par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 21 octobre 2015

Le lac de Koman

Jusque très récem­­ment, deux ou trois ans peut-être, le lac de Koman était encore un secret bien gardé. Un des plus spec­­ta­­cu­­laires, pour­­tant, que l’Al­­ba­­nie ait à offrir : il s’étire sur plus de trente kilo­­mètres le long de pentes raides coif­­fées de maquis, de canyons étroits et sinueux, de grottes béantes dans des murailles de roche nue. L’eau est froide et trans­­pa­­rente, tour à tour jade, turquoise ou émeraude. Perdus dans ce paysage austère, on distingue ici et là une maison, un carré de céréales, quelques arbres frui­­tiers, un peu de bétail. Certaines habi­­ta­­tions ont l’air aban­­don­­nées. Les foyers qui restent, épar­­pillés sur des kilo­­mètres carrés dans cette zone diffi­­cile d’ac­­cès, échappent à tout recen­­se­­ment.

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Le barrage de Koman
Crédits : Matthieu Perissé

C’est un barrage hydro­é­lec­­trique qui donna nais­­sance au lac, en 1985 : un des derniers projets comman­­di­­tés par le dicta­­teur Enver Hoxha, décédé cette année-là après quarante ans au pouvoir. La région de Koman était alors très pauvre, isolée au sein d’une Alba­­nie elle-même exsangue. L’ap­­pa­­ri­­tion du réser­­voir, en permet­­tant la navi­­ga­­tion, contri­­bua à désen­­cla­­ver la vallée, l’ou­­vrant sur l’ex­­té­­rieur tandis que le reste du pays s’ex­­tra­yait lente­­ment du joug auto­­ri­­taire. Un service de ferrys fut lancé, trans­­por­­tant passa­­gers et véhi­­cules entre les deux extré­­mi­­tés du lac. Les bateaux de Mario, eux, tournent sans relâche d’avril à octobre. Trop petits pour char­­ger des voitures, ils promènent chaque jour touristes et locaux, bagages, vélos, motos, mules, chèvres, marchan­­dises ou gros élec­­tro­­mé­­na­­ger – on voit de tout. Les trois heures de traver­­sée sont ponc­­tuées de haltes sur des pontons de fortune, à l’em­­bou­­chure de minus­­cules sentiers qui semblent n’al­­ler nulle part. Les rive­­rains y débarquent leurs emplettes du jour, saluent le capi­­taine et dispa­­raissent en un instant, avalés par la végé­­ta­­tion.

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C’était le début de l’été 2014 lorsque je me suis rendu à Koman pour la première fois, curieux de cette traver­­sée qu’on dit l’une des plus belles d’Eu­­rope. J’ai d’abord rencon­­tré Marjana, la petite sœur de Mario, qui assure la distri­­bu­­tion de pancakes aux passa­­gers. Treize ans au comp­­teur, vive et souriante, la jeune fille répond dans un excellent anglais aux solli­­ci­­ta­­tions des touristes. C’est elle qui, au retour de l’ex­­cur­­sion, m’a présenté son frère.

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Marjana
Crédits : Matthieu Perissé

Ce qui frappe au premier regard, chez Mario, c’est son gaba­­rit colos­­sal. Très grand, cou de lutteur, poitrail de fauve, bras de bûche­­ron : dans l’en­­tou­­rage de ce géant, les choses et les gens semblent plus fragiles que nature. Cons­­tam­­ment en mouve­­ment, pendu à ses deux télé­­phones, il super­­­vise avec une même éner­­gie ses pilotes, ses guides et ses touristes, les tracas admi­­nis­­tra­­tifs et les moteurs récal­­ci­­trants. Sa puis­­sance, sa déter­­mi­­na­­tion en imposent. On lui donne­­rait faci­­le­­ment la tren­­taine. Il n’a que vingt-trois ans. Lorsque Mario est né, en 1992, les premières élec­­tions régu­­lières en Alba­­nie marquaient une étape déci­­sive dans une longue période de tran­­si­­tion démo­­cra­­tique. Pour le pays, que quatre décen­­nies de stali­­nisme para­­noïaque avaient complè­­te­­ment isolé du monde exté­­rieur, c’était le début d’une période de brusques décom­­pres­­sions – non sans turbu­­lences. Les barons du busi­­ness succé­­daient aux pontes du Parti ; la majo­­rité des Alba­­nais conti­­nuait à se débattre dans la pauvreté. Dans la seconde moitié des années 1990, des scan­­dales de fraude, de corrup­­tion écla­­tèrent. En 1997, des soulè­­ve­­ments d’une extrême violence mirent le pays à feu et à sang. Mais de son enfance, Mario se rappelle surtout la maison au bord du lac, les longues parties de pêche, les esca­­pades dans le maquis, les jour­­nées passées à garder les chèvres. Les jeux dange­­reux, aussi, dans lesquels l’en­­traî­­nait son frère aîné lorsque leurs parents étaient absents. Les caves des maisons, après les émeutes de 1997, étaient pleines d’armes pillées dans les dépôts pendant les émeutes. Les deux galo­­pins subti­­li­­saient mines ou grenades, imagi­­naient des systèmes de bric et de broc pour les faire explo­­ser à distance, s’es­­sayaient à tirer à la Kala­ch­­ni­­kov. La vie était simple et le confort spar­­tiate. Les Molla habi­­taient une bâtisse de pierre perchée au-dessus de l’eau, à une heure en bateau de Koman. Un étage, deux chambres, pas d’élec­­tri­­cité. Le père, qui l’avait construite de ses mains, tirait l’es­­sen­­tiel de ses reve­­nus de la pêche. Tout au long de ces années de tran­­si­­tion, de nombreuses familles alba­­naises quit­­taient la préca­­rité des campagnes pour tenter leur chance en ville, profi­­tant d’une liberté de mouve­­ment que le régime d’En­­ver Hoxha avait abolie. En 2000, les parents Molla déci­­dèrent de suivre cette tendance : en quête d’une exis­­tence moins frugale, ils démé­­na­­gèrent la famille à Shko­­dra.

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Vue du château de Rozafa, près de Shko­­dra
Crédits : Matthieu Perissé

Une famille alba­­naise

C’est à Shko­­dra, juste­­ment, que je retrouve le jeune homme, à l’au­­tomne qui suit notre première rencontre. Il habite avec sa famille, dans une banlieue modeste au nord de la ville. Devant la bâtisse de plain-pied, un grand pota­­ger détrempé par les averses ; derrière, un appen­­tis qui sert d’abri à deux vaches. Les meubles à l’in­­té­­rieur sont fonc­­tion­­nels, la déco­­ra­­tion concise. Dans le salon, un Christ, une Vierge, le portrait d’un arrière-grand-père sur des murs nus par ailleurs, et une télé­­vi­­sion qui – fait excep­­tion­­nel ici – reste éteinte à mon arri­­vée. Mario a tout juste le temps de parta­­ger un café turc avant de partir. La saison touris­­tique a beau être termi­­née, il y a fort à faire : super­­­vi­­ser la main­­te­­nance de ses bateaux, rendre visite à un parte­­naire, orga­­ni­­ser le rapa­­trie­­ment vers Koman d’un canot rapide qu’il vient d’ac­qué­­rir. Il s’éclipse, me lais­­sant avec les femmes de la maison. Marjana, malade, sèche le collège aujourd’­­hui. La jeune fille démarre l’or­­di­­na­­teur portable de son frère, ouvre Google Maps pour loca­­li­­ser les maisons où ont grandi ses parents. Les pages traînent à char­­ger, elle s’im­­pa­­tiente, se tortille sur sa chaise, clique fréné­­tique­­ment. Elle ressemble à une ado française rafraî­­chis­­sant sa page Face­­book. Pour­­tant, les réseaux sociaux lui sont encore inter­­­dits, elle est trop jeune (et puis c’est une fille). Réaliste, elle quali­­fie ses parents de plutôt « ouverts d’es­­prit » par ailleurs.

L’ado­­les­­cente au regard bleu planté bien droit dans le mien partage avec son frère le charisme des battants.

Ce n’est pas une évidence. La place des femmes en Alba­­nie, parti­­cu­­liè­­re­­ment au sein des familles les plus tradi­­tion­­nelles, n’est pas très enviable. Surveillées jalou­­se­­ment dès l’ado­­les­­cence, mariées jeunes, puis instal­­lées au sein de leur belle-famille où elles sont corvéables à merci, leur rôle reste souvent cantonné à la cuisine et aux enfants. « C’est à cause du Kanun », se désole Marjana : ce code d’hon­­neur vieux de cinq cents ans, encore vivace dans bien des esprits, compare les femmes « à un sac, dont la fonc­­tion est de tout endu­­rer tant qu’elles vivent sous le toit de leur mari ». Cela semble extrême, sûre­­ment le fait d’une mino­­rité ultra-conser­­va­­trice ? La jeune fille ne le croit pas. Au sein de la fédé­­ra­­tion qui orga­­nise les acti­­vi­­tés spor­­tives des jeunes de son âge, elles sont 13 filles pour 70 garçons, et certaines de ses amies n’iront pas jusqu’au lycée. Elle s’em­­porte : « Si l’au­­teur du Kanun était vivant, je le tuerais de mes propres mains. » Pendant que nous discu­­tons, sa mère, Dalina, va et vient autour de nous, sèche comme un piquet d’aca­­cia, bras puis­­sants et peau tannée. Dans son foyer, c’est elle, assis­­tée par sa belle-fille, qui prépare les repas, fait la vais­­selle et la lessive, s’oc­­cupe des bêtes trois fois par jour et du pota­­ger tout au long de l’an­­née. C’est dur, admet-elle. Elle ajoute, comme on énonce un fait évident : « Bien sûr, je préfé­­re­­rais être un homme. Je souf­­fri­­rais un peu plus mais j’au­­rais telle­­ment plus de droits… » À l’âge de Marjana, elle trimait déjà toute la jour­­née pour la coopé­­ra­­tive. Une heure et demie de marche à travers les montagnes pour se rendre sur site, huit heures de travail haras­­sant, puis le retour à la nuit. Sortir, voir des amis était un rêve impos­­sible. Elle s’est mariée à dix-huit ans : un arran­­ge­­ment entre familles. Depuis, elle n’a jamais pris de vacances. Marjana, pour sa part, ira au lycée l’an­­née prochaine, si elle réus­­sit les examens de fin d’an­­née. En l’es­­pace d’une géné­­ra­­tion, moins de trente ans, un double carcan s’est effrité : celui du commu­­nisme et celui de la tradi­­tion – même si le second a la peau plus dure. La jeune fille est consciente de sa chance de gran­­dir au sein d’une famille libé­­rale. Elle dit ne pas faire grand-chose à la maison, se décrit comme « pares­­seuse ». On a du mal à la croire. L’ado­­les­­cente blonde et costaude, au regard bleu planté bien droit dans le mien, partage avec son frère le charisme des battants.

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Mario Molla
Crédits : Matthieu Perissé

C’est la fin de l’après-midi, Mario est de retour, nous partons rendre visite à son grand-père. Le jeune homme profite du trajet en voiture pour reprendre le fil de sa propre histoire. L’ins­­tal­­la­­tion des Molla à Shko­­dra, en 2000, a marqué pour la famille le début d’une période diffi­­cile. Tout était plus cher, en ville. Le père peinait à subve­­nir aux besoins de son foyer, se mit à jouer, à boire. Disette. On mangeait, tout juste. Mario avait huit ans à l’époque. Pour lui aussi, l’adap­­ta­­tion fut compliquée. La moder­­ni­­sa­­tion du pays, accé­­lé­­rée par l’aide inter­­­na­­tio­­nale, avait été bien plus rapide en ville que dans la région recu­­lée où il avait grandi. À l’école, on moquait ses origines monta­­gnardes et son accent, ses réfé­­rences. Il ne compre­­nait pas les petits cita­­dins, ni leurs jeux ni leur argot. « Et encore, l’écart s’est creusé depuis », s’amuse-t- il. « Si un gars des montagnes débarquait à Shko­­dra aujourd’­­hui, il serait complè­­te­­ment perdu. » Le grand-père de Mario nous accueille sur la terrasse de sa maison. Le vieux monsieur de 85 ans, casquette, petits yeux clairs et mains tordues par les rhuma­­tismes, passe là le plus clair de ses jour­­nées, à fumer sa pipe et boire du raki. Il a quitté son hameau des montagnes il y a sept ans pour s’ins­­tal­­ler dans cette maison de banlieue, où il vit avec sa femme, un de ses fils, sa bru et ses cinq petits-enfants. Le village lui manque, mais il n’ai­­me­­rait pas retour­­ner y habi­­ter. « La vie y était trop rude. » Pourquoi ? La réponse sort dans un grom­­mel­­le­­ment laco­­nique : « Malit. » Les montagnes. Comme en écho à la dernière remarque de Mario, il avoue ne pas comprendre grand-chose à l’Al­­ba­­nie d’aujourd’­­hui. « Il n’y a plus de disci­­pline, plus de règles, plus de gouver­­ne­­ment. » Les valeurs tradi­­tion­­nelles se perdent. On sent percer dans la voix du vieil homme une pointe de nostal­­gie pour l’époque commu­­niste. « C’était dur, mais au moins on savait où on en était. » Il ne voit pas très bien pourquoi les touristes s’in­­té­­ressent à sa région. Qu’est-ce qui peut les pous­­ser à sillon­­ner ce lac sans plages, ces montagnes sans routes, à venir dormir dans ces maisons sans confort ? Et puis l’Al­­ba­­nie a tout ce qu’il faut d’hô­­tels et de sable fin par ailleurs… Non, déci­­dé­­ment, ça ne durera pas. Cette opinion, parta­­gée par l’es­­sen­­tiel de la famille Molla, agace Mario. Il travaille dur à les convaincre que son affaire a de l’ave­­nir, que le tourisme va se déve­­lop­­per, que c’est une chance à saisir. On ne l’écoute que d’une oreille, lui oppo­­sant toujours le même argu­­ment : les touristes ne tarde­­ront pas à se lasser de Koman. Le jeune homme déses­­père. « Ils croient que ce sont toujours les mêmes qui reviennent ! » Il explique, s’énerve, hausse la voix, fait de grands gestes, échoue à enta­­mer les pessi­­mismes. On ne veut pas le comprendre. Là encore, en une seule géné­­ra­­tion, le pays a changé bien plus vite que les menta­­li­­tés.

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Marjana et sa mère Dalina
Crédits : Matthieu Perissé

Un peu de fraî­­cheur s’ins­­talle. Le grand-père tire sur sa pipe. On fait griller, sur la braise d’un feu allumé dans la cour, des épis de maïs qu’on grignote en guise d’apé­­ri­­tif. On se coince plein les dents de ces grains noir­­cis, coriaces, au goût de noisette et de cendre. Puis le dîner, clas­­sique : mari­­nade au vinaigre, légumes grillés, pain et fromage frais, un peu d’agneau. Les hommes s’ins­­tallent et mangent ; les femmes et les filles, assises sur un lit disposé à l’autre bout de la pièce, parti­­cipent de loin à la conver­­sa­­tion. Ont-elles dîné avant ? « Les cuis­­tots n’ont jamais faim », rigolent mes convives. Quand vient la fin du repas, les ciga­­rettes et les conver­­sa­­tions se rallument autour de la table. On sort pour un dernier verre. Sur le petit lit près de la porte, blot­­ties les unes contre les autres, les petites et la grand-mère se sont endor­­mies.

Boule­­ver­­se­­ments

C’est le milieu de l’hi­­ver quand je reviens voir Mario, il pleut à verse sur Shko­­dra, et bien que je retrouve le bonhomme fidèle à lui-même, constam­­ment sur la brèche, il s’est produit pour lui des chan­­ge­­ments impor­­tants. Il est papa d’une petite fille, d’abord. La mère, Annika, une Alle­­mande dont il est séparé depuis quelques mois, est rentrée accou­­cher à Hambourg. Il est allé les voir, n’a pu rester long­­temps. C’est compliqué. Il n’a pas très envie d’en parler. Un autre boule­­ver­­se­­ment est survenu dans sa vie : son père est décédé une semaine plus tôt dans un acci­dent de voiture. Du verglas sur la route défon­­cée qui relie Koman à Shko­­dra.

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Dans la maison des Molla
Crédits : Matthieu Perissé

Il a fallu assu­­rer la céré­­mo­­nie, l’en­­ter­­re­­ment, accueillir comme il se doit les quelque mille personnes passées chez eux présen­­ter leurs condo­­léances. Dans ce genre de situa­­tion, c’est l’aîné qui devrait endos­­ser le rôle du patriarche, mais c’est Mario qui supporte finan­­ciè­­re­­ment les Molla depuis plusieurs années, lui qui défend leurs inté­­rêts, lui qui porte la besa – le crédit, l’hon­­neur de la famille. Ce n’est pas rien. Dans la société alba­­naise, les équi­­libres tradi­­tion­­nels dispa­­raissent, les clans explosent, mais la besa a toujours un carac­­tère sacré. Voilà Mario chef de famille. Nous avons rendez-vous au centre ville : depuis un mois, le jeune homme s’est mis en tête d’y ouvrir un bistrot. Il veut en faire un point de rallie­­ment pour ses touristes, une billet­­te­­rie, une vitrine pour son acti­­vité. Lorsque j’entre dans le local, c’est la pause. Avec les copains venus l’ai­­der, Mario grille des ciga­­rettes dans la salle en travaux, une vaste pièce sombre et cras­­seuse qui sent la fumée. À l’ar­­rière, la future réserve prend l’eau par le toit crevé. Il s’est donné deux semaines pour ouvrir son bar à la clien­­tèle. J’ai déjà croisé les gaillards qui lui donnent un coup de main. La plupart ont entre dix-huit et vingt-cinq ans. Quoi de neuf ? Quels projets ? Réponses vagues. L’un d’eux, un jeune homme d’une ving­­taine d’an­­nées que Mario emploie comme guide pendant l’été, me dit : « On attend… » Il ne précise pas quoi. Ici, près du tiers des 15–30 ans est sans emploi. L’am­­biance géné­­rale dans laquelle on baigne à Shko­­dra, aimable et déten­­due de prime abord, a cet autre visage : celui du chômage, de l’en­­nui, du désœu­­vre­­ment. Mario, pour sa part, n’at­­tend pas : il doit aller cher­­cher du maté­­riel. Pendant que tout le monde se remet au travail, il me dépose chez lui avant de repar­­tir pour sa course. Dans la maison fami­­liale battue par la pluie, le silence a changé de qualité, semble plus dense, plus triste, les secondes plus lentes. La télé­­vi­­sion a disparu. Dalina est habillée de noir. Au mur du salon, un portrait de son mari a rejoint celui de l’an­­cêtre. Marjana est déjà rentrée de l’école. Pour ses quatorze ans, elle a obtenu d’ou­­vrir un compte Face­­book qu’elle remplit de photos de sa nièce toute neuve, de selfies pris avec les copines et de cita­­tions inspi­­rées. Pour elle, le réseau social est une fenêtre ouverte. Hormis Koman et Shko­­dra, elle connaît peu son propre pays, n’est allée qu’une fois à Tirana pour­­tant toute proche. Commu­­ni­­ca­­tive, curieuse, diable­­ment fière, elle n’a pas la mollesse un peu blasée qu’on prête souvent aux adoles­­cents. Elle me montre deux expo­­sés qu’elle a dû écrire ces dernières semaines pour le collège. Ils sont consa­­crés à Nelson Mandela et Steve Jobs, deux person­­nages qu’elle admire éper­­du­­ment. Elle aime les inspi­­ra­­teurs, les faiseurs. Et que veut-elle faire après le lycée ? C’est un peu loin. Elle me confie, voix forte et bien timbrée : « J’ai­­me­­rais bien être comme Mario. » Un avenir hors du foyer, de ses espaces vides d’hommes, de son silence habité de cris d’en­­fants et d’ani­­maux, dans le vacarme du monde.

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Sur le port
Crédits : Matthieu Perissé

Ce soir-là, un orage impo­­sant s’abat sur Shko­­dra. La pluie cogne les vitres à les faire écla­­ter, le vent pousse des mugis­­se­­ments d’apo­­ca­­lypse, arrache des gerbes d’étin­­celles immenses aux instal­­la­­tions élec­­triques désor­­don­­nées qui courent dans la rue. La tempête calmée, Mario m’em­­mène boire un verre en ville. Assis autour d’une pres­­sion, il revient sur son adoles­­cence, ses diffi­­cul­­tés d’in­­té­­gra­­tion. « De toute façon, je n’étais pas vrai­­ment taillé pour l’école », résume-t- il. Le collège péni­­ble­­ment terminé, il n’a passé que quelques mois au lycée avant de quit­­ter défi­­ni­­ti­­ve­­ment le monde scolaire et le foyer fami­­lial. C’était l’an­­née 2007, il avait tout juste quinze ans. Sa famille était aussi fauchée qu’à son arri­­vée à Shko­­dra. Années d’er­­rance. Mario fait des saisons au Monté­­né­­gro, trime dans les champs ou sur des chan­­tiers, passe des fron­­tières avec des valises de drogue, joue l’argent facile et le perd, chaparde du lait frais sur le bord des routes de campagne pour ne pas crever la faim. Un soir, à la sortie d’un bar, un gang concur­rent tente de l’as­­sas­­si­­ner. Mario dit ne se souve­­nir de rien, sinon qu’il en a laissé plus d’un assommé sur le trot­­toir. Effec­­ti­­ve­­ment, vu le calibre du bonhomme, il eût mieux valu appor­­ter une arme lourde que des couteaux.

Mario n’a toujours pas le temps de flâner : la saison touris­­tique approche à grands pas.

2008, 2009, les années passent, l’Al­­ba­­nie se stabi­­lise douce­­ment, reçoit la visite du président améri­­cain, rejoint l’OTAN, commence à lorgner vers l’Union euro­­péen­­ne… Mario, lui, n’ar­­rive pas à se fixer. Il tente d’émi­­grer en Italie, puis en Grèce. Il n’est pas le seul : à l’époque, on estime à plus de 500 000 le nombre d’Al­­ba­­nais dans chacun de ces deux pays, pour trois millions d’ha­­bi­­tants en Alba­­nie. Le jeune homme conti­­nue à galé­­rer d’un expé­­dient à l’autre, ne trouve pas de travail stable. Il doit emprun­­ter de l’argent pour rentrer au bercail. Il n’a pas un radis, pas encore beau­­coup de plomb dans le crâne, mais déjà de la ressource. De retour d’un de ses voyages, il décide d’ap­­prendre à se servir d’un ordi­­na­­teur et consacre à ce projet le peu d’argent dont il dispose. Il se rend dans un cyber­­café, déclare de but en blanc : « Je veux faire un email. » La jeune fille de service pouffe puis, compré­­hen­­sive, l’aide à créer un compte et rédi­­ger un message. Au moment d’en­­voyer, décon­­ve­­nue : « L’adresse ? » Du desti­­na­­taire, il n’a que le nom. La discus­­sion s’ef­­fi­­loche dans le fond de nos pintes. Mario parle sans façons de ces années tour­­men­­tées, mais il leur a défi­­ni­­ti­­ve­­ment tourné le dos. Il se lève pour partir. Une grosse jour­­née l’at­­tend demain – encore une. Nous sortons du bistrot dans les rues détrem­­pées.

Le bâtis­­seur

Aux yeux d’un Français, le prin­­temps alba­­nais prend vite des allures esti­­vales. Dès le mois d’avril, les tempé­­ra­­tures montent, la pluie passe au rang des souve­­nirs, les terrasses se remplissent de buveurs de tous âges. Les plus vieux jouent aux échecs ou rebâ­­tissent le monde autour d’un café-raki, les jeunes passent entre les tables en roulant des méca­­niques, les coudes en dehors pour avoir l’air plus large, se montrent, s’ob­­servent, pianotent assi­­dû­­ment sur leurs smart­­phones. Tout le monde ragote énor­­mé­­ment – car le gossip, ici, est un sport natio­­nal.

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Mario devant son bar, le Captain Mo
Crédits : Matthieu Perissé

Mario n’a toujours pas le temps de flâner : la saison touris­­tique approche à grands pas. Depuis la terrasse de son bar, fina­­le­­ment ouvert avec deux mois de retard et baptisé Captain Mo, il prépare le redé­­mar­­rage de son acti­­vité, sillonne la ville, passe coup de fil sur coup de fil, plus débordé que jamais. Il doit termi­­ner les travaux sur chacun de ses bateaux, admi­­nis­­trer les réser­­va­­tions, ache­­ver la restau­­ra­­tion de la maison fami­­liale au bord du lac, qu’il souhaite ouvrir aux visi­­teurs. Sous peu, comme chaque été, il y instal­­lera pour la saison sa mère et sa belle-sœur, les vaches, le chien, des vivres, tout le néces­­saire à la vie quoti­­dienne. Encore un chan­­tier… Il se dit épuisé mais délègue peu : « Quand je confie une tâche à quelqu’un d’autre, c’est toujours moins bien fait. » Son entre­­prise, c’est son bébé. Il dit souvent : « Mon rêve. » C’est en 2011, au retour de ses errances, que le projet a commencé à prendre forme : cet été-là, avec son frère aîné, Mario loue à son père l’un de ses bateaux pour faire visi­­ter le lac à des touristes. La barque minus­­cule sert le reste du temps à des pêcheurs, et les deux frères doivent la nettoyer chaque matin pour la rendre présen­­table. Malgré leurs efforts, des restes de pois­­son pour­­rissent dans les recoins inac­­ces­­sibles de l’em­­bar­­ca­­tion. L’odeur est épou­­van­­table. Les visi­­teurs trouvent ça pitto­­resque, s’ex­­ta­­sient sur le décor somp­­tueux du lac. Mario voit l’op­­por­­tu­­nité : l’an­­née suivante, il recom­­mence. Avec un bateau de plus. Ce n’est pas venu tout seul. « On ne me faisait pas confiance. Je n’étais rien. » Tout a été compliqué, convaincre son clan, trou­­ver l’argent, accom­­plir les démarches. Et puis, chevillée au corps, la peur d’échouer. Mario ne s’est pas décou­­ragé. Il a appris.

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En bateau sur le lac
Crédits : Matthieu Perissé

Dans ce petit pays où tout le monde se connaît, le réseau est clé. « Tu dois être l’ami de tout le monde, mais ne pas te lais­­ser appro­­cher de si près qu’on puisse déce­­ler tes faiblesses. » Il faut connaître les bonnes personnes pour rendre possibles les permis et les sauf-conduits, s’ap­­pro­­vi­­sion­­ner au juste prix. Savoir qui décide, dans un monde où la dyna­­mique des familles reste aussi impor­­tante que les arcanes des admi­­nis­­tra­­tions. Décou­­ra­­ger les pontes de Tirana avec leurs projets pharao­­niques et leurs gros sabots farcis de millions. Être malin, enfin, face à la concur­­rence : l’an­­née dernière, il a imaginé un système de réser­­va­­tions pour éviter qu’on ne lui pique ses clients sur le port de Koman. La conjonc­­ture est bonne. Vingt-cinq ans après les premiers signes d’ou­­ver­­ture, l’Al­­ba­­nie est deve­­nue recom­­man­­dable, malgré sa répu­­ta­­tion encore peu relui­­sante à l’étran­­ger. Elle est riche en attrac­­tions natu­­relles et histo­­riques, le réseau routier décent, la sécu­­rité irré­­pro­­chable. Les touristes ne s’y trompent pas : entre 2003 et 2013, le nombre d’en­­trées d’étran­­gers a sextu­­plé. Malgré les oppor­­tu­­ni­­tés, les créa­­teurs d’en­­tre­­prise comme Mario restent rares. Le modèle qui fascine, relayé par les stars locales, les grands hommes d’af­­faire, les hauts fonc­­tion­­naires ou les seigneurs de la pègre, c’est plutôt le succès sans effort et le bling tapa­­geur. Ce n’est pas très surpre­­nant : les géné­­ra­­tions qui ont connu le régime d’En­­ver Hoxha se souviennent d’une époque où l’on manquait de tout, où il fallait faire trois heures de queue pour un litre de lait, où le choco­­lat, le café, une voiture étaient des luxes impos­­sibles. Les plus jeunes, eux, rêvent de mettre les bouchées doubles. Réus­­sir vite, conju­­rer le chômage endé­­mique, la pauvreté toujours présente, les pers­­pec­­tives bouchées.

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La maison fami­­liale sur les rives du lac
Crédits : Matthieu Perissé

À la saison 2014, Mario a dégagé ses premiers béné­­fices sérieux, une tren­­taine de milliers d’eu­­ros. Une coquette somme, dans un pays où un repas complet au restau­­rant se paie moins de quatre euros. Il possède cinq bateaux qui lui permettent de trans­­por­­ter 100 à 200 passa­­gers par jour, deux voitures, un carnet d’adresses bien rempli. Il déborde d’idées, s’en­­thou­­siasme sur son projet d’ou­­vrir une guest house dans sa maison de famille. « Un séjour calme et confor­­table, de la nour­­ri­­ture locale et bio », annonce déjà son site. Les premières réser­­va­­tions commencent déjà à tomber, les agences de voyages de Tirana lui envoient des clients. Tout est plus facile. « Je suis quelqu’un, main­­te­­nant. On m’écoute », dit-il avec une fierté revan­­charde. Bien sûr, il reste des défis, à commen­­cer par celui de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. La gestion des déchets n’est pas encore entrée dans les mœurs alba­­naises. Dans toutes les régions habi­­tées, les cours d’eau prennent des aspects de dépo­­toir, tapis­­sés de sacs en plas­­tique, de bouteilles, d’or­­dures de toutes sortes. Le lac de Koman, si beau soit-il, n’échappe pas au problème : les détri­­tus s’y accu­­mulent par endroits, de façon si saisis­­sante que les opéra­­teurs touris­­tiques du coin doivent se coti­­ser pour les draguer hors de l’eau. Mario est conscient du problème, mais il reste opti­­miste. « On trou­­vera bien une solu­­tion. » Jusqu’à présent, rien ne lui a résisté. Il en paie le prix. On ne le voit jamais qu’en action, occupé à gérer dix problèmes à la fois. Tout son temps ou presque passe dans son affaire, au détri­­ment de sa vie sociale et de son couple. Et au fait, en quoi consiste-t-il exac­­te­­ment, ce « rêve » dans lequel Mario s’in­­ves­­tit tant ? Il démarre une expli­­ca­­tion, s’em­­mêle les pinceaux. C’est un peu vague. Voir pous­­ser son affaire, préser­­ver la région qui l’a vu gran­­dir, proté­­ger la terre, former des employés en qui il puisse avoir confian­­ce… Gran­­dir « step by step », comme il le dit souvent. Au fond, il l’ad­­met volon­­tiers, ce qui compte vrai­­ment, ce n’est pas d’ar­­ri­­ver : c’est de faire. C’est d’avan­­cer. Alors il avance, Mario, obsti­­né­­ment, tiré par ses victoires et par le respect qu’elles lui attirent. Il parle déjà de se poser, dans dix ans ou dans vingt, lorsqu’il aura gagné suffi­­sam­­ment d’argent pour se mettre à l’abri. Peut-être. Il inter­­­vient dans une confé­­rence, ce soir, à Shko­­dra, sur le déve­­lop­­pe­­ment du tourisme dans la région. Il s’est offert un costume neuf pour l’oc­­ca­­sion. Son télé­­phone sonne, il décroche, se lève, fait quelques pas avant de m’adres­­ser un petit signe de la main. Je le regarde s’éloi­­gner, ce colosse en marche qui fait si peu son âge, bad boy repenti méta­­mor­­phosé en patron, et je me dis qu’on pour­­rait bien faire porter l’ave­­nir de leur pays à de pareilles carrures, cou de lutteur, bras de bûche­­ron, et mains de bâtis­­seur.


Couver­­ture : Vue du port, par Matthieu Perissé.
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