par Ulyces | 0 min | 11 décembre 2015

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L’ar­­res­­ta­­tion

Le jour du meurtre, un homme roulait à moto dans la montagne. Deux gardes fores­­tiers l’ont arrêté un peu en amont du parking, où les véhi­­cules à moteur ne sont plus auto­­ri­­sés. Ils l’ont prié d’em­­prun­­ter un autre itiné­­raire et l’homme roulait ainsi sur la route de la combe d’Ire. Le cycliste britan­­nique – le même qui a remarqué Sylvain Mollier et son vélo de course à Cheva­­line – l’a croisé au cours de son ascen­­sion. Quelques minutes plus tard, l’An­­glais a décou­­vert les corps, le moteur du véhi­­cule de Saad encore en marche et les roues tour­­nant dans la boue.

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Le portrait-robot du motard

Les gardes fores­­tiers ont suffi­­sam­­ment observé le moto­­cy­­cliste pour qu’un artiste esquisse son portrait. Il avait une barbiche et d’épais sour­­cils, et il portait un casque foncé qui s’est révélé être un modèle fabriqué dix ans plus tôt pour les motards de la police natio­­nale, dont 8 000 exem­­plaires ont été produits en noir. Un homme portant un casque de poli­­cier près de la scène d’un quadruple meurtre aurait pu repré­­sen­­ter, à tout le moins, un témoin impor­­tant. Il aurait pu tout aussi bien être le meur­­trier, un flic devenu voyou, un tueur à gages. Dans la mesure où il ne s’est pas spon­­ta­­né­­ment présenté pour porter assis­­tance à ses collègues à propos d’un crime aussi média­­tisé, il n’était pas dérai­­son­­nable d’émettre cette dernière hypo­­thèse. Dès lors, il n’était pas dérai­­son­­nable que son portrait-robot ne soit pas rendu public, ni imprimé dans les jour­­naux ou diffusé à la télé­­vi­­sion : pour autant qu’il le sache, le motard s’en était tiré sans casse. Il n’au­­rait pas été habile de faire savoir qu’il restait des témoins, de l’ef­­frayer et de le conduire à dispa­­raître dans la clan­­des­­ti­­nité. Dans les mois qui ont suivi la fouille de son appar­­te­­ment, au cours de l’au­­tomne et de l’hi­­ver, les poli­­ciers britan­­niques ont posé d’autres ques­­tions à Zaid al-Hilli. Il ne m’a pas dit exac­­te­­ment quelles étaient ces ques­­tions, mais on peut présu­­mer sans crainte que certaines d’entre elles portaient sur son père et ses comptes bancaires en Suisse (la police anglaise a refusé de dire quoi que ce soit au nom de la poli­­tique de la maison et des lois sur la vie privée). À plusieurs reprises, un procu­­reur suisse a prétendu que Zaid avait essayé d’ob­­te­­nir une carte bancaire non auto­­ri­­sée pour reti­­rer de l’argent sur le compte de son père à Genève ; une émis­­sion de la BBC l’a accusé d’avoir falsi­­fié un testa­­ment ; et Eric Maillaud, plus modéré, le quali­­fie – tout comme Saad et Kadim – de tricheur :  « Quoi qu’il en soit », me dit-il, « nous avons affaire aux membres d’une famille qui ont essayé de frau­­der le système britan­­nique et de se trom­­per les uns les autres. » Toutes ces accu­­sa­­tions, dit Zaid, ont été étudiées par les auto­­ri­­tés britan­­niques et se sont révé­­lées sans fonde­­ment. Il n’a été inculpé pour aucun de ces crimes. Reste que la piste finan­­cière aurait pu être légi­­time, compte tenu des rela­­tions tendues entre les deux frères. Après la mort de la femme de Zaid, en 2009, il a emmé­­nagé dans la maison de Clay­­gate où Saad vivait avec sa famille. Leur père l’avait lais­­sée à ses deux fils et, d’après Zaid, Saad voulait qu’il lui cède sa part. Zaid a refusé. On ne sait pas clai­­re­­ment si c’était le seul point du conten­­tieux – Saad n’est plus là pour le dire, évidem­­ment –, mais il a culminé en octobre 2011 avec une alter­­ca­­tion physique, Saad coinçant son frère sur un lit. Zaid a quitté la maison et ils ne se sont plus jamais parlé. En avril 2013, après sept mois de ques­­tions et de décla­­ra­­tions, les enquê­­teurs britan­­niques ont convoqué Zaid pour un nouvel inter­­­ro­­ga­­toire. Il a duré huit heures. Il a répondu à toutes les ques­­tions auxquelles il avait déjà répondu aupa­­ra­­vant : il n’y avait rien de nouveau à deman­­der, et il n’y avait rien de nouveau dans ses réponses. Pour­­tant, la police l’a rappelé deux semaines après. L’in­­ter­­ro­­ga­­toire a duré deux heures.

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La combe d’Ire

Le 6 juin, un offi­­cier français accom­­pa­­gné d’un Anglais lui servant d’in­­ter­­prète s’est présenté devant Zaid avec une convo­­ca­­tion lui enjoi­­gnant de venir en France en tant que témoin. Zaid a refusé : « Je ne leur faisais pas confiance », explique-t-il aujourd’­­hui. « Pour être honnête avec vous, si les auto­­ri­­tés françaises m’avaient dit que le soleil se lève à l’est et qu’il se couche à l’ouest, j’au­­rais pensé qu’elles mentaient. » Et si les Français préle­­vaient subrep­­ti­­ce­­ment un peu de son ADN sur un mouchoir ou une canette de soda ? Zaid ne voulait pas lais­­ser son ADN en France. Pendant envi­­ron trois semaines, il n’a plus entendu parler de se présen­­ter en France. Il savait que les Français ne pouvaient pas le forcer sauf à obte­­nir un ordre de la justice anglaise, et il était persuadé qu’un tribu­­nal anglais, au vu des preuves ou plutôt de leur absence, n’émet­­trait jamais un tel ordre. Pour­­tant, à 7 h 30 le dernier lundi de juin, deux inspec­­trices ont frappé à sa porte. « Nous sommes ici pour vous arrê­­ter », lui ont-elles dit, « pour conspi­­ra­­tion en vue d’un meurtre. »

Le motard

L’ar­­res­­ta­­tion de Zaid n’était rien d’autre qu’une péri­­pé­­tie de plus dans l’enquête, une autre intrigue promet­­teuse – comme l’es­­pion­­nage, l’adul­­tère et Saddam – qui s’est effon­­drée à la première anicroche. J’avais suivi chaque déve­­lop­­pe­­ment (dont aucun n’avait débou­­ché sur grand chose) pendant plus de huit mois, alors que Zaid était enfermé, et je devais conti­­nuer à le faire durant envi­­ron deux ans de plus. Les crimes parfaits ne sont pas rares, il y en a des milliers chaque année aux États-Unis. Après tout, les tueurs en série le deviennent seule­­ment parce qu’ils s’en tirent avec les deux, ou dix, ou vingt premiers crimes. Mais on pour­­rait penser qu’un quadruple meurtre, parti­­cu­­liè­­re­­ment un meurtre touchant des employés en vacances, devrait être résolu rela­­ti­­ve­­ment vite. Que des escouades de poli­­ciers et de gendarmes ne parviennent pas à le faire suppose soit une incom­­pé­­tence phéno­­mé­­nale, soit une grande intel­­li­­gence crimi­­nelle.

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Gare de Water­­loo

J’ai rencon­­tré Zaid au prin­­temps dernier, en mars. Les jour­­na­­listes ne le harce­­laient plus. Mais, après le meurtre de son frère, son nom a été imprimé dans tant de gros titres et de bandeaux au bas des écrans de télé que sa répu­­ta­­tion était faite : « Ah oui, oui, ces gens en vacances », m’a dit un chauf­­feur de taxi londo­­nien lorsque j’ai mentionné un crime perpé­­tré dans les Alpes. « Horrible. C’est le frère qui l’a fait, pas vrai ? » Zaid vit à deux stations au sud de Water­­loo, dans un appar­­te­­ment situé non loin de la gare. Il m’a servi du thé et des biscuits, et plus tard nous avons déjeuné dans un restau­­rant de pois­­son situé de l’autre côté de la rue. Il s’est montré agréable, bien que très réservé, ce qui n’est pas un avan­­tage quand poli­­ciers et repor­­ters vous inter­­­rogent sur une famille massa­­crée : « Ils pensent que j’au­­rais dû réagir d’une manière diffé­­rente », dit-il. Comme pleu­­rer, par exemple ? Il cligne deux fois des yeux : « Je suis ce que je suis. Je déteste feindre. »

Zaid n’en sait pas plus sur le crime et sur l’enquête que n’im­­porte quel lecteur atten­­tif de la presse quali­­fiée.

L’hu­­mi­­lia­­tion mise à part, être arrêté pour conspi­­ra­­tion dans le meurtre de son frère et de trois autres personnes, ainsi que pour la tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat de sa nièce qu’il adorait, n’a pas été si horrible pour lui. Zaid savait qu’il n’avait rien fait, et il semble­­rait que la police britan­­nique n’ait pas cru qu’il était un dange­­reux crimi­­nel, et encore moins un tueur de masse : les inspec­­trices qui sont venues l’ar­­rê­­ter ont attendu qu’il se soit douché, rasé et habillé, et elles ont souri à une petite plai­­san­­te­­rie lorsque Zaid leur a dit qu’il aurait été plus commode qu’elles attendent un jour de plus afin de lui permettre de finir les paies du club de golf. Elles ne l’ont pas menotté et ont garé leur véhi­­cule discrè­­te­­ment au bout de la rési­­dence, afin de ne pas le donner en spec­­tacle. Elles n’ont pas rendu son nom public et n’ont pas confirmé qu’il avait été arrêté. Zaid a passé une seule nuit en cellule – une cellule éton­­nam­­ment confor­­table (« Il y avait un petit bouton que vous pouviez pres­­ser si vous souhai­­tiez avoir du thé, comme un room service ») –, et ses geôliers lui ont accordé quelques tranquilli­­sants légers, car Zaid a du mal à dormir dans des lieux qui ne lui sont pas fami­­liers. Il a été relâ­­ché le matin suivant et placé sous contrôle judi­­ciaire, mais c’est en réalité bien moins drama­­tique que ce qu’on pour­­rait penser. Zaid a simple­­ment été renvoyé à la maison avec un formu­­laire lui indiquant qu’il ne devait pas déran­­ger quelque témoin poten­­tiel que ce soit, et qu’il devait conti­­nuer à vivre dans son appar­­te­­ment de Ches­­sing­­ton. Il n’a pas déposé de caution et n’a pas rendu son passe­­port ; de fait, il a voyagé à Bornéo et Hong Kong à l’au­­tomne 2013, alors que son contrôle judi­­ciaire était toujours effec­­tif. À part ça, Zaid n’en sait pas plus sur le crime et sur l’enquête que n’im­­porte quel lecteur atten­­tif de la presse quali­­fiée. Je me suis donc rendu en France. Le voyage en train pour Annecy, au sud-est de Paris, est agréable et la gare est en bordure de la vieille ville, à une courte distance à pied du lac et des cafés ancrés sur les rives des canaux. La route pour Cheva­­line, où tout le monde a été tué, est une douce virée en voiture de vingt minutes au sud du lac. Il n’y a qu’une route prin­­ci­­pale qui traverse Cheva­­line, tout ce dont a besoin un village de 207 habi­­tants. Elle passe devant le monu­­ment dédié aux gars du coin morts à la guerre, devant la petite église et son cime­­tière, et, de l’autre côté, un mur de pierre qui s’écroule sur lequel un chat somno­­lant est surpris par le bruit de ma Fiat. Il y a une grande étable à l’ex­­tré­­mité du village, un dernier champ au pâtu­­rage épais, et puis la route grimpe dans la forêt.

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Le massif des Bornes vu depuis Cheva­­line

La neige s’at­­tar­­dait sur la combe d’Ire, fin mars, d’abord en tâches de gadoue puis, plus haut, en plaques d’un blanc sale couvertes d’une croûte de cris­­taux qui craquaient sous les pneus. Les branches des arbres se penchaient sur la route, encom­­brant la chaus­­sée jusqu’à ce que, au pied d’un pont, des branches tombées ne la bloquent complè­­te­­ment. Le seul moyen d’ac­­cé­­der au sommet était de marcher en serpen­­tant à travers le souffle de la rivière casca­­dant sur les rochers mous­­sus. À la mairie, un bâti­­ment ocre édifié derrière le monu­­ment aux morts, je demande à l’em­­ployée si une tempête a récem­­ment souf­­flé, qui aurait arra­­ché les arbres et encom­­bré la route. Non, me répond-t-elle. La route va-t-elle être déga­­gée ? Oui, elle suppose qu’elle le sera. Un de ces jours. Mais il n’y a pas d’ur­­gence, car comme elle me le dit, « presque personne » ne roule jamais dans cette direc­­tion. Elle n’a pas demandé pourquoi je voulais savoir. Elle n’a pas demandé si je voulais rouler jusqu’en haut de la route. Elle s’est montrée très sympa­­thique et pas du tout curieuse. Elle était depuis long­­temps fati­­guée des étran­­gers avec leurs carnets de notes, qui posaient des ques­­tions.

Reste donc l’hy­­po­­thèse de l’in­­tel­­li­­gence crimi­­nelle. Ou celle d’un assas­­sin qui a eu beau­­coup de chance.

La gendar­­me­­rie natio­­nale n’a été d’au­­cune aide supplé­­men­­taire. Une déci­­sion de « non commu­­ni­­ca­­tion » a été instau­­rée pour tout ce qui concerne Cheva­­line, et l’un de ses porte-paroles à Paris m’a confirmé qu’il n’était pas prévu qu’elle soit levée prochai­­ne­­ment. Toute­­fois, cet ordre ne s’ap­­plique pas au procu­­reur d’An­­necy, Eric Maillaud, qui était heureux – du moins a-t-il accepté – de me rencon­­trer (il était aussi la seule personne proche de l’af­­faire prête à me parler). Il a été patient et a répondu à chaque ques­­tion ou m’a expliqué pourquoi il ne pouvait le faire, à propos de quelques détails mineurs. Et tout ce qu’il m’a dit se résume à ceci : il ne sait pas qui a tué ces quatre personnes, ni pourquoi, ni même qui était la cible et qui a été tué par acci­dent. Il n’y a pas de raison de croire que c’est par incom­­pé­­tence ou au nom d’un complot. Reste donc l’hy­­po­­thèse de l’in­­tel­­li­­gence crimi­­nelle. Ou celle d’un assas­­sin qui a eu beau­­coup de chance. La ques­­tion est : quelle est la plus déran­­geante ? Deux jours avant d’être assas­­siné, Saad al-Hilli a garé l’at­­te­­lage de sa BMW et de sa cara­­vane Bürns­­ter dans le camping Le Soli­­taire, sur la rive ouest du lac. Début septembre, il y aurait de l’ombre sous les arbres feuillus plan­­tés en deux longues rangées s’éten­­dant jusqu’à l’eau. Mais fin mars, les arbres sont tous dénu­­dés et les troncs se dressent comme des poings gris et noueux surgis de l’herbe. Un homme joue avec son chien sur le parking, mais il n’y a personne d’autre autour. Il n’y a ni tente, ni cara­­vane, et les petits bunga­­lows sont tous vides. Personne ne répond lorsque je sonne au bureau. Fina­­le­­ment, un petit camion utili­­taire appa­­raît dans un virage. Le conduc­­teur, un homme au visage rougeaud et aux cheveux gris, en sort fourche à la main et s’avance vers nous – mon inter­­­prète et moi. Il n’est pas content :

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Le camping du Soli­­taire du Lac

« Je n’ai jamais laissé un jour­­na­­liste entrer », dit-il, « et je ne vous lais­­se­­rai pas entrer non plus. » Oui, mais c’est ici que les al-Hilli séjour­­naient, exact ? « Je n’ai jamais auto­­risé les médias à venir ici. » Vous vous souve­­nez d’eux ? Une pause. Son visage s’as­­som­­brit. « Oui », dit-il, « malheu­­reu­­se­­ment, oui. » Plus d’un an après les meurtres, en octobre 2013, les auto­­ri­­tés françaises ont fina­­le­­ment rendu public le portrait robot du moto­­cy­­cliste. Le risque de le voir dispa­­raître semblait alors moins désas­­treux que celui de ne jamais le trou­­ver – en tant que témoin visuel ou en tant que tueur. Des dizaines d’enquê­­teurs ont tiré sur chaque fil imagi­­nable. L’An­­glais qui a vu Sylvain Mollier et le motard ont été briè­­ve­­ment des suspects du meurtre. Son nom est Brett Martin et il s’agit d’un pilote retraité de la Royal Air Force qui possède une maison de vacances à Lathuile, un village situé au sud du lac. Il était seul dans sa montée sinueuse l’après-midi où il a décou­­vert le sang et les corps. Une famille anglaise et un cycliste français sont tués par un tireur d’élite et la première personne sur la scène du crime est un ancien mili­­taire anglais qui possède une rési­­dence en France ? Quelles sont les proba­­bi­­li­­tés d’une telle coïn­­ci­­dence ? Les tech­­ni­­ciens ont frotté le cycliste anglais à la recherche de rési­­dus de poudre, les inspec­­teurs ont véri­­fié et revé­­ri­­fié son histoire. Quand Brett Martin a juré qu’il n’avait jamais entendu 21 coups de feu tirés à moins de 200 mètres d’où il péda­­lait, les enquê­­teurs ont réalisé des tests acous­­tiques. Ils ont décou­­vert qu’en effet, entre le bruit de la rivière, les sons qui ont tendance à rebon­­dir et le cerveau humain qui n’in­­ter­­prète tout simple­­ment pas une volée de bruits secs comme étant des coups de feu, Brett Martin a très bien pu ne rien entendre. L’enquête a fait son chemin. Chaque entre­­prise de satel­­lites en Europe, raconte Eric Maillaud, a fouillé dans ses banques d’images du 5 septembre 2012, et les inspec­­teurs les ont étudiées à la recherche du moindre indice – traces de pneus, véhi­­cules, personnes incon­­nues – caché dans les pixels. Il y avait deux miettes d’ADN inconnu sur la voiture des al-Hilli, mais des recherches dans toutes les banques de données d’ADN en Europe n’ont pas permis de les iden­­ti­­fier (proba­­ble­­ment insi­­gni­­fiantes de toute façon : la première est un peu de cellule de peau retrou­­vée sur le pare-choc avant, comme si quelqu’un s’était frotté dans un parking, et l’autre, sous le tapis de sol, a proba­­ble­­ment été lais­­sée par un détaillant). Le jour des meurtres, plus de quatre mille télé­­phones portables ont reçu ou émis un signal du plus proche des relais, et chacun a été pisté afin d’iden­­ti­­fier un témoin poten­­tiel ou le tueur, en suppo­­sant que le tireur ait été suffi­­sam­­ment négli­­geant pour passer un coup de fil.

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Éric Devouas­­soux
Crédits : Serge Pueyo

En février 2014, les gendarmes ont frappé à la porte d’un homme nommé Éric Devouas­­soux, 48 ans, vivant à Lathuile, dont le numéro de télé­­phone portable figu­­rait parmi les quatre mille. Il ressem­­blait au moto­­cy­­cliste du portrait-robot, et dans les semaines précé­­dant le 5 septembre 2012, il avait demandé un permis de port d’armes et avait été renvoyé de son emploi de poli­­cier à cause de son carac­­tè­­re… Mais rien ne le reliait à Mollier ou al-Hilli, et rien n’in­­diquait qu’il se trou­­vait sur cette route ce jour-là. Malheu­­reu­­se­­ment pour lui, il possé­­dait une collec­­tion de pisto­­lets, dont certains datant de la Seconde Guerre mondiale, ce qui n’est ni extra­­or­­di­­naire – la région de Haute Savoie était un centre de la résis­­tance et les héri­­tages se trans­­mettent –, ni illé­­gal du moment où ils sont décla­­rés. Les siens ne l’étaient pas, et il y en avait assez pouvant rele­­ver du trafic d’armes. Eric Maillaud hausse les épaules en expliquant cela, ce qu’on peut faci­­le­­ment traduire par : « Ça craint d’être Eric Devouas­­soux. » Suffi­­sam­­ment, semble-t-il, pour que Devouas­­soux me raccroche au nez lui aussi (les accu­­sa­­tions contre lui ont été levées plus tard). La seule chose qui demeu­­rait en suspens, autre qu’un mobile et un tueur, était un 4×4 BMW gris qui pour­­rait exis­­ter. Ou pas. Il a été décrit par une seule personne, un autre garde fores­­tier aimant les BMW. « Il y a un vieux dicton », dit Eric Maillaud. « Testis unus, testis nullus. Un témoin unique est un témoin sans valeur. » Peut-être qu’il avait bien été là et qu’il réap­­pa­­raî­­trait un jour. Mais les mois ont passé, puis une autre année entière. Pas de nouveaux indices, pas de nouveaux suspects. Seul Zaid a été arrêté et immé­­dia­­te­­ment relâ­­ché. « Nous avons essayé tout ce qui était possible », a dit Eric Maillaud aux repor­­ters lors du deuxième anni­­ver­­saire du meurtre, « mais peut-être que nous sommes en présence du crime parfait. »

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Le procu­­reur d’An­­necy Eric Maillaud
Crédits : France 3

Une histoire de fantôme

Une semaine avant les meurtres, le 30 août 2012, Saad al-Hilli est entré à l’in­­té­­rieur d’un ferry à Douvres et en est sorti à Calais. Il y a des camé­­ras de surveillance dans le termi­­nal et d’autres camé­­ras aux péages, dans les stations essence et le long de l’au­­to­­route. Les gendarmes ont tiré des milliers d’images de ces camé­­ras et les ont scru­­tées à la recherche d’une BMW bordeaux munie de plaques d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion britan­­niques et tirant une cara­­vane blanche. Puis ils ont comparé ces photos entre elles, à la recherche d’une autre voiture ou d’une moto qui appa­­raî­­trait à plusieurs reprises, ou seule­­ment une autre fois. Ils n’en ont pas trouvé. « Nous sommes à peu près sûrs qu’ils n’ont pas été suivis », dit à présent Eric Maillaud. « On ne peut pas en être tota­­le­­ment certain, il est quand même possible, bien que haute­­ment impro­­bable, que quelqu’un ait été suffi­­sam­­ment prudent pour rester hors du champ de chaque caméra de vidéo­­sur­­veillance tout au long du voyage en France. Mais on ne voit jamais deux fois le même véhi­­cule. Pas une seule fois. » C’est un fait : personne n’a suivi les al-Hilli jusqu’au Soli­­taire du Lac. Au matin du deuxième jour que la famille a passé au camping, le 5 septembre, Saad a demandé à sa fille Zainab ce qu’elle voulait faire l’après-midi. Il pouvait soit l’em­­me­­ner faire des courses à Annecy, soit aller marcher dans les bois. Zainab a répondu qu’elle préfé­­rait la prome­­nade en forêt. Saad connais­­sait globa­­le­­ment le coin, mais pas les meilleurs sentiers sauvages. Il a demandé à l’homme du camping, celui au visage rougeaud et aux cheveux gris armé d’une fourche, où il devait emme­­ner sa famille. L’homme a pu suggé­­rer à Saad d’em­­prun­­ter la route étroite qui monte depuis Cheva­­line, ou bien il a pu lui conseiller de prendre une épingle à cheveux en contre­­bas. Il est assez facile de la manquer. Ou bien il a pu lui indiquer un tout autre endroit : il n’a rien voulu me dire. En tout cas, une fois que Saad a commencé à gravir la montagne, il n’a pas eu d’autre choix que de conti­­nuer jusqu’au parking, trois kilo­­mètres plus haut.

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L’hô­­pi­­tal où a été hospi­­ta­­li­­sée Zainab

« Nous savons », me confie Eric Maillaud, « et c’est une certi­­tude, que quand ils se sont retrou­­vés au sommet de la Combe d’Ire, ce n’était pas le choix du père. » C’était le choix de Zainab, et peut-être une erreur de navi­­ga­­tion. Saad a doublé Sylvain Mollier en montant. Lui aussi, appa­­rem­­ment, était perdu. Le père de sa petite amie a suggéré une route et Eric Maillaud se demande si Sylvain Mollier n’était pas supposé prendre le même virage serré en contre­­bas. Mais au lieu de cela, il a commencé à péda­­ler pour grim­­per la montagne. Il aurait pu faire demi-tour, mais certaines personnes sont du genre à conti­­nuer : « Les athlètes sont têtus », dit Eric Maillaud. Non loin du parking, son télé­­phone portable a sonné. C’était Claire. Sylvain Mollier était essouf­­flé, hale­­tant. Il lui a dit qu’il devait aller jusqu’au sommet et qu’il la rappel­­le­­rait. Il est descendu de son vélo près de l’en­­droit où les al-Hilli étaient garés. Saad lui a certai­­ne­­ment adressé la parole. C’était quelqu’un d’ou­­vert, me dit Zaid, un homme sociable et loquace. Il a proba­­ble­­ment inter­­­rogé Sylvain Mollier au sujet de son vélo. Saad aimait les vélos. Puis la fusillade a commencé. Un premier rapport stipule que le sang qui a giclé sur les semelles des chaus­­sures de Saad indique que Sylvain Mollier a été le premier atteint, et qu’il saignait déjà avant que Saad ne s’en­­gouffre dans la BMW. Mais Eric Maillaud demeure ferme sur le fait que les enquê­­teurs ne connaissent pas avec certi­­tude l’ordre des cibles. C’est un détail du récit qu’il convien­­dra d’élu­­ci­­der : « Jusqu’à ce que nous trou­­vions le tueur », dit-il, « nous ne saurons pas. » Il n’y avait qu’un tireur. De cela, Eric Maillaud est sûr. La préci­­sion des tirs, les deux balles logées dans chaque tête suggèrent qu’il s’agis­­sait d’un profes­­sion­­nel. Le nombre de corps suggère qu’il était expé­­ri­­menté. Et la tenta­­tive de meurtre sur un enfant suggère qu’il avait un sang-froid à toute épreuve. Pour­­tant, il a laissé derrière lui 21 douilles sur le sol, ce qu’un profes­­sion­­nel n’au­­rait sans doute pas fait, et il a utilisé un Luger 7,65 mm fourni par l’ar­­mée suisse il y a plus de soixante ans, ce qu’un profes­­sion­­nel n’au­­rait sans doute pas fait non plus. Les enquê­­teurs sont certains de l’arme utili­­sée, parce qu’un morceau du manche s’est brisé quand le tireur a frac­­turé le crâne de Zainab avec. Ils pensent qu’il l’a matraquée parce qu’il était à court de balles, ce qui n’est pas non plus très profes­­sion­­nel.

Il est plus près d’être impos­­sible qu’im­­pro­­bable que Zaid ait été le meur­­trier.

À part ça, Eric Maillaud n’est sûr de rien. Il n’a pas trouvé de raison pour quiconque de tuer Sylvain Mollier ou Saad al-Hilli. Au début du mois de mars 2015, même son suspect « joker », l’homme à la moto, a été écarté. Il a été iden­­ti­­fié comme étant un homme d’af­­faires de Lyon qui faisait du para­­pente dans le coin. Eric Maillaud ne révèle pas son nom, mais il me certi­­fie qu’il n’a aucun passé crimi­­nel, de quelque type que ce soit, et qu’il n’en­­tre­­te­­nait aucune rela­­tion avec l’un ou l’autre des morts. « Objec­­ti­­ve­­ment », concède le procu­­reur, « il semble de plus en plus impro­­bable que Zaid soit le meur­­trier. » Ce n’est pas une conclu­­sion qu’il offre gracieu­­se­­ment : « Le seul fait qu’ils se haïs­­saient, ce qui était le cas, ou qu’ils dési­­raient se prendre de l’argent l’un l’autre, ce qui était le cas, ne signi­­fie pas que Zaid voulait tuer tout le monde. » Certes. Sans oublier le fait que personne ne savait que Saad al-Hilli se trou­­ve­­rait en haut de la Combe d’Ire cet après-midi-là. Objec­­ti­­ve­­ment, donc, il est plus près d’être impos­­sible qu’im­­pro­­bable que Zaid ait été le meur­­trier. Il est toujours possible, même vague­­ment et invrai­­sem­­bla­­ble­­ment, que Mollier ait été la cible, et Eric Maillaud, comme tous les autres – des dizaines d’enquê­­teurs, de magis­­trats et de juges –, le sait. Mais cela suppo­­se­­rait qu’un grand nombre de personnes gardent un secret terrible, et Eric Maillaud ne peut pas être ce menteur hors-pair ou cette personne mons­­trueuse. Tout cela mène à cette conclu­­sion : ni al-Hilli, ni Mollier étaient la cible. Et tous se trou­­vaient au mauvais endroit au pire des moments. Eric Maillaud refuse d’ins­­tau­­rer une hiérar­­chie dans les théo­­ries des enquê­­teurs. Mais c’est une prudence séman­­tique. La cible, dit-il, « était l’un ou l’autre, ou aucun des deux ». S’il n’y a aucune preuve pour « l’un » ou pour « l’autre » – et il n’y en a pas –, alors il ne reste qu’ « aucun ». Demeure donc l’hy­­po­­thèse d’un désaxé soli­­taire. Un socio­­pathe qui, pour une raison connue seule­­ment de lui ou elle, a tiré 21 balles sur cinq étran­­gers. Cela en ferait le plus extra­­or­­di­­naire des crimes, la plus incroyable des légendes pour feux de camp et des histoires de fantômes. Car qu’est-ce d’autre qu’un monstre tapi dans la forêt ? Ce qui a semblé si évident, l’at­­taque déter­­mi­­née mais bâclée d’un étran­­ger impliqué dans quelque sinistre affaire, s’est dissout dans quelque chose de terri­­ble­­ment confus, un tireur fou qui, par hasard, massacre des gens pris aléa­­toi­­re­­ment avec la préci­­sion tactique d’un assas­­sin…

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Un pisto­­let auto­­ma­­tique Luger P06 Para­­bel­­lum calibre 7.65

Le légion­­naire

Les enquê­­teurs ont croisé les dossiers mili­­taires avec ceux des hôpi­­taux psychia­­triques. Ils n’ont trouvé aucun patient échappé, aucun qui ait été libéré récem­­ment avec des tendances homi­­cides et faisant montre d’une grande adresse au tir. Mais en avril 2014, alors qu’ils travaillaient sur une longue liste des personnes que Claire Schutz se souve­­nait avoir connues, les enquê­­teurs ont convoqué un ancien soldat pour un entre­­tien de routine. Son nom était Patrice Mene­­galdo, il avait 50 ans et vivait à Ugine. Il avait été para­­chu­­tiste dans la légion étran­­gère. Les légion­­naires ne sont pas, par nature ou par entraî­­ne­­ment, des hommes fragiles. Patrice Mene­­galdo a été inter­­­rogé pendant une heure puis renvoyé chez lui. Deux mois plus tard, il se tirait lui-même une balle dans la tête. « Il a laissé derrière lui une lettre disant : “Je ne peux suppor­­ter d’être suspecté d’un meurtre” », raconte Eric Maillaud. Il hausse un sour­­cil : « Cela ne semble pas très crédible. Cela n’a aucun sens qu’un légion­­naire se suicide après avoir passé une heure dans un poste de police. » Non, cela ne semble pas crédible du tout. Surtout que Patrice Mene­­galdo était inter­­­rogé au titre de témoin secon­­daire. Personne ne le consi­­dé­­rait comme suspect dans cette affaire. À l’ex­­cep­­tion, peut-être, de Patrice Mene­­galdo lui-même.

Pourquoi aurait-il laissé une lettre de suicide de sept pages dont Eric Maillaud ne veut pas révé­­ler les détails ?

Mais pourquoi se serait-il senti suspect ? Les enquê­­teurs ne l’ac­­cu­­saient pas. Il n’a jamais été placé en déten­­tion. Il n’y avait pas de preuve le reliant au crime ou à quelqu’un d’im­­pliqué, à part le fait que Claire se souve­­nait l’avoir connu. Mais il l’a fait. C’est Patrice Mene­­galdo qui se trou­­vait dans les bois avec le pisto­­let. Voilà ce que nous sommes suppo­­sés croire, ou ce que nous sommes suppo­­sés vouloir croire : « Il corres­­pond au profil du tueur fou », dit Eric Maillaud. Il est alors facile de conclure à un déséqui­­li­­bré conduit au suicide par le poids acca­­blant de sa culpa­­bi­­lité. Il ne pouvait plus nier désor­­mais, n’est-ce pas ? Mais pourquoi attendre deux mois après son inter­­­ro­­ga­­toire pour se faire sauter la cervelle ? Et 21 mois après qu’il aurait essayé de battre à mort une petite fille ? Et puis, il y a ceci : pourquoi aurait-il laissé une lettre de suicide de sept pages dont Eric Maillaud ne veut pas révé­­ler les détails ? Peut-être qu’il s’agis­­sait juste d’un vieux soldat déprimé par sept pages de raisons. Il n’y a toujours aucun élément tangible ou même digne de spécu­­la­­tion qui place Patrice Mene­­galdo sur cette montagne, à ce moment-là.

~

Eric Maillaud n’était donc pas plus avancé pour le troi­­sième anni­­ver­­saire de la tuerie de Cheva­­line qu’il ne l’était lors du deuxième ou du premier. Peut-être est-il vrai­­ment en présence du crime parfait. Il consi­­dère cette hypo­­thèse. Le soleil de l’après-midi nous réchauffe à travers les vitres de son bureau, scin­­tille sur le lac, sculpte les ombres sur la montagne. Annecy est magni­­fique au début du prin­­temps. « Je n’aime pas les crimes parfaits », dit-il après un moment. Reste une dernière pers­­pec­­tive. Elle est appa­­rue en juillet 2014, au moment où les repor­­ters prépa­­raient leurs articles sur le deuxième anni­­ver­­saire d’un quadruple homi­­cide irré­­solu. Elle n’a pas attiré beau­­coup l’at­­ten­­tion au-delà d’un jour ou deux, et peut-être ne méri­­tait-elle pas davan­­tage. En tout cas, la voici :

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Iqbal et James Thomp­­son

Sept heures après les meurtres perpé­­trés dans les Alpes, un homme nommé James Thomp­­son a dit à un ami qu’il se sentait nauséeux. Il a demandé de l’as­­pi­­rine, a quitté son maga­­sin d’an­­tiqui­­tés de Natchez, dans l’État du Missis­­sipi, et a sauté dans son pick-up. James Thomp­­son était un ancien flic et ouvrier sur les champs de pétrole. Il était égale­­ment divorcé, à l’amiable, d’une dentiste irakienne qu’il avait épou­­sée en 1999, appa­­rem­­ment pour lui rendre service. Ils se sont sépa­­rés quelques mois plus tard. Elle a démé­­nagé en Angle­­terre, où elle a rencon­­tré un ingé­­nieur nommé Saad al-Hilli. Ils se sont faits la cour pendant trois mois, se sont mariés et ont eu deux petites filles, qui étaient désor­­mais âgées de sept et quatre ans. Elles passaient leurs vacances dans une cara­­vane blanche Bürst­­ner tirée par la BMW bordeaux de Saad. La dernière fois, c’était le long des rivages d’un lac clair et froid, dans une montagne de l’est de la France. Iqbal al-Hilli n’avait jamais révélé son premier mariage. Même Zaid ne savait pas, jusqu’à ce que les enquê­­teurs français le lui annoncent : « Elle semblait être la femme parfaite », dit Eric Maillaud, « et voilà qu’elle avait épousé un Améri­­cain. Des gens démo­­lissent des familles pour moins que ça. » James Thomp­­son s’est engagé dans la rue. Son pick-up a dévié sur la droite et ralenti avant de s’im­­mo­­bi­­li­­ser sur la route. Il avait son pied sur le frein et le reste du corps effon­­dré sur le volant. Mort. Il était en surpoids, sa tension était élevée et il fumait le cigare. Il venait d’avoir soixante ans. Que James Thomp­­son ait fait un infar­c­­tus n’était pas surpre­­nant. Qu’il en ait subi un sept heures après que son ex-femme cachée ait été tuée de deux balles dans la tête au cours d’un crime irré­­solu, sans mobile et sans suspect, est très certai­­ne­­ment une coïn­­ci­­dence. Du moins pour autant qu’on sache, et on n’en sait pas davan­­tage.


Traduit de l’an­­glais par Pierre Sorgue d’après l’ar­­ticle « How To Get Away With (the Perfect) Murder », paru dans GQ. Couver­­ture : Vue du lac d’An­­necy et des Alpes.
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