo­­rie des jeux. Après s’être fait une place dans la biolo­­gie de l’évo­­lu­­tion, Price revint à ses premières amours : les débats poli­­tiques et écono­­miques sur la guerre froide. Il commença à travailler sur l’équi­­libre de Nash. D’après Adam Smith, le père de l’éco­­no­­mie moderne, « l’am­­bi­­tion indi­­vi­­duelle sert le bien commun ». Autre­­ment dit, la pour­­suite impi­­toyable des objec­­tifs indi­­vi­­duels débouche sur l’is­­sue la plus favo­­rable au plan collec­­tif. John Nash, cepen­­dant, voyait les choses diffé­­rem­­ment. À la fin des années 1940, pendant son docto­­rat à l’uni­­ver­­sité de Prin­­ce­­ton, il iden­­ti­­fia des failles dans les théo­­ries de Smith. Il se rendit compte que les déci­­sions opti­­males pour un indi­­vidu devaient prendre en compte les actions d’au­­trui. L’équi­­libre de Nash est atteint lorsque tout le monde se comporte de façon à opti­­mi­­ser les gains à la fois pour l’in­­di­­vidu et pour le groupe.

Si la science démontre que l’amour et le don de soi ne sont jamais désin­­té­­res­­sés, c’est que quelque chose ne va pas.

Dans le film sur la vie de Nash, Un Homme d’ex­­cep­­tion, on donne l’exemple d’un bar où tous les hommes essaie­­raient de conqué­­rir la plus jolie fille. Les séduc­­teurs se neutra­­lisent entre eux : le temps qu’ils renoncent à la pin-up de la soirée, ses amies ne seront plus dispo­­sées à servir de lot de conso­­la­­tion. Mais, explique Nash, pour peu qu’on se concentre dès le départ sur les filles qu’on trouve un peu moins sédui­­santes, « on ne se met pas des bâtons dans les roues et on n’of­­fense aucune des filles. C’est le seul moyen de gagner. Le seul moyen pour que tout le monde puisse s’en­­voyer en l’air. » Près de 25 ans après la thèse de Nash sur la théo­­rie des jeux, Price s’em­­para du concept d’équi­­libre et se mit au travail avec un autre biolo­­giste de renom, John Maynard Smith. En novembre 1973, Price et Maynard Smith publièrent un article fonda­­teur inti­­tulé « La logique du conflit chez les animaux », qui intro­­dui­­sait le concept de stra­­té­­gie évolu­­ti­­ve­­ment stable, ou SES. Une stra­­té­­gie de compor­­te­­ment est « évolu­­ti­­ve­­ment stable » lorsqu’elle a été adop­­tée par l’en­­semble d’une popu­­la­­tion, car elle ne peut plus être supplan­­tée par une stra­­té­­gie concur­­rente. Comme pour l’équi­­libre de Nash, cela se produit lorsque tous les indi­­vi­­dus prennent les déci­­sions qui leur sont le plus favo­­rables pour eux-mêmes en tenant compte des déci­­sions prises par tous les autres « joueurs ». Ce concept permet d’ex­­pliquer pourquoi, par exemple, les rennes mâles possèdent d’im­­menses bois encom­­brants, plus déco­­ra­­tifs que dange­­reux. Il démontre que le règle­­ment des conflits par des escar­­mouches plutôt que de véri­­tables combats béné­­fi­­cie à tous les indi­­vi­­dus du groupe. Ce méca­­nisme de limi­­ta­­tion des dégâts est un parfait exemple de stra­­té­­gie évolu­­ti­­ve­­ment stable.

Place Tolmers

L’ar­­ticle de Maynard Smith et Price révo­­lu­­tionna l’étude de l’évo­­lu­­tion des compor­­te­­ments et Price eut enfin la recon­­nais­­sance acadé­­mique qu’il dési­­rait tant. Richard Lewon­­tin, qui l’avait ignoré lorsque Price avait essayé d’at­­ti­­rer son atten­­tion, admet­­tait désor­­mais avoir été « trop stupide » pour comprendre les travaux de son collègue et espé­­rait renouer avec lui.

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Un combat de rennes
Crédits : Trond Are Berge

On pour­­rait imagi­­ner que Price allait profi­­ter des avan­­tages de son succès, mais c’est mal le connaître. Inspiré par ses trou­­blantes visions du Christ et sans doute perturbé par les sombres moti­­va­­tions de l’al­­truisme dont il avait l’in­­tui­­tion, il fit don de la plupart de ses biens et de son argent aux sans-abris et néces­­si­­teux de Camden. « Si la science démontre que l’amour et le don de soi ne sont jamais désin­­té­­res­­sés, c’est que quelque chose ne va pas. George a décidé faire tout ce qui était en son pouvoir pour dépas­­ser ce para­­doxe », écrit Harman. « C’est ce qui l’a conduit dans les rues de Londres et à vouer sa vie à un altruisme aveugle. Je pense qu’il a fini par se dire : “Toute cette géné­­ro­­sité de ma part est formi­­dable, c’est ma façon d’es­­sayer de trans­­cen­­der mes propres mathé­­ma­­tiques. Mais est-ce authen­­tique ? Est-ce que je fais réel­­le­­ment don de mes posses­­sions maté­­rielles par altruisme ?” » Price se détourna de son étude obses­­sion­­nelle de la Bible pour mettre son ensei­­gne­­ment en pratique et éprou­­ver les limites de son propre altruisme. Dans une lettre adres­­sée à Maynard Smith, il écrit : « Il ne me reste plus que 15 pence… Je me rassure en me disant que les stan­­dards divins en matière de désastre vont être satis­­faits sous peu. J’at­­tends avec impa­­tience le moment où ces 15 p auront disparu. » Il se retrouva bien­­tôt à dormir dans la rue et nettoyer des toilettes dans un bureau de Euston Road.

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Des squat­­teurs de Tolmers Square en 1975
Crédits : Nick Wates

Price trouva fina­­le­­ment refuge sur la place Tolmers, près de la station Euston. C’était un haut-lieu de la contre-culture, à quelques pas de UCL, une commu­­nauté de squat­­teurs où régnait un esprit collec­­ti­­viste. L’an­­cien faucon de la guerre froide se mêlait désor­­mais aux margi­­naux. « C’était les années 1970 », raconte Sylvia Stevens, une amie de Price rencon­­trée sur la place Tolmers. « Une époque où les sphères poli­­tiques et person­­nelles se rejoi­­gnaient. Nous squat­­tions pour des raisons poli­­tiques, parce qu’il y avait beau­­coup de bâti­­ments inoc­­cu­­pés et trop peu de loge­­ments. Un type et sa femme ont monté une boulan­­ge­­rie : sur le mur, ils avaient épin­­glé un billet de 10 livres et une affiche qui disait : “Nous ne prenons pas d’argent.” Il régnait une grande tolé­­rance au sein de cette commu­­nauté. » Price, devenu sans-abri, s’in­­té­­gra aisé­­ment à la commu­­nauté. « George faisait partie des gens qui gravi­­taient autour de Tolmers », se souvient Stevens. « On comprend bien pourquoi il traî­­nait à Tolmers plutôt que sous les ponts. La vie cultu­­relle y était stimu­­lante. » Stevens dirige aujourd’­­hui une société de produc­­tion audio­­vi­­suelle dans le nord de Londres. Elle avait seule­­ment 20 ans au moment de sa rencontre avec Price, qui en avait plus du double. Elle se souvient d’un homme excen­­trique mais atta­­chant. Elle igno­­rait tout de son statut de scien­­ti­­fique – encore moins de son impor­­tance – jusqu’à que ce qu’O­­ren Harman la contacte il y a quelques années pour prépa­­rer sa biogra­­phie sur Price. « Un jour, il a fait don de ses chaus­­sures, et après ça il n’en avait plus », se remé­­more-t-elle. « Je ne sais pas si la personne qui les a prises en avait besoin. Peut-être, peut-être pas. Je crois qu’à un moment, George a eu le senti­­ment que la science ne suffi­­sait pas, qu’il fallait chan­­ger le monde et qu’il allait s’en char­­ger. C’était un homme perturbé mais j’ai toujours su qu’il avait eu une autre vie, sans doute grati­­fiante », ajoute-t-elle. « Il s’était mis en tête que nous allions nous marier. Il voulait que nous rentrions en Amérique, pour vivre dans le Midwest, avoir beau­­coup d’en­­fants, des chiens et des chats… »

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Le cime­­tière de St Pancras
Crédits : DR

À sa mort, Price laissa une lettre d’adieu à Stevens. « En gros, ça disait que je ne voulais pas l’épou­­ser… J’hé­­site presque à le dire parce que ça paraît un peu trop mélo­­dra­­ma­­tique et que je ne me souviens pas des mots exacts », explique-t-elle. « Pour faire court, il disait que c’était diffi­­cile pour lui car il voulait démar­­rer une nouvelle vie avec moi et que je ne voulais pas. Il ne voyait pas de raison de conti­­nuer. C’est tout. » Il ne faisait pas mention de son suicide dans la lettre. « Je n’avais pas l’in­­ten­­tion d’épou­­ser George, mais je n’ai jamais dit oui ou non », pour­­suit Stevens. « C’était une de ces personnes dont on sent bien qu’elles ont besoin de leurs fantasmes. Alors je lui disais : “D’ac­­cord George, allez, on se voit demain.” Ça peut sembler mépri­­sant mais ça ne l’était pas, parce qu’a­­vec lui on ne savait jamais ce qui était sérieux et ce qui ne l’était pas. » George Price est mort seul, sans argent ni posses­­sions. Il n’est donc pas éton­­nant d’ap­­prendre qu’il est enterré dans une tombe anonyme du cime­­tière de Saint-Pancras. « Il y avait très peu de gens pour l’ac­­com­­pa­­gner jusqu’à sa dernière demeure », raconte Harman. « Ils étaient peut-être dix en cette froide jour­­née de janvier 1975, dont au moins la moitié avaient été ses derniers compa­­gnons dans les rues de Londres. Des sans-abris qu’il avait cher­­ché à aider, descen­­dant sur eux presque comme un ange, et qui igno­­raient tout de son statut d’homme de science. Il y avait égale­­ment deux des plus grands scien­­ti­­fiques de l’époque, Bill Hamil­­ton et John Maynard Smith. Ils consti­­tuaient à eux deux la mino­­rité des cher­­cheurs à avoir compris la contri­­bu­­tion de George. » Hamil­­ton alla même jusqu’à dire que Price était « un des plus brillants penseurs qu’il ait jamais rencon­­tré », ajoute Harman. Les travaux extra­­or­­di­­naires de George Price ont permis de vali­­der des points de vue a priori diver­­gents sur l’évo­­lu­­tion des compor­­te­­ments, en simpli­­fiant et en unifiant des idées complexes. Mais au bout du compte, Price avait le senti­­ment que la science ne pouvait plus répondre aux ques­­tions qui le tarau­­daient. L’idée selon laquelle nous chemi­­nons aveu­­glé­­ment vers nos desti­­nées, guidés par l’im­­per­­cep­­tible pouvoir de nos gènes, était peut-être trop diffi­­cile à accep­­ter pour cet homme sensible, chez qui la science le dispu­­tait à l’émo­­tion.


Traduit de l’an­­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­­ticle « The Home­­less Scien­­tist Who Tried to Prove Selfless­­ness Doesn’t Exist » paru dans Mother­­board. Couver­­ture : George Price sur un banc.

CE CHERCHEUR DU MIT EST SÉRIEUSEMENT CONSIDÉRÉ COMME LE FUTUR DARWIN

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À 33 ans, Jeremy England a réussi à atti­­rer l’at­­ten­­tion des plus éminents cher­­cheurs sur son travail. Serait-il en voie de décou­­vrir l’ori­­gine de la vie ?

I. Darwin en snea­­kers

Par un après-midi enso­­leillé, dans un café animé de Palo Alto situé à moins d’un kilo­­mètre du campus de l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford et à plus de 8 000 kilo­­mètres de chez lui, un profes­­seur adjoint du MIT me parle de science. De science très pous­­sée. Son nom est Jeremy England, et à 33 ans, on dit déjà de lui qu’il sera le prochain Charles Darwin. Plaît-il ?

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Jeremy England
Crédits : DR

Le diplômé de Harvard et bour­­sier Rhodes à l’uni­­ver­­sité d’Ox­­ford est en ville pour donner une confé­­rence. Il parle à toute vitesse. Lorsqu’il est emporté par son enthou­­siasme, sa voix monte sensi­­ble­­ment dans les aigus et ses mains aux longs doigts sont agitées. C’est un homme maigre, le visage long. Sa barbe est clair­­se­­mée et il est coiffé d’un tas de cheveux bruns négli­­gés – clas­­sique pour un physi­­cien théo­­ri­­cien. Mais il faut ajou­­ter au tableau la paire d’Adi­­das à ses pieds et la kippa posée sur sa tête. Car ce scien­­ti­­fique parle beau­­coup de Dieu. Après une centaine de tenta­­tives pour la formu­­ler correc­­te­­ment, la cent-unième version de son idée maîtresse est la suivante : lorsque les condi­­tions néces­­saires sont réunies, un groupe aléa­­toire d’atomes se réor­­ga­­ni­­sera spon­­ta­­né­­ment pour utili­­ser l’éner­­gie plus effi­­ca­­ce­­ment. Avec le temps, et juste ce qu’il faut de lumière du soleil par exemple, un groupe d’atomes peut s’ap­­pro­­cher tout près de ce que nous appe­­lons commu­­né­­ment la vie. England est même d’avis que certaines choses que nous consi­­dé­­rons comme inani­­mées pour­­raient être en réalité déjà « vivantes ». Tout dépend de la façon dont nous défi­­nis­­sons la vie, ce que le travail d’En­­gland pour­­rait nous invi­­ter à recon­­si­­dé­­rer. « Les gens voient l’ori­­gine de la vie comme un proces­­sus rare », explique Vijay Pande, profes­­seur de chimie à l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford. « L’hy­­po­­thèse de Jeremy fait de la vie une consé­quence des lois de la physique et non un proces­­sus hasar­­deux. »

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