Excédés par la présence des robots, qu'ils considèrent invasive, de plus en plus d'Américains entreprennent de les saboter.

par Ulyces | 0 min | 7 janvier 2019

L’exer­­cice

Entre les jardins déserts de Chand­­ler, en Arizona, la route est aussi déga­­gée que le ciel. Tout semble si calme, dans la banlieue de Phoe­­nix, en ce 1er août 2018, qu’on peut s’at­­tendre à voir défi­­ler des vire­­vol­­tants, ces boules d’herbes bapti­­sées tumble­­weed dans les westerns améri­­cains. Quand soudain, à l’ombre d’un arbre planté sur la gauche, un homme chauve au torse nu bran­­dit un colt. Derrière des lunettes de soleil, il fixe la voiture blanche surmon­­tée d’une caméra en forme de gyro­­phare qui passe lente­­ment à sa hauteur. Ses yeux se plissent imper­­cep­­ti­­ble­­ment. Mais le véhi­­cule conti­­nue pour finir sa route sans dommage.

Il a de la chance. Dans l’ar­­ticle qui illustre cette vidéo de la police relayée par la quoti­­dien local The Arizona Repu­­blic le 14 décembre 2018, 21 agres­­sions envers les véhi­­cules auto­­nomes Waymo en expé­­ri­­men­­ta­­tion dans la zone sont réper­­to­­riées. Certains ont eu les pneus crevés, d’autres ont été cabos­­sés par des jets de pierre. Un employé de cette filiale d’Al­­pha­­bet, la maison-mère de Google, a été menacé par un homme avec un tuyau en PVC. À six reprises, une Jeep a contraint un appa­­reil à quit­­ter la voie pour éviter l’ac­­ci­dent.

Ça a commencé

Acci­dent qui, en mars, a entraîné la mort d’une femme, dans la ville voisine de Tempe. Une des voitures sans chauf­­feur d’Uber avait oublié de frei­­ner. Depuis, le chauve au revol­­ver les « méprise ». C’est ce qu’il a déclaré à la police lors de son arres­­ta­­tion, le 8 août. Roy Leonard Hasel­­ton, 69 ans, déteste tant ces intel­­li­­gences arti­­fi­­cielles sur roues qu’il a trouvé un moyen de s’ar­­mer du pisto­­let que sa femme tient en géné­­ral en lieu sûr afin d’évi­­ter un drame. Il a des crises de démence, indique celle-ci, en prévi­­sion du procès qui devrait avoir lieu en février.

Le conduc­­teur de la Jeep, Erik O’Polka, 37 ans, a quant à lui reçu un aver­­tis­­se­­ment de la police en novembre. « Ils peuvent faire leurs tests à d’autres endroits », s’agace-t-il. Sa femme, Eliza­­beth, admet qu’il « s’amuse à frei­­ner fort », devant les auto­­mo­­biles Waymo. Elle-même s’est déjà adon­­née à ce petit jeu pervers afin d’in­­vi­­ter, avec une poli­­tesse toute rela­­tive, l’en­­tre­­prise à mettre les voiles. Le couple ne déco­­lère pas depuis que son fils de dix ans a failli être heurté par un de ces vans blancs, selon ses dires. « C’est peut-être un exer­­cice gran­­deur nature mais je ne veux pas être une erreur gran­­deur nature », enfonce le père.

Expé­­ri­­menté depuis avril 2017 à Chand­­ler, le service de taxis-robots desser­­vira aussi Tempe, Gilbert et Mesa, soit une zone moins éten­­due que prévue. La société craint tant les attaques qu’elle évite désor­­mais les quar­­tiers où des plaintes ont été expri­­mées. « Tout le monde déteste les conduc­­teurs Waymo, ils sont dange­­reux », affirme Juli Fergu­­son en réfé­­rence à ces employés qui demeurent pour le moment sur le siège arrière. L’un d’eux, selon le récit qu’elle a fait à la police, regar­­dait des enfants jouer pendant près de 90 minutes. Depuis sa dénon­­cia­­tion, le secteur est contourné.

Cette haine n’est pas réser­­vée aux véhi­­cules. En avril 2017, un homme ivre a été arrêté pour avoir frappé un robot de sécu­­rité à Moun­­tain View, en Cali­­for­­nie. En dehors des armées, où l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle sert à déve­­lop­­per des armes semi-auto­­nomes, les machines se trouvent aussi en conflit. Un tren­­te­­naire est actuel­­le­­ment jugé dans le Dakota du Nord pour avoir non seule­­ment agressé une femme au couteau mais aussi le robot envoyé par les forces de l’ordre en vue de son arres­­ta­­tion. À force de se répé­­ter, ce genre de fric­­tions risque de pous­­ser les robots à s’ar­­mer pour se proté­­ger, sinon pour répliquer.

Hors la loi

Un petit homme bedon­­nant s’avance sur le parking de l’en­­tre­­prise Knight­­scope, à Moun­­tain View, dans le sud de la baie de San Fran­­cisco, vers une machine blanche d’1,50 mètre pour 130 kilos. Ce K5 en forme d’ogive ne cesse de tour­­ner sur lui-même, captant les mouve­­ments autour de lui. Mais il reste de marbre quand Jason Sylvain le renverse. Au son de son alarme, l’agres­­seur prend la fuite. Il est retrouvé plus loin par un employé de cette société de robots de sécu­­rité, les yeux rouges et vitreux. Ivre, ce 19 avril 2017, il prétend avoir voulu « tester » le K5. « C’est un inci­dent assez pathé­­tique car il montre la couar­­dise de ces mecs bour­­rés de la Sili­­con Valley, prêts à attaquer une victime sans bras », tance un rive­­rain, Eamonn Callon. « Je ne crois pas que ce soit une lutte équi­­table. »

Neuf mois plus tôt, le même appa­­reil de Knight­­scope a bous­­culé un nour­­ris­­son de 16 mois dans le centre commer­­cial Stan­­ford Shop­­ping Center de Palo Alto, en Cali­­for­­nie. « Il a heurté mon fils à la tête, l’a fait tomber le visage par terre et ne s’est pas arrêté d’avan­­cer », a raconté la mère du petit Harwin, Tiffany Teng. Le robot est ensuite passé sur son pied gauche, lui causant une légère bles­­sure. Il n’a « capté aucune vibra­­tion au moment de la chute et ne s’est donc pas arrêté », a précisé son construc­­teur. Ce faisant, il a violé la première loi de la robo­­tique telle que défi­­nie par l’au­­teur de science-fiction améri­­cain Isaac Asimov : « Un robot ne doit pas bles­­ser un être humain ou permettre par son inac­­tion qu’il se blesse. »

Les lieux du drame
Crédits : Twit­­ter.com/greg­­pi­­nelo

Le K5 s’est-il senti coupable ? Le 17 juillet 2017, il est retrouvé flot­­tant dans la fontaine d’un immeuble de bureaux à Washing­­ton. Sa chute a beau être un « inci­dent isolé », selon l’en­­tre­­prise, qui souligne que « personne n’a été blessé », elle n’en démontre pas moins quelques failles. « Nous espé­­rons que les acci­­dents seront rares mais ils sont inévi­­tables », remarque Alan Winfield, profes­­seur d’éthique des robots à l’uni­­ver­­sité de Bris­­tol, en Angle­­terre. « Partout où les robots et les humains se mélangent, il existe un terrain pour de poten­­tiels acci­­dents. » Certains scien­­ti­­fiques plaident pour l’ins­­tal­­la­­tion de « boîtes noires éthiques » sur les robots afin de rendre compte de leurs respon­­sa­­bi­­li­­tés en cas d’ac­­ci­dent.

Après avoir blessé, été blessé et s’être suicidé, le K5 est viré. En décembre 2017, un refuge pour animaux de San Fran­­cisco décide de se passer de ses services, ayant reçu de nombreuses plaintes. Des voisins et des sans-abri se plai­­gnaient d’être harce­­lés par la machine. Excédé, l’un d’eux a même mis une bâche par-dessus, et a couvert ses capteurs de sauce barbe­­cue. Selon une enquête de Busi­­ness Insi­­der, il était utilisé pour éloi­­gner les sans-abri.

En chasse

Un an après avoir publié la première vidéo de sa voiture auto­­nome dans les rues de San Fran­­cisco, le construc­­teur auto­­mo­­bile améri­­cain Gene­­ral Motors tombe sur un os. Le 2 janvier 2018, alors qu’elle atten­­dait que le feu passe au vert sur Valen­­cia Street, la Chevro­­let Bolt EV est attaquée. Un inconnu traverse la rue en hurlant et se met à frap­­per le pare-choc arrière gauche avec tout son corps. S’agit-il là aussi de l’œuvre isolée d’un déséqui­­li­­brée ? À peine un mois plus tard, un conduc­­teur de taxi s’ar­­rête devant le véhi­­cule sans chauf­­feur pour tambou­­ri­­ner sur la vitre passa­­ger. Et, au mois de mars, une femme meurt après avoir été heur­­tée par un modèle de Uber sans chauf­­feur.

« Les gens ripostent à juste titre. »

La Cali­­for­­nie a tout juste léga­­lisé la circu­­la­­tion des véhi­­cules auto­­nomes sans humain à bord, en avril 2018, qu’une habi­­tante de Chand­­ler, Leah Brag­­don, appelle la police pour signa­­ler ce qu’elle pense être une vente de drogue dans une Waymo. Pour le moment, un employé du groupe veille toujours à ce que tout se passe bien. « Cette personne était à l’ar­­rière du van », raconte-t-elle à The Arizona Repu­­blic. « J’ai pensé à un trafic de drogues et je me suis dit qu’il serait inté­­res­­sant que l’em­­ployé à bord permette cela. » Le police ne procède à aucune arres­­ta­­tion mais conti­­nue de rece­­voir des signa­­le­­ments plus ou moins farfe­­lus.

De leur côté, les membres de Waymo qui veillent au bon fonc­­tion­­ne­­ment du service depuis les appa­­reils se retrouvent agres­­sés verba­­le­­ment à de nombreuses reprises. En juin, l’un d’eux est suivi par un Chrys­­ler PT Crui­­ser qui finit par piler devant lui. Sur quoi, l’homme au volant se répand en gestes menaçants. Quatre mois plus tard, une Kia Soul prend carré­­ment en chasse le van sur une dizaine de kilo­­mètres. Puis c’est une Hyun­­dai noire qui, une heure durant, colle au train de la Waymo. « Où qu’elle allait, la Hyun­­dai le suivait », écrit l’agent de police Thomas Wagstaff. Et le 24 octobre, les pneus d’une voiture auto­­nome sont crevés.

« Les gens ripostent à juste titre », juge Douglas Rush­­koff, auteur du livre Thro­­wing Rocks at the Google Bus. Ce théo­­ri­­cien des médias s’élève contre la perte de pouvoir des travailleurs face à l’au­­to­­ma­­ti­­sa­­tion, la soumis­­sion des inves­­tis­­seurs aux algo­­rithmes, la concur­­rence d’Uber aux taxis et l’hé­­gé­­mo­­nie d’Airbnb dans des quar­­tiers entiers. Il appelle donc à s’en prendre aux véhi­­cules auto­­nomes comme les ouvriers d’un autre siècle sabo­­taient les machines afin de défendre leurs condi­­tions de travail. « Le senti­­ment que les grandes entre­­prises de ces tech­­no­­lo­­gies sans chauf­­feurs n’ont pas notre inté­­rêt à cœur progresse », estime-t-il. « Regar­­dez ces hommes dans ces voitures qui entraînent l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle à les rempla­­cer… »

Pour l’heure, les dégra­­da­­tions de robots restent souvent sans réponse. Mais main­­te­­nant qu’elle a été bafouée par erreur, la loi d’Asi­­mov paraît déjà dépas­­sée. Or, la méfiance humaine envers les algo­­rithmes pour­­rait d’au­­tant mieux se trans­­for­­mer en rage que les machines sont déjà accu­­sées de ravir des emplois. À moins que ces robots finissent par tant nous ressem­­bler qu’ils se fondront dans le paysage.


Couver­­ture : KABOOM.


 

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