par Ulyces | 0 min | 17 février 2016

Jason claque la porte et se laisse retom­­ber contre elle. Ses doux yeux marrons sont agran­­dis par la panique. Son buste légè­­re­­ment musclé se soulève à chaque respi­­ra­­tion. « Elle n’a pas pu faire ça », gémit-il. Il effleure de ses doigts ses rouflaquettes à la Luke Perry, compa­­rant distrai­­te­­ment leur longueur au niveau de son lobe d’oreille, se deman­­dant que faire ensuite. Il jète un coup d’œil à sa pende­­rie : elle y entasse des robes Bob Mackie, des tailleurs Anne Klein, des chaus­­sures Chanel, des Levi’s déchi­­rés sur des cintres indi­­vi­­duels, et des dizaines de boîtes à chapeau. « Je rêve, c’est pas possible. » savannah (1)Il s’éloigne de la porte et se met à arpen­­ter la pende­­rie de long en large – cinq pas en avant, demi-tour, cinq pas en arrière –, se repas­­sant la scène dans la tête. Son genou lui fait mal. À quoi elle pensait, bon Dieu ? Elle condui­­sait la Corvette comme une folle, faisant cris­­ser les pneus dans les virages. Assis sur le siège passa­­ger, il lui criait : « Ralen­­tis ! Ralen­­tis ! ». Et juste après, dans cet autre virage, tout est devenu telle­­ment bizarre, la scène est passée comme au ralenti – il voit la  clôture passer à 2 cm de sa fenêtre, une clôture peinte en blanc, avec d’énormes planches de bois. Elle a foncé dedans, faisant voler toutes les planches en éclats, défonçant le nez en fibre de verre de sa voiture dans un horrible fracas, et puis BOOM ! – elle a foncé dans l’arbre. Il est envi­­ron 2 h 30 du matin en ce 11 juillet 1994, envi­­ron une heure après l’ac­­ci­dent. Jason Swing fait les cent pas devant la pende­­rie avant de se ruer d’un bond vers la porte oppo­­sée, celle de la salle de bain prin­­ci­­pale. Il entre. L’eau du jacuzzi tour­­billonne et des dizaines de bougies allu­­mées se reflètent dans une coif­­feuse trian­­gu­­laire. Il erre dans la pièce, s’em­­pa­­rant de faux cils, d’un chat en céra­­mique et d’une bouteille de vin cali­­for­­nien zinfan­­del, dont il boit une longue gorgée. « Merde ! » pense-t-il, il pour­­rait être en train de baiser à l’heure qu’il est. Ses yeux se posent sur la baie vitrée au fond de la pièce, à travers laquelle il aperçoit les jets de lumière de l’au­­to­­route d’Hol­­ly­­wood, et au loin, sur la colline, l’éclat ambre de Univer­­sal City. Jason inspire profon­­dé­­ment et retourne dans la pende­­rie. Il s’ar­­rête devant la porte qu’il a claquée. De l’autre côté, il y a le garage. D’une voix hési­­tante, il lance : « Shan­­non ? Savan­­nah ? Tu m’en­­tends ? » Il presse l’oreille contre la porte pour écou­­ter. Une respi­­ra­­tion. Comme si elle avait de l’asthme ou un gros rhume. Il ouvre lente­­ment la porte.

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Shan­­non Michelle Wisley, alias Savan­­nah

L’hyp­­nose

Retour arrière, quatre ans plus tôt. Shan­­non est assise sur un canapé en cuir noir. C’est une blonde platine, pâle comme de la porce­­laine, ses bras passés autour de ses genoux, rame­­nés contre sa poitrine, des ongles vernis de 5 cm. Ses grands yeux bleus sont vitreux et injec­­tés de sang, alors que des larmes grosses comme des perles roulent sur ses joues de hamster à la peau douce, et s’écrasent sur ses lèvres rouges trop maquillées… puis tombent dans son pull au décol­­leté plon­­geant. C’est un chirur­­gien plas­­tique de Beverly Hills qui lui a fait ces seins tout neufs – 435 cc de solu­­tion saline dans une poche de sili­­cone, de chaque côté, qui la font souf­­frir en silence. Ça s’est su, et elle est au courant, mais elle ne sait pas quoi faire ensuite – alors elle ne fait rien, comme d’ha­­bi­­tude. C’est une jeune femme qui vit au jour le jour et n’a nulle part ailleurs où aller. Quand les choses ne vont pas bien, elle se met en boule et attend que ça passe, en atten­­dant de voir où elle va atter­­rir. Billy est assis à ses pieds sur le tapis à poils longs, en posi­­tion de yoga, les paumes jointes comme dans une prière : « Allez, Shan­­non, raconte-moi, bébé », implore-t-il. « Ça va aller, ma puce. Laisse-toi aller. » Billy ne sait jamais à quoi s’at­­tendre avec elle – ou peut-être que si. À certains moments, elle peut se montrer si enfan­­tine, elle glousse de joie et penche sa tête sur le côté et lui adres­­sant un clin d’œil de son œil maquillé de Maybel­­line, jouant avec Willie, le petit chat – leur fils, comme elle dit pour plai­­san­­ter. Et puis subi­­te­­ment, ce masque dispa­­raît pour lais­­ser place aux larmes, au silence et à la douleur. Parfois, alors qu’ils font l’amour, Billy lève la tête et regarde son visage, si joli – sauf ses yeux, vitreux et fixes comme ceux d’une poupée. Dans ces moments-là, il ne sait pas où elle est passée, il ne peut qu’i­­ma­­gi­­ner.

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Savan­­nah à ses débuts

Ils se sont rencon­­trés 18 mois plus tôt, en 1989, au Ventura Thea­­ter le lende­­main d’Hal­­lo­­ween. À l’époque, Shan­­non Wilsey avait 19 ans et elle vivait avec son père à Ventura, à une heure au nord-ouest d’Hol­­ly­­wood. Shan­­non travaillait dans une boutique sur Main Street, allait à la plage tous les jours et étudiait pour son GED. Ses murs étaient ornés de posters de rock stars et elle était abon­­née à Guitar Player. Elle aimait habiller le chien de la famille avec des tenues de soirée, en compa­­gnie de sa demi-sœur de six ans. Elle mesu­­rait 1,64 m, pesait 48 kilos, avait de jolis petits seins, de jolies petites fesses et une taille de mannequin (86,5–61–86,5). Shan­­non était le genre de fille qui avait fait craquer les Beach Boys, c’était l’ar­­ché­­type de la fille cali­­for­­nienne, un minus­­cule bikini en plus. Elle en avait une douzaine, tous les mêmes : le haut, deux petits triangles avec des ficelles devant derrière ; le bas, un string en Lycra émer­­geant de ses fesses et remon­­tant loin au-dessus de ses hanches, moulant devant. Juste avant de rencon­­trer Billy, elle s’était inscrite au premier concours de bikini de l’Ho­­li­­day Inn du coin. Elle avait fini troi­­sième car ses seins l’avaient empê­­ché de gagner – ses petites patates, comme elle les appe­­lait en riant, puis les larmes aux yeux. Ça, c’était avant l’opé­­ra­­tion. Parfois, on peut chan­­ger ce qu’on pense qui ne va pas chez soi. Parfois non. Bref, Billy Shee­­han était sur la scène du Ventura Thea­­ter avec son groupe, Mr. Big, quand il l’a aperçue. C’était le leader du groupe, un auto­­di­­dacte de Buffalo qui avait eu sa chance en deve­­nant le bassiste du groupe de David Lee Roth post-Van Halen. À présent, Mr. Big allait partir en tour­­née avec Rush – le futur de Billy lui réser­­vait un disque d’or et un clip inou­­bliable. Shan­­non était venue spécia­­le­­ment pour le voir. « Ce que je préfère dans ma petite vie, c’est le rock ‘n’ roll », expliquait Shan­­non de sa petite voix douce et aiguë, un mélange de Mari­­lyn Monroe et de Betty Boop. Elle voulait se marier avec une rock star, avait-elle dit à son père. L’idée qu’une personne aimée par des millions de personnes n’ai­­me­­rait qu’elle : c’était l’at­­ten­­tion ultime – son rêve. Elle était au premier rang lorsque Billy l’a repé­­rée, avec ses airs de poupée Varga bien réelle, grâce à la frange parfai­­te­­ment taillée qui dissi­­mu­­lait son front. Les projec­­teurs la faisaient sortir de l’ombre tels les lumières du para­­dis. Elle scin­­tillait comme un ange sortant de la fosse. Lorsqu’il s’est réveillé le lende­­main matin, elle dormait près de lui, si mignonne et si belle – sa peau, ses fesses, son tatouage sur la cheville, « GREGG ». Je pour­­rais passer le restant de mes jours avec cette femme, s’est-il dit. Deux mois plus tard, à la fin de sa tour­­née, il l’a appe­­lée – elle avait l’air éton­­née. Ils se sont retrou­­vés chez Denny’s, sur Sunset Boule­­vard. Shan­­non atten­­dait au comp­­toir avec son sac. Dans les semaines qui ont suivi, ils ont joué de la house chez Billy et passé d’agréables moments. Shan­­non n’évoquait jamais son passé, et ne parlait pas beau­­coup de toute façon. Son petit monde tour­­nait autour de ce qui passait à la télé, des groupes à voir en concert, et de ce qu’elle faisait à cet instant précis. Elle avait l’air simple, mais elle ne l’était pas tant que ça. Elle était trop refer­­mée sur elle-même pour lais­­ser entrer qui que ce soit. Elle cachait quelque chose, et ça se voyait. Mais vous n’aviez pas envie de savoir.

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Denny’s, sur Sunset Boule­­vard

À l’époque, Shan­­non était en coloc dans un petit appar­­te­­ment non meublé qu’elle appe­­lait le « trou perdu ». Shan­­non et Billy allaient et venaient – lui partait en tour­­née, et elle… elle, il ne savait pas vrai­­ment ce qu’elle faisait. Elle dispa­­rais­­sait pendant des jours, toute une semaine parfois, puis réap­­pa­­rais­­sait sans crier gare. Peut-être que si elle n’avait pas été aussi belle, il lui aurait demandé ce qu’elle faisait. La beauté a ce pouvoir : celui de vous faire taire, de vous faire vous accro­­cher et de vous éblouir. Comme d’in­­nom­­brables jeunes et jolies jeunes femmes pleines d’es­­poir avant elle, Shan­­non a débuté son séjour holly­­woo­­dien avec une série B, The Invi­­sible Maniac. Elle a emmené Billy à l’avant-première au Ritz Thea­­ter, en août 1990. Billy trou­­vait que Shan­­non passait bien à l’écran. À un moment, elle a une réplique idiote et très mignonne, et le public a éclaté de rire. Billy la trou­­vait magni­­fique : « Bébé, t’es une putain de star », a -t-il dit. Shan­­non n’a rien répondu – elle pensait qu’ils se moquaient d’elle. Voici ce que le Los Angeles Times a dit du film à l’époque : « Les jeunes actrices montrent leurs seins toutes les cinq minutes envi­­ron… Le film est traversé par un effet morbide et puri­­tain, qui a dû couper pas mal les coûts de produc­­tion : le sexe, repré­­senté par toute cette chair dévoi­­lée, ne fait que déclen­­cher des explo­­sions de violence misé­­rable. » Shan­­non a disparu.

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Gregg Allman, l’un des fonda­­teurs des Allman Brothers

Un mois plus tard, elle s’est poin­­tée chez Billy dans tous ses états. Elle lui a raconté la fois où elle était sortie avec le rockeur Gregg Allman. Il voulait qu’elle fasse un film. Elle avait signé un contrat et pris l’argent qu’on lui donnait, mais à présent elle ne voulait plus le faire. Billy lui a dit qu’il parle­­rait avec ses avocats. Shan­­non a été prise de panique : « Non, non, non, c’est bon », a-t-elle dit. « Je voulais juste avoir ton avis. » Et puis elle s’est fait opérer de la poitrine, et Billy s’est demandé d’où venait cet argent, mais il s’est dit qu’a­­près tout, c’était courant à Holly­­wood. Ce n’est qu’au moment où elle est venue le voir dans un cabrio­­let Mustang flam­­bant neuf qu’il a commencé à lui poser des ques­­tions. « T’as eu de l’argent avec Gregg Allman ? » « Ouais, et il m’en reste encore. » Elle glous­­sait, très fière. « Tu devrais voir mon nouvel appar­­te­­ment ! » Peu de temps après, Billy feuille­­tait une revue dans un kiosque à jour­­naux lorsque le maga­­zine Squeeze a attiré son atten­­tion. Une revue à 16 dollars. Là, sur la couver­­ture, c’était Shan­­non, son bébé à lui, vêtue de la petite robe noire qu’il lui avait offerte. Elle avait le sexe d’un homme dans la bouche. Billy a appelé son asso­­cié à Metal Blade Records, qui a appelé sa femme, qui travaillait chez Flynt Publi­­shing, la maison d’édi­­tion du maga­­zine Hust­­ler. Elle s’est rancar­­dée autour d’elle. Shan­­non avait signé un contrat pour un film avec Video Exclu­­sives, un four­­nis­­seur de vidéos pornos bas de gamme. Cet accord compre­­nait 25 images, 250 dollars par scène, et 250 dollars supplé­­men­­taires à chaque fois qu’elle appa­­raî­­trait sur une pochette. Billy a appelé Shan­­non, l’a faite asseoir sur son canapé en cuir, et s’est assis à ses pieds. « Bébé », a-t-il dit. « Je sais où tu as eu la voiture et l’ap­­par­­te­­ment – je sais tout… » « De quoi ? » a demandé Shan­­non. « Bébé, je suis au courant pour le contrat », a-t-il avoué. ulyces-savannah-05 C’est faux. C’est faux. C’est faux. « Qu’est-ce qui t’ar­­rives ? » a-t-il demandé. « Si tu veux tour­­ner une scène d’amour et montrer ton corps, pas de souci. Mais faire un film porno, bébé – ça va chan­­ger toute ta vie. Fais pas ça, je t’en prie ! » Shan­­non est restée silen­­cieuse, puis elle s’est mise à pleu­­rer. Billy l’a suppliée de parler. « S’il te plaît bébé, dis-moi tout. » Fina­­le­­ment, exas­­péré, Billy a décidé d’es­­sayer un petit jeu. Il avait vu des psys et il savait recon­­naître quelqu’un qui en avait besoin. « Shan­­non », a-t-il dit. « Je vais te dire quelque chose, et je veux que tu me répondes par la première chose qui te vient à l’es­­prit. » Elle a rivé ses yeux dans les siens. « Pourquoi ne peux-tu pas parler, Shan­­non ? » lui a-t-il demandé d’une voix calme et profes­­sion­­nelle. « Qui te retient ? »

Il a déposé Pam et le bébé chez son père et leur a dit au revoir – Shan­­non avait trois ans.

Shan­­non a écarquillé les yeux avant de cligner des paupières. Elle semblait être en train de rêver – c’était comme si quelque chose de très profond se dévoi­­lait soudai­­ne­­ment, de sombres souve­­nirs auxquels elle avait échappé jusqu’ici. C’était un chan­­ge­­ment incroyable et soudain, et Billy ne savait pas si c’était de la comé­­die ou si elle était sincère. C’était comme s’il l’avait hypno­­ti­­sée. « Ma mère », a-t-elle dit d’une voix mono­­corde. « Que fait-elle ? » « Elle me tient plaquée sur le siège avant, elle ne veut pas de moi. Elle aurait préféré que je n’existe pas. » « Où vas-tu ? » « À l’hô­­pi­­tal. » « Pourquoi, Shan­­non ? Dis-moi, je t’en prie… »

L’éveil de Savan­­nah

Les parents de Shan­­non se sont rencon­­trés à Mission Viejo, en Cali­­for­­nie, mi-juin 1969. Mike Wilsey, 17 ans, était fils de facteur. Il roulait tranquille­­ment dans sa Volks­­wa­­gen Cocci­­nelle. Pam Winnett, 16 ans, était la fille d’une infir­­mière et d’un peintre hippie. Elle vivait avec ses grands-parents mater­­nels, et sortait avec des amies à elle. À la fin de années 1960, Mission Viejo était la fron­­tière du comté d’Orange. Le lycée n’avait pas d’équipes spor­­tives, et il n’y avait pas de cinéma. On y était en sécu­­rité, c’était un endroit sain et parfai­­te­­ment ennuyeux. Shan­­non Michelle Wilsey est née le 9 octobre 1970. Mike soupçon­­nait que ce bébé n’était pas le sien, mais Pam et lui avaient acheté un appar­­te­­ment de toute façon, il fallait que ça marche. Dans la version de l’his­­toire que raconte Mike, il était parvenu à aimer Pam, mais elle se montrait très instable, très infi­­dèle. Fina­­le­­ment, il n’a pas pu la suppor­­ter plus long­­temps. Il a déposé Pam et le bébé chez son père et leur a dit au revoir – Shan­­non avait trois ans.

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Mission Viejo vu du ciel
Crédits : Ramey Logan

Les souve­­nirs d’en­­fance de Shan­­non étaient pertur­­bants – prin­­ci­­pa­­le­­ment à cause de l’his­­toire qu’elle avait raconté à Billy, puis d’autres, plus tard. Elle se souve­­nait être assise dans un fauteuil poire dans un appar­­te­­ment. Il y avait un homme qui portait des habits de femme. Puis sa mère se mettait à crier, maudis­­sant l’exis­­tence de Shan­­non, la tenant plaquée sur le siège avant de la voiture, accé­­lé­­rant en direc­­tion de l’hô­­pi­­tal. Au bout d’un certain temps, Pam s’est mariée et a démé­­nagé au Texas. Mike en a été blessé et très en colère. « J’étais resté avec Shan­­non suffi­­sam­­ment long­­temps pour tomber sous son charme, peu importe qui était son père. » Mais d’un côté, il s’est senti soulagé. « Je me suis dit : adieu et bon débar­­ras. » Ce n’est que dix ans plus tard que Mike a revu Shan­­non, lorsqu’elle est venue habi­­ter avec lui et sa femme – un couple de chré­­tiens. Il travaillait pour Roto-Rooter, et ils vivaient avec leurs deux enfants à Oxnard, en Cali­­for­­nie. Lorsque Shan­­non a débarqué, Mike a pris peur. La ressem­­blance était indu­­bi­­table. Toutes ces années, il avait cru si fort qu’elle n’était pas sa fille… il se sentait extrê­­me­­ment coupable, il priait beau­­coup. Au début, Shan­­non se compor­­tait correc­­te­­ment, puis elle s’est mise à ne plus respec­­ter le couvre-feu. Mike l’a préve­­nue à plusieurs reprises. Fina­­le­­ment, il a pris sa fille de 13 ans sur ses genoux et lui a donné une fessée. Shan­­non est retour­­née immé­­dia­­te­­ment vivre chez sa mère au Texas. Puis on l’a surprise assise sur les genoux de son beau-père : on l’a expé­­diée chez ses arrières grands-parents, à Mission Viejo.

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Allman accorde sa guitare
Crédits : The Big House

Elle faisait des allers-retours. Un soir, dans un restau­­rant texan, sa mère a remarqué Gregg Allman, assis quelques tables plus loin. « Il te fixe, Shan­­non. Va lui parler. » Mike n’a reparlé à sa fille que par télé­­phone. « Je suis sur la route, avec Gregg Allman », lui disait-elle – elle avait 17 ans. Des avocats d’All­­man ont demandé à ce que je n’uti­­lise pas son nom pour parler de sa rela­­tion avec Shan­­non, mais Shan­­non y faisait souvent allu­­sion – et elle l’avait tatoué sur sa cheville, à l’encre bleue. Les détails qu’elle a révé­­lés à propos de cette période sont épars, en partie parce qu’elle ne disait jamais rien à personne, et en partie parce qu’elle était plon­­gée dans le flou. C’est à cette période qu’elle a décou­­vert l’hé­­roïne – elle disait que l’ef­­fet lui faisait « chaud au cœur ». L’hé­­roïne la faisait se sentir engour­­die et rêveuse, luxueuse, en sécu­­rité, hors du temps. Avec elle, ses ennuis s’en­­vo­­laient. Elle voya­­geait à travers le pays quand le groupe était en tour­­née, séjour­­nant parfois dans une tour d’ap­­par­­te­­ments avec ascen­­seur privé. Gregg allait et venait. Puis elle a eu une grosse dispute avec sa femme – Shan­­non a appelé son père : « Je veux venir vivre avec vous ». Les trois premiers mois, Shan­­non s’est bien adap­­tée à la vie de famille. Elle avait trouvé un travail à la boutique, prenait des cours du soir et se déten­­dait à la maison. Mais très vite, elle s’est agitée. Elle se rendait au Ventura Thea­­ter et passait la nuit dehors. C’est à ce moment-là qu’elle s’est inscrite à son premier concours de bikini à l’Ho­­li­­day Inn de Ventura. Cette nuit d’au­­tomne 1989 où elle a fini troi­­sième, elle a pleuré sur les épaules de l’une de ses concur­­rentes, Racquel Darrian. Racquel était accom­­pa­­gnée de son petit ami et d’un jeune photo­­graphe du nom de Micky Ray – ils venaient tous les trois de se lancer dans le porno. Micky a dit à Shan­­non qu’elle était belle et qu’elle devrait se lancer dans une carrière de mannequin. Il lui a dit qu’il ferait son book et qu’il lui arran­­ge­­rait un coup avec un agent. Mike Wilsey avait des doutes sur cette offre, et il a dit à sa fille qu’elle n’avait pas l’ex­­pé­­rience suffi­­sante pour être actrice ou mannequin. « Rien ne marche instan­­ta­­né­­ment. » Shan­­non a appelé Micky. Son père a mis ses affaires à la porte. Chez Micky, Shan­­non restait assise sur le canapé pendant des jours à regar­­der la télé, déten­­due grâce au Perco­­dan trouvé dans l’ar­­moire à phar­­ma­­cie. À cause d’elle, Micky était toujours à court de nour­­ri­­ture, de bour­­bon et de ciga­­rettes. Ils couchaient ensemble, mais ça ne lui disait rien. Son père lui a fait passer un message : Billy Shee­­han avait appelé. Shan­­non s’est levée du canapé et a demandé à Micky de la conduire chez Denny’s, sur Sunset Boule­­vard. Elle allait deve­­nir une star. ulyces-savannah-10 Un banquet de remise de prix avait été orga­­nisé dans un hôtel de Las Vegas, lors des Adult Video News Awards de 1992, les Oscars du porno. Au plafond, la lumière se reflé­­tait dans une boule à facettes, couvrant de paillettes scin­­tillantes la foule au-dessous : des célé­­bri­­tés, des gens de l’in­­dus­­trie, des fans aux yeux pleins d’étoiles venus de tout le pays assis sur des tables de dix, du poulet et du pois­­son. À la moitié de l’émis­­sion, Chi Chi LaRue a crevé le plafond diver­­tis­­se­­ment. Cette traves­­tie d’ 1,80 m et 135 kilos – dont le vrai nom est Larry – était la Divine du X : réali­­sa­­trice, chro­­niqueuse de ragots, emmer­­deuse et chan­­teuse. Ce soir-là, elle avait choisi une perruque auburn et un panta­­lon en cuir, avec des trous sur les fesses. Elle chan­­tait « Spank Me », accom­­pa­­gnée d’un cortège de célé­­bri­­tés fémi­­nines. Elles ont dansé au milieu du public, sur scène, formant une ligne de reines du porno, toutes plus grandes que nature : de plus grosses poitrines, des moues plus coquines, juchées sur des talons plus hauts et parées de colliers plus brillants – l’in­­car­­na­­tion ciné­­ma­­to­­gra­­phique des fantasmes mascu­­lins les plus primaires. Robin Byrd et Amber Lynn, Christy Canyon, Racquel Darrian, Jeanna Fine, Tori Welles… peut-être une tren­­taine d’entre elles. Elles donnaient tour à tour des fessées sur le gros derrière rose de Chi Chi, s’al­­lu­­maient les unes les autres, feignant de se donner des coups sur le popo­­tin en glous­­sant, faisant des grimaces et se prenant dans les bras. Et juste là, un peu à gauche du centre, se trou­­vait Shan­­non Wilsey. « Où est cette salope de Savan­­nah ? » a demandé Chi Chi. « Elle a besoin d’une fessée ! »

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Le sourire de Savan­­nah

Hurle­­ments dans la foule. Et Savan­­nah s’est avan­­cée, dans sa créa­­tion de Bob Mackie à 8 000 dollars – moulante, combi­­nai­­son dos nu paille­­tée, couleur arc-en-ciel avec des gants bleu-vert assor­­tis. Oh, elle avait les moyens de se payer ce genre de tenue. Savan­­nah se faisait près de 200 000 dollars par an pour faire l’amour devant la caméra. Elle a évité la claque de Chi Chi et lui en a donné une. Les filles étaient main­­te­­nant assises – c’était le moment des autres récom­­penses. Les présen­­ta­­trices étaient deux actrices expé­­ri­­men­­tées, Shanna et Sharon. La caté­­go­­rie : meilleure nouvelle star­­lette. « Et la gagnante est… », ont-elles dit en chœur en ouvrant l’en­­ve­­loppe. Un bref gémis­­se­­ment plus tard : « Savan­­nah ! » Accep­­tant son trophée ailé doré, Savan­­nah s’est appro­­chée du micro et a souri – un large sourire, éblouis­­sant, enca­­dré par de fines lèvres rouges. Elle avait les yeux fermés et battait des paupières. Peut-être était-ce là une réac­­tion timide à toutes ces accla­­ma­­tions, ou le poids des deux paires de faux cils qu’elle portait toujours. C’était peut-être aussi le Jack Daniel’s, l’hé­­roïne et la coke qu’elle avait pris avant de monter sur scène – son cock­­tail habi­­tuel. « Saaa-luuut ! » a-t-elle crié au public à sa manière ingé­­nue, ses paupières à présent ouvertes. « Vous êtes pas contents pour moi ? » Elle a lâché un petit rire nasal avant de glous­­ser – comme un enfant touchant son nez du doigt en rica­­nant. Le rôle pour lequel elle avait été récom­­pen­­sée était celui de Vivid On Trial, un film inspiré par des procès obscènes qui étaient surve­­nus ces dernières années dans de petites muni­­ci­­pa­­li­­tés améri­­caines. Le film avait été nominé pour onze récom­­penses, dont la meilleure scène de sexe entre deux femmes, par Savan­­nah et Jeanna Fine. Et il en a gagné sept, dont la meilleure image. Sur le podium, Savan­­nah savou­­rait son moment de gloire. Les gens disaient souvent qu’elle méri­­tait une salle pleine d’ado­­ra­­tion. Elle s’est attar­­dée au micro : « Merci encore », a-t-elle dit fina­­le­­ment. « Je vous aime tous ! » Elle a souf­­flé un baiser et fait un pas en avant pour quit­­ter la scène. Mais elle s’est arrê­­tée, et elle est retour­­née vers le micro. « Et si vous ne m’ai­­mez pas, je suis déso­­lée… » ulyces-savannah-12-1

Shan­­non Wilsey

Après sa première séance photo avec Micky, Shan­­non a essayé des photos nues. Elle aimait poser, et elle aimait l’argent. Elle a rapi­­de­­ment décidé de faire des films. Sa première scène était une scène de sexe entre deux femmes, dans Racquel’s Addic­­tion, avec Racquel Darrian – la fille du concours de bikini. Shan­­non jouait le rôle de Silver Kane, une allu­­sion aux seringues. Shan­­non avait deux heures de retard sur le plateau, mais lorsque les séquences ont commencé, le réali­­sa­­teur était aux anges. Shan­­non était la seule véri­­table beauté parmi toutes ces filles qui ne l’étaient pas tout à fait. Quant à sa perfor­­mance, que dire ? La caméra l’ado­­rait, et elle aimait la caméra en retour. Elle avait ce talent d’ex­­hi­­bi­­tion­­nisme retenu d’un mannequin de haute couture. La regar­­der, c’était comme voir une fille pour une publi­­cité pour les jeans enle­­ver ses vête­­ments et commen­­cer à faire l’amour. Il n’y a que le sexe avec Shan­­non n’avait rien de très exci­­tant – une fois qu’elle commençait, elle semblait quit­­ter son propre corps. S’il est dit que les acteurs simulent parfois leurs pres­­ta­­tions, Shan­­non, elle, se substi­­tuait carré­­ment une doublure en carton. Les monteurs devaient post-produire les râles et les gémis­­se­­ments. Mais qu’im­­porte. Dans le porno, on ne vend que du fantasme, et Shan­­non la fille mignonne ultime, celle dont les hommes s’épre­­naient, la fille inac­­ces­­sible. Le fait qu’elle ne se comporte pas comme une damnée au lit ne gênait personne. C’était presque ce à quoi les hommes s’at­­ten­­daient, une sorte de poupée vivante à qui on faisait des choses. Après deux films, Shan­­non a décro­­ché le contrat avec Video Exclu­­sives. La compa­­gnie lui a payé une nouvelle poitrine, son appar­­te­­ment à Laurel Canyon et la Mustang. Elle a tiré le nom de Savan­­nah de son film préféré, Savan­­nah Smiles, une histoire pour enfants à propos d’une riche petite fille qui s’en­­fuit de sa maison et adou­­cit les crimi­­nels.

Savan­­nah obte­­nait tout ce qu’elle dési­­rait. Alors elle en deman­­dait toujours plus, et ils la détes­­taient toujours plus.

La maison de produc­­tion a tourné vingt-cinq scènes, mais n’en a sorti que dix. Depuis l’ar­­ri­­vée du magné­­to­­scope, l’in­­dus­­trie du porno avait évolué et pros­­péré. N’étant plus relé­­gués dans des ciné­­mas sordides ou dans les peep-shows, les films X pouvaient désor­­mais être vision­­nés dans l’in­­ti­­mité des foyers. En 1993, les ventes et les loca­­tions se sont élevées à 1,6 milliard de dollars. Tout en bas du marché se trou­­vaient des socié­­tés telles que Video Exclu­­sives. Ils produi­­saient titre après titre, des scènes de sexe sans intrigue, des trucs pour plaire à tout le monde : des hommes noirs avec des femmes blanches, des femmes-fontaines, des chattes rasées, des seins énormes, des acteurs obèses, des filles avec des pénis… Ahem. Une fois son contrat d’un an terminé, à l’au­­tomne 1991, Savan­­nah a été envoyée à Vivid Video par Video Exclu­­sives. Vivid était du haut de gamme – un mélange d’agence de marke­­ting moderne et d’an­­cien studio holly­­woo­­dien. La boîte enga­­geait six filles magni­­fiques par an, réali­­sait envi­­ron huit films avec chacune d’elles, et faisait beau­­coup de pub. Steve Hirsch, le patron, embau­­chait des réali­­sa­­teurs artis­­tiques grand public et des photo­­graphes de mode pour les pochettes, dépen­­sant plus de 100 000 dollars par film, et lais­­sant six jours pour écrire un scéna­­rio. Vivid ne se conten­­tait pas de vendre les films : ils créaient des tops model du porno. Au bout de six mois de son contrat avec Vivid, Savan­­nah avait tourné dans envi­­ron cinq films et Video Exclu­­sives avait capi­­ta­­lisé sur son image, inon­­dant le marché de son dernier cata­­logue. Savan­­nah était partout : c’était le meilleur espoir de l’in­­dus­­trie. Malheu­­reu­­se­­ment, tout le monde la détes­­tait – on la trai­­tait d’ « ice queen », de « garce frigide » ou encore de « salope démo­­niaque ». Cela ne venait pas de nulle part. Car à présent, Savan­­nah était une droguée gagnant 200 dollars par jour. Elle trans­­por­­tait ses usten­­siles dans une trousse de maquillage en tissu, four­­rée dans son sac à dos en cuir : dix paquets de minus­­cules seringues à insu­­line BD .29 ache­­tées au marché noir ; un collant blanc pour ligo­­ter son bras ; une cuillère à soupe en bois laqué de chez Pier 1, brûlée au fond car elle l’avait utili­­sée pour faire cuire sa black tar mexi­­caine dans une solu­­tion.

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La descente aux enfers

Savan­­nah avait du mal à aller au travail, et quand elle y allait, elle était en retard. Elle était soit très agitée, soit très déta­­chée ; cela dépen­­dait du moment où elle avait pris sa dernière dose. Lorsqu’elle a commencé à danser dans des boîtes de strip-tease dans tout le pays – un gros gagne-pain pour les stars du porno –, elle n’em­­por­­tait jamais assez de drogues avec elle. Les patrons des clubs la trou­­vaient en état de manque, par terre dans sa loge. Ils devaient envoyer un laquais pour se procu­­rer de la came. Sur le plateau, tout le monde savait qu’elle était « diffi­­cile » : « Si ce foutu P.A. ne m’ap­­porte pas mon café dans les deux minutes, virez-le ! » ; « Je ne veux pas de garces moches comme elle dans mes scènes ! » Elle deman­­dait à approu­­ver le scéna­­rio et le casting, et elle voulait son propre maquilleur. Mais où est passé ce foutu cendrier ? Ils couraient et lui en rappor­­taient un. Les films de Savan­­nah se sont mieux vendus que tous les autres à cinq ou six reprises – plus de 20 000 unités chacun. Savan­­nah obte­­nait tout ce qu’elle dési­­rait. Alors elle en deman­­dait toujours plus, et ils la détes­­taient toujours davan­­tage. Voilà à quoi se résu­­mait sa vie. Savan­­nah aimait la comé­­die : elle appre­­nait ses répliques, et suggé­­rait même de petites nuances : « Vous pensez pas que ma voix pour­­rait sonner mieux quand je dis ça ? » Son rôle favori était celui de la prin­­cesse dans Sinde­­rella. Le dernier jour de tour­­nage, le prince n’est pas venu. « Je le sentais venir », a-t-elle dit au réali­­sa­­teur. Ses perfor­­mances sexuelles conti­­nuaient à être médiocres. La plupart des femmes de l’in­­dus­­trie du X disent aimer le sexe, certaines plus et d’autres moins. Mais elles s’en­­tendent pour dire qu’il faut aimer un mini­­mum ce qu’elles faisaient pour ne pas perdre la tête. On va au travail, et on se laisse empor­­ter ; on tombe amou­­reux de son parte­­naire de scène le temps du tour­­nage du film, et puis on rentre à la maison. C’est comme d’être payé pour une aven­­ture d’un jour. Savan­­nah n’es­­sayait même pas de s’in­­té­­res­­ser au sexe. Il paraît qu’un jour, elle était dans une scène à quatre pattes sur un lit. Pendant que l’ac­­teur se déme­­nait, elle tripo­­tait distrai­­te­­ment les feuilles d’une plante en pot sur la table de nuit. « Sérieu­­se­­ment, Savan­­nah », aurait dit le réali­­sa­­teur, Paul Thomas. « Dis-lui : “Baise-moi”, fais quelque chose. » ulyces-savannah-09Savan­­nah a regardé l’ac­­teur en action par-dessus son épaule : « Baise-moi, fais quelque chose », a-t-elle dit avant de retour­­ner jouer avec la plante. Thomas était le réali­­sa­­teur prin­­ci­­pal de Vivid. Il avait travaillé avec Savan­­nah autant que tous les autres membres de l’in­­dus­­trie. Il m’a confié à haute voix ce que tout le monde pensait tout bas : « C’était une garce égocen­­trique qui se réjouis­­sait de rabais­­ser les gens. Elle n’ai­­mait pas donner de sa personne, de quelque manière que ce soit. Elle était irres­­pon­­sable, étour­­die, égoïste et stupide. » Dans un milieu rempli d’egos et d’es­­prits fragiles, Savan­­nah ne faisait pas beau­­coup d’ef­­forts. Elle parlait rare­­ment aux gens de l’in­­dus­­trie, même si elle couchait souvent avec le patron. On la  consi­­dé­­rait comme l’ « ice queen » clas­­sique – hautaine, distante, inac­­ces­­sible. L’af­­front majeur pour les gens de l’in­­dus­­trie, c’était certai­­ne­­ment son statut public, résul­­tat de son penchant pour les rock stars. Avec le temps, les gens ont commencé à l’as­­so­­cier à Billy Idol ; Vince Neil et Mötley Crüe ; David Lee Roth ; Danny Boy – leader du groupe de rap House of Pain ; ou encore à Axl Rose et Slash – tous deux membres du groupe Guns N’ Roses. The Star a rapporté les fiançailles de Savan­­nah avec Slash : « …et elle montre une bague trois carats bling bling pour le prou­­ver. » Les gens ont « célé­­bré les fiançailles de Savan­­nah et Slash dans une grande clameur » dans une boîte de nuit new-yorkaise noire de monde, le Scrap Bar. Elle est passée à la télé­­vi­­sion natio­­nale avec Marky Mark aux Grammy Awards. Après quoi sa rela­­tion la plus longue et la plus média­­ti­­sée a été celle avec Pauly Shore. Il l’a emme­­née aux MTV Video Music Awards pour le lance­­ment du film Point Break, et en vacances à Hawaï. Savan­­nah décou­­pait et conser­­vait chaque article, ratu­­rant toute mention de son vrai nom, Shan­­non Wilsey, à l’aide d’un épais marqueur noir.

Mal aimée

De retour aux Adult Video News Awards, Savan­­nah a quitté la scène et s’est frayée un chemin à travers le public. Ce soir-là, elle était assise aux côtés de sa petite amie, Jeanna Fine. Elles étaient amantes, et toutes deux droguées. Jeanna était un peu plus âgée, le genre de femme de l’in­­dus­­trie qui voya­­geait beau­­coup, et qui s’était bien prépa­­rée à deve­­nir actrice de cinéma.

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Jeanna Fine

Jeanna savait que Savan­­nah était exigeante. Parfois, quand Savan­­nah commençait à dire n’im­­porte quoi : « Ché-riiie, j’ai envie de faire pipiii », Jeanna la regar­­dait en rigo­­lant. « Nour­­ris-moi, baise-moi, achète-moi », chan­­tait-elle, « l’hymne natio­­nal de Savan­­nah ». Jeanna avait les cheveux noirs et les yeux sombres. Le person­­nage qu’elle incar­­nait dans ses films était proche de celui d’une domi­­na­­trice ; à une époque, elle avait passé des appels privés en tant que tel, deman­­dant 1 000 dollars de l’heure. Elle pouvait gérer les conne­­ries de Savan­­nah, et le faisait assez bien pour inspi­­rer la fidé­­lité digne d’un chiot dont Savan­­nah faisait preuve lorsqu’elle accor­­dait un peu de sa confiance. Jeanna raconte qu’elle était « tota­­le­­ment, complè­­te­­ment amou­­reuse d’elle ». Elle prenait son temps pour apprendre à connaître Savan­­nah, contrai­­re­­ment à la plupart des gens. Jeanna savait à quel point Savan­­nah était fragile, que son côté garce était réel­­le­­ment un moyen de se proté­­ger, qu’elle n’avait telle­­ment pas confiance en elle et qu’elle avait un tel manque d’af­­fec­­tion que ses rela­­tions avec les gens en étaient faus­­sées. Jeanna connais­­sait la passion de Savan­­nah pour les chaus­­sons peluches, les maca­­ro­­nis au fromage, mais aussi pour le rose, les draps fleu­­ris et la dentelle. Jeanna savait aussi comment Savan­­nah massait ses seins après s’être shoo­­tée ; comment la toucher, lui parler ou la faire gémir. Savan­­nah avait constam­­ment besoin d’at­­ten­­tion. Elle était morte de l’in­­té­­rieur, et très seule. Jeanna la chou­­chou­­tait, lui donnant parfois des ordres. Après être passée sous les projec­­teurs, Savan­­nah est retour­­née à sa table et a trouvé Jeanna en conver­­sa­­tion animée avec Amber Lynn. Amber avait fait trois super années de films, et avait aban­­donné le cinéma pour la danse – 800 numé­­ros et produits. Elle était très connue dans le milieu, et très respec­­tée par les filles. Savan­­nah a inter­­­rompu leur conver­­sa­­tion, tour­­nant le dos à Amber. « Je ne veux pas sortir avec Amber », a-t-elle gémi. « C’est ma soirée. » Amber est restée perplexe. C’est donc elle, Savan­­nah, a-t-elle pensé, cette petite capri­­cieuse portant les faux cils de sa mère. Elle a encore des choses à apprendre. « Comment tu t’ap­­pelles ? » l’a inter­­­rom­­pue Amber. « Shan­­non ? Savan­­nah ? Viens ici, assieds-toi. Laisse-moi te parler une minute. » Savan­­nah a regardé Amber de haut en bas et tourné les talons. « Bonne nuit, Jeanna », a-t-elle dit. De retour dans sa chambre, Savan­­nah s’est assise sur son lit immense, vêtue de sa tenue paille­­tée. Elle a sifflé une bouteille de whisky, sniffé quelques lignes, et s’est mise à lire le cour­­rier de ses fans. ulyces-savannah-15-1 C’était la routine – demandes de photos, invi­­ta­­tions à dîner, mots et poèmes de désir et d’ad­­mi­­ra­­tion, un grand remer­­cie­­ment de la part d’une femme disant que les vidéos de Savan­­nah avait ravivé sa vie sexuel­­le… Mais il y avait une autre enve­­loppe : « Savan­­nah, vous êtes nulle. Arrê­­tez, s’il-vous-plaît. Stix R. » Elle a déchiré une feuille de papier et écrit une réponse de son écri­­ture d’im­­pri­­me­­rie digne d’une écolière, arron­­die et appliquée.

Stix,

Tu ne me connais pas et tu ne me connaî­­tras jamais – tout ce que tu sais de moi est ce que tu vois dans les films, que tu as évidem­­ment pris le temps de regar­­der au cours de ta vie pathé­­tique et « nulle ». Tu sais que tu ne pour­­ras jamais être avec quelqu’un comme moi – je suis la femme LA PLUS CLASSE qui ce milieu ait connu. Tu devrais juste te dire que tu as de la chance de m’avoir vu baiser dans des films. Invente-toi une putain de vie, connard !!! Garde ta main pour te bran­­ler et non pour écrire des lettres stupides, sale petite merde.

Savan­­nah.

Vivid Valium

« Allô ? » a dit Jason Swing, décro­­chant le télé­­phone sans fil noir, bouchant son autre oreille du doigt. Il était 22 h, le 9 juillet 1994. Jason était l’as­­sis­­tant person­­nel de Danny Boy. Il gardait la maison pendant que les rappeurs de House of Pain étaient en tour­­née, vivant comme un roi dans la baraque de la star, invi­­tant quelques potes le samedi soir. « Saaaa-luuut, c’est moooi ! » a crié une voix à l’autre bout du fil. Jason a cher­­ché dans sa mémoire. Moi qui ? « Ah. Ah, oui », a repris Jason. « Quoi de neuf ? »

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Danny Boy au premier plan

Danny Boy était la toute dernière fréquen­­ta­­tion de Savan­­nah. Elle appa­­raît dans le clip « Jump Around ». Elle était très atta­­chée à lui, il s’en foutait un peu – leur rela­­tion était ainsi. Depuis Billy Shee­­han, Savan­­nah avait eu des moments diffi­­ciles côté cœur. Peu de temps après la scène dans le salon de Billy, Savan­­nah était partie et avait couché avec Billy Idol. Puis elle lui avait tout avoué, et il l’avait pardon­­née. Après quoi elle avait commencé à sortir avec un membre de Ratt. Elle avait menti en disant qu’elle allait à une soirée où Ratt se produi­­sait, oubliant que Mr. Big faisait partie du même label. Billy se tenait à 1,50 m de Savan­­nah, qui buvait une bière – elle avait fait comme si de rien n’était. Savan­­nah ne voulait pas donner son numéro de télé­­phone à son père ; il lui avait écrit de longues lettres, avec les mêmes carac­­tères d’im­­pri­­me­­rie qu’elle : « Je t’en prie, ne pense pas que je m’en fiche – bien au contraire. J’es­­père que tu voudras bien me parler davan­­tage. J’ai­­me­­rais avoir ton numéro de télé­­pho­­ne… » Son père priait pour elle, songeant à enga­­ger un détec­­tive privé. Sa mère conti­­nuait à se montrer indif­­fé­­rente, bien que Savan­­nah la couvrait de cadeaux et d’argent. Lorsque Savan­­nah était rentrée chez elle à Justin, au Texas, et elle avait avoué qu’elle était accro à l’hé­­roïne, sa mère s’était dit que ce n’était qu’une passade. Savan­­nah et Jeanna s’étaient sépa­­rées après un spec­­tacle à Palm Springs – elles y étaient allées avec un vieux plein aux as. Savan­­nah avait gardé la came, il y en avait trente sacs. Les filles s’étaient un peu dispu­­tées, car Savan­­nah ne voulait pas donner sa dose à Jeanna – Jeanna refu­­sait de la supplier. Pendant que, dans le hall de l’hô­­tel, Jeanna atten­­dait le car pour l’aé­­ro­­port en souhai­­tant la mort de Savan­­nah, cette dernière est passée en se pava­­nant dans son bikini, une autre fille au bras. Pendant un moment, il y a eu Shawn – Julie Smith, la meilleure amie de Savan­­nah, le lui avait volé. Le couple avait démé­­nagé dans une maison que Julie avait loué et meublé avec un prêt de 2 000 dollars que Savan­­nah lui avait fait. Puis il y a eu le patron du club de strip-tease, qui était marié. Le dernier soir d’une longue semaine de travail au club, ils avaient dîné tous les deux. Il n’ar­­rê­­tait pas de se plaindre de sa femme. Lorsque Savan­­nah lui a demandé pourquoi il avait épousé une telle garce, il est parti furieux. Il l’a lais­­sée face à l’ad­­di­­tion, et a refusé de payer sa semaine de travail au club. Slash avait renié leur rela­­tion et la « bague de fiançailles ». La bague, de platine avec trois rangées de diamants baguettes, lui avait en vérité été offerte par un homme d’af­­faires, de l’époque où ils fermaient la porte de son bureau pour se retrou­­ver. À partir du moment où elle a demandé à ce que la porte reste ouverte, ses rela­­tions avec les autres employés ont commencé à se dégra­­der.

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Mark Wahl­­berg et Savan­­nah

Et Pauly Shore ? Ils sont sortis ensemble pendant exac­­te­­ment onze mois – Pauly parler de l’épou­­ser, un vrai mariage à l’amé­­ri­­caine en plein air avec une petite arche blanche. Il avait aussi fait des vidéos d’eux en train de faire l’amour. « On était arrivé à un point où soit on s’ins­­tal­­lait ensemble, soit on se sépa­­rait », m’a raconté Pauly, plus tard. « Je ne voulais pas m’en­­li­­ser dans les sables mouvants. » Désor­­mais, il y avait Danny Boy, enfin presque. Jason était celui qui prenait ses messages – Savan­­nah avait rencon­­tré Jason plusieurs fois au Hell’s Gate, un club que Danny Boy gérait avec Mickey Rourke et d’autres. Jason ne savait pas que Savan­­nah avait vrai­­ment une vie – pour lui, ce n’était qu’une fêtarde blonde à faux seins parmi tant d’autres, qu’on appe­­lait par son prénom. Vivid l’a virée à l’au­­tomne 1992, huit mois après sa victoire de meilleur espoir du X. Elle s’était faite refaire les seins, avec cette fois 630 cc de solu­­tion saline de chaque côté, pour un 90F – elle n’était pas satis­­faite du résul­­tat. Ils se plis­­saient de façon étrange dans son décol­­leté quand elle se penchait, se ridaient quand elle était sur le dos. Le tissu cica­­tri­­ciel autour des aréoles, là où les implants avaient été posés, était très prononcé. « Danny est là ? » a demandé Savan­­nah. « Il est parti en tour­­née en Europe. » « Il est déjà parti ? » « Oui, il est parti, il y a une semaine envi­­ron. » « Ah », a dit Savan­­nah, complè­­te­­ment impas­­sible – elle est restée silen­­cieuse pendant quelques minutes. Puis elle a repris : « Tu fais quelque chose ce soir ? » Le père de Jason était déco­­ra­­teur d’in­­té­­rieur, il avait fait la maison de Spiel­­berg, entre autres, et sa mère était agent d’ar­­tistes. Jason avait été chauf­­feur de salles au lycée, à Encino. Plus récem­­ment, il avait étudié dans une école de cuisine, et fait de la pub pour des clubs. Grand d’ 1,80m, il avait 22 ans, de doux yeux marrons, un menton à fossettes d’ac­­teur idolâ­­tré par les femmes, les rouflaquettes de Luke Perry et il condui­­sait un Volks­­wa­­gen Corrado noir. Il était propre sur lui, avait le look BCBG d’un gamin de Beverly Hills faisant du hip-hop – panta­­lons larges, bouc épars, mousse coif­­fante dans les cheveux, posture noncha­­lante et casquette de base­­ball à l’en­­vers.

Elle est arri­­vée avec son rott­­wei­­ler, Daisy Mae, à bord de sa Corvette blanche, qui avait remplacé la Mustang.

Jason était ce qu’on appelle une « gueule d’ange », un bel homme-enfant peu loquace, l’équi­­valent mascu­­lin de la belle blonde. Il allait dans tous les clubs, connais­­sait beau­­coup de prénoms : Arnold, Michael, Mickey, Tori, Pauly, Juliette et bien d’autres. Ce soir-là, il se rendait à une soirée d’an­­ni­­ver­­saire. « Une sooi­­rééée ? » a dit Savan­­nah, d’un air enchanté et plein de joie. Elle avait déjà appelé quatre personnes ce soir-là, qui lui avaient répondu qu’ils avaient déjà quelque chose de prévu. La nuit d’avant, elle avait fini par se battre dans la boue, au Tropi­­cana, pour 900 dollars. « Une soirée. Pour de vrai ? » Elle est arri­­vée avec son rott­­wei­­ler, Daisy Mae, à bord de sa Corvette blanche, qui avait remplacé la Mustang. Elle avait pris un chien car il y avait un rôdeur chez elle. Au début, elle avait trouvé des fleurs piéti­­nées autour des fenêtres et des baies vitrées de la maison. Puis, de petites choses – une montre, une brosse à cheveux – ont commencé à dispa­­raître. Et une nuit, en rentrant chez elle, elle a vu toutes les lumières allu­­mées, la chaîne-hifi et la télé qui beuglaient : tout était éteint quand elle était partie. Le lende­­main, elle est sortie et a acheté Daisy. Une amie lui a donné un Beretta semi-auto­­ma­­tique bleu acier, calibre .40 – elle le gardait près de son lit. Cette nuit-là, Savan­­nah portait une salo­­pette et des tennis. Elle avait un paquet pour Jason : quatre de ses vidéos, plusieurs T-shirts signés, et un calen­­drier. « Qu’est-ce que c’est ? » a demandé Jason. « Un petit cadeau » lui a répondu Savan­­nah. « C’est moi ! » Au cours des dernières semaines, Savan­­nah avait accordé beau­­coup d’at­­ten­­tion à ce « moi ». Elle avait orga­­nisé son album, regardé, cata­­lo­­gué et mis ses 74 films sur des étagères, puis redou­­blé d’ef­­forts pour lire les lettres de ses fans. Elle s’était mise à enca­­drer chaque photo d’elle qu’elle trou­­vait. Après être partie de Vivid, Savan­­nah est retour­­née chez Video Exclu­­sives, signant pour 21 scènes de sexe à 4 000 dollars chacune. Désor­­mais, la seule personne de l’in­­dus­­trie qui travaillait ou pouvait travailler avec elle, c’était Nancy Pera, alias Nancy Nemo. La réali­­sa­­trice porno, la cinquan­­taine, au physique d’oi­­seau, était bavarde et du genre atten­­tion­­née, une mère italienne old-school sans enfants.

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Nancy Pera

Nancy l’ap­­pe­­lait Savvy – le même surnom que Slash lui donnait. Dès que Savan­­nah disait qu’elle avait besoin d’argent, Nancy orga­­ni­­sait les shows, réser­­vait les lieux et choi­­sis­­sait l’un des cinq hommes avec qui Savvy voulait bien travailler. Puis elle appe­­lait Savan­­nah, la rappe­­lait, six fois de suite, et la faisait sortir de chez elle – ensuite elle réali­­sait et montait le film. Savan­­nah avait tout ce qu’elle dési­­rait : drogue, nour­­ri­­ture, et une place sur le canapé de Nancy sous une couette trico­­tée, quand elle était trop dépri­­mée pour bouger. Même si certaines personnes ont consi­­déré Nancy comme une poten­­tielle complice de son mal-être, elle était en réalité ce qui lui permet­­tait de tenir –elle main­­te­­nait la jeune fille à problèmes en vie. Au cours de l’été 1993, après que son petit ami du moment avait déclaré à Savan­­nah qu’il trou­­vait moche les traces d’ai­­guille qu’elle avait sur les mains et les bras, elle a décidé d’ar­­rê­­ter la drogue. Elle est allée cher­­cher des séda­­tifs chez des amis – Valium, Xanax, Seco­­nal, Vico­­din –, tout ce qu’il fallait pour l’en­­dor­­mir, et elle buvait tout ça avec du whisky. Une nuit, elle a avalé telle­­ment de pilules qu’elle s’est évanouie par terre, dans le salon – il y avait des invi­­tés chez elle. Ils ont entouré le corps pros­­tré, en conti­­nuant à discu­­ter et boire des cock­­tails. Savan­­nah était régu­­liè­­re­­ment prise de convul­­sions, et une fois de temps en temps elle s’as­­seyait, se mettait à pleu­­rer et à insul­­ter tout le monde – avant de s’éva­­nouir à nouveau. Le matin du huitième jour, Savan­­nah s’est réveillée, a pris une douche et s’est maquillée – même ses cils. Quand Nancy est arri­­vée, Savan­­nah avait un large sourire. « Je l’ai fait », a-t-elle dit, osten­­si­­ble­­ment fière. « L’ai-je vrai­­ment fait ? Je l’ai fait, n’est-ce pas ? Je l’ai fait ! » Les soixante jours suivants, elle n’a pas bu, ni pris de drogue. Elle a pris la route et a dansé. Elle avait fait le vœu de ne plus toucher à l’hé­­roïne, mais elle avait peur : elle avait besoin de quelque chose. Elle a dit à Nancy qu’il fallait qu’elle soit shoo­­tée pour être une fille facile, et qu’être une fille facile faisait partie de sa vie. Elle n’avait jamais été danseuse, mais se pava­­nait sur scène sur des chan­­sons telles que « Big Balls » et « Bad to the Bone », et faisait l’échauf­­fe­­ment au sol requis. Elle buvait beau­­coup, prenait du Valium, et quelques lignes de coke. « Le médi­­ca­­ment de la danse », comme elle l’ap­­pe­­lait. À la fin de l’été 1993, Savan­­nah avait arrêté de faire des films, mais elle a ensuite reçu une offre qui ne se refu­­sait pas. Pour 9 000 dollars, elle a accepté de figu­­rer dans Star­­ban­­gers 1, le premier gang-bang d’une série popu­­laire.

La pres­­sion

Pour la première fois de sa carrière, Savan­­nah était une profes­­sion­­nelle accom­­plie sur le plateau. Tous le monde dans l’in­­dus­­trie en parlait : Savan­­nah, l’« ice queen » dans un gang bang bien hard. Adult Video News lui a accordé la critique la plus enthou­­siaste de toute sa carrière. « Je voulais choquer les gens, car je sais bien qu’ils n’au­­raient jamais pensé que je pour­­rais faire un truc comme ça », a expliqué Savan­­nah.

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Tirée de la série pour Adult Video News
Crédits : Edwin J

En janvier 1994, Shan­­non a fait la couver­­ture d’Adult Video News, et au prin­­temps, elle a arrêté les films, présen­­tant ses numé­­ros de strip-tease pour 5 000 dollars ou plus par semaine. Ayant arrêté de prendre de l’hé­­roïne, elle a réussi à écono­­mi­­ser 25 000 dollars d’argent liquide. Elle a commencé à sortir avec Soleil Moon Frye, l’hé­­roïne de la série télé­­vi­­sée Punky Brews­­ter. Un jour, Savan­­nah s’est rendue dans un salon de tatouage. Elle a remplacé l’ins­­crip­­tion « GREGG », tatouée sur sa cheville droite, par un ange. Au moment de sa décla­­ra­­tion d’im­­pôts, elle a dû payer 11 000 dollars au fisc. Elle avait acheté un camé­­scope à 2 000 dollars, 6 000 dollars de costumes de danse, elle avait prêté de l’argent à des amis… et avait mis beau­­coup d’argent dans la cocaïne. Et puis l’argent a disparu. Et puis l’ef­­fet inverse s’est enclen­­ché. Elle reve­­nait d’un show à New York sans salaire – elle avait tout dépensé dans la coke. Son prochain concert aurait lieu début mai, au Canada. Un poli­­cier en civil qui avait pour mission de lui faire passer la douane lui a posé un ulti­­ma­­tum : arrê­­ter la came ou rester aux États-Unis – elle a choisi la drogue. Quelques semaines plus tard, à Pompano Beach, en Floride, elle en est venue aux mains avec son maquilleur, Skip. Ils se sont fait virer – et une fois de plus, elle n’a pas gagné d’argent. Savan­­nah deve­­nait de plus en plus incons­­tante. Si l’hé­­roïne l’ai­­dait à oublier ses problèmes, l’al­­cool et la cocaïne la rendaient folle, réveillant les démons qui somno­­laient en elle depuis bien long­­temps. Lors d’un match de boxe qu’elle est allée voir avec Danny Boy au Forum, Savan­­nah a frappé un homme à la bouche car celui-ci l’avait trai­­tée de « salope du porn ». Un autre soir, alors qu’elle était dans un club avec Julie – elles s’étaient récon­­ci­­liées, malgré l’em­­prunt impayé –Savan­­nah a frappé un homme et ça a déclen­­ché une bagarre. Les filles ont été mises à la porte. À partir de ce moment-là, Savan­­nah a reçu trois aver­­tis­­se­­ments de son proprié­­taire. Elle était dépri­­mée, mais ce n’était pas nouveau. Elle évoquait le suicide, mais ce n’était pas la première fois. « Quand la pres­­sion est trop élevée, il suffit de mettre le doigt ici », disait-elle rapi­­de­­ment, imitant un pisto­­let à l’aide de son pouce et de son index, le poin­­tant sur sa tempe. « Tiens bon. Tu feras le prochain show, et tu recom­­men­­ce­­ras à gagner de l’argent », lui répé­­tait Nancy.

BANG

Et nous y voilà, le 9 juillet – quelques jours avant son voyage prévu à New York pour danser. Savan­­nah a décidé qu’elle avait besoin de s’amu­­ser. Tous ses amis avaient quelque chose de prévu. Sa dernière fréquen­­ta­­tion, Danny Boy, avait quitté le pays sans l’en infor­­mer. Jason et ses copains d’Hol­­ly­­wood devraient donc l’ac­­com­­pa­­gner. « Eh bien, je pense qu’on devrait y aller », a dit Jason à ses amis réunis chez Danny Boy. « Je dois d’abord rame­­ner mon chien à la maison », a dit Savan­­nah. « Tu viens avec moi, Jason ? »

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Les lumières d’Uni­­ver­­sal City

Elle avait une super maison, un peu comme celle de Deux flics à Miami  un peu plus bran­­chée, et pas kitsch. Il y avait des photos d’elle toute nue partout, certaines de six pieds de haut. Jason était du genre timide, il regar­­dait sans vrai­­ment regar­­der. Savan­­nah riait bête­­ment : « T’es trop mignon, tu rougis » Elle a caressé sa joue, puis soulevé sa chemise d’un seul coup, dévoi­­lant ses seins. « C’est ma deuxième opéra­­tion ! » Jason était stupé­­fait. Savan­­nah s’est mise à lui montrer tout ce qu’elle possé­­dait. Elle montrait chaque photo : « Mes seins sont beaux, là » ; « Là, c’est quand je me rase pour un film. » Elle lui montra ses chats, Willie et Winnie, l’en­­droit où son aqua­­rium de pois­­sons tropi­­caux se trou­­vait avant le trem­­ble­­ment de terre. Elle l’a emmené dans la chambre d’ami, où se trou­­vaient tous ses costumes de danse : son uniforme de poli­­cier, son uniforme de marin, ses cuis­­sardes à paillettes, ses étagères à boas, ses soutien-gorges et ses strings. Elle lui a montré la cuisine, les assiettes, les casse­­roles, le frigo, les placards – remplis de nour­­ri­­ture gastro­­no­­mique Williams-Sonoma et de boîtes de maca­­roni au fromage Kraft. Elle lui a fait voir sa chambre, ses salles de bain, la vue, son large placard, ses habits de coutu­­rier, ses chaus­­sures, ses lunettes de soleil et ses chapeaux. Ils sont ensuite allés dans le salon – où se trou­­vait la table en verre pour boire le café –, sur les cana­­pés en cuir noir. Elle a servi le vin et allumé les dizaines de bougies qui se trou­­vaient dans la pièce. Elle s’est impro­­vi­­sée DJ, a versé de la cire sur un crâne en plas­­tique, sur le bras de Jason, juste pour l’em­­bê­­ter. C’était cool. Ils rigo­­laient, ils s’en­­ten­­daient bien, échan­­geant des ragots sur les célé­­bri­­tés et sur leurs connais­­sances – de façon amicale, il n’y avait rien de sexuel. Ils ont bu une liqueur qui avait le goût de cannelle. ulyces-savannah-19 À envi­­ron quatre heures du matin, Savan­­nah s’est levée. « Ça ne me déran­­ge­­rait pas que tu restes dormir, mais c’est la première fois qu’on passe la soirée tous les deux », a-t-elle dit. « Je ne pense pas que ce soit une bonne idée – les gens pour­­raient se faire de fausses idées. » « Pas de souci », a répondu Jason, toujours accom­­mo­­dant. « Je vais te recon­­duire chez toi », a répondu Savan­­nah, appa­­rais­­sant une nouvelle fois comme Cendrillon.

~

Le lende­­main soir, à 22 h, Jason a décro­­ché le télé­­phone : « Saaa-luuut, c’est moooooi ! » On était dimanche, soirée club pour les profes­­sion­­nels comme Jason, qui lais­­sait les same­­dis aux warriors du week-end. Comme d’ha­­bi­­tude, lui et ses amis avaient mis leur argent en commun pour louer une limou­­sine extra-longue – c’était préfé­­rable au coût de la conduite en état d’ivresse. Savan­­nah est arri­­vée, vêtue d’une minijupe en cuir, de bas noirs, de talons hauts et d’un haut décol­­leté. Jason s’est dit : « Oh, mon Dieu ! Merde ! » Elle buvait du vin blanc à la bouteille. Le Renais­­sance a fermé, et ils sont retour­­nés chez Danny Boy pour mettre de la musique. Savan­­nah parlait beau­­coup de Danny Boy, et elle a égale­­ment dit à Jason qu’il était cool. « Tu sais, certains des gars avec qui je sors – des amis d’amis –, essayent toujours de m’avoir et tout », dit-elle. « C’est cool que tu sois un gent­­le­­man – tu ne me traites pas comme une star du porno. » À minuit et demie, Savan­­nah a proposé d’al­­ler chez elle. Ils ont pris la Corvette ; elle condui­­sait comme une folle. Jason criait : « Ralen­­tis ! Ralen­­tis ! » Et BOOM ! Elle a foncé dans un arbre. ulyces-savannah-22 La scène s’est dérou­­lée à seule­­ment quelques centaines de mètres de chez elle, dans le virage. La Corvette était foutue – des morceaux de barrières avaient trans­­percé le radia­­teur. De la vapeur s’éle­­vait dans la nuit étoi­­lée. Savan­­nah était en panique. Ils ont réussi à remon­­ter la côte avec la voiture, jusqu’au garage. Jason s’est cogné le genou, mais rien de grave. Savan­­nah avait heurté le pare-brise et le toit. Ils se sont diri­­gés vers la salle de bain. Du sang et de la morve coulaient de son nez, des larmes de ses yeux – rien n’al­­lait plus, le mascara coulait, lais­­sant des traces noires partout – elle était hysté­­rique. Son cuir chevelu saignait aussi. « Oh, mon Dieu, oh mon Dieu, oh mon Dieu… » répé­­tait-elle sans fin, se tenant devant son miroir trian­­gu­­laire, tampon­­nant le sang avec un gant de toilette. « Je crois que mon nez est cassé », a-t-elle dit. Elle est tombée dans les pommes, glis­­sant le long du mur de la salle de bain. Il lui a jeté de l’eau sur le visage – elle a crachoté, puis s’est réveillée. Jason a dit qu’il allait appe­­ler un méde­­cin, mais elle a refusé. Elle s’est remise à pleu­­rer. « Mon visage ! Il est ruiné ! Comment je vais faire mon show ? » « Allez », dit Jason. « Lève-toi. Pourquoi tu n’irais pas dans le jacuzzi ? » Tout d’un coup, Savan­­nah s’est rele­­vée. « Il faut que j’ap­­pelle Nancy », a-t-elle dit, très calme. « Tu peux y aller, sortir Daisy et aller sur les lieux de l’ac­­ci­dent ? » Lorsque Jason est revenu, elle était introu­­vable. Il est allé voir dans la salle de bain – le jacuzzi était rempli, les bulles remon­­taient à la surface. Les bougies étaient allu­­mées. Mais où était-elle passée ? Il est allé voir dans la cuisine, puis dans la chambre. Il l’a appelé : « Shan­­non ? Savan­­nah ? » Il est entré dans la pende­­rie, et a sorti la tête par l’em­­bra­­sure de la porte du garage. Elle était assise sur le sol en béton, se balançant d’avant en arrière. « Ma voiture, ma voiture est foutue », gémis­­sait-elle. « T’en fais pas », l’a rassu­­rée Jason. « Tu peux faire marcher l’as­­su­­rance, et en avoir une autre. » « Mais je devais aller voir les Vipers avec Danny Boy ! »

La bles­­sure ouverte ressem­­blait à une fleur tropi­­cale dans ses cheveux.

Jason est rentré dans la garage, s’est agenouillé, l’a prise dans ses bras et l’a embras­­sée sur le crane en évitant le sang. Elle n’a pas réagi. « Écoute », lui a dit Jason. « Je vais aller éteindre le jacuzzi pour ne pas qu’il déborde. Je reviens tout de suite, d’ac­­cord ? » Silence. Il est revenu et a passé sa tête à travers la porte. « Tout va bien ? » Savan­­nah l’a regardé. « Je suis vrai­­ment déso­­lée », a-t-elle dit, une larme roulant sur sa joue, se mélan­­geant au sang. Elle a sorti son Beretta semi-auto­­ma­­tique bleu acier, calibre .40, de derrière son dos. Elle l’a pointé sur sa tête. Quand la pres­­sion est trop élevée… BANG ! Jason a claqué la porte et s’est laissé retom­­ber contre elle. Ses doux yeux marrons étaient agran­­dis par la panique. Son buste légè­­re­­ment musclé se soule­­vait à chaque respi­­ra­­tion. « Elle n’a pas pu faire ça », a-t-il gémi.

X_X

Les secours ne trou­­vaient pas la maison – Nancy les a dépassé en venant, et elle a aperçu Jason qui vomis­­sait sur le gazon devant la maison. Elle a redes­­cendu la côte et les a menés jusqu’à Savan­­nah. La bles­­sure ouverte ressem­­blait à une fleur tropi­­cale dans ses cheveux. À 11 h, son père a ordonné que le respi­­ra­­teur arti­­fi­­ciel soit débran­­ché. C’était la première fois qu’il la voyait en quatre ans. Elle a prix une dernière inspi­­ra­­tion avant de mourir. Et ce qui devait arri­­ver arriva : « Mort d’une reine du porno » – l’his­­toire parlait de sexe, de drogue et de rock ‘n’ roll. Les médias se sont préci­­pi­­tés, des millions de personnes à travers les États-Unis ont reçu une décharge élec­­trique dans le thala­­mus, se sentant coupables. Nancy a coopéré avec tout le monde. « Savvy aurait voulu un enter­­re­­ment digne de Mari­­lyn Monroe. Des tas de fleurs, des inscrip­­tions dans le ciel, un lit funèbre à Forest Lawn. » ulyces-savannah-23Son père l’a faite inci­­né­­rer – Savan­­nah aurait détesté ce pot en céra­­mique kitsch. Il le garde sur une table dans le salon, entouré de photos de sa fille. Les collègues et les proches de Savan­­nah se sont égale­­ment préci­­pi­­tés, pour prétendre aux droits de ses films et se vanter dans le but d’ob­­te­­nir le statut de meilleur ami, de plus grande victime, et de plus lésé. Certains ont accusé l’in­­dus­­trie, et ont appelé des hot-lines pour star­­lettes en détresse. Beau­­coup ont évité la ques­­tion pour se proté­­ger. D’autres ont prétendu que l’in­­dus­­trie du X était irré­­pro­­chable, que la vie de Savan­­nah était en déclin, qu’elle n’avait jamais connu d’as­­cen­­sion. Elle était condam­­née depuis sa nais­­sance – une fraîche nuit de janvier, à Mission Viejo. « Ding dong, la garce est morte », disait la manchette de Screw. Sur l’ar­­ticle, on pouvait lire : « Tout le monde savait que c’était une idiote, et main­­te­­nant son trou dans le crâne le prouve ». Au bas de la page – où l’on pouvait aper­­ce­­voir une photo de Savan­­nah avec des X dessi­­nés sur les yeux – se trou­­vait un coupon à déta­­cher avec un message : « Je ne suis pas débile ! Je vais signer ! » Jason Swing a informé la police qu’il était sorti prome­­ner Daisy lorsque Savan­­nah s’était tuée. Il a menti, avoue-t-il main­­te­­nant, car il ne voulait pas qu’on croit qu’il aurait dû l’en empê­­cher. Qu’au­­rait-il pu faire de toute façon ? Il y a eu un moment confus, puis un tir. Quand les médias ont commencé à l’at­­taquer, il a trouvé refuge dans les bureaux de Stor­­myLife Produc­­tions, où il travaillait avec le produc­­teur Bruce Thabit et le scéna­­riste Billy Milli­­gan sur la produc­­tion d’Outside Eden, un thril­­ler d’ac­­tion de science-fiction sur une future rencontre avec les extra­­­ter­­restres.

~

Tous les trois ans envi­­ron, une super­­s­tar fait son entrée dans l’in­­dus­­trie du porno – Tori Welles avait précédé Savan­­nah. À 13 ans, elle a fait une fella­­tion à un homme en échange d’un voyage à Holly­­wood. À la tombée de la nuit, elle s’est retrou­­vée avec un mac du nom de T – il portait un chapeau. À la mort de Savan­­nah, Tori Welles vivait dans une maison confor­­table à Topanga Canyon, avec ses deux enfants et une nour­­rice. Son mari était ancien acteur porno devenu direc­­teur. Elle deman­­dait 15 000 dollars par semaine pour danser dans des clubs de strip-tease dans tout le pays.

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Shan­­non Michelle Wilsey avait 24 ans

« Vous savez », m’a confié Tori. « Je n’en peux plus de toutes ces cause­­ries : “Victime, victime, victime – abus, abus, abus.” Ils s’en servent pour tout justi­­fier. Le véri­­table abus vient à partir du moment où il commence à gérer votre vie. Il faut juste y faire face et s’en sortir comme on peut. » Assise par terre dans le garage, le nez cassé, sa voiture défon­­cée, Shan­­non s’est sûre­­ment aidée comme elle a pu. Elle agis­­sait comme une sotte, mais n’était pas stupide. C’était une reine du porno – elle gagnait sa vie en faisant l’amour dans des films. C’est ce qui la carac­­té­­ri­­sait, ce autour de quoi tour­­nait toute son exis­­tence. Shan­­non n’avait ni famille, ni passé. Pas d’amis, pas d’amant, personne pour s’oc­­cu­­per d’elle pour des raisons pure­­ment désin­­té­­res­­sées. Sa vie était chao­­tique, depuis le début. Pas de doute, elle se doutait que cela ne chan­­ge­­rait jamais. Quand ça n’al­­lait pas pour Shan­­non, elle faisait toujours la même chose : se mettre en boule, attendre que les choses passent, attendre de voir ce qui allait se passer. Peut-être que par cette chaude nuit de juillet, dans un garage situé derrière la colline d’Hol­­ly­­wood, Shan­­non Wilsey a commis l’acte le plus déli­­béré de sa petite vie.


Traduit de l’an­­glais par Claire Ferrant et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Little Girl Lost », paru dans GQ. Couver­­ture : Souve­­nirs de Savan­­nah. Créa­­tion graphique par Ulyces.

CINQ HISTOIRES DÉMENTIELLES AU CARREFOUR DU SEXE, DE LA DROGUE ET DU CRIME

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