par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 28 septembre 2015

L’ap­­pel à la prière isla­­mique, prove­­nant de deux haut-parleurs, se répand dans tout Thet Kal Pyin, un camp de réfu­­giés situé à moins de 100 kilo­­mètres de la fron­­tière entre le Myan­­mar et le Bangla­­desh. L’ap­­pel résonne dans plusieurs allées de bâti­­ments larges et bas aux toits bleus. Chaque struc­­ture rassemble plusieurs familles. Le camp, lui, abrite quelque 5 000 personnes. La plupart, pour ne pas dire toutes, appar­­tiennent à l’eth­­nie des Rohin­­gyas, une mino­­rité musul­­mane persé­­cu­­tée. En réac­­tion à l’ap­­pel à la prière, des hommes barbus chaus­­sés de sandales se rassemblent au crépus­­cule. Ils entrent dans une chau­­mière qui fait office de mosquée. À l’en­­trée, ils se lavent les mains et retirent leurs chaus­­sures. Puis, une fois la nuit tombée, ils s’ac­­crou­­pissent sur des tapis en osier pour prier.

ulyces-myanmarrohingya-01
Le port de Sittwe
Crédits : EU/ECHO/Pierre Prakash

Ce camp a été créé il y a trois ans à la suite d’émeutes mortelles qui se sont dérou­­lées dans la ville portuaire de Sittwe. Ces violences sont le résul­­tats de tensions de longue date, qui ont fina­­le­­ment atteint leur paroxysme, entre les Rohin­­gyas et l’eth­­nie boud­d­histe des Rakhines. Les Rakhines sont une mino­­rité ethnique présente au Myan­­mar, où les Birmans repré­­sentent le plus grand groupe ethnique. Ils sont toute­­fois majo­­ri­­taires dans l’État de Rakhine, situé sur la côte ouest du pays, et beau­­coup d’entre eux consi­­dèrent les Rohin­­gyas comme des intrus. Selon des groupes de défense des droits de l’homme, le gouver­­ne­­ment du Myan­­mar refuse depuis des décen­­nies d’ac­­cor­­der la citoyen­­neté à plus d’un million de Rohin­­gyas, qu’il quali­­fie de « Benga­­lis », et a proposé des règles rela­­tives à la citoyen­­neté qui, d’après ces groupes de défense, ont contraint les Rohin­­gyas à quit­­ter leur pays. Au cours des violences qui ont eu lieu en 2012, les Rohin­­gyas ont souf­­fert de manière déme­­su­­rée et près de 140 000 d’entre eux ont ensuite été dépla­­cés dans des camps, notam­­ment celui de Thet Kal Pyin, qui encerclent désor­­mais la banlieue rurale de Sittwe. Les Rohin­­gyas faisaient égale­­ment partie des milliers de réfu­­giés et apatrides qui ont tenté au prin­­temps de rejoindre la Thaï­­lande, la Malai­­sie et l’In­­do­­né­­sie à bord de frêles embar­­ca­­tions dans l’es­­poir d’ob­­te­­nir l’asile poli­­tique. Cepen­­dant, de nombreux Rohin­­gyas dépla­­cés sont restés au Myan­­mar et, pour ceux qui vivent dans des camps de réfu­­giés, les problèmes sani­­taires sont parti­­cu­­liè­­re­­ment préoc­­cu­­pants. Comment peuvent-ils éviter d’être atteints du palu­­disme ou de la tuber­­cu­­lose, de souf­­frir de diar­­rhée ou d’autres infec­­tions qui sévissent au milieu des allées sales, des toilettes portables et des fossés d’éva­­cua­­tion propices aux inva­­sions de mous­­tiques ? Et si une personne vient à contrac­­ter l’une de ces mala­­dies, où peut-elle obte­­nir un trai­­te­­ment ? « Nous avons surmonté de nombreuses diffi­­cul­­tés durant le chaos qui régnait en 2012. Mais la ques­­tion sani­­taire est deve­­nue notre prin­­ci­­pale préoc­­cu­­pa­­tion », m’ex­­plique Abdul Rahim, 43 ans, qui habite à Thet Kal Pyin.

ulyces-myanmarrohingya-02
Au camp de réfu­­giés rohin­­gyas
Crédits : EU/ECHO/Pierre Prakash

Au Rakhine

Au Myan­­mar, un terri­­toire situé au carre­­four entre l’Asie du Sud-Est, la Chine et le sous-conti­nent indien, les services de santé et la poli­­tique sont étroi­­te­­ment liés. La junte mili­­taire répres­­sive qui a pris les rênes du pouvoir au début des années 1960 a coupé le finan­­ce­­ment de services sociaux, et notam­­ment liés à la santé. Bien que ses diri­­geants aient cédé le pouvoir à un gouver­­ne­­ment théo­­rique­­ment civil en 2011, des experts estiment qu’il faudra des années, voire des décen­­nies, pour réins­­tau­­rer un système de santé qui a été négligé pendant un demi-siècle. D’au­­tant plus que le Myan­­mar reste, dans une certaine mesure, un pays en guerre. L’an­­cienne colo­­nie britan­­nique a porté offi­­ciel­­le­­ment le nom de Birma­­nie jusqu’en 1989. Des conflits couvent dans l’ar­­rière-pays entre l’ar­­mée et plusieurs milices ethniques, dont certaines contrôlent de vastes éten­­dues de terri­­toires auto­­nomes. Depuis la tran­­si­­tion poli­­tique en 2011, des violences mortelles ont égale­­ment éclaté dans de nombreuses villes, comme à Sittwe, entre boud­d­histes et musul­­mans. Ces conflits ont engen­­dré de nouvelles barrières physiques et idéo­­lo­­giques empê­­chant d’amé­­lio­­rer la situa­­tion sani­­taire de la popu­­la­­tion.

ulyces-myanmarrohingya-03
Une rue de Sittwe, dans l’État de Rakhine
Crédits : EU/ECHO/Pierre Prakash

À l’ins­­tar de bon nombre de ses rivaux de longue date dans l’ar­­rière-pays, le gouver­­ne­­ment du Myan­­mar tente d’ins­­tau­­rer la paix. Ainsi, certains experts sont plus opti­­mistes concer­­nant des campagnes et d’autres projets de « conver­­gence », qui permettent à des travailleurs du secteur de la santé de colla­­bo­­rer avec des collègues de régions auto­­nomes rivales. Ils estiment égale­­ment qu’une réforme du système de santé consti­­tue­­rait un moteur poten­­tiel pour un proces­­sus de paix continu. La réforme de la santé peut cepen­­dant aggra­­ver les tensions. Des accu­­sa­­tions sont portées par les deux camps. Des orga­­ni­­sa­­tions qui luttent pour l’amé­­lio­­ra­­tion des soins de santé dans des régions de l’est du Myan­­mar ont, par exemple, accusé le gouver­­ne­­ment central d’avoir détourné une part de l’aide inter­­­na­­tio­­nale dont elles dépendent afin de sauver des vies dans des commu­­nau­­tés mino­­ri­­taires. De son côté, le gouver­­ne­­ment a accusé Méde­­cins sans fron­­tières (MSF) d’avoir injus­­te­­ment apporté son aide à des musul­­mans au détri­­ment de boud­d­histes. En 2014, il a ainsi ordonné à MSF de quit­­ter l’État de Rakhine, où l’or­­ga­­ni­­sa­­tion d’aide huma­­ni­­taire four­­nis­­sait des soins médi­­caux d’ur­­gence dans des camps de réfu­­giés, notam­­ment à Thet Kal Pyin, après avoir déclaré publique­­ment qu’elle s’oc­­cu­­pait de victimes de violence sectaire. « La “conver­­gence” est un sujet porteur pour les acteurs de l’aide et du déve­­lop­­pe­­ment. Mais il n’est pas simple de lais­­ser la poli­­tique de côté. Le passé est pétri de ressen­­ti­­ment », déclare Bill Davis, ancien direc­­teur de projets au Myan­­mar pour le groupe Physi­­cians for Human Rights, basé à New York.

~

L’été dernier, quelques mois après le départ de MSF du camp de Thet Kal Pyin, le minis­­tère de la Santé du Myan­­mar a créé son propre centre de santé à un kilo­­mètre de là. Cette clinique, instal­­lée dans un bâti­­ment en béton dont les murs ont été peints en jaune, dispose de plusieurs salles de consul­­ta­­tions propres et lumi­­neuses. Lors de ma visite cet hiver, Naing Lin Oo, un employé, m’a expliqué que ce centre possé­­dait 15 lits et qu’il était possible d’ef­­fec­­tuer des accou­­che­­ments et de trai­­ter des mala­­dies telles qu’un simple rhume ou une diar­­rhée. « Si c’est plus sérieux, nous envoyons les patients à l’hô­­pi­­tal situé à proxi­­mité de Sittwe », a-t-il précisé.

La crise sani­­taire qui touche les Rohin­­gyas est l’une des plus graves que le pays ait connu.

De retour au camp, plusieurs Rohin­­gyas avouent qu’ils portent encore des séquelles morales du conflit de 2012 et qu’ils ne font confiance ni aux Rakhines, ni au gouver­­ne­­ment du Myan­­mar en géné­­ral, au point qu’ils ne veulent obte­­nir de trai­­te­­ment médi­­cal qu’à l’in­­té­­rieur du camp. L’un des habi­­tants explique qu’il est tech­­nique­­ment possible de rejoindre l’hô­­pi­­tal géné­­ral de Sittwe en cas d’ur­­gence, mais qu’ils ont trop peur de s’y rendre et d’être maltrai­­tés. Comme ses voisins, il se demande quand MSF, dont l’ab­­sence se fait sentir, sera auto­­ri­­sée à reve­­nir. En janvier, MSF – qui n’a pas souhaité faire de commen­­taire – a annoncé avoir repris ses acti­­vi­­tés à la fin de 2014 dans l’État de Rakhine pour des « dizaines de milliers » de personnes. Toute­­fois, Matthew Smith, direc­­teur exécu­­tif de Fortify Rights, un groupe de défense des droits de l’homme basé en Thaï­­lande qui surveille les conflits et les viola­­tions en la matière au Myan­­mar, m’a confié en janvier que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion huma­­ni­­taire était « loin d’être opéra­­tion­­nelle » comparé à ses précé­­dentes acti­­vi­­tés dans l’État de Rakhine. Et d’ajou­­ter que la crise sani­­taire qui touche les Rohin­­gyas dépla­­cés dans cet État était l’une des plus graves que le pays ait jamais connu.

La réforme

Près de 500 000 personnes meurent chaque année au Myan­­mar, un pays qui compte envi­­ron 52 millions d’ha­­bi­­tants. Si le taux morta­­lité infan­­tile et l’es­­pé­­rance de vie – d’à peine 65,2 ans, soit légè­­re­­ment plus élevée qu’au Rwanda – se sont amélio­­rés de manière margi­­nale sous le régime mili­­taire, bon nombre des problèmes qui touchent les pays les plus pauvres existent toujours dans les régions rurales du Myan­­mar, où vivent 70 % de la popu­­la­­tion. Dans certaines commu­­nau­­tés, le taux de morta­­lité infan­­tile des enfants de moins de cinq ans est proche de celui de la Soma­­lie. Les mala­­dies infec­­tieuses sont une menace de taille au Myan­­mar : les taux de tuber­­cu­­lose sont trois fois plus élevés que la moyenne mondiale et l’un des plus élevés d’Asie. La tuber­­cu­­lose multi­­ré­­sis­­tante a, elle, été détec­­tée en 2007. Une précé­­dente épidé­­mie de VIH semble désor­­mais sous contrôle, mais seul un patient sur trois béné­­fi­­cie du trai­­te­­ment prove­­nant du gouver­­ne­­ment. En outre, les experts en matière de santé craignent que les taux d’in­­fec­­tion du VIH augmentent de nouveau si le problème de longue date du Myan­­mar concer­­nant la consom­­ma­­tion d’hé­­roïne s’ag­­grave car, selon une enquête du gouver­­ne­­ment datant de 2012/2013, 20 % des consom­­ma­­teurs de drogues injec­­tables sont atteints du VIH.

ulyces-myanmarrohingya-04
Des cher­­cheurs de l’État de Rakhine
Crédits : EU/ECHO/Pierre Prakash

C’est aux fron­­tières du Myan­­mar que certaines des plus grandes menaces sani­­taires mondiales rôdent. Les fron­­tières tropi­­cales consti­­tuent souvent un foyer pour la propa­­ga­­tion du palu­­disme, notam­­ment là où le climat est propice et la popu­­la­­tion dému­­nie. Bien que le taux annuel d’in­­fec­­tion du palu­­disme ait dimi­­nué ces dernières années, il reste le plus élevé dans la sous-région du Bassin du Mékong, soit 91 cas pour 10 000 personnes. D’au­­tant plus que la souche trou­­vée dans les zones fron­­ta­­lières du Myan­­mar semble de plus en plus résis­­tante au trai­­te­­ment. La résis­­tance clinique à l’ar­­té­­mi­­si­­nine, un agent large­­ment utilisé pour lutter contre le palu­­disme, a été décou­­verte pour la première fois il y a près de dix ans au Cambodge. La résis­­tance à ce trai­­te­­ment est désor­­mais égale­­ment présente dans les quatre autres pays du Bassin du Mékong : le Myan­­mar, le Viet­­nam, le Laos et la Thaï­­lande. Au Myan­­mar, la résis­­tance à l’ar­­té­­mi­­si­­nine s’est long­­temps limi­­tée à sa fron­­tière orien­­tale mais, en février, la revue The Lancet a apporté des « preuves solides » que la résis­­tance est désor­­mais présente dans les régions du nord-ouest, notam­­ment à proxi­­mité de la fron­­tière indienne. Les résul­­tats de l’étude viennent s’ajou­­ter aux craintes déjà exis­­tantes que la résis­­tance à l’ar­­té­­mi­­si­­nine pour­­rait se propa­­ger en Inde et atteindre l’Afrique. Au Myan­­mar, mais pas seule­­ment, « tous les efforts four­­nis ces dix dernières années pour lutter contre le palu­­disme dans de nombreuses régions du monde, en parti­­cu­­lier en Afrique, pour­­raient être anéan­­tis par la propa­­ga­­tion de la résis­­tance à l’ar­­té­­mi­­si­­nine », explique Philippe Guérin, direc­­teur du World­­wide Anti­­ma­­la­­rial Resis­­tance Network, un réseau de recherche basé au Royaume-Uni. Il précise que de nouveaux médi­­ca­­ments en cours de déve­­lop­­pe­­ment pour­­raient un jour rempla­­cer l’ar­­té­­mi­­si­­nine dans certaines régions, mais que les négo­­cia­­tions avec les gouver­­ne­­ments ainsi que la forma­­tion des profes­­sion­­nels de la santé afin d’in­­tro­­duire ces médi­­ca­­ments à grande échelle repré­­sen­­te­­raient un proces­­sus long, coûteux et compliqué.

~

Le proces­­sus de réforme poli­­tique du Myan­­mar a commencé il y a cinq ans, lorsque Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix et à la tête du parti d’op­­po­­si­­tion, la Ligue natio­­nale pour la démo­­cra­­tie, a été libé­­rée après avoir passé plus de vingt ans en maison d’ar­­rêt. Lors d’élec­­tions légis­­la­­tives partielles en 2012, Aung San Suu Kyi et les membres de son parti ont gagné 43 des 45 sièges du parle­­ment.

ulyces-myanmarrohingya-05
Aung San Suu Kyi
Crédits : Htoo Tay Zar

Depuis, les gouver­­ne­­ments occi­­den­­taux ont mis fin à des sanc­­tions commer­­ciales de longue date à l’égard du Myan­­mar et les inves­­tis­­se­­ments venant aussi bien d’en­­tre­­prises occi­­den­­tales qu’a­­sia­­tiques sont en forte hausse. Le Produit inté­­rieur brut (PIB) pour 2014/2015 devrait atteindre 8 % et les dona­­teurs inter­­­na­­tio­­naux, par le passé méfiants à l’idée de soute­­nir la junte mili­­taire, ont augmenté leurs enga­­ge­­ments huma­­ni­­taires. Un fonds pour la santé, le 3MDG, géré par les Nations Unies, envi­­sage d’in­­ves­­tir plus de 300 millions de dollars d’ici 2016 afin notam­­ment de réduire la morta­­lité infan­­tile, d’amé­­lio­­rer les soins de santé mater­­nelle et de lutter contre les mala­­dies présentes au Myan­­mar. La Banque mondiale a, pour sa part, promis de verser 200 millions de dollars pour permettre au pays de four­­nir une couver­­ture médi­­cale à tous d’ici 2030. Ces deux initia­­tives repré­­sentent à elles seules 500 millions de dollars, soit presque 1 % du PIB du Myan­­mar pour l’exer­­cice finan­­cier qui s’est terminé en 2014. Le gouver­­ne­­ment lance égale­­ment des programmes visant à réfor­­mer le secteur de la santé. En 2011, par exemple, un plan natio­­nal a défini une stra­­té­­gie ambi­­tieuse pour lutter contre le sida et préve­­nir de nouvelles infec­­tions. En 2013, le parle­­ment a ajusté le budget natio­­nal afin de permettre à plus de patients dému­­nis d’avoir accès à des médi­­ca­­ments gratuits. La même année, le ministre de la Santé, Pe Thet Khin, a déclaré que l’objec­­tif de four­­nir une couver­­ture médi­­cale à tous au Myan­­mar n’était « pas impos­­sible ». Alors qu’ap­­prochent les élec­­tions qui auront lieu en novembre prochain, les respon­­sables du gouver­­ne­­ment semblent prendre conscience que l’amé­­lio­­ra­­tion de l’ac­­cès aux soins de santé consti­­tue une façon idéale de gagner la confiance du public dans une société démo­­cra­­tique nais­­sante. Toute­­fois, selon un diplo­­mate installé à Yangon, la capi­­tale commer­­ciale du pays, la réforme du système de santé natio­­nal consti­­tue un immense défi malgré toutes les discus­­sions en cours.

Crise de confiance

Le Myan­­mar a-t-il les capa­­ci­­tés et les infra­s­truc­­tures qui peuvent lui permettre de répa­­rer son système de santé ? Il est clair que le minis­­tère de la Santé prend davan­­tage ses respon­­sa­­bi­­li­­tés pour lutter contre les mala­­dies infec­­tieuses et d’autres problèmes endé­­miques par rapport à 2010, recon­­naît Saung Oo Zarni, qui gère un réseau de 17 cliniques ambu­­la­­toires au Myan­­mar pour Popu­­la­­tion Services Inter­­na­­tio­­nal, une orga­­ni­­sa­­tion à but non lucra­­tif basée à Washing­­ton DC. Mais les infra­s­truc­­tures de santé du pays ne sont « pas prêtes à rece­­voir l’aide exté­­rieure », m’ex­­plique-t-il dans son bureau de Yangon. Par consé­quent, une part impor­­tante des fonds inter­­­na­­tio­­naux desti­­nés à lutter contre la tuber­­cu­­lose, le VIH et d’autres mala­­dies ne béné­­fi­­cient toujours pas à de nombreuses portions vulné­­rables de la popu­­la­­tion.

ulyces-myanmarrohingya-06
Aung San Suu Kyi
Crédits : Michael Cory

Même à Yangon, les défauts des infra­s­truc­­tures natio­­nales de santé sont aisé­­ment visibles. À l’hô­­pi­­tal géné­­ral, un bâti­­ment colo­­nial aux volets déco­­lo­­rés, des patients campent dans la cour car il n’y a pas suffi­­sam­­ment de lits à l’in­­té­­rieur. Au crépus­­cule, une asso­­cia­­tion cari­­ta­­tive envoie cinq ambu­­lances dans les rues encom­­brées de la ville. En théo­­rie, les ambu­­lances des hôpi­­taux publics de la ville fonc­­tionnent 24 heures sur 24, mais la réalité est diffé­­rente, surtout une fois la nuit tombée, explique Zaw Sai, un volon­­taire membre d’une des équipes d’am­­bu­­lan­­ciers. Un après-midi, je me suis rendu dans une paillote située dans la banlieue de la ville et qui fait office de maison pour quelque 60 personnes atteintes du VIH, et leurs enfants. Un homme m’a expliqué que MSF payait pour lui et ses voisins afin qu’ils reçoivent des médi­­ca­­ments anti­­ré­­tro­­vi­­raux. Main­­te­­nant, ils ne peuvent plus payer les médi­­ca­­ments et ils « prient chaque nuit » pour que les aides finan­­cières se pour­­suivent. Je lui ai demandé s’il pensait que les soins de santé s’étaient amélio­­rés depuis la tran­­si­­tion marquante du Myan­­mar en 2011. « Un peu », m’a-t-il répondu, « pas énor­­mé­­ment. »

~

Même si la bureau­­cra­­tie en matière de santé était plus effi­­cace, le Myan­­mar ne possè­­de­­rait pas assez de person­­nel médi­­cal. Le nombre de méde­­cins, d’in­­fir­­mières et de sages-femmes a augmenté de 20 % entre 2006 et 2011, soit 1,49 personne pour 1 000 habi­­tants, comparé à 1,27 aupa­­ra­­vant. Selon l’OMS toute­­fois, ce chiffre reste « bien en deçà » de la norme mondiale de 2,28 profes­­sion­­nels de santé pour 1 000 habi­­tants.

Diffi­­cile de savoir si ces produits ont été impor­­tés léga­­le­­ment ou non.

Beau­­coup de jeunes méde­­cins évitent le secteur public, car les salaires sont trop bas. Ceux qui le rejoignent sont immé­­dia­­te­­ment envoyés dans des régions rurales pour deux à trois ans et gagnent 164 dollars par mois, indique Khaing Than­­dar Hnin, une diplô­­mée de l’école de méde­­cine de Yangon âgée de 30 ans. Ainsi, certains sont contraints d’ou­­vrir une clinique privée et de travailler pendant de longues heures, simple­­ment pour survivre, explique-t-elle. « Je suis certaine que je ne rejoin­­drai pas les services publics parce que si je le fais, je serai sans aucun doute envoyée dans des zones isolées », affirme Khaing Than­­dar Hnin en buvant un jus de citron, dans un centre commer­­cial de Yangon. Récem­­ment diplô­­mée, elle a posé sa candi­­da­­ture pour des emplois dans des orga­­ni­­sa­­tions inter­­­na­­tio­­nales à but non lucra­­tif dont le salaire est trois à quatre fois plus élevé que celui proposé par le gouver­­ne­­ment. Elle, au moins, travaille au Myan­­mar, souligne-t-elle ; un chemin que beau­­coup de ses cama­­rades de classe n’ont jamais voulu suivre, perce­­vant l’école de méde­­cine comme un trem­­plin vers une carrière à l’étran­­ger. La chaîne d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment des médi­­ca­­ments consti­­tue un autre problème. Un après-midi, j’ai visité la plaque tour­­nante de l’in­­dus­­trie phar­­ma­­ceu­­tique du pays, qui pèse 495 millions de dollars : le marché de Minga­­lar, à Yangon. Ce marché se situe au dernier étage d’un centre commer­­cial déla­­bré. Après m’être taillé un chemin à travers un bazar à tissus bondé et avoir fran­­chi plusieurs esca­­la­­tors en panne, j’ai vu un vaste réseau d’étals, pleins à craquer, propo­­sant tous des médi­­ca­­ments en gros. La plupart des boîtes étant blanches, il était diffi­­cile d’iden­­ti­­fier l’uti­­li­­sa­­tion d’un produit en parti­­cu­­lier, et encore plus diffi­­cile de savoir si ces produits avaient été impor­­tés léga­­le­­ment ou non. Toe Oo, un vendeur, m’a dit que jusque récem­­ment seule­­ment un tiers des médi­­ca­­ments qu’il vendait était enre­­gis­­tré. La situa­­tion a commencé à chan­­ger lorsque l’agence du Myan­­mar en charge des produits alimen­­taires et des médi­­ca­­ments a durci ses poli­­tiques, même s’il précise que les médi­­ca­­ments non enre­­gis­­trés sont encore répan­­dus et repré­­sen­­te­­raient la moitié des offres du marché.

ulyces-myanmarrohingya-07
La commu­­nauté rohin­­gya du Myan­­mar
Crédits : EU/ECHO/Pierre Prakash

Pendant ce temps, quelques hôpi­­taux privés sont appa­­rus ces dernières années à Yangon afin de servir la classe moyenne urbaine du Myan­­mar. Toute­­fois, la qualité des soins dans le secteur privé est très variable, indique Naithy Cyriac de Soli­­diance, une société de conseils basée à Singa­­pour qui étudie l’in­­dus­­trie phar­­ma­­ceu­­tique du Myan­­mar. Ceux qui ont les moyens de se rendre à l’étran­­ger pour rece­­voir des soins le font. Selon des données de Soli­­diance, des patients origi­­naires du Myan­­mar ont dépensé, en 2012, 150 millions de dollars en soins de santé en Thaï­­lande, en Malai­­sie et à Singa­­pour. Depuis 2013, plusieurs grands hôpi­­taux de Singa­­pour, de Bang­­kok et d’Inde ont ouvert des bureaux de repré­­sen­­ta­­tion à Yangon dans un effort visant à atteindre un marché crois­­sant. « Les riches vont à l’étran­­ger parce qu’ils n’ont pas confiance dans le système natio­­nal », déclare Naithy Cyriac.

Sauver des vies

Dans l’ar­­rière-pays, où la situa­­tion est instable, le gouver­­ne­­ment combat depuis des décen­­nies des groupes d’in­­sur­­gés ethniques armés. Là aussi, le manque de confiance est un problème majeur. Certains consi­­dèrent les déci­­sions en matière de finan­­ce­­ment de la santé comme un moteur d’iné­­ga­­li­­tés. Eh Kalu est direc­­teur du dépar­­te­­ment pour la santé et le bien-être de l’Union natio­­nale karen (KNU), un four­­nis­­seur prin­­ci­­pal de soins de santé dans l’est du Myan­­mar. Il explique que le dépar­­te­­ment a souf­­fert finan­­ciè­­re­­ment de la tran­­si­­tion poli­­tique du Myan­­mar : les dona­­teurs inter­­­na­­tio­­naux ont réduit leur finan­­ce­­ment pour le dépar­­te­­ment afin de contri­­buer à des projets contrô­­lés par le gouver­­ne­­ment – des fonds auxquels la KNU n’a pas toujours accès.

ulyces-myanmarrohingya-08
Une famille de réfu­­giés
Crédits : David Maurice Smith/Oculi

« Les ONG et les dona­­teurs inter­­­na­­tio­­naux doivent soute­­nir les deux secteurs », m’ex­­plique-t-il, au moins jusqu’à ce que le dialogue poli­­tique et les négo­­cia­­tions de paix commencent sérieu­­se­­ment. En atten­­dant, il super­­­vise 1 500 profes­­sion­­nels de la santé qui s’oc­­cupent d’en­­vi­­ron 200 000 personnes. Le manque de forma­­tion et de renfor­­ce­­ment des capa­­ci­­tés consti­­tue un problème perma­nent, précise-t-il, alors qu’il lutte pour payer les salaires des méde­­cins et du person­­nel de santé commu­­nau­­taire. D’autres pensent que la santé est utili­­sée comme une arme. Matthew Smith du groupe de défense Fortify Rights, par exemple, affirme que le gouver­­ne­­ment empêche les travailleurs huma­­ni­­taires inter­­­na­­tio­­naux d’at­­teindre certaines régions qui sont hors de son contrôle – une « tactique de guerre » utili­­sée contre les groupes ethniques armés. Si un groupe de popu­­la­­tion déplacé a un besoin parti­­cu­­lier, le gouver­­ne­­ment comprend que ces personnes vont se tour­­ner vers des ressources prove­­nant d’ar­­mées non offi­­cielles. « Vous pouvez imagi­­ner les consé­quences sur le terrain », déclare-t-il. « Les liens entre conflit et finan­­ce­­ment des soins de santé ne sont pas aussi évidents », explique Tom Kramer, un consul­­tant poli­­tique qui a travaillé sur plusieurs projets des Nations unies au Myan­­mar. Les groupes ethniques ont raison en ce qui concerne les dangers de réduire trop rapi­­de­­ment leur budget en matière d’aide. Toute­­fois, à long terme, il est normal que le gouver­­ne­­ment assure un rôle plus impor­­tant en matière de pres­­ta­­tion de soins de santé dans des régions fron­­ta­­lières instables, en parti­­cu­­lier si des accords de cessez-le-feu sont signés avec des groupes rebelles comme l’Union natio­­nale karen. Le défi consiste à iden­­ti­­fier le moyen d’in­­té­­grer, sans heurts, les systèmes de santé des régions auto­­nomes à celui du gouver­­ne­­ment. Si les respon­­sables de la santé préci­­pitent la conver­­gence entre le gouver­­ne­­ment et ses anciens enne­­mis, « cela peut égale­­ment engen­­drer des problèmes pour le proces­­sus de paix », précise Tom Kramer. Des porte-paroles de deux orga­­ni­­sa­­tions cari­­ta­­tives opérant dans des États rebelles du Myan­­mar n’ont pas souhaité faire de commen­­taires lorsque je les ai contac­­tés par télé­­phone : la ques­­tion des soins de santé est telle­­ment poli­­ti­­sée qu’ils ne peuvent s’ex­­pri­­mer publique­­ment sur leur travail.

~

En théo­­rie, la paix a fait son retour à Sittwe, ville de l’ouest du Myan­­mar qui avait été détruite par les affron­­te­­ments et les incen­­dies volon­­taires en 2012. Mais, selon un rapport du Inter­­na­­tio­­nal Crisis Group datant de 2014, le climat poli­­tique reste tendu. En outre, la persis­­tance de tensions ethniques repré­­sente une menace non négli­­geable pour la répu­­ta­­tion du gouver­­ne­­ment et la réus­­site de son proces­­sus de réforme poli­­tique. Lorsque j’ai visité Sittwe cet hiver, je n’ai été témoin d’au­­cune violence et le centre-ville me semblait sûr. Mais des traces de violence et de tensions étaient présentes partout. Sur la route qui relie l’aé­­ro­­port au centre-ville, par exemple, j’ai vu une mosquée turquoise qui avait été brûlée en 2012 et dont il ne restait plus que des murs et des arcs en morceaux. Sur la route qui relie la ville à des camps de réfu­­giés, j’ai passé un poste de contrôle mili­­taire entouré de fil barbelé.

Convain­­cus par une infir­­mière rohin­­gya, les parents ont cédé et le garçon a survécu.

Quelques kilo­­mètres plus loin, au camp de Thet Kal Pyin, la vie dans la rue est simi­­laire à celle de nombreux villages du sud-est de l’Asie. Des enfants jouent au foot­­ball sur de l’herbe sèche, tandis que des femmes préparent à manger ou lavent la vais­­selle. Quelques personnes vendent des produits devant chez elles. D’autres sont simple­­ment assis et discutent. Pour­­tant, lorsque je discute avec les habi­­tants du camp, ils sont amers. Bon nombre d’entre eux regrettent la perte de leurs maisons ou de leurs entre­­prises, et veulent déses­­pé­­ré­­ment retour­­ner à leur vie d’avant. « Beau­­coup ici n’ont pas d’em­­ploi », déclare Faizul Anwar, un profes­­seur au chômage, en passant devant des enfants en train de jouer. « Je pleure à l’in­­té­­rieur, mais je ne veux pas que les enfants le voient. » Les habi­­tants de Thet Kal Pyin ont peur de voya­­ger jusque Sittwe, car ils craignent pour leur sécu­­rité. Certains m’ont dit qu’ils pensaient être arrê­­tés s’ils tentaient d’en­­trer dans la ville en passant ces points de contrôle encer­­clés de fil barbelé. Même en cas d’ur­­gence ? Peut-être pas, concèdent-ils, mais il n’em­­pêche qu’ils ne font pas confiance à un méde­­cin rakhine ou même birman pour être trai­­tés avec respect. L’un d’eux soupçonne même qu’un méde­­cin rakhine pour­­rait le tuer sur la table d’opé­­ra­­tion. De retour à Sittwe, je mentionne les inquié­­tudes des Rohin­­gyas à Daw Tin Win, qui travaille pour la Health Assis­­tant Asso­­cia­­tion au Myan­­mar, une orga­­ni­­sa­­tion profes­­sion­­nelle à but non lucra­­tif. Elle a travaillé dans six des 14 camps situés à l’ex­­té­­rieur de la ville. Elle comprend la crainte de certains Rohin­­gyas d’être mal trai­­tés, mais affirme que celle-ci est infon­­dée. Le prin­­ci­­pal problème dans certains camps est que la peur de rece­­voir des soins à l’hô­­pi­­tal géné­­ral de Sittwe empêche de nombreux Rohin­­gyas de s’y rendre, même en cas d’ur­­gence médi­­cale, ajoute-t-elle.

ulyces-myanmarrohingya-09
L’ave­­nir reste incer­­tain
Crédits : EU/ECHO/Pierre Prakash

Par exemple, un garçon rohin­­gya a été mordu par ce qui ressem­­blait à un chien enragé. Daw Tin Win a exhorté ses parents à l’em­­me­­ner à l’hô­­pi­­tal géné­­ral de Sittwe. C’était sans espoir, se rappelle-t-elle, il était hors de ques­­tion pour eux d’al­­ler dans un tel endroit parce qu’ils ne faisaient pas confiance aux gens là-bas, ont-ils dit. Elle les a inci­­tés une nouvelle fois, sans succès. En fin de compte, et seule­­ment après avoir été convain­­cus par une infir­­mière rohin­­gya, les parents ont cédé et le garçon a survécu. « Nous ne discri­­mi­­nons pas. Notre prin­­ci­­pal objec­­tif est de sauver des vies », conclut Saw Tin Win.


Traduit de l’an­­glais par Vincente Morlet d’après l’ar­­ticle « Fear and loathing in Thet Kal Pyin: Myan­­mar’s heal­­th­­care crisis », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Des réfu­­giés rohin­­gyas au Myan­­mar (EU/ECHO/Pierre Prakash).
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Premium WordP­ress Themes Down­load
free down­load udemy course
Download WordPress Themes Free
Download Premium WordPress Themes Free
Download Premium WordPress Themes Free
Download Premium WordPress Themes Free
download udemy paid course for free

PLUS DE SCIENCE