par Ulyces | 0 min | 28 décembre 2015

Le passeur

Le meilleur de tous les passeurs était un Souda­­nais nommé Ibra­­him. C’était le chef du réseau de trafiquants qui a guidé la femme de Yafet, Segen, et sa fille, Abigail, à travers le Sahara libyen pour faire route vers l’Eu­­rope. Lorsque Segen n’a plus donné signe de vie, Yafet est entré en contact avec l’un des adjoints d’Ibra­­him, un Erythréen du nom de Measho. Mais Measho n’a pu lui four­­nir aucun rensei­­gne­­ment : seule­­ment des excuses. Yafet s’est dit que l’adjoint n’était peut-être pas à un grade assez élevé dans l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Peut-être même qu’il faisait semblant de cher­­cher des réponses. Alors, Yafet s’est adressé direc­­te­­ment à Ibra­­him. Pas d’inquié­­tudes, a répondu Ibra­­him. Pas d’inquié­­tudes.

ulyces-ghostboat-ep2-01
Measho, le passeur

Au bout de deux semaines, cepen­­dant, « pas d’inquié­­tudes » ne suffi­­sait plus à Yafet, ni aux autres familles. Ils voulaient en savoir plus. Ils se sont mis à inter­­­ro­­ger Ibra­­him et à deman­­der en Lybie et en Italie si d’autres personnes n’avaient pas d’in­­for­­ma­­tions sur ce bateau fantôme. Les histoires d’Ibra­­him, comme celles de Measho, diffé­­raient constam­­ment. Elles étaient toutes plus obscures les unes que les autres. Dans une des versions, les dispa­­rus étaient tous empri­­son­­nés en Italie à cause d’une saisie de drogue sur le bateau, et la police les relâ­­che­­rait après avoir trouvé à qui elle appar­­te­­nait. Était-ce bien vrai ? Les familles ne savaient que croire et que penser. Peut-être qu’I­­bra­­him disait vrai : peut-être que le bateau était parvenu jusqu’en Italie. Comment pouvaient-ils en être sûrs ? Un jour, Yafet a demandé combien de gens étaient présents sur le bateau. Il se disait que, s’il savait, cela lui permet­­trait peut-être de mieux orien­­ter ses recherches. Ibra­­him lui a répondu qu’ils étaient 243. « Ça veut dire 243 personnes qui ont payé », m’a expliqué plus tard Yafet. « Il y en avait d’autres qui n’avaient pas payé, elles sont montées gratui­­te­­ment. Des enfants comme Abigail, âgés de moins de 10 ans. Ceux-là ne payaient pas. Ils ne comptent que les gens qui payent. » Les passeurs ne suivent qu’une seule règle : faire partir le plus de monde possible à moindre coût. Sur la côte libyenne, ces vautours entassent de 100 à plus de 600 personnes sur des bateaux qui sont rare­­ment en état de navi­­guer. Parfois, ce sont de vieux chalu­­tiers de pêche en bois, pour­­vus d’un ou deux ponts. Parfois, ce sont des Zodiac gonflables, expo­­sés aux éléments et pleins à craquer. Entas­­ser des centaines de personnes, souvent réti­­centes, dans ces petites embar­­ca­­tions requiert une grande force de coer­­ci­­tion et quelques fois une extrême violence. On raconte des histoires de réfu­­giés que les passeurs ont tués au hasard simple­­ment pour faire passer le message. Les passa­­gers qui payent un tarif moins élevé se voient parqués sous le pont, dans la soute sombre et humide – s’il y en a une. Ceux qui sont le plus près du moteur meurent régu­­liè­­re­­ment asphyxiés à cause de la fumée, mais être sur le pont n’est pas forcé­­ment plus sûr : nombreux sont ceux qui passent par-dessus bord par manque de place ou à cause d’une des bagarres qui éclatent parfois entre les passa­­gers. ulyces-ghostboat-ep2-02 De temps à autre, les trafiquants distri­­buent des gilets de sauve­­tage, ou bien il y en a quelques-uns à bord. Parfois même, certains réfu­­giés bien prépa­­rés apportent les leurs. Mais cela aussi peut s’avé­­rer dange­­reux. « On a entendu des histoires de migrants qui ont amené un gilet de sauve­­tage. Quand le bateau coule, tout le monde se préci­­pite sur la personne qui a le gilet », raconte Othman Belbeisi, le chef de mission pour la Libye de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale pour les migra­­tions. Chacun essaye de s’ac­­cro­­cher à celui qui le porte et tout le monde coule. « Parfois, avoir un gilet de sauve­­tage est même encore plus risqué. » Une fois que les passeurs ont réussi à faire monter tout le monde sur le bateau, ils ne rejoignent pas les réfu­­giés à bord. En vérité, ils n’em­­bauchent même pas de pilote. Les embar­­ca­­tions sont diri­­gées par des réfu­­giés qui se sont portés volon­­taire pour prendre les commandes en échange d’une traver­­sée gratuite ou à prix réduit. Ils n’ont aucune expé­­rience à la barre.

Il faut comp­­ter envi­­ron 500 kilo­­mètres entre la Libye et la pointe de la Sicile.

Il y a parfois une bous­­sole ou un GPS  –  même si les réfu­­giés savent rare­­ment se servir de ce maté­­riel –  et les passa­­gers reçoivent géné­­ra­­le­­ment un télé­­phone satel­­lite afin de pouvoir appe­­ler les navires de sauve­­tage le moment venu. Le moment vient presque toujours, car les bateaux ne contiennent pas assez d’es­­sence pour atteindre l’Ita­­lie. La stra­­té­­gie des passeurs est simple : éloi­­gner suffi­­sam­­ment le bateau de la côte pour atteindre les eaux inter­­­na­­tio­­nales, où les passa­­gers peuvent émettre un signal de détresse et attendre les secours. « Le plan, pour eux, c’est de parve­­nir à envi­­ron 20 milles nautiques ou plus des côtes libyennes et, ensuite, il faut appe­­ler à l’aide », confie Belbeisi.

Dublin II

Il faut comp­­ter envi­­ron 500 kilo­­mètres entre la Libye et la pointe de la Sicile, moins si on réus­­sit à atteindre Malte ou l’île italienne de Lampe­­dusa. Si tout se passe comme prévu, les réfu­­giés peuvent arri­­ver en Europe en quelques jours seule­­ment. Mais, même quand le voyage se passe bien, il arrive que le bateau dérive pendant des jours avant l’ar­­ri­­vée des secours. Les passa­­gers tombent malade à cause du manque d’eau et de nour­­ri­­ture et de l’ex­­po­­si­­tion au soleil. En 2011, avant que la crise des réfu­­giés ne prenne de l’am­­pleur, un bateau qui s’était disloqué en mer avant d’at­­teindre l’Eu­­rope a dérivé pendant deux semaines dans la zone de surveillance mari­­time de l’OTAN. De nombreux navires ont croisé son chemin mais aucun d’entre eux ne lui est venu en aide. Quand il est revenu s’échouer sur les côtes libyennes, 63 de ses 72 occu­­pants du bateau étaient morts. « Les passeurs nous ont emme­­nés au bord de la mer et on a commencé à monter à bord d’un gros bateau de pêche, vieux et en bois. Le bateau crou­­lait sous ses 550 passa­­gers », raconte Fanus, une jeune Érythréenne qui a pris la mer entre la Libye et l’Ita­­lie en 2013. « On a obligé presque toutes les femmes et les petits enfants à aller sur le pont infé­­rieur. Moi, en vrai garçon manqué, je voulais être à l’étage avec les hommes. Le capi­­taine a jugé qu’il y avait trop de monde à bord, alors le passeur a décidé de faire descendre 30 personnes. » ulyces-ghostboat-ep2-03 Hosein a fui l’Af­­gha­­nis­­tan en 2014 en passant par l’est de la Médi­­ter­­ra­­née – de la Turquie aux îles grecques, à des centaines de kilo­­mètres du bateau fantôme. Pour­­tant, ce qu’il a vécu le rapproche beau­­coup de ceux qui ont quitté la Libye. Quand le moteur de son bateau est tombé en panne, les deux « capi­­taines » ont tenté de s’échap­­per sur une embar­­ca­­tion plus petite. « Les Syriens les ont repé­­rés et arrê­­tés… Quand j’ai débarqué sur l’île, j’ai rencon­­tré une femme qui travaillait pour les garde-côtes. Elle m’a dit qu’ils avaient retrouvé l’un des capi­­taines. Mais il était mort. » Firas, un réfu­­gié syrien de 20 ans, a lui aussi survécu au naufrage du bateau qui l’em­­me­­nait vers la Grèce. L’em­­bar­­ca­­tion s’est brisée et a coulé, le forçant à nager dans le noir pendant sept heures avant d’être secouru. « Quand on a compris que le bateau allait couler, mes trois amis syriens et moi, on a sauté dans l’eau. On n’avait pas de gilets de sauve­­tage, seule­­ment deux bouées pour enfant pour nous quatre. On les a données aux deux plus jeunes, qui n’avaient que 15 et 17 ans, parce qu’ils nageaient très mal », a-t-il confié à l’In­­ter­­na­­tio­­nal Rescue Commit­­tee à son arri­­vée. « Trois Irakiens ont refusé de nous suivre. Ils nous ont dit : “On ne sait pas nager.” Un de ceux qui sont restés utili­­sait Viber pour télé­­pho­­ner à son père depuis le bateau. Il lui a dit : “Allô Papa, le bateau est en train de couler, je vais mourir.” C’était son dernier message. » Cela signi­­fie que les bateaux qui quittent la Libye et ceux qui déposent les réfu­­giés à Malte ou en Italie sont rare­­ment les mêmes. En 2014, quand le bateau fantôme a disparu, les secours étaient diri­­gés par les navires de la marine italienne dans le cadre de la mission Mare Nostrum, menée par le pays. Aujourd’­­hui, ils sont ramas­­sés un par un par les bâti­­ments prin­­ci­­paux gérés par Fron­­tex pour l’Opé­­ra­­tion Triton ou par une poignée de bateaux de recherche ou de secours envoyés par des ONG.

ulyces-ghostboat-ep2-04
Des réfu­­giés de Syrie et d’Éry­­thrée approchent de la fron­­tière franco-italienne à Venti­­mi­­glia
Crédits : Gianni Cipriano

Fin 2014, quand il a fallu renon­­cer aux opéra­­tions de recherche et de secours à cause du manque de finan­­ce­­ments venant de l’UE, le nombre de morts en Médi­­ter­­ra­­née a explosé. Au cours des six premiers mois de l’an­­née, près de 2 000 personnes ont trouvé la mort durant la traver­­sée : plus de trois fois le chiffre pour la même période en 2014. Mi-avril, 1 300 personnes se sont noyées dans des naufrages sur les côtes de la Libye en l’es­­pace d’un seul week-end. Après ces tragé­­dies, l’UE a augmenté les finan­­ce­­ments de sa nouvelle mission de recherches et de sauve­­tage, Triton, et rappro­­ché la zone d’ac­­ti­­vité des côtes libyennes. Depuis, plus de 1 000 personnes ont trouvé la mort en voulant traver­­ser la Médi­­ter­­ra­­née, mais le taux de décès a consi­­dé­­ra­­ble­­ment ralenti. Aujourd’­­hui, certains bateaux sont assez gros pour trans­­por­­ter des centaines de personnes, ce qui signi­­fie qu’en une seule fois, ils peuvent prendre en charge les survi­­vants de plusieurs opéra­­tions de secours. Donc même quand ils sont sauvés, il arrive que les réfu­­giés restent en mer deux ou trois jours de plus, pendant que le bateau mène d’autres opéra­­tions. Ils peuvent conte­­nir jusqu’à 900 personnes à bord. Quand ils finissent par rentrer au port, les survi­­vants quittent le navire en premier. Puis on débarque les corps.

ulyces-ghostboat-ep2-06
Opéra­­tion Triton en juin 2015
Crédits : Irish Defence Forces

« C’est tragique, mais ce n’est pas chao­­tique… C’est très calme car les gens sont inquiets et épui­­sés », explique Fausto Melluso, acti­­viste et expert en migra­­tion pour l’as­­so­­cia­­tion italienne Arci. « Jusqu’à la prise des empreintes digi­­tales, il n’y a aucune tension. » La prise des empreintes digi­­tales est proba­­ble­­ment le moment le plus critique de la procé­­dure d’ar­­ri­­vée, car c’est à cet instant précis que les réfu­­giés entrent vrai­­ment dans la file d’at­­tente de l’im­­mi­­gra­­tion. Selon le règle­­ment Dublin II, une poli­­tique d’asile commune aux pays de l’Union euro­­péenne,  les deman­­deurs d’asile n’ont le droit de postu­­ler que dans le pays où ils sont d’abord arri­­vés. Pour la plupart, « arri­­ver » signi­­fie être enre­­gis­­tré – et l’en­­re­­gis­­tre­­ment se fait par la prise des empreintes digi­­tales. Pour les gens qui fuient les conflits, la répres­­sion et la pauvreté en Afrique, au Moyen Orient ou en Asie du Sud, les pays les plus faciles d’ac­­cès sont ceux se trou­­vant au sud et à l’est de l’Eu­­rope : Italie, Espagne, Grèce et Bulga­­rie. De manière géné­­rale, ces pays ont une écono­­mie plus faible, une procé­­dure d’asile plus lente et des services sociaux moins nombreux pour les réfu­­giés. La plupart de ceux qui arrivent ne comptent pas y rester, leur préfé­­rant l’Eu­­rope du Nord, qui offre de meilleures pers­­pec­­tives d’em­­ploi et des réseaux de soutien plus solides. « Cela pose problème parce que beau­­coup d’im­­mi­­grants qui connaissent cette loi ne veulent pas donner leurs empreintes digi­­tales. Cela devient très diffi­­cile, car on ne peut pas les forcer », explique Erasmo Palaz­­zotto, député du parle­­ment italien pour la Sicile. En consé­quence, les auto­­ri­­tés locales ont adopté une poli­­tique offi­­cieuse : on ne prend pas les empreintes de tout le monde. En 2014, plus de 170 000 personnes sont arri­­vées en Italie depuis la Libye, mais seule­­ment 64 000 demandes d’asiles y ont été remplies. Le proces­­sus de tri commence dès l’ar­­ri­­vée.

Peut-être ont-ils réussi à atteindre la Sicile, mais qu’ils ont disparu, d’une façon ou d’une autre, sur la route vers le nord.

« Quand un bateau arrive, la première chose que fait la police est de monter à bord pour arrê­­ter les passeurs, les trafiquants. Géné­­ra­­le­­ment, les migrants leur montrent les conduc­­teurs, qui sont arrê­­tés la plupart du temps », raconte encore Flavio Di Giacomo, un des collègues de Biel­­besi à l’IOM en Italie. « Ils sont deux, trois ou quatre, et, ensuite, on débarque les migrants. On les compte avant de leur faire passer une visite médi­­cale. » Ils suivent ensuite un proces­­sus de « pré-iden­­ti­­fi­­ca­­tion ». « Cela signi­­fie qu’ils sont rassem­­blés dans une zone du port où on les compte un par un, on note leur nom, on prend leur photo et parfois leurs empreintes digi­­tales. Parfois, la collecte des empreintes prend trop de temps et on la reporte au lende­­main, parce qu’il y a trop de monde. » On conduit les réfu­­giés dans des centres d’hé­­ber­­ge­­ment où ils ne sont censés rester que quelques jours. Ceux qui ont donné leurs empreintes sont emme­­nés dans un autre centre pour attendre le résul­­tat de leur demande d’asile. En Italie, ce proces­­sus ne dure offi­­ciel­­le­­ment que quelques mois, mais, en réalité, il peut mettre jusqu’à deux ans et demi.

Msgna

Hosein, qui a quitté l’Af­­gha­­nis­­tan pour l’Eu­­rope l’an­­née dernière, est arrivé en Grèce, mais il vit désor­­mais en France. Il a perdu sa mère et sa sœur lors du naufrage, et pour­­tant, il se construit une nouvelle vie. « Je me suis fait beau­­coup d’amis ici. Je suis très heureux. Il faut conti­­nuer. On n’a pas le choix, selon moi. Le mois prochain, j’au­­rai mon permis de conduire. J’ai réussi mon examen de français. » Cepen­­dant, il arrive fréquem­­ment que les Érythréens ne donnent pas leurs empreintes digi­­tales à leur arri­­vée. Leur diaspora est vaste et bien rensei­­gnée : ils savent ce qu’il se passera s’ils donnent leurs rensei­­gne­­ments en Italie et, bien souvent, ils essayent de rejoindre leur famille en Europe du Nord.

ulyces-ghostboat-ep2-05
Fron­­tières
Crédits : Gianni Cipriano

Rapi­­de­­ment, les réfu­­giés qui n’ont pas donné leurs empreintes quittent les premiers centres d’hé­­ber­­ge­­ment pour se diri­­ger vers le Nord, d’abord pour des villes comme Rome et Milan, puis plus loin, vers l’Au­­triche, l’Al­­le­­magne, la France. Comme la plupart des pays d’Eu­­rope suivent une poli­­tique d’ou­­ver­­ture des fron­­tières –  même si certains reviennent aux contrôles et aux restric­­tions –  ils peuvent aller jusqu’en Norvège ou en Suède avant de faire une demande d’asile. Souvent, ils sont accom­­pa­­gnés de réfu­­giés qui ont donné leurs empreintes digi­­tales et que les auto­­ri­­tés renver­­ront en Italie si elles les surprennent ailleurs. Malgré le risque, l’Ita­­lie, avec son écono­­mie ramol­­lie et sa lente procé­­dure d’asile, n’est pas une desti­­na­­tion de choix. Sauter dans le bus de nuit qui part du port de Cata­­nia, dans l’est de la Sicile, en direc­­tion de Rome, est souvent la première étape pour les réfu­­giés qui veulent aller vers le Nord. À la gare, les Italiens attendent avec leurs sacs de voyage et leurs valises pendant que les réfu­­giés errent, leurs posses­­sions rassem­­blées dans des sacs plas­­tiques. À mesure que la nuit tombe, de plus en plus de réfu­­giés sortent par petits groupes des parcs aux alen­­tours. Tranquilles mais nerveux, ils parlent entre eux, tâchant de trou­­ver quel bus prendre.

ulyces-ghostboat-ep2-07
Des réfu­­giés font route en bus en direc­­tion du nord
Crédits : Gianni Cipriano

C’est là que je rencontre Msgna, par une nuit de septembre. À 14 ans, il fait partie des mineurs de plus en plus nombreux à quit­­ter l’Éry­­thrée pour tenter la traver­­sée, sans adulte. Les cheveux noirs et bouclés, tondus sur les côtés, il est assis sans faire de bruit sur le muret en ciment qui entou­­rait la gare. À côté de lui se trouve un garçon de 14 ans lui aussi, venu d’Égypte. Ils se sont rencon­­trés quelques jours plus tôt. Sans quoi, il était complè­­te­­ment seul. Il m’ex­­plique qu’il est arrivé en Italie cinq jours plus tôt. Le bateau qu’il a pris trans­­por­­tait presque 300 personnes. Six d’entre elles sont mortes pendant la traver­­sée. Msgna a d’abord fait un bref séjour dans un centre d’hé­­ber­­ge­­ment. « Dans le centre, les gens étaient maltrai­­tés. La nour­­ri­­ture n’était pas bonne, les locaux n’étaient pas en bon état… l’eau n’était pas bonne. » Au cours de la conver­­sa­­tion, il lui arrive de lever les yeux vers moi, timi­­de­­ment, pour me regar­­der de sous ses paupières lourdes. Les auto­­ri­­tés n’ont pas relevé ses empreintes digi­­tales. Il se dirige donc vers le nord, pour la Suède, où vit son frère. Sa mère et ses autres frères et sœurs, comme Yafet, sont restés à Khar­­toum, où ils ont fui l’Éry­­thrée. Dès l’ar­­ri­­vée du bus pour Rome, Msgna saute dedans, empor­­tant le sac en plas­­tique qui contient ses affaires. Je commence à me deman­­der si les passa­­gers du bateau fantôme ont pu aller si loin. Peut-être ont-ils réussi à atteindre la Sicile, mais qu’ils ont disparu, d’une façon ou d’une autre, sur la route vers le nord. Cette éven­­tua­­lité semble très peu probable, mais, espé­­rons-le, peut-être se sont-ils trou­­vés ici, dans cette gare routière, tout comme moi, tout comme Msgna. ulyces-ghostboat-ep2-08 Dans la préci­­pi­­ta­­tion, Msgna ne sait pas s’il est prudent de se lais­­ser prendre en photo. Il sort son télé­­phone portable pour appe­­ler son frère en Suède. C’est un acte banal, tout le monde le fait tous les jours. Mais en le voyant, le mince espoir que les passa­­gers du bateau fantôme aient pu atteindre l’Ita­­lie s’éva­­pore soudain. Si Msgna, un gamin seul et sans ressources, peut le faire, quelle est la proba­­bi­­lité que ces 243 personnes et leurs enfants soient arri­­vés en Italie sans pour­­tant réus­­sir à contac­­ter leurs familles ? Nous vivons dans un monde hyper-connecté, et la diaspora érythréenne –  tous les réfu­­giés ayant fui vers l’Eu­­rope – ne fait pas excep­­tion. Je me rends bien compte que, même si les passa­­gers du bateau fantôme n’ont pas pu traver­­ser la mer, ils auraient malgré cela contacté leurs familles par tous les moyens. Il est encore moins probable que, comme Ibra­­him le prétend, ils aient été arrê­­tés en Italie pour trafic de drogue et rete­­nus pendant plus d’un an sans incul­­pa­­tion. Le système judi­­ciaire peut souf­­frir de certaines imper­­fec­­tions, mais les coûts d’une déten­­tion aussi longue l’em­­portent sur les béné­­fices, surtout que le Haut-Commis­­sa­­riat des Nations unies pour les réfu­­giés consi­­dère les Érythréens comme des personnes à proté­­ger et que ceux-ci ne veulent pas rester en Italie. Les auto­­ri­­tés savent très bien qu’elles pour­­raient se conten­­ter de relâ­­cher ces deman­­deurs d’asile et les lais­­ser deve­­nir le problème de quelqu’un d’au­­tre…

Pour mener cette enquête, il faudra s’aven­­tu­­rer dans des eaux plus sombres enco­­re…

À cet instant, il m’ap­­pa­­raît clai­­re­­ment qu’il me faut recher­­cher le bateau fantôme ailleurs, se concen­­trer sur des hypo­­thèses plus sombres, plus déli­­cates. Soit le bateau a coulé et cette tragé­­die est passée à travers les mailles du filet ; soit le mysté­­rieux coup de télé­­phone passé depuis une prison tuni­­sienne est la meilleure des pistes. Cela signi­­fie­­rait que les passa­­gers du bateau fantôme sont ailleurs, peut-être en Tuni­­sie ou en Libye, déte­­nus dans des condi­­tions dont nous igno­­rons tout. La première possi­­bi­­lité permet­­trait aux familles, qui vivent dans l’in­­cer­­ti­­tude, de tour­­ner la page. Mais c’est une éven­­tua­­lité sinistre. La seconde laisse une lueur d’es­­poir : malgré leur sort des seize derniers mois, les dispa­­rus sont peut-être encore en vie et pour­­raient retrou­­ver leurs proches. Quoi qu’il en soit, pour mener cette enquête, il faudra s’aven­­tu­­rer dans des eaux plus sombres encore.


Traduit de l’an­­glais par Claire Mandon d’après l’ar­­ticle « “Hello Father, The Boat is Sinking, So I Will Die.” », paru dans Matter. Couver­­ture : La valise aban­­don­­née d’un réfu­­gié, par Gianni Cipriano.
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
down­load udemy paid course for free
Download Premium WordPress Themes Free
Download Premium WordPress Themes Free
Premium WordPress Themes Download
Download WordPress Themes Free
udemy course download free

Plus de monde