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par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 27 novembre 2017

Le 21 août 2011, les rebelles libyens entrent dans la capi­tale, Tripoli. Deux jours plus tard, ils inves­tissent la caserne forti­fiée du dicta­teur Mouam­mar Kadhafi, Bab al-Azizia. Mais ce dernier est introu­vable. Des hommes d’af­faires offrent deux millions de dinars libyens – soit 1,2 million d’eu­ros – à qui le livrera. De son côté, Inter­pol émet un mandat d’ar­rêt contre lui, son fils Saïf al-Islam Kadhafi, et son beau-frère Abdal­lah Senoussi. Il est fina­le­ment capturé le 20 octobre 2011 près de sa ville natale, Syrte, en compa­gnie de son fils Moatas­sem Kadhafi. Leurs corps sans vie sont expo­sés le lende­main à Misrata.

Ainsi se termine un règne de plus de quarante ans. Et une guerre civile qui a fait des milliers de morts… Tout avait pour­tant commencé par un mouve­ment de contes­ta­tion paci­fique. Sous l’in­fluence de la révo­lu­tion tuni­sienne en cours, diffé­rentes mani­fes­ta­tions ont lieu à travers la Libye au tout début de l’an­née 2011. L’une d’elles est violem­ment répri­mée, et la contes­ta­tion tourne à l’in­sur­rec­tion. Les forces loyales au régime de Mouam­mar Kadhafi redoublent de violence. La France, alors diri­gée par Nico­las Sarkozy, dont la campagne élec­to­rale de 2007 aurait été en partie finan­cée par le dicta­teur libyen selon les jour­na­listes Fabrice Arfi et Karl Laske, demande à l’ONU l’au­to­ri­sa­tion de former une coali­tion inter­na­tio­nale pour inter­ve­nir dans le conflit. Soute­nus par ses bombar­de­ments aériens, les insur­gés prennent peu à peu le contrôle de la Libye.

Des combat­tants du gouver­ne­ment inté­ri­maire libyen après la prise de Bani Walid, l’un des derniers bastions de Kadhafi, en 2011

Mouam­mar et Moatas­sem Kadhafi sont inhu­més dans le désert sans que les circons­tances de leur mort n’aient été établies. Saïf al-Islam Kadhafi est arrêté le 19 novembre 2011. Son procès s’ouvre le 14 avril 2014 à Tripoli, en même temps que celui de son frère Saadi. Aucun des accu­sés n’as­siste à l’au­dience, le premier étant retenu par une brigade à Zinten et le second ayant été extradé vers le Niger, où il fait l’objet d’autres inves­ti­ga­tions. Quant à Abdal­lah Senoussi, il a été arrêté le 17 mars 2012. Le 7 juillet de cette année-là, la première élec­tion démo­cra­tique jamais orga­ni­sée en Libye a dési­gné les 200 membres du Congrès géné­ral natio­nal chargé de rempla­cer le Conseil natio­nal de tran­si­tion. Mais le pays allait de nouveau bascu­ler dans la guerre civile. Et le clan de Mouam­mar Kadhafi n’avait pas dit son dernier mot.

Ahmed Kadhaf al-Dam

C’est en Égypte que la plupart des loya­listes libyens ont trouvé refuge. Certains d’entre eux ont l’ha­bi­tude de se réunir chez le cousin de Mouam­mar Kadhafi, Ahmed Kadhaf al-Dam, au Caire, pour discu­ter de l’ave­nir de leur pays. Dans ce luxueux appar­te­ment au mobi­lier rococo du quar­tier de Zama­lek, le dicta­teur libyen est toujours au faîte de sa gloire. Sur un portrait accro­ché au mur, il se prélasse dans une tente. Sur un autre, il est assis à bord d’un avion, revêtu de son uniforme mili­taire. Dans le salon, son portrait est super­posé à celui d’Omar al-Mokh­tar, qui est connu pour avoir combattu la colo­ni­sa­tion italienne de la Libye au début du XXe siècle, et main­te­nant consi­déré comme un symbole de résis­tance dans le monde arabe.

Il en ira de même pour Mouam­mar Kadhafi, affirme Ahmed Kadhaf al-Dam à un jour­na­liste du Washing­ton Post qui a récem­ment visité l’ap­par­te­ment de Zama­lek. Lui-même est le portrait craché du dicta­teur libyen. Il a la même excen­tri­cité vesti­men­taire, le même regard, les mêmes paupières tombantes, les mêmes cheveux, noirs et bouclés, et le même visage un peu jouf­flu qui lui donne un air de jeunesse malgré ses 65 ans, et en dépit d’une vie bien mouve­men­tée.

Ahmed Kadhaf al-Dam

Ahmed Kadhaf al-Dam a fait ses études en Grande-Bretagne, en Turquie et au Pakis­tan. Puis il a assuré le comman­de­ment de la garde rappro­chée de son célèbre cousin. Il l’a aussi aidé à ache­mi­ner des armes vers l’Afrique du Sud pour lutter contre l’apar­theid. Mais il a surtout été son émis­saire diplo­ma­tique atti­tré. Chris­tian Graeff, ambas­sa­deur de la France à Tripoli de 1982 à 1985, l’a toujours vu à la droite de Mouam­mar Kadhafi. « Il avait un statut hors cadre », dit-il. Et c’est sans doute ce « statut hors-cadre » qui lui a permis de tenir tête au dicta­teur libyen au début de l’in­sur­rec­tion. Il a en effet gagné le Caire dès le 24 février 2011, après avoir démis­sionné de toutes ses fonc­tions « en signe de protes­ta­tion contre la façon dont la crise a été gérée ». C’est-à-dire contre la violente répres­sion de mani­fes­ta­tions paci­fiques.

Les deux cousins se sont néan­moins récon­ci­liés lorsque les Rafale sont passés à l’at­taque, et Ahmed Kadhaf al-Dam a tenté de jouer les inter­mé­diaires entre le régime libyen et la prési­dence française. En vain. Il en garde de la rancune contre Nico­las Sarkozy, qu’il accuse dès 2014 d’avoir béné­fi­cié du soutien finan­cier de Mouam­mar Kadhafi dans son ascen­sion vers l’Ély­sée. La porte de sa chambre, elle, garde la trace de l’ir­rup­tion de poli­ciers dans son appar­te­ment en 2013 : elle est criblée de balles. Les auto­ri­tés post-révo­lu­tion­naires libyennes avaient émis un mandat d’ar­rêt contre lui, mais il a été acquitté par un tribu­nal égyp­tien et il est peu probable qu’il soit de nouveau inquiété par la justice : le cousin du dicta­teur libyen disparu est égale­ment un proche du nouveau président égyp­tien, Abdel Fattah al-Sissi.

Pour Ahmed Kadhaf al-Dam, le meurtre de Mouam­mar Kadhafi est « un crime de guerre » et « l’Oc­ci­dent » est respon­sable de tous les malheurs de son pays. En janvier 2015, il déclare soute­nir l’État isla­mique, qui est alors présent en Libye depuis près d’un an. « Cette entre­prise aurait dû être menée il y a 50 ans », dit-il à la télé­vi­sion égyp­tienne. « Nous sommes la seule nation qui n’a pas trouvé sa place sur Terre, en raison de nos divi­sions. Le monde entier s’est uni – l’Al­le­magne s’est unifiée. L’Ita­lie s’est unifiée. La Turquie est deve­nue une nation et un État. Les Perses ont créé l’État d’Iran. Où est l’État arabe ? » Mais en mars 2016, il assure au Figaro vouloir rassem­bler des hommes pour combattre ce même État isla­mique.

Ahmed Kadhaf al-Dam dit égale­ment vouloir peser sur l’ave­nir de la Libye, tant discuté au sein de son luxueux appar­te­ment du Caire. « Nous sommes le vrai régime », affirme-t-il au jour­na­liste du Washing­ton Post qui s’y est rendu récem­ment, en faisant réfé­rence au clan de Mouam­mar Kadhafi. « Ceux qui sont au pouvoir aujourd’­hui sont venus avec les missiles envoyés sur la Libye. Les missiles ne donnent pas de légi­ti­mité. »

Saïf al-Islam Kadhafi

C’est la situa­tion dans laquelle se trouve la Libye qui permet à Ahmed Kadhaf al-Dam d’es­pé­rer le retour de son clan sur le devant de la scène. Une situa­tion désas­treuse qu’il n’a pas hésité à souli­gner lors d’un entre­tien accordé à la chaîne de télé­vi­sion russe Russia Today en février dernier. « Ce qui se passe actuel­le­ment en Libye est clair pour tout le monde : la destruc­tion partout, les gens quittent leur maison, une vaste fami­ne… Le pays a plongé dans les ténèbres », a-t-il affirmé. Et de fait, la Libye n’a jamais semblé aussi divi­sée qu’aujourd’­hui.

La Libye est aujourd’­hui une plaque tour­nante du trafic d’êtres humains
Crédits : The Sunday Times

Les djiha­distes sont toujours présents dans le centre du pays. Le Premier ministre, Fayez el-Sarraj, peine à étendre son auto­rité au-delà de Tripoli. Depuis qu’il s’est imposé en mars 2016, la reprise de Syrte a été son seul succès alors que son prin­ci­pal rival, le maré­chal Khalifa Haftar, a pris posses­sion du Crois­sant pétro­lier, large zone côtière flanquée de pipe­lines et de raffi­ne­ries. Cet homme de 74 ans avait parti­cipé au coup d’État qui, dans la nuit du 31 août au 1er septembre 1969, avait renversé le roi Idris Ier et installé Mouam­mar Kadhafi sur son trône. Mais il avait ensuite été soigneu­se­ment tenu éloi­gné du pouvoir, puis aban­donné à son sort dans une geôle tcha­dienne après un fiasco mili­taire, et il n’a pas hésité à prendre le parti des insur­gés en 2011. Il n’a cepen­dant pas réussi à s’im­po­ser à leur tête, et ce n’est qu’en 2014 qu’il a fondé sa propre armée, l’Ar­mée natio­nale libyenne, pour lutter contre l’État isla­mique. 

Fayez el-Sarraj et Khalifa Haftar se sont serré la main en juillet dernier à la Celle-Saint-Cloud, sous le regard du nouveau président français, Emma­nuel Macron. Aucun accord n’a été signé pour autant. Les deux rivaux se sont seule­ment enten­dus sur une décla­ra­tion commune en dix points. Celle-ci ne comprend ni la mise sous tutelle civile de l’ar­mée d’Haf­tar, ni la recon­nais­sance de l’au­to­rité qu’ac­corde la commu­nauté inter­na­tio­nale à El-Sarraj sur l’en­semble de la Libye. De leur côté, les commu­nau­tés toua­règue et toubou semblent vouloir rester en retrait tant qu’un pouvoir véri­ta­ble­ment légi­time n’aura pas émergé. Or, Ahmed Kadhaf al-Dam a de nombreuses rela­tions dans les réseaux tribaux…

Mais le retour du clan Kadhafi en Libye est-il réel­le­ment possible ? En septembre dernier, l’ONU a annoncé la mise en place d’une nouvelle stra­té­gie pour instau­rer la paix et la stabi­lité dans le pays. Cette stra­té­gie comprend un réfé­ren­dum sur une nouvelle consti­tu­tion, ainsi que des élec­tions prési­den­tielle et parle­men­taire. « Ce plan, à toutes les étapes, est en effet censé prépa­rer les condi­tions pour des élec­tions libres et justes, qui condui­ront la Libye à la norma­lité insti­tu­tion­nelle et poli­tique », a déclaré Ghas­san Salamé, envoyé spécial de l’ONU en Libye. « Il reste beau­coup à faire, et ce plan est certai­ne­ment ambi­tieux. Mais si le peuple libyen peut se réunir dans un esprit de compro­mis et écrire ensemble une nouvelle histoire natio­nale, ce plan est réali­sable. »

Saïf al-Islam Kadhafi
Crédits : Gras­set

Une excel­lente nouvelle pour les loya­listes libyens exilés en Égypte. Ou du moins pour ceux qui ont l’ha­bi­tude de se réunir chez Ahmed Kadhaf al-Dam. « Pourquoi les révo­lu­tion­naires seraient-ils les seuls à rédi­ger la Cons­ti­tu­tion ? » faisait récem­ment mine de se deman­der Ali Hassan Abu Saïf, ancien capi­taine de l’ar­mée de Mouam­mar Kadhafi. Et Ahmed Kadhaf al-Dam de répliquer : « Je pense que l’ONU et les pays qui ont détruit la Libye veulent que nous fassions partie de la discus­sion. Je sais que le gouver­ne­ment actuel nous persé­cute, mais nous devons sortir de cette situa­tion pathé­tique. » Aussi a-t-il décidé d’en­voyer des repré­sen­tants en Libye, pour aider à la rédac­tion de la Cons­ti­tu­tion, prendre part à une confé­rence natio­nale et choi­sir les membres d’un comité prési­den­tiel.

Pour Ahmed Kadhaf al-Dam, le plus à même de diri­ger le pays n’est autre que Saïf al-Islam Kadhafi. Lequel a juste­ment été relâ­ché par la brigade qui le rete­nait à Zinten en juin dernier. La Cour pénale inter­na­tio­nale (CPI) a aussi­tôt demandé à la Libye de procé­der à son arres­ta­tion, mais il est resté introu­vable et un comité de soutien au fils de Mouam­mar Kadhafi, composé de quelques dizaines de loya­listes libyens exilés au Niger, a vu le jour au mois de juillet. Dans un entre­tien accordé à l’agence russe Sput­nik en octobre, son avocat, Khaled al-Zaïd, affirme qu’il prépare son retour en poli­tique : « Il a été souvent dit que Saïf al-Islam Kadhafi avait quitté la Libye, mais ce n’est pas vrai. Il commu­nique avec les diri­geants libyens et les repré­sen­tants des diffé­rentes tribus pour trou­ver une solu­tion poli­tique et apai­ser les parties adverses. »

Pour lui, Saïf al-Islam Kadhafi est « le seul espoir des Libyens à l’heure actuelle ». Mais il semble­rait que les prin­ci­paux inté­res­sés ne soient pas tous de cet avis. L’an­nonce de sa libé­ra­tion a en effet suscité des mani­fes­ta­tions de colère, notam­ment à Zinten. Quant à la CPI, elle conti­nue de récla­mer son arres­ta­tion. Elle exhorte tous les États ou toute autre entité possé­dant des infor­ma­tions sur l’en­droit où il se trou­ve­rait à les lui commu­niquer dans les plus brefs délais. Diffi­cile, dans ces condi­tions, de se présen­ter à une élec­tion. Même dans un pays ravagé par des guerres civiles.


Couver­ture : Le clan Kadhafi. (DR/Ulyces.co)